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DURIO ZIBETHINUS - Poissons frais (Be Coq, 2013)
Poissons frais est le premier album de Durio Zibethinus, un duo de deux jeunes musiciens orléanais avec le saxophoniste Quentin Biardeau (saxophones soprano, alto, ténor, clarinette, flûtes à bec, saxi, percussions, casiotone mt-11, magnétophone cassette) et le violoncelliste Valentin Ceccaldi (violoncelle, grosse caisse préparée, guide-chant électrique, piano à lames, dan-bau, tube pvc).

A regarder l'instrumentation, on peut penser à l'art ensemble of chicago. Et non sans raison en fait. Car Durio Zibethinus ne cache pas ses racines free jazz et jazz d'un côté : suraigus au saxo, ligne de basse libre, blast aux percussions. Mais en plus, le duo fait preuve d'une liberté et d'une ouverture qui sont dans la lignée de l'aeoc : les musiciens n'hésitent pas à utiliser des instruments non traditionnels, parfois pauvres, parfois incongrus, et surtout ils n'hésitent pas à explorer le son en tant que tel comme sur "Carpe" et "Sillure-spatule esturgeon" ou à faire référence au jazz à d'autres moments. Puis en écoutant "Gardon", c'est au FMP130 du trio Brötzmann/Van Hove/Bennink que je pense avec l'utilisation choc de la grosse préparée et du piano à lames, avec bien sûr un ténor en grande forme et très énergique. Durio Zibethinus équilibre en fait avec justesse l'utilisation de la puissance, des mélodies, et de l'exploration sonore, tout ça avec créativité et beaucoup d'énergie.

Durant les cinq pièces, ce qui est agréable, c'est que le duo explore toujours la musique de manière organique, que le duo explore des longues notes tenues et des bourdons, ou qu'il joue sur l'énergie et des dynamiques puissantes, les deux musiciens font corps ensemble, et bien sûr, leur son aussi. Du beau free jazz contemporain, qui parvient à être inventif sans cacher ni renier ses origines.

IKUE MORI & MAJA S.K. RATKJE - Scrumptious Sabotage (Bocian, 2013)
Depuis les premières fois que j'ai entendu Ikue Mori faire de la musique expérimentale et/ou improvisée en-dehors de DNA, j'ai toujours trouvé que le langage qu'elle avait élaboré était vraiment unique : une sorte de section rythmique électronique et analogique qui ressemble à une batterie synthétique jouée dans l'eau. C'est unique et en même temps, je ne trouve pas ce langage vraiment excitant, je ne sais pas si c'est l'omniprésence des filtres et des effets, ou bien l'aspect dadaïste gratuit, mais en tout cas je n'y suis pas très sensible tout en le trouvant bien élaboré. Du coup, parfois ça marche, et parfois pas du tout. Pour ce duo composé d'Ikue Mori et de Maja S.K. Ratkje par sur le label polonias bocian, je ne suis assez partagé encore une fois...

Il s'agit d'une suite de huit pièces écrites par le duo selon les notes de la pochette, mais qui paraissent totalement improvisées. J'imagine que le duo s'est surtout donné des instructions sur les dynamiques et la forme par exemple, mais que de nombreux choix et possibilités sont laissés lors de la réalisation. En tout cas, le duo propose ici une suite de pièces pour voix et électronique, mais surtout pour effets. Quelques samples, quelques nappes, de la voix, et le tout passé au filtre de machines qui en font souvent des tonnes. Le duo propose beaucoup de textures différentes, c'est souvent assez énergique et marqué par le collage et le dadaïsme, l'ambiance est assez noise sans être abrasive ni trop agressive, c'est plutôt une sorte de noise improvisée aux ambiances liquides et chaudes. Il faut le dire, le langage développé par Ikue Mori & Maja S.K. Ratkje ne ressemble à aucun autre, c'est un langage plutôt unique, et rien que pour ça, je tire ma révérance. Mais je n'arrive tout de même pas vraiment à cerner la direction de ces pièces, et je ne vois pas trop où elles veulent en venir. Je crois que c'est vraiment le genre de musique qui provoque soit l'indifférence totale, soit l'admiration complète : à vous de voir.

[fataka]

AXEL DÖRNER/MARK SANDERS - Stonecipher (Fataka, 2013)
Le jeune label anglais Fataka a déjà publié plusieurs musiciens incontournables (John Butcher, Evan Parker) des différentes musiques improvisées, il paraît donc naturel de retrouver aujourd'hui un des chefs de file de la musique réductionniste, Axel Dörner (trompette et électronique), en duo avec le percussionniste et batteur Mark Sanders.

Par rapport à la qualité surprenante des quatre précédents disques de ce label et en considérant la renommée de ces deux musiciens, on attend forcément beaucoup, voire trop, d'une telle publication. Du coup, je dois dire que j'ai été un peu déçu par cette collaboration. Mais déçu par rapport à mes attentes, et non par rapport à la musique elle-même. Je m'attendais certainement à quelque chose de plus intense, ou de plus radical, je ne sais pas.

Quoiqu'il en soit, les deux improvisations proposées sur Stonecipher valent quand même largement le coup d'oreille. D'une part, pour la présence prépondérante de l'électronique. Dörner utilise des sonorités simples et discrètes, des sons qui se glissent et s’insèrent dans la masse sonore avec délicatesse et précision. Ce qui n'est pas évident vue la légèreté de cette masse. Car les deux musiciens proposent peu d'éléments durant ces improvisations: quelque souffles, des bruits de pistons, des peaux tapées avec finesse, le tout de manière parcimonieuse, avec un sens de l'espace et de l'aération très prononcé. Parfois, le ton monte et la relation s'agite, l'interaction devient plus énergique et réactive, on s'approche d'une musique bruitiste qui ne manque pas de puissance ni d'intensité, et ce sont certainement mes passages préférés par rapport aux sections plus contemplatives et exploratrices. Mais au final, rien de très nouveau, le dialogue entre les deux musiciens marche très bien, les sons se confondent en un nuage étrange, mais un nuage convenu et attendu.

Oui, la relation entre les musiciens est intime, on ressent la proximité de leur interaction, et les explorations soniques sont très riches. De ce point de vue c'est réussi, et tous les fans de Dörner y trouveront certainement leur compte, mais pour tous ceux qui se lassent du réductionnisme ou de l'improvisation minimaliste, voilà un disque qui pourrait leur donner raison. Un disque pas mauvais en somme, très propre et travaillé, mais qui n'a rien de très excitant.

[informations, présentation & extrait: http://recordings.fataka.net/products/513486-stonecipher-axel-dorner-mark-sanders-fataka-5]

IKUE MORI/STEVE NOBLE  - Prediction and Warning (Fataka, 2013)
Le deuxième volet de cette paire de publications est un duo intitulé Prediction and Warning, avec Ikue Mori à l'électronique et Steve Noble à la batterie. Il s'agit cette fois d'un duo beaucoup plus énergique, très percussif et réactif. Mais pour ce duo, Ikue Mori renoue avec un jeu plus déconstruit et réactif comme on pouvait l'entendre sur Hemophiliac avec Zorn et Mike Patton. Un jeu certainement hérité de ses premières expériences musicales comme batteuse pour le groupe de no-wave DNA puis de ses nombreuses collaborations au sein de la musique improvisée expérimentale new-yorkaise et japonaise.

Encore une fois, il ne s'agit pas d'une musique très rafraichissante. Il s'agit d'un duo réactif, puissant et énergique, d'improvisation libre et décomplexée. Mais l'entente entre les deux musiciens est plutôt surprenante. Lorsque Steve Noble attaque sa batterie de manière assez traditionnelle (et ça commence à faire plaisir d'entendre des baguettes), c'est pour mieux en déconstruire la rythmique. La musique de ce duo semble orientée vers l'exploitation assez courte d'une idée, puis la déconstruction de cette dernière, déconstruction qui amène progressivement mais surement à une autre idée.

Il y a toujours de nombreux éléments sonores, mais chaque musicien prend bien garde à laisser l'espace nécessaire à l'expression de l'autre. Ou alors, et c'est là que ça marche le mieux, à se confondre l'un avec l'autre. C'est justement là où ce duo m'a le plus convaincu, quand les deux musiciens cultivent la confusion, en utilisant l'électronique de manière percussive, avec de nombreuses attaques, en cultivant les grands écarts de fréquences, ou en utilisant la batterie de manière "synthétique", lorsque Steve Noble produit des nappes à force d'attaques répétées sans usage rythmique par exemple. Les fonctions se renversent et se confondent en une profusion de sonorités et d'énergie. Car le duo sait maintenir une tension permanente, ils jouent avec une énergie toujours égale, une énergie remarquable, sans rage ni fureur, mais pleine de joie et même parfois d'humour (cf. la "marche"de Steve).

Un très bon disque d'improvisation libre pour batterie utilisée de manière a-rythmique en conservant les techniques traditionnelles d'attaque, et pour électronique utilisé de manière instrumentale et rythmique. C'est plein d'énergie, de joie, d'inventivité, d'interactions surprenantes. Une rencontre qui en vaut la peine.

[informations, présentation & extrait: http://recordings.fataka.net/products/513487-prediction-and-warning-ikue-mori-steve-noble-fataka-6]