Ernie Althoff - Tide Shelf (Avant Whatever, 2012)
Tide shelf est une collection de six pièces enregistrées entre 1988 et 2012 par Ernie Althoff, un artiste et compositeur australien né en 1950. Il s'agit uniquement d'installations sonores, basées sur le rythme, la texture, et des processus de composition aléatoire. Les installations sont composées de nombreux éléments percussifs comme des peaux et des toms, des cymbales, du bois et du métal, mais aussi parfois de cordes. Les couleurs restent donc très proches des couleurs instrumentales traditionnelles mais pourtant, quelque chose de vraiment singulier persiste.
Cette singularité provient du fait que les instruments sont actionnés, percutés, frappés et frottés de manière plus ou moins aléatoire. On peut parfois avoir l'impression que des centaines de roue de Faraday sont agitées par des courants et des contre-courants chaotiques à la sortie d'une écluse. Les rythmiques sont déstructurées, déconstruites, et complexes. Ce n'est pas pulsé, mais le temps n'est pas non plus lisse comme dans une pièce micropolyrythmique. Une suite désordonnée et paradoxalement mécanique de couleurs rythmiques qui s'enchevêtrent en un continuum complexe et strié. Intrigant, surprenant et inventif: Ernie Althoff est une sorte d'ingénieur et de savant doté d'une grande sensibilité musicale et sonore.
[présentation & extraits de chaque pièce: http://www.avantwhatever.com/?p=1000]
Kostis Kilymis - More Noise Ahead (Entr'acte/Organized Music from Thessaloniki, 2012)
MNA est une suite de dix pièces miniatures publiées en coproduction par les labels Entr'acte et Organized Music from Thessaloniki. Dix pièces par le musicien grec aujourd'hui résidant en Angleterre Kostis Kilymis. Tout un collage de matériaux divers enregistrés dans des lieux différents (studio, extérieur, concert). Principalement, on entend une table de mixage bouclée sur elle-même, avec ses nombreux buzzs et larsens, mais également quelques samples, boucles, cassettes manipulées. Une musique plutôt glitch, d'aspect quelque peu dadaïste et surprenant. KK colle, superpose et enchaîne des plaques sonores qui s'opposent et qui ne se répondent pas. Des strates sonores généralement assez simples qui se suivent comme les pensées dans un flux de conscience.
De manière assez attendue quand il s'agit de courtes pièces, l'ensemble est assez inégal, parfois les constructions sonores sont vraiment surprenantes et créatives, les collages peuvent être vraiment inventifs, mais le contraire arrive aussi. Malgré de bonnes trouvailles, pas très marquant.
[présentation & extrait: http://entracte.co.uk/project/kostis-kilymis-e147/]
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Sarah Hughes & Kostis Kilymis - The Good Life (consumer waste, 2012)
6h00 du matin, je me lève, et je pense tout de suite à ce disque que j'ai encore envie d'écouter. Pourtant, ça fait déjà quelques jours qu'il tourne en boucle, mais je me plais vraiment bien dans cet univers, je n'ai pas envie de passer à autre chose. Il y a un aspect magistral et puissant dans ce duo, et c'est peut-être du à la facilité déconcertante avec laquelle les deux musiciens évitent soigneusement les écueils et les habitudes propres de l'eai ou de la noise: je pense notamment aux fétiches de l'urgence et de l'agression sonore. Ici, Sarah Hughes (cithare) et Kostis Kilymis (table de mixage bouclée sur elle-même) nous offrent au contraire une musique calme, gracieuse et poétique.
Deux pièces grandement improvisées composent ce disque donc: 'Fossils and things' puis 'Puissy Riot'. La première est basée sur de longues notes interminables, sur des nappes fines et sombres qui me rappelaient par certains moments certains sons contemplatifs utilisés par Oren Ambarchi. Les cordes de la cithare sont délicatement frottées jusqu'à devenir indiscernables des fréquences de Kilymis, et ce dernier use souvent de sons simples, monocordes, à tendance lo-fi et glitch. De manière générale, les deux musiciens utilisent des sons simples, d'une intensité faible, et la musique est plutôt aérée et contemplative, voire statique, bien qu'elle soit tout de même ponctuée d'évènements minimalistes et inattendus.
Puis vient 'Pussy Riot' - qui n'est une référence au groupe russe que par le titre. Si j'avais surtout l'impression que les strates étaient égales sur la première piste, où que Kilymis était au premier plan lorsqu'elles se divisaient, c'est ici au tour de Sarah Hughes d'être au premier plan. Sur un fond sonore encore sombre et statique qui ressemble par moments aux bruitages du Cheval de Turin (je pense au vent obsédant), Sarah Hughes dépose une lente mélodie poétique et délicate, une mélodie lumineuse et bouleversante. Ici, les cordes sont dorénavant pincées, les attaques sont précises et intenses, et l'espace laissé à la résonance n'est que grâce. L'histoire évoquée par cette musique fantomatique est mélancolique, on s'y attache. Et j'aime m'y perdre, car c'est inattendu, intime, poétique, singulier et incroyablement intense.
Hautement recommandé!
Deux pièces grandement improvisées composent ce disque donc: 'Fossils and things' puis 'Puissy Riot'. La première est basée sur de longues notes interminables, sur des nappes fines et sombres qui me rappelaient par certains moments certains sons contemplatifs utilisés par Oren Ambarchi. Les cordes de la cithare sont délicatement frottées jusqu'à devenir indiscernables des fréquences de Kilymis, et ce dernier use souvent de sons simples, monocordes, à tendance lo-fi et glitch. De manière générale, les deux musiciens utilisent des sons simples, d'une intensité faible, et la musique est plutôt aérée et contemplative, voire statique, bien qu'elle soit tout de même ponctuée d'évènements minimalistes et inattendus.
Puis vient 'Pussy Riot' - qui n'est une référence au groupe russe que par le titre. Si j'avais surtout l'impression que les strates étaient égales sur la première piste, où que Kilymis était au premier plan lorsqu'elles se divisaient, c'est ici au tour de Sarah Hughes d'être au premier plan. Sur un fond sonore encore sombre et statique qui ressemble par moments aux bruitages du Cheval de Turin (je pense au vent obsédant), Sarah Hughes dépose une lente mélodie poétique et délicate, une mélodie lumineuse et bouleversante. Ici, les cordes sont dorénavant pincées, les attaques sont précises et intenses, et l'espace laissé à la résonance n'est que grâce. L'histoire évoquée par cette musique fantomatique est mélancolique, on s'y attache. Et j'aime m'y perdre, car c'est inattendu, intime, poétique, singulier et incroyablement intense.
Hautement recommandé!
Stephen Cornford, Patrick Farmer, Sarah Hughes, Kostis Kilymis - No Islands (Another Timbre, 2011)
Dernière publication de cette série consacrée à la postérité de John Cage et de Wandelweiser, No Islands réunit quatre musiciens pour deux improvisations et une pièce de John Cage justement, Four6. Certains des musiciens sont déjà présents sur Droplets, Patrick Farmer aux platines et à l'électronique et Sarah Hughes à la cithare préparée, auxquels s'ajoutent Stephen Cornford au piano amplifié et Kostis Kilymis à l'électronique.
Parlons tout d'abord des deux premières pièces improvisées. Il ne s'agit plus vraiment de l'univers des précédents disques (Droplets, Caisson et Division that could be autonomous but that comprise the whole) très marqués par le réductionnisme et le collectif Wandelweiser. Nous nous retrouvons plutôt face à des improvisations électroacoustiques plus corrosives, marquées par des fréquences électroniques sinusoïdales et/ou ultra-aigues, une absence de silence, malgré des pauses fréquentes des musiciens pris individuellement. Peut-être plus agressif et industriel aussi, le quartet explore des textures sonores froides et métalliques, utilise des mécanismes et des imperfections électriques. Mais la même quiétude et la même sérénité semblent omniprésentes tout au long de cette vingtaine de minutes d'échanges interactifs et de superpositions de strates texturales originales. Le même calme oui, mais avec beaucoup plus de reliefs, de jeux sur le volume et l'intensité, sur les différents timbres et leur opposition tout comme leur point de rencontre où chaque son renforce l'autre, le déploie et l'exacerbe. Car l'écoute entre les quatre musiciens est toujours très attentive, la concentration paraît souvent à son paroxysme et une place est toujours accordée à chacun, à son intervention autant qu'à son absence de production sonore. Une musique très équilibrée en somme, exempte de tensions mais riche de sonorités et de dynamiques variées.
La troisième pièce, Four6,est une partition pour quatre instrumentistes composée par John Cage en 1992, peu de temps avant sa mort. Comme dans la plupart des œuvres tardives du compositeur américain, le hasard ainsi que le « silence » (je le mets entre guillemets car je ne crois pas que Cage s’intéressait réellement au silence à ce moment, j’y reviendrai) prennent une place prépondérante et acquièrent de plus en plus de consistance. Pour cette pièce, Cage s’est contenté d’écrire quatre partitions qui délimitent et divisent chacune trente minutes en douze unités de temps différentes. Pas d’autre indication harmonique, instrumentale ou rythmique, c’est à l’interprète de choisir l’élément sonore qu’il produira durant chacune des douze périodes, une liberté complète est laissée au choix de l’instrument/objet, de l’intensité, de la valeur, etc. La restriction est minimale, et les potentialités qui s’ouvrent touchent à l’infini ; dès lors, on comprend aisément pourquoi cette pièce a tant été jouée par des artistes issus de la musique improvisée. Concernant cette interprétation, la première originalité à noter est l’utilisation surabondante des sons extérieurs : le quartet joue toutes portes ouvertes et laissent les chants d’oiseaux comme les bruits d’avion pénétrer et habiter le lieu d’enregistrement. Je reviens donc sur ce fameux silence, car si le choix d’exploiter l’environnement extérieur m’a paru tellement judicieux et intelligent, c’est dans la mesure où John Cage, à mon avis, s’intéressait bien plus à ce qui pouvait survenir lorsque la musique cessait (nous retournons donc sur le terrain du hasard et de l’aléatoire en fait), bien plus qu’au silence en tant que matériau sonore exploitable en tant que tel, comme pourraient l’utiliser Malfatti ou Pisaro par exemple. A l’intérieur de ce cadre structurel se déploient donc des sons calmes et sereins toujours, moins agressifs que lors des précédentes improvisations, mais aussi plus éparpillés. Les interactions ont du mal à se faire mais lorsque les divisions temporelles le permettent, les dynamiques de chacun se rejoignent et s’assemblent en des points synergiques qui épaississent considérablement l’intensité de la pièce. Une pièce toute en tension, marquée par le hasard et l’attente, la volonté et la contrainte, la nature et la création artistique, cette réalisation de Four6 donne constamment l’impression que les quatre musiciens cherchent à se rejoindre à travers les dédales d’un labyrinthe qu’ils s’approprient progressivement.
Trois pièces qui brouillent les frontières entre la musique écrite et la musique improvisée, faites de tensions et de dynamiques variées. Le timbre est pleinement exploité et travaillé, et les interactions entre chacun des musiciens se déploient à l’intérieur d’un univers plutôt original, entre improvisation électroacoustique, post-réductionnisme et musique aléatoire. Un univers très méditatif, beau et plutôt calme au-delà des emportements corrosifs et industriels surtout présents dans les improvisations.
Tracklist : 01-Improvisation #1 / 02-Improvisation #2 / 03- Four6
Libellés :
-Another Timbre,
John Cage,
Kostis Kilymis,
Patrick Farmer,
Sarah Hughes,
Stephen Cornford
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