Lucky Names est un ensemble de trois compositions étranges et quelque peu minimalistes/réductionnistes qui ont une certaine tendance à abolir la frontière (déjà bien ténue depuis les musiques électroacoustiques) entre les matériaux musicaux et extramusicaux. Une tendance qui laisserait penser qu'au milieu de ces quatre musiciens (Cristian Alvear, Makoto Oshiro, Shinjiro Yamaguchi et Hiroyuki Ura), on pourrait très bien trouver Taku Unami ou Graham Lambkin... Bien sûr la première pièce, Repeat and Memory, composée par Shinjiro Yamaguchi, n'y est pas pour rien avec son mélange surprenant et hypnotique de métronome, de field-recordings bruts et de récitations entremêlées. C'est certainement ici que la musique est la moins musicale avec tous ces matériaux hors-normes qui, grâce à la structure, finissent tout de même par former une musique plutôt sensible et chaleureuse malgré l'apparence froide et austère du premier abord.
Mais si sur les deux autres pièces (Lucky Names, composée par Makoto Oshiro, et Sin Titulo #18 de Nicolas Carrasco) les instruments sont au premier plan (guitare et percussion) et nous entraînent dans des territoires plus connus et familiers (proches du réductionnisme), il n'en reste pas moins que chaque pièce tend tout de même à vouloir sortir du musical. Les instruments semblent plus frappés que joués, les formes semblent parfois lacérer les pièces. Particulièrement dans Sin Titulo #18, nous ne sommes jamais un l'abri dans silence qui vient littéralement découper dans le son, avec une soudaineté et une brusquerie détonnantes. Le jeu des instrumentistes a quelque chose d'austère et froid, de rigide et "inorganique". Les musiciens s'effacent avec leur personnalité, leur sonorité et leur instrument pour ne laisser apparaître qu'une forme pure, toute puissante et belle. Il s'agit bien là d'une musique formelle non au sens péjoratif, mais au sens où le son et les musiciens ne sont plus que des instruments de la composition, ils ne sont plus qu'un outil au profit de la création d'une idée. Et heureusement, ces idées et ces formes ne sont pas aussi froides et rigides que la réalisation, elles nous entraînent au contraire dans des paysage poétiques, chaleureux, sensibles et beaux où le musical et l'extramusical, le silence et le son, la voix et la parole, la forme et le fond ne font plus qu'un dans un univers suprenant et créatif qui va au-delà du simple minimalisme et du formalisme (au sens péjoratif cette fois) réductionniste.
CRISTIAN ALVEAR, MAKOTO OSHIRO, SHINJIRO YAMAGUCHI, HIROYUKI URA - Lucky Names (Wild Silence, CD, 2017)
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Thollem McDonas - Dear Future
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| THOLLEM McDONAS - Dear Future (Wild Silence, 2013) |
Une collection impressionnante et extrêmement variée où on trouve pêle-mêle chanson engagée (assez proche de Phil Minton soit dit en passant, aussi bien au niveau du timbre de la voix que du jeu au piano), des interprétations ou des variations de Scriabine, Scarlatti, Bach, Prokofiev et Debussy, des expérimentations électroacoustiques, des improvisations libres, des compositions pour piano préparé, etc. Et le plus admirable, c'est que quelque soit le registre abordé, la personnalité de McDonas est toujours présente et égale à elle-même. Car quelque soit la pièce improvisée, interprétée, ou composée, McDonas la joue avec passion, de manière viscérale, avec toute la fougue d'un interprète romantique - que la pièce provienne du répertoire expérimental, punk, baroque, ou classique. Les répertoires se succèdent avec dérision parfois, mais surtout avec sérieux et révérence. Ce n'est pas un exercice de style, McDonas semble pleinement touché par la totalité de ces répertoires, qu'il les traite avec fidélité, avec passion, ou avec humour, ce sont des répertoires qui semblent toujours pleinement incorporés et intégrés à sa musique.
Hormis les deux dernières improvisations qui paraissent les plus abouties et les plus sérieuses, il ne faut pas chercher de "chefs-d’œuvre" dans cette rétrospective. Mais par contre, c'est un témoignage très touchant d'un compositeur en germe, en pleine maturation, avec ses imperfections touchantes, une passion juvénile parfois exacerbée, et un éclectisme idéaliste, qui annoncent un grand artiste. Très bonne initiative que cette publication.
[présentation (par terry riley, pauline oliveros et clifford allen!), informations & extrait: http://wildsilencelabel.bandcamp.com/album/dear-future]
bruno duplant solo & trio
Bruno Duplant - Quelques usines fantômes (Unfathomless, 2012)
Où est-on? que fait-on? dehors? à l'intérieur d'une usine? dans un studio? entend-on des sons préenregistrés? Bruno joue-t-il avec des objets glanés dans une usine désaffectée? Toutes sortes de questions affluent en écoutant ce très étrange disque. Des questions sur les sources (difficilement identifiables pour la plupart), sur le but, et la forme. Heureusement, le titre peut donner quelques éléments. A partir de lieux réels (usines), mais désaffectés, Bruno donne son interprétation d'un certain espace sonore. Car les fantômes ne sont rien d'autres que des projections humaines, des interprétations de la vie d'un lieu. Sauf qu'ici, les fantômes deviennent du son, deviennent de l'art sonore. Formellement, les trois pièces ressemblent à un mélange de drone, de field-recordings et d'ambient. Une musique sombre et minimaliste, où un long flux ressemblant à du vent qui s'engouffre dans un immense hall accompagne des interventions étranges composées d'objets métalliques frappés, ou laissés tomber au sol. Parfois des nappes synthétiques surgissent, tandis que d'autres objets sont frottés. On ne sait jamais trop où l'enregistrement et la composition se situent. Il y a un entremêlement constant entre les spécificités des lieux et les projections du compositeur. L'âme du musicien est intimement liée à celle des lieux fréquentés. Les longs souffles et drones qui parcours ces usines fantômes, souvent lourds, graves et pesants, ainsi que l'aspect aléatoire et irrationnel des objets entendus, tous ces éléments contribuent au sentiment d'être réellement au sein d'un univers spectral et fantomatique. Seulement, on ne sait jamais si ce sont les fantômes des usines ou ceux de Duplant qui pénètrent nos oreilles et notre esprit.
Quelques usines fantômes, trois pièces qui laissent place au doute, à l'incertitude, au hasard, à la chance, au silence - mais aussi à un étirement du temps irréel. Trois pièces où se mélangent les projections d'un compositeur, et l'aspect sombre et industriel de la fin d'une ère manufacturière. Un des films qui m'a le plus marqué ces dix dernières années, A l'ouest des rails (de Wang Bing), a été tourné il y a une dizaine d'année dans une gigantesque usine-cité. Il s'agissait déjà presque d'une usine fantôme, une usine métallurgique qui n'avait plus lieu d'être et qui était encore habité par des ouvriers-oisifs désincarnés et cassés. Quelques usines fantômes donnent un aperçu de ce à quoi cette usine doit ressembler aujourd'hui, dix ans après, avec tous ses morts et ses chômeurs, tous ses hommes et femmes rompus par un travail voué à la déliquescence.
informations & extraits: http://unfathomless.wordpress.com/releases/u13-bruno-duplant/
Delphine Dora/Bruno Duplant/Paulo Chagas - Onion Petals As Candle Light (Wild Silence, 2012)
Une enveloppe marron, ornée d'une belle photo abstraite et aérée - c'est dans ce paquet aussi élégant qu'artisanal qu'est sorti le trio Dora/Duplant/Chagas, première référence du label Wild Silence. Un trio piano/contrebasse/clarinette qui se situe entre la chanson, la musique de chambre, le jazz et l'improvisation libre. Libre et libérée, notamment des contraintes de la musique non-idiomatique - et cette libération révèle alors des influences aussi nombreuses que variées: les mélodies précieuses, poétiques et atonales de Webern, les préparations et le silence de John Cage, l'improvisation moderne et aérée de Giuffre, les ritournelles populaires, l'improvisation free et organique, etc. Autant d'éléments qui parcourent cette suite de dix pièces courtes et variées. On y trouve en effet de nombreuses couleurs, vives, éclatantes ou sombres, des accents légers ou pesants. Chaque pièce renferme un univers singulier, intime, précieux et poétique. Un univers parfois naïf et doucereux, mais toujours très aéré et atemporel. Comme une suite de rêves sonores, de rêveries rétro-futuristes. Un bon début pour ce trio, qui nous révèle au passage une pianiste prometteuse.
informations: http://www.outsiderland.com/wildsilence/
écoute: http://wildsilencelabel.bandcamp.com/album/onion-petals-as-candle-lights
Où est-on? que fait-on? dehors? à l'intérieur d'une usine? dans un studio? entend-on des sons préenregistrés? Bruno joue-t-il avec des objets glanés dans une usine désaffectée? Toutes sortes de questions affluent en écoutant ce très étrange disque. Des questions sur les sources (difficilement identifiables pour la plupart), sur le but, et la forme. Heureusement, le titre peut donner quelques éléments. A partir de lieux réels (usines), mais désaffectés, Bruno donne son interprétation d'un certain espace sonore. Car les fantômes ne sont rien d'autres que des projections humaines, des interprétations de la vie d'un lieu. Sauf qu'ici, les fantômes deviennent du son, deviennent de l'art sonore. Formellement, les trois pièces ressemblent à un mélange de drone, de field-recordings et d'ambient. Une musique sombre et minimaliste, où un long flux ressemblant à du vent qui s'engouffre dans un immense hall accompagne des interventions étranges composées d'objets métalliques frappés, ou laissés tomber au sol. Parfois des nappes synthétiques surgissent, tandis que d'autres objets sont frottés. On ne sait jamais trop où l'enregistrement et la composition se situent. Il y a un entremêlement constant entre les spécificités des lieux et les projections du compositeur. L'âme du musicien est intimement liée à celle des lieux fréquentés. Les longs souffles et drones qui parcours ces usines fantômes, souvent lourds, graves et pesants, ainsi que l'aspect aléatoire et irrationnel des objets entendus, tous ces éléments contribuent au sentiment d'être réellement au sein d'un univers spectral et fantomatique. Seulement, on ne sait jamais si ce sont les fantômes des usines ou ceux de Duplant qui pénètrent nos oreilles et notre esprit.
Quelques usines fantômes, trois pièces qui laissent place au doute, à l'incertitude, au hasard, à la chance, au silence - mais aussi à un étirement du temps irréel. Trois pièces où se mélangent les projections d'un compositeur, et l'aspect sombre et industriel de la fin d'une ère manufacturière. Un des films qui m'a le plus marqué ces dix dernières années, A l'ouest des rails (de Wang Bing), a été tourné il y a une dizaine d'année dans une gigantesque usine-cité. Il s'agissait déjà presque d'une usine fantôme, une usine métallurgique qui n'avait plus lieu d'être et qui était encore habité par des ouvriers-oisifs désincarnés et cassés. Quelques usines fantômes donnent un aperçu de ce à quoi cette usine doit ressembler aujourd'hui, dix ans après, avec tous ses morts et ses chômeurs, tous ses hommes et femmes rompus par un travail voué à la déliquescence.
informations & extraits: http://unfathomless.wordpress.com/releases/u13-bruno-duplant/
Delphine Dora/Bruno Duplant/Paulo Chagas - Onion Petals As Candle Light (Wild Silence, 2012)
Une enveloppe marron, ornée d'une belle photo abstraite et aérée - c'est dans ce paquet aussi élégant qu'artisanal qu'est sorti le trio Dora/Duplant/Chagas, première référence du label Wild Silence. Un trio piano/contrebasse/clarinette qui se situe entre la chanson, la musique de chambre, le jazz et l'improvisation libre. Libre et libérée, notamment des contraintes de la musique non-idiomatique - et cette libération révèle alors des influences aussi nombreuses que variées: les mélodies précieuses, poétiques et atonales de Webern, les préparations et le silence de John Cage, l'improvisation moderne et aérée de Giuffre, les ritournelles populaires, l'improvisation free et organique, etc. Autant d'éléments qui parcourent cette suite de dix pièces courtes et variées. On y trouve en effet de nombreuses couleurs, vives, éclatantes ou sombres, des accents légers ou pesants. Chaque pièce renferme un univers singulier, intime, précieux et poétique. Un univers parfois naïf et doucereux, mais toujours très aéré et atemporel. Comme une suite de rêves sonores, de rêveries rétro-futuristes. Un bon début pour ce trio, qui nous révèle au passage une pianiste prometteuse.
informations: http://www.outsiderland.com/wildsilence/
écoute: http://wildsilencelabel.bandcamp.com/album/onion-petals-as-candle-lights
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