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John Cage - Cartridge Music

JOHN CAGE - Cartridge Music (Another Timbre, 2013)
On comprend facilement la nécessité de composer une œuvre comme Cartridge Music en 1960, puisque cette composition de John Cage introduit le geste et le musicien (électronique) dans la performance à l'heure où cette dernière était cantonnée à des diffusions de pièces enregistrées sur bandes. Une partition comme Cartridge Music introduit justement la notion de performance dans la musique électronique, et signe le début de l'électronique en direct. Mais pourquoi continuer à jouer cette œuvre à l'heure où les performances électroniques sont omniprésentes? Ça peut paraître inutile d'un côté mais je ne crois pas, vraiment pas. Dans la mesure où il s'agit d'une partition graphique, une grande marge de manœuvre est accordée aux interprètes, et cette marge est justement exploitée ici, une marge qui laisse un espace de liberté aussi bien aux musiciens qu'aux avancées technologiques des outils utilisés (la tête de lecture d'une platine vinyle en l’occurrence).

Ces musiciens, qui sont-ils d'ailleurs? Justement quelques uns des plus originaux dans le domaine de la musique électronique improvisée, de la musique électroacoustique, et pour beaucoup assez proches des compositeurs du collectif Wandelweiser. Réunis par Stephen Cornford, des musiciens aussi talentueux que Ferran Fages, Alfredo Costa Monteiro, Patrick Farmer, Lee Patterson, Daniel Jones et Robert Curgenven proposent leur interprétation collective de l’œuvre de Cage. Des musiciens qui jouent habituellement des musiques plutôt différentes mais qui parviennent à une proposer une musique cohérente durant ces 37 minutes.

Les sept musiciens présents ont de toute façon en commun un intérêt pour l’exploration du son en tant que tel, l'exploration du timbre et des couleurs. Par courts blocs, ils proposent chacun leur tour, et à plusieurs, des fragments sonores différents mais unis par leur aspect matériel et temporel. Car l'écriture de Cartridge Music renvoie à une interprétation où des esquisses sonores se succèdent. Des fragments se succèdent, fragments différents mais qui se ressemblent dans leur approche du temps, un temps non-linéaire où toute narration est impossible, où tous les fragments sont contraints à s'insérer dans une temporalité éclatée. Mais c'est aussi la source sonore, la tête de lecture, qui unifie chaque fragment. Un aspect souvent abrasif et une approche frontale et physique du son sont constamment présents, chaque son est enregistré de manière très proche, et abordé de manière très matérielle et pragmatique.

Ceci pour l'aspect fidèle à la partition. Ce qui reste le plus intéressant ensuite, c'est la diversité des approches et la singularité des musiciens qui parviennent tout de même à faire surface malgré l'unité. Et c'est aussi cette diversité qui tient en haleine tout le temps que dure ce disque, ce qui n'est pas une mince affaire pour un enregistrement de 37 minutes avec comme seul outil une tête de lecture. Chaque musicien propose une gestuelle différente, une gestuelle qui s'oriente vers des blocs de sons puissants ou des micro-détails subtils et chirurgicaux. Une gestuelle qui tente l'impossible narration ou revendique l'aspect éphémère des blocs. On ne sait jamais trop ce qui va suivre, jusqu'à quand, si ça va revenir, s'arrêter, si c'est un accident ou si c'est volontaire, si ça répond à quelque chose et si ça se place volontairement en-dehors de ce qui a précédé.

Un disque extraordinaire en somme. Pour sa capacité à allier la rigueur d'interprétation et une proposition fidèle à John Cage, avec un esprit innovant et inventif. Innovant par rapport à la partition, et inventif par rapport aux pratiques électroniques actuelles. Hautement recommandé.

[informations, interview (stephen cornford) et présentation: http://www.anothertimbre.com/cartridgemusic.html]

Wandelweiser und so weiter: Upwellings (another timbre, 2012)

J'en arrive enfin au dernier disque de ce coffret épique. Après sept heures de musique, deux mois d'écoutes, j'avoue que je commence à fatiguer... Pour ce volume, il n'y a qu'une seule pièce conséquente dans la durée et huit autres plutôt courtes (entre une et dix minutes). La plus importante est donc la dernière œuvre qui clôture ce coffret: von da nach da écrit en 2005 par une des plus importantes compositrices qui gravitent autour de Wandelweiser, Eva-Maria Houben que l'on écoute pour la première fois sur cette compilation. La pièce est interprétée par trois musiciens récurrents sur ces disques: Angharad Davies au violon, Phil Durrant à l'électronique, et Lee Patterson aux objets et mécanismes. Un long morceau de vingt minutes où se superposent trois strates de sons continus. Pas vraiment de silences, ni de répétitions, il s'agit d'une pièce certainement beaucoup influencée par le mouvement réductionniste où l'attention est principalement accordée aux couleurs et aux textures. Une pièce sur le son lui-même et le dialogue entre les différentes sources sonores: acoustiques et artisanales, instrumentales, et électroniques.

On trouve également sur ce disque trois "réalisations" de la pièce little by little composée par Sam Sfirri. La première est interprétée par un ensemble de musiciens qui n'utilisent que de l'électronique avec Stephen Cornford, Robert Curgenven, Ferran Fages, Patrick Farmer, Alfredo Costa Monteiro et Lee Patterson. Il semblerait que les musiciens -au moins au début- jouent chacun leur tour durant cette "réalisation", chacun semble envoyer une texture et chacune de ces nappes de son est entrecoupée par un silence. Les couleurs se ressemblent et différent, elles semblent se répondre à travers les silences et elles deviennent de plus en plus consistantes au fur et à mesure de la pièce, mais aussi de plus en plus similaires. Le deuxième version par le Set Ensemble (Angharad Davies, Bruno Guastalla, Sarah Hughes, Daniel Jones, Dominic Lash, Tim Parkinson et David Stent) propose une version instrumentale et acoustique (excepté Daniel Jones) qui joue beaucou plus sur la répétition de notes et les silences. On y retrouve le même espacement des timbres et la même solitude de chaque évènement sonore. Une version moins inventive, mais aussi plus poétique et sensible. Quant à la troisième version, elle est réalisée de manière très calme et minimaliste par Angharad Davies, Phil Durrant, Jürg Frey, Anton Lukoszevieze, Radu Malfatti, Lee Patterson et Philip Thomas à leurs instruments et outils habituels. Une version plus électroacoustique et plus faible que les autres, qui nous démontre encore une fois l'énorme part d’indétermination dans l'interprétation de beaucoup des compositions "ouvertes" propres à Wandelweiser. De plus, ce disque propose une troisième réalisation de natural at last par le même Sam Sfirri et avec la même formation (Neil Davidson, Rhodri Davies, Jane Dickson, Patrick Farmer, et Dimitra Lazaridou-Chatzigoga) que la première version présente sur le premier disque du coffret.

Ce disque est aussi l'occasion d'entendre deux grandes influences pour tous les membres de Wandelweiser: John Cage bien sûr et le compositeur britannique John White. De ce dernier, l'edges ensemble dirigé par Philip Thomas toujours nous présente une excellente version de Drinking and Hooting Machine, pièce composée en 1970. Dans cette œuvre, chaque interprète souffle dans une bouteille de sa boisson préférée. La pièce évolue lentement, doucement, le son se déplace par répétition et par micro-évolution. L'univers sonore produit ici a quelque chose d'inouï et de franchement onirique, une des plus belles réalisations de ce disque. Quant à John Cage, Philip Thomas ne nous joue qu'une interprétation du très court Prelude for Meditation composé en 1944 (qui ne se base donc pas encore sur les processus aléatoires et sur les principes d'indétermination). Un prélude de seulement 1 minute 13, pour piano préparé. On peut y remarquer l'importance du silence, du timbre, mais également de la répétition et de la réduction du matériau sonore (la partition ne comporte que quatre notes). Éléments fondamentaux dans les processus de composition propres à Wandelweiser.

Pour la première fois aussi, j'entends une composition d'Angharad Davies, nommée Cofnod Pen Bore / Morning Records et interprétée par Neil Davidson (guitare et objets), Rhodri Davies (harpe électrique), Jane Dickson (piano), Patrick Farmer (objets amplifiés, lecteurs CD ouverts), et Dimitra Lazaridou-Chatzigoga. Une pièce qui joue beaucoup sur les timbres et la confrontation des couleurs (notes/bruits, son/silence, abstrait/concret, sons continus/notes brèves) mais aussi sur les reliefs et les variations d'intensité, à travers les attaques, les modes de jeux et bien évidemment le volume. Et enfin, une œuvre de l'excellente compositrice trop méconnue et peu publiée: eine unbedeutende aussage composé par Anett Németh en 2012) - musicienne qu'on a déjà entendu actualiser une partition de Manfred Werder sur le premier disque. Une pièce difficile à jauger puisqu'il s'agit d'un remix du Set Ensemble, les instruments sont modifiés et tendent encore plus vers l'abstraction, le son devient soit un bourdonnement soit métallique. Pas mal de relief également, du silence au forte. D'autres enregistrements concrets sont ajoutés, et comme à son habitude, Anett Németh parvient à merveille à confondre et mélanger les sources (réelles, synthétiques, instrumentales) pour produire une ambiance et un univers sonores singuliers, poétiques et déroutants - on regrettera seulement que ce ne soit pas plus développé et plus long...

Stephen Cornford, Patrick Farmer, Sarah Hughes, Kostis Kilymis - No Islands (Another Timbre, 2011)

Dernière publication de cette série consacrée à la postérité de John Cage et de Wandelweiser, No Islands réunit quatre musiciens pour deux improvisations et une pièce de John Cage justement, Four6. Certains des musiciens sont déjà présents sur Droplets, Patrick Farmer aux platines et à l'électronique et Sarah Hughes à la cithare préparée, auxquels s'ajoutent Stephen Cornford au piano amplifié et Kostis Kilymis à l'électronique.

Parlons tout d'abord des deux premières pièces improvisées. Il ne s'agit plus vraiment de l'univers des précédents disques (Droplets, Caisson et Division that could be autonomous but that comprise the whole) très marqués par le réductionnisme et le collectif Wandelweiser. Nous nous retrouvons plutôt face à des improvisations électroacoustiques plus corrosives, marquées par des fréquences électroniques sinusoïdales et/ou ultra-aigues, une absence de silence, malgré des pauses fréquentes des musiciens pris individuellement. Peut-être plus agressif et industriel aussi, le quartet explore des textures sonores froides et métalliques, utilise des mécanismes et des imperfections électriques. Mais la même quiétude et la même sérénité semblent omniprésentes tout au long de cette vingtaine de minutes d'échanges interactifs et de superpositions de strates texturales originales. Le même calme oui, mais avec beaucoup plus de reliefs, de jeux sur le volume et l'intensité, sur les différents timbres et leur opposition tout comme leur point de rencontre où chaque son renforce l'autre, le déploie et l'exacerbe. Car l'écoute entre les quatre musiciens est toujours très attentive, la concentration paraît souvent à son paroxysme et une place est toujours accordée à chacun, à son intervention autant qu'à son absence de production sonore. Une musique très équilibrée en somme, exempte de tensions mais riche de sonorités et de dynamiques variées.

La troisième pièce, Four6,est une partition pour quatre instrumentistes composée par John Cage en 1992, peu de temps avant sa mort. Comme dans la plupart des œuvres tardives du compositeur américain, le hasard ainsi que le « silence » (je le mets entre guillemets car je ne crois pas que Cage s’intéressait réellement au silence à ce moment, j’y reviendrai) prennent une place prépondérante et acquièrent de plus en plus de consistance. Pour cette pièce, Cage s’est contenté d’écrire quatre partitions qui délimitent et divisent chacune trente minutes en douze unités de temps différentes. Pas d’autre indication harmonique, instrumentale ou rythmique, c’est à l’interprète de choisir l’élément sonore qu’il produira durant chacune des douze périodes, une liberté complète est laissée au choix de l’instrument/objet, de l’intensité, de la valeur, etc. La restriction est minimale, et les potentialités qui s’ouvrent touchent à l’infini ; dès lors, on comprend aisément pourquoi cette pièce a tant été jouée par des artistes issus de la musique improvisée. Concernant cette interprétation, la première originalité à noter est l’utilisation surabondante des sons extérieurs : le quartet joue toutes portes ouvertes et laissent les chants d’oiseaux comme les bruits d’avion pénétrer et habiter le lieu d’enregistrement. Je reviens donc sur ce fameux silence, car si le choix d’exploiter l’environnement extérieur m’a paru tellement judicieux et intelligent, c’est dans la mesure où John Cage, à mon avis, s’intéressait bien plus à ce qui pouvait survenir lorsque la musique cessait (nous retournons donc sur le terrain du hasard et de l’aléatoire en fait), bien plus qu’au silence en tant que matériau sonore exploitable en tant que tel, comme pourraient l’utiliser Malfatti ou Pisaro par exemple. A l’intérieur de ce cadre structurel se déploient donc des sons calmes et sereins toujours, moins agressifs que lors des précédentes improvisations, mais aussi plus éparpillés. Les interactions ont du mal à se faire mais lorsque les divisions temporelles le permettent, les dynamiques de chacun se rejoignent et s’assemblent en des points synergiques qui épaississent considérablement l’intensité de la pièce. Une pièce toute en tension, marquée par le hasard et l’attente, la volonté et la contrainte, la nature et la création artistique, cette réalisation de Four6 donne constamment l’impression que les quatre musiciens cherchent à se rejoindre à travers les dédales d’un labyrinthe qu’ils s’approprient progressivement.

Trois pièces qui brouillent les frontières entre la musique écrite et la musique improvisée, faites de tensions et de dynamiques variées. Le timbre est pleinement exploité et travaillé, et les interactions entre chacun des musiciens se déploient à l’intérieur d’un univers plutôt original, entre improvisation électroacoustique, post-réductionnisme et musique aléatoire. Un univers très méditatif, beau et plutôt calme au-delà des emportements corrosifs et industriels surtout présents dans les improvisations.

Tracklist : 01-Improvisation #1 / 02-Improvisation #2 / 03- Four6