Nouveau solo du célèbre saxophoniste alto habitué à pleurer et crier dans de vastes espaces désertés: Masayoshi Urabe. Dans cette suite de six pièces dédicacées à un personnage de littérature enfantine (Kampanerura), Masayoshi Urabe adopte une démarche plus narrative justement. Une suite de pièces aux ambiances et aux univers assez variés, et non pas seulement une exploration sonore d'un espace singulier.
Pour commencer, en guise d'introduction, un surprenant riff de guitare, plutôt rock, se répète inlassablement accompagné d'un larsen constant et d'un effet de saturation omniprésent. C'est crade, triste, sombre, noisy, mais l'ambiance est posée, il s'agit d'une musique radicale mais qui se veut plus accessible. Puis la deuxième pièce, plus représentative de la musique d'Urabe, revient au puissant alto. Je ne sais pas où ces pièces ont été enregistrées (les notes indiquent Tokyo sans plus de précision), mais il semblerait qu'Urabe ait encore choisi un vaste lieu, à la réverbération très prononcée. Un hurlement plaintif surgit, résonne, occupe l'espace et se libère du corps d'Urabe, un son qui paraît encore être le corps même de Masayoshi. Sur cette pièce comme sur la cinquième partie, le batteur Teruhisa Nanbu accompagne le saxophoniste d'un jeu percussif et aéré, frappes sèches contre silences, silences remplies par des résonances, des peaux frappées (les cymbales sont presque inexistantes) et des cris, mais aussi par des bribes de paroles et des sons provenant du lieu d'enregistrement.
Mais Kampanerura, c'est aussi et surtout Masayoshi Urabe seul, accompagné d'une multitude d'instruments en plus de son alto monumental. Soit la guitare électrique comme je le disais plus haut, mais aussi des chaînes en métal, des boulons, des appeaux, une flûte, un harmonica. De nombreux silences, auxquels répondent tous ces objets et ces instruments. Des silences qui n'en seront jamais, des silences où résonant les cris plaintifs et lyriques du saxophoniste japonais, ces plaintes tremblantes qui l'ont rendu célèbre et admirable. Masayoshi Urabe est une des rares personnes à combler l'espace avec autant d'émotions, et ce notamment grâce à une utilisation récurrente de tremolos criards et hurlés, de plaintes pleurées et fragiles, sombres et puissantes.
Si Kampanerura commençait de manière plutôt tendue et saturée, l'album se termine sur une touche plutôt calme, aérée et détendue. La dernière partie commence avec un magnifique solo de flûte réverbérée à laquelle se mélange la voix endormie et plaintive de Masayoshi Urabe. Nous pouvons retourner à nos occupations, le saxophoniste japonais à terminer son voyage, il faut retourner au monde réel et quitter l'univers torturé et fortement chargé en émotions de Masayoshi Urabe. Conclusion: outre l'aspect plus narratif qu'auparavant, Kampanerura n'apporte pas grand chose de plus que d'habitude, mais toute la force, le lyrisme, l'intensité et la puissance de Masayoshi sont toujours conservés pour notre plus grand bonheur. Recommandé!
(informations & extraits: http://www.utechrecords.com/)
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Mats Gustafsson - Bengt (Utech, 2012)
On ne voit pas souvent le saxophoniste Mats Gustafsson - souvent qualifié de punk - au saxophone solo. Il y en a eu bien sûr, dont un au saxophone contrebasse même! Là, il s'agit d'ailleurs encore d'une curiosité instrumentale, puisque Bengt est entièrement joué avec un saxophone Grafton. Qu'est-ce que c'est que ça? Pour les amateurs de jazz, il y a un live de Charlie Parker enregistré en 1953 au Massey Hall, un de mes disques préférés du Bird où on peut entendre à ses côtés Dizzy, Bud Powell, Mingus et Max Roach. Outre ce line-up incroyable, cet enregistrement est aussi célèbre parce qu'on y entend le maître bop de l'alto jouer avec un saxophone en plastique, une curiosité qui a été commercialisé durant une dizaine d'années (en gros jusqu'à la fin des années 60) - également utilisée par Ornette d'ailleurs. Et bien c'est ce même saxophone qu'utilise cette fois-ci Mats Gustafsson. Durant deux improvisations - ou compositions spontanées - d'environ vingt minutes. Deux improvisations assez surprenantes où Mats s'étend beaucoup plus sur l'étendue des timbres et des techniques que sur un jeu de puissance. L'énergie punk-rock propre à Mats est moins présente, il ne s'agit pas de cris, de hurlements et de crescendos incessants. Et tant mieux peut-être. Car toute la virtuosité de MG est mise au service d'une recherche plus fine et minutieuse sur les couleurs, les timbres et les textures du saxophone Grafton. Jeux de clés, mise en résonance particulière du plastique, multiples techniques étendues. Après, comme on peut s'y attendre, ce n'est pas non plus contemplatif. MG passe d'une idée à une autre, d'une couleur à une autre sans non plus trop s'y attarder, il s'agit toujours du même musicien que dans The Thing, et il n'a jamais fait particulièrement dans le minimalisme. Les phrases et les idées sont jouées avec une certaine urgence, une spontanéité et une dextérité propres à MG. Même si Bengt possède certains côtés disons plus explorateurs, on retrouve tout de même une part des phrasés nerveux et des mélodies agressives - accentués par les sonorités approximatives mais ressemblantes à un sax normal du Grafton -, d'amour des musiques et du saxophone, ainsi qu'une énergie dignes de Mats Gustafsson.
Informations et extraits: http://www.utechrecords.com/Releases3.html
noël akchoté / jean-marc foussat / roger turner - acid rain (ayler, 2012)
Passons maintenant à un trio formé plutôt récemment je crois, un trio d'improvisation libre qui utilise une instrumentation qui pourrait s'apparenter à de l'eai (guitare, synthétiseur analogique et batterie). Akchoté/Foussat/Turner pour une improvisation de 3/4 d'heure enregistrée live au Confort Moderne à Poitiers. De la musique improvisée, sans aucun doute. Mais au-delà d'un discours aux apparences spontanées (bien que travaillé par chacun depuis de nombreuses années), c'est avant tout une musique qui sculpte l'espace. Une musique interactive parfois proche du silence et de la contemplation, parfois proche des assauts sonores les plus violents. Les assauts agressent, augmentent, faiblissent, puis reviennent en recrudescence. C'est bien réalisé, c'est sincère, chacun est attentif, chacun apporte sa singularité, mais... rien de nouveau sous le soleil. On commence à connaître ce genre de structure basée sur l'intensité et la tension omniprésente. Oui, c'est joué avec passion, et avec talent, mais ça peut aussi être lourd de réentendre ces formes éternelles. Question d'humeur aussi. Je peux parfois jouir de ce disque, l'écouter assez fort et savourer chaque interaction, chaque tension, chaque sonorité, et chaque rupture avant la recrudescence. Mais il ne faut pas non plus avoir envie de nouvelles formes. Juste s'attarder sur un contenu brillant, énergique, intense, puissant, haut en couleurs, et urgent.
Informations et extraits: http://www.ayler.com/akchote-foussat-turner-acid-rain.html
On ne voit pas souvent le saxophoniste Mats Gustafsson - souvent qualifié de punk - au saxophone solo. Il y en a eu bien sûr, dont un au saxophone contrebasse même! Là, il s'agit d'ailleurs encore d'une curiosité instrumentale, puisque Bengt est entièrement joué avec un saxophone Grafton. Qu'est-ce que c'est que ça? Pour les amateurs de jazz, il y a un live de Charlie Parker enregistré en 1953 au Massey Hall, un de mes disques préférés du Bird où on peut entendre à ses côtés Dizzy, Bud Powell, Mingus et Max Roach. Outre ce line-up incroyable, cet enregistrement est aussi célèbre parce qu'on y entend le maître bop de l'alto jouer avec un saxophone en plastique, une curiosité qui a été commercialisé durant une dizaine d'années (en gros jusqu'à la fin des années 60) - également utilisée par Ornette d'ailleurs. Et bien c'est ce même saxophone qu'utilise cette fois-ci Mats Gustafsson. Durant deux improvisations - ou compositions spontanées - d'environ vingt minutes. Deux improvisations assez surprenantes où Mats s'étend beaucoup plus sur l'étendue des timbres et des techniques que sur un jeu de puissance. L'énergie punk-rock propre à Mats est moins présente, il ne s'agit pas de cris, de hurlements et de crescendos incessants. Et tant mieux peut-être. Car toute la virtuosité de MG est mise au service d'une recherche plus fine et minutieuse sur les couleurs, les timbres et les textures du saxophone Grafton. Jeux de clés, mise en résonance particulière du plastique, multiples techniques étendues. Après, comme on peut s'y attendre, ce n'est pas non plus contemplatif. MG passe d'une idée à une autre, d'une couleur à une autre sans non plus trop s'y attarder, il s'agit toujours du même musicien que dans The Thing, et il n'a jamais fait particulièrement dans le minimalisme. Les phrases et les idées sont jouées avec une certaine urgence, une spontanéité et une dextérité propres à MG. Même si Bengt possède certains côtés disons plus explorateurs, on retrouve tout de même une part des phrasés nerveux et des mélodies agressives - accentués par les sonorités approximatives mais ressemblantes à un sax normal du Grafton -, d'amour des musiques et du saxophone, ainsi qu'une énergie dignes de Mats Gustafsson.
Informations et extraits: http://www.utechrecords.com/Releases3.html
noël akchoté / jean-marc foussat / roger turner - acid rain (ayler, 2012)
Passons maintenant à un trio formé plutôt récemment je crois, un trio d'improvisation libre qui utilise une instrumentation qui pourrait s'apparenter à de l'eai (guitare, synthétiseur analogique et batterie). Akchoté/Foussat/Turner pour une improvisation de 3/4 d'heure enregistrée live au Confort Moderne à Poitiers. De la musique improvisée, sans aucun doute. Mais au-delà d'un discours aux apparences spontanées (bien que travaillé par chacun depuis de nombreuses années), c'est avant tout une musique qui sculpte l'espace. Une musique interactive parfois proche du silence et de la contemplation, parfois proche des assauts sonores les plus violents. Les assauts agressent, augmentent, faiblissent, puis reviennent en recrudescence. C'est bien réalisé, c'est sincère, chacun est attentif, chacun apporte sa singularité, mais... rien de nouveau sous le soleil. On commence à connaître ce genre de structure basée sur l'intensité et la tension omniprésente. Oui, c'est joué avec passion, et avec talent, mais ça peut aussi être lourd de réentendre ces formes éternelles. Question d'humeur aussi. Je peux parfois jouir de ce disque, l'écouter assez fort et savourer chaque interaction, chaque tension, chaque sonorité, et chaque rupture avant la recrudescence. Mais il ne faut pas non plus avoir envie de nouvelles formes. Juste s'attarder sur un contenu brillant, énergique, intense, puissant, haut en couleurs, et urgent.
Informations et extraits: http://www.ayler.com/akchote-foussat-turner-acid-rain.html
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