Parfois, on a l'impression que la scène expérimentale a exploitée tellement de possibilités que toute démarche créative semble impossible, qu'un point de non-retour a été atteint. Mais heureusement, on n'a jamais fini d'être surpris, en voici pour preuve cet ovni australien dénommé Germ Studies. Entre 2003 et 2008, le pianiste Chris Abrahams et la harpiste Clare Cooper (dorénavant basée à berlin où elle a fondé le merveilleux ensemble Hammeriver) ont enregistré 198 pièces très courtes (entre quatre secondes et quatre minutes au grand maximum), pour DX7 (un synthétiseur des années 80) et guzheng (une cithare chinoise qui daterait du IIIe siècle de notre ère).
Il n'y a pas à dire, c'est l'un des disques les plus bizarres que j'ai entendu depuis un bout de temps, l'un des plus paradoxaux et des plus osés. Confronter un instrument électronique avec un instrument antique, se placer aussi frontalement dans un espace étouffé entre tradition et modernité, entre acoustique et électronique, il fallait oser. Il est bien évidemment hors de question que j'écrive sur chaque pièce, d'une part parce qu'elles sont trop nombreuses, et d'autre part parce qu'elles sont trop variées. En effet, chaque pièce est autonome et développe un univers singulier en rapport avec un dessin présent dans un poster livré avec ce double CD (dessins composés par des proches comme Clayton Thomas, Xavier Charles, Christof Kurzmann, Annette Krebs, et j'en passe). Les études peuvent être microtonales, minimalistes, maximalistes, intenses, réductionnistes, bruitistes, rythmiques, mélodiques, ou complètement extraterrestres. A chaque pièce son univers, pour finalement déployer une ambiance improbable et inattendue, unique et cosmique. Toutes les pistes offrent néanmoins une interaction toujours très intime, et, aussi étonnant que cela puisse paraître, il est souvent difficile de distinguer l'apport de l'un ou de l'autre. Qu'elle soit improvisée ou écrite, l'interaction entre les deux musiciens est toujours sensible, et l'attention au son est chaque fois très intense. Il n'est pas vraiment question de confrontation finalement, mais plutôt d'une (réu-)nion très féconde entre deux univers/instruments, car les sons se fondent constamment l'un dans l'autre sans distinction d'origines, de timbres, ou de fonctions. Une musique la plupart du temps sans repères, voire sans origines, qui paraît aussi étrangère qu'une musique plutonienne ou saturnienne (loin dans le cosmos en tout cas), une musique neuve, fraiche, et aventureuse (c'est le moins qu'on puisse dire...).
Durant ces cinq années, Abrahams et Cooper paraissent s'être donnés à cœur joie de déployer cet univers halluciné composé d'une union d'instruments complètement improbable. Et l'exploration sonore de ce mariage inattendu surprend vraiment par sa richesse, les Germ Studies font preuve d'une créativité folle et d'une volonté étonnamment gaie et joyeuse d'explorer ce nouveau territoire, ce qui n'est pas sans contrebalancer le manque, parfois irritant ou ennuyeux, de profondeur et de déploiement des paysages sonores du à la durée des pièces. Car bien sûr, sur ces 198 pièces réparties sur deux petites heures de musique, il y a de nombreux défauts et beaucoup d'imperfections (ce qui nous rappelle qu'il s'agit bien de pièces interprétées par des humains), mais je ne suis pas sûr d'avoir vraiment à les noter. A mon avis, ces études valent largement le coup d'oreille, juste pour leur aspect effrontément aventureux et extrêmement/radicalement osé, autant que pour la créativité dont fait preuve ce duo dans l'exploration sonore des interactions possibles entre le synthétiseur et le guzheng.
Tracklist: vous voulez rire?
Affichage des articles dont le libellé est Clare Cooper. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Clare Cooper. Afficher tous les articles
LVSXY (Clayton Thomas & Clare Cooper) - Live at Altes Finanzamt
LVSXY - Live at Altes Finanzamt 17/12/2010 (Audition Records, 2011)
Clayton Thomas: contrebasse & percussions
Clare Cooper: guzheng & percussions
Il y a environ un an, le netlabel Audition Records est né de Audiotalaia, afin de mieux se concentrer sur la musique improvisée, la noise et la musique expérimentale. Entre Barcelone et Berlin, ils ont déjà enregistrés Clayton Thomas, Clare Cooper, Tom Chant, Wade Matthews, ainsi qu'une compilation de promotion du label turque d'Umut Çağlar: re:konstruKt. Une de leur dernière production est l'enregsitrement live d'un duo acoustique absolument fantastique: LVSXY.
Au programme de ce concert enregistré en décembre 2010 à Berlin (à l'Altes Finanzamt), le duo de deux natifs australiens résidants maintenant à Berlin. Clayton Thomas (The Ames Room, The Splinter Orchestra) à la contrebasse et aux percussions, accompagné de Clare Cooper (The Splinter Orchestra, Hammeriver) au guzheng et également aux percussions. La première pièce se veut tout d'abord très percussive, Cooper frappe, tambourine, tandis que Thomas, grâce à la préparation de sa basse, peut répondre de manière sèche, précise, ronde et en même temps agressive. Le ton est dur, tendu, puis se résout dans des nappes d'harmoniques aériennes qui étaient déjà présentes dans l'introduction. Arrivé à la moitié de cette pièce, tout se mélange, l'aspect percussif de la basse, le timbre bien particulier de la cithare chinoise et les frottements gras et rauques de Thomas. Et la tension baisse encore pour laisser place à un jeu minimaliste, certains diront peut-être même réductionniste (toute contestée que puisse être cette catégorie). Vous l'aurez compris, cet enregistrement est remarquable par son relief et son hétérogénéité, l'auditeur est complètement mené en bateau et ne sait jamais où est-ce qu'il va attérir, car LVSXY ne tombe dans aucun schéma préconçu, le duo n'utilise pas vraiment les codes habituels de la musique improvisée. La seule chose qui semble guider cette musique est la sensibilité: les instruments sont traités avec dévotion, et chaque son est placé pour ce qu'il est - et non pour sa fonction - avec respect. L'exploration des timbres trouve peut-être son aboutissement dans la seconde pièce principalement jouée à l'archet, la force et l'agressivité des frottements finit par faire fusionner les timbres, ou au contraire, c'est la délicatesse du jeu et la présence du silence qui mélange notre esprit, on ne sait plus trop; en tout cas, c'est dans ce contexte éthéré que les percussions, émergeant de manière aussi contrastée, acquièrent une puissance fortement émotive et nous saisissent par les tripes.
En définitive, LVSXY nous offre une musique riche marquée par une grande sensibilité aux timbres. La couleur du son ainsi que la structure des pièces sont vraiment singulières et originales, sans pour autant que la musique soit exempte d'émotions, grâce au surgissement sporadique de quelques rythmes ou à l'émergence d'une forme d'harmonie dans la tension des frottements.
En téléchargement gratuit sur le site d'Audition Records.
Inscription à :
Articles (Atom)