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AMM - Two London Concerts (Matchless, 2012)

AMM, réduit aujourd'hui au duo John Tilbury (piano) et Eddie Prévost (percussions): groupe phare de l'improvisation anglaise, et plus largement de l'improvisation libre européenne. Bien sûr, il y a eu du changement depuis le départ de Keith Rowe, mais à chaque sortie, on en attend encore beaucoup de ce groupe - qu'il soit réduit à ce duo ou accompagné de grands musiciens comme John Butcher.

Et une fois de plus, AMM ne déçoit pas. En deux improvisations enregistrées en live, le duo Tilbury/Prévost propose deux pièces uniques et singulières. Tout commence avec un gros cluster répété après de longues résonances telles que Tilbury sait les affectionner. Très vite, Prévost sort l'archet, et le glisse sur ses cymbales et ses gongs - un archet qu'il ne quittera presque jamais durant ces 70 minutes de musique. Tout du long, on entendra souvent des phrases répétées aux allures feldmaniennes, phrases sans début ni fin qui ne seront jamais résolues, ainsi que de longues harmoniques éthérées et lisses provenant aussi bien de cordes, de peaux, que de cymbales et de gongs.

De son côté, Tilbury peut jouer sur des clusters qui mettent principalement en avant les timbres du piano, mais il peut tout aussi bien répéter à l'envie des accords harmonieux ou légèrement dissonants et se soucier des couleurs tonales de son instrument, tout en accordant toujours une place primordiale au silence d'une part, mais surtout aux harmoniques qui émergent des résonances. Car avec Tilbury, quand le marteau frappe la corde, il n'est là que pour la percuter, il lui laisse ensuite le temps de se développer d'elle-même dans la caisse de résonance puis dans la salle.

Il n'y a pas réellement de relation de réactivité entre les interventions de chaque musicien, même s'il y a bien une phénomène d'écoute et d'interaction omniprésent, ce n'est pas dans le sens d'une réactivité par analogie ou par empathie. Chacun des musiciens avance sur sa propre voie qu'il ne détourne jamais au profit d'imiter ou de se confondre avec celle de l'autre. Il y a bien deux couleurs différentes, deux individualités, et un espace de représentation surtout. Chacun interagit plus avec l'espace qu'avec son partenaire, et il s'ensuit une osmose quand même, malgré les différences de couleurs entre chacun. D'où certainement l'importance accordée au silence et aux résonances de chacun, car c'est dans l'habitation sonore de cet espace que les musiciens se rejoignent le plus et parviennent à produire une musique intimiste et sensible, fusionnelle - tout en se démarquant constamment l'un de l'autre.

Une musique calme et lisse, minimaliste et riche en couleurs. AMM investit un espace sonore pour le transformer via une méthode d'improvisation singulière en un espace intime et poétique, d'une précision et d'une sensibilité exceptionnelles. Recommandé.

AMM - Uncovered Correspondance: A Postcard From Jaslo


AMM - Uncovered Correspondance: A Postcard From Jaslo (Matchless, 2010)

John Tilbury: piano
Eddie Prevost: percussion

Depuis 1965, un des plus célèbres groupes de free improvisation anglais nous a déjà livré de nombreuses œuvres mémorables (AMM Music, At the roundhouse, Sounding music par exemple). La nouvelle carte postale d'AMM est un enregistrement live, au sud de la Pologne, par les deux derniers membres courants: John Tilbury et Eddie Prevost (l'un des fondateurs).

Divisée en trois paragraphes, elle commence par quelques notes, puis quelques accords et quelques clusters de piano très espacés, où une place considérable est accordée soit au silence, soit aux frottements de cymbale à la teinte très riche et métallique de Prevost. La présence de Tilbury se fait ensuite de plus en plus éparse, tandis que les cymbales sont jouées avec délicatesse jusqu'au frottement rauque d'un tom basse. Viennent ensuite des battements réguliers de cymbale, des éléments réapparaissent, Prevost semble vouloir nous offrir des repères tandis que Tilbury, au contraire, s'éloigne de plus en plus. Le deuxième paragraphe de cette correspondance offre encore plus de silence, l'abstraction devient plus extrême, le timbre utilisé dans la première pièce est réutilisé et approfondi, radicalisé. En même temps, chaque son, chaque évènement, possède une force incroyable de par le silence où le calme qui l'entoure, même si le jeu est complètement minimaliste et souvent discret. La deuxième partie de cette pièce possède un caractère mélodique, l'utilisation d'accords tonaux, d'arpèges ou de modes, qui finiront par se mélanger et s'affronter, est sous-tendue par le même jeu de cymbale qu'au début du disque, même s'il est devenu plus délicat. En tout cas, les notes en elles-mêmes ne sont pas si importantes pour Tilbury qui s'attache surtout à laisser vivre chaque son qui peut sortir du piano, et le laisser résonner tout en admirant la rencontre des harmoniques qui s'ensuit. Une phase plutôt méditative ou contemplative en ce milieu de disque. Le troisième chapitre suit la même direction, on ressent de plus en plus la décomposition spectrale de chaque son, l'exploration sonique devient de plus en plus profonde, forte, et puissante. Après la méditation, place à une agression murale, à l'amplification extrême des clusters; la tessiture grave du piano se confond avec la grosse caisse, la symbiose s'opère violemment puis la vie peut reprendre son cours, tranquillement et sereinement, presque légèrement. La fin de cet épitre se fait effectivement tout en douceur, le son est aérien, éthéré, tout en maintenant une certaine gravité et une certaine tension.

L'atmosphère est sensible, tendue et inattendue, on ne sait jamais quand est-ce que l'un se décidera à jouer, et encore moins ce qui pourra bien émerger de sa conscience. Mais le développement de chaque matière apaise considérablement l'audition car il se maintient toujours sur le déploiement d'un matériau assez réduit. Après quelques périples aventureux au début de l'enregistrement, le même timbre est exploré tout au long de cette heure, et l'exploration perd de sa froideur une fois que nous acceptons de vivre aux côtés de ces sons, de contempler leur vie, leur structure et leur spectre. Chaque idée est claire, assumée, originale, et ne correspond à aucune attente: la musique d'AMM n'a perdue ni de sa fraicheur, ni de sa créativité.

01-Paragraph One / 02-Paragraph Two / 03-Paragraph Three