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Ferran Fages - Radi d'Or

FERRAN FAGES - Radi d'Or (Another Timbre, 2013)
Depuis plusieurs années, Ferran Fages a accompli un parcours plutôt remarquable tout en restant relativement discret. Un parcours fait de rencontres entre l'improvisation, la composition, l'installation, la guitare, l'électronique, la musique acoustique, électroacoustique, les radios et la platine acoustique. Autant de pratiques et d'instruments qui modifient constamment son esthétique, qui font de Ferran Fages un musicien capable d'éditer plusieurs disques par an, tout en sachant surprendre.

Pour cette nouvelle publication, le musicien espagnol propose une partition/idée réalisée par le Ferran Fages Ensemble, soit : FF lui-même à la guitare, Lali Barrière (sinusoïdes), Olga Abalos (saxophone alto et  flûte), Tom Chant (saxophones soprano & ténor), Pilar Subira (percussions). Cette pièce de 36 minutes est plutôt simple, mais bien réalisée, avec précision, intérêt, et sensibilité. Construite en deux parties, Radi d'Or se compose d'un premier bloc où les musiciens jouent sur des écarts harmoniques pour les vents et des écarts de fréquence pour les autres. Le quintet joue de longues notes ou de longs bruits tenus, mais tout en effectuant un parcours. Chaque sinusoïde arrive toujours plus haut que son point de départ, les vents partent d'une note pour se diriger vers une autre (toujours plus haute aussi), legato ou non. Idem pour les percussions, peaux de grosses caisses frottées avec dureté ou cymbale délicatement frottée à l'archet. Que ce soit par le biais de longs glissandos, d'esquisses mélodiques, de trilles, de bruits, de notes, ou de phrasés détachés, le quintet explore un écart donné sous toutes ses formes et les évènements se distinguent bien les uns des autres.

Ce n'est qu'au sein de la deuxième moitié du disque que les évènements se rejoignent en un son qui fait bloc. Tous les musiciens explorent la tenue d'une note, qui apparaît et disparaît au fil du temps. La musique est ici beaucoup plus homogène et plus linéaire : elle apparaît plus pauvre en terme d'évènements, mais l'interaction entre chaque son est pourtant riche et m'a paru encore beaucoup plus dense, riche et profonde que la première moitié. Au final, cette composition de Ferran Fages surprend encore pour sa nouveauté d'une part, mais se révèle aussi intelligente pour l'équilibre entre l'exploitation des écarts entre deux sons d'un même instrument, suivie d'une exploration de l'écart et de la différence entre chaque instrument. Une belle exploration de l'écart entre l'écriture horizontale et l'écriture verticale en somme, menée en parallèle d'une recherche sonore délicate, douce, et belle, car le son du groupe est aussi vraiment beau dans sa simplicité. Bon travail.

ATOLON + CHIP SHOP MUSIC – Public Private

ATOLON + CHIP SHOP MUSIC – Public Private (Another Timbre, 2013)

Voici typiquement le genre de disque que j’ai envie d’acheter, tout en sachant pertinemment qu’il risque très certainement de me décevoir. C’est idiot, mais quand on voit que deux groupes se réunissent, on s’attend à ce qu’ils fassent quelque chose de deux fois mieux que chacun individuellement, une attente irréaliste qui fait que je suis souvent déçu par ce genre de projet – il suffirait pourtant de me dire qu’ils vont juste faire quelque chose d’autre, et pas de deux fois mieux. Bref, Atolon et Chip Shop Music sont deux formations que j’aime beaucoup et dont j’attendais énormément de leur réunion. Malgré une déception inévitable au début, une grande richesse et une grande beauté ont fini par se révéler.

Pour présenter rapidement les deux formations, il s'agit d'un trio espagnol et d'un quartet anglo-suédois. On retrouve dans le premier Ferran Fages (platine acoustique), Ruth Barberan (trompette et objets) et Alfredo Costa Monteiro (accordéon & objets). Dans la seconde, sont présents Erik Carlsson (percussion), Martin Küchen (saxophone & radio), Paul Vogel (clarinette & ordinateur) et David Lacey (percussion & électronique). Deux témoignages de leur collaboration enregistrées par le producteur Simon Reynell sont présentées sur ce disque, une première de 43 minutes en live et une deuxième sans public d'une durée de 21 minutes. Hormis la durée, je ne trouve pas de grande différence entre les deux pièces. Tous les instruments et outils utilisés, aussi différents soient-ils, tendent à se confondre en une nappe légère, continue, abstraite et minimaliste. C'est effectivement très virtuose et maîtrisé, les idées sont assumées et exploitées sur la longueur. Mais le tout manque parfois de consistance. Sauf à de rares moments, justement quand un instrumentiste se démarque, quand une phrase sort du brouillard sonore.

Mais dans l'ensemble, l'univers sonore exploré durant cette heure est singulier et beau. Un univers constant et continu certes, mais qui ne manque pas de surprises et de rebondissements. Je suis partagé en somme entre la beauté de ce disque et son côté un peu trop attendu, car ces deux enregistrements collent un peu trop à ce que j'attendais d'eux. Seul le contenu réserve des surprises et est d'une grande richesse sonore et interactive, mais la forme manque quand même de consistance.

John Cage - Cartridge Music

JOHN CAGE - Cartridge Music (Another Timbre, 2013)
On comprend facilement la nécessité de composer une œuvre comme Cartridge Music en 1960, puisque cette composition de John Cage introduit le geste et le musicien (électronique) dans la performance à l'heure où cette dernière était cantonnée à des diffusions de pièces enregistrées sur bandes. Une partition comme Cartridge Music introduit justement la notion de performance dans la musique électronique, et signe le début de l'électronique en direct. Mais pourquoi continuer à jouer cette œuvre à l'heure où les performances électroniques sont omniprésentes? Ça peut paraître inutile d'un côté mais je ne crois pas, vraiment pas. Dans la mesure où il s'agit d'une partition graphique, une grande marge de manœuvre est accordée aux interprètes, et cette marge est justement exploitée ici, une marge qui laisse un espace de liberté aussi bien aux musiciens qu'aux avancées technologiques des outils utilisés (la tête de lecture d'une platine vinyle en l’occurrence).

Ces musiciens, qui sont-ils d'ailleurs? Justement quelques uns des plus originaux dans le domaine de la musique électronique improvisée, de la musique électroacoustique, et pour beaucoup assez proches des compositeurs du collectif Wandelweiser. Réunis par Stephen Cornford, des musiciens aussi talentueux que Ferran Fages, Alfredo Costa Monteiro, Patrick Farmer, Lee Patterson, Daniel Jones et Robert Curgenven proposent leur interprétation collective de l’œuvre de Cage. Des musiciens qui jouent habituellement des musiques plutôt différentes mais qui parviennent à une proposer une musique cohérente durant ces 37 minutes.

Les sept musiciens présents ont de toute façon en commun un intérêt pour l’exploration du son en tant que tel, l'exploration du timbre et des couleurs. Par courts blocs, ils proposent chacun leur tour, et à plusieurs, des fragments sonores différents mais unis par leur aspect matériel et temporel. Car l'écriture de Cartridge Music renvoie à une interprétation où des esquisses sonores se succèdent. Des fragments se succèdent, fragments différents mais qui se ressemblent dans leur approche du temps, un temps non-linéaire où toute narration est impossible, où tous les fragments sont contraints à s'insérer dans une temporalité éclatée. Mais c'est aussi la source sonore, la tête de lecture, qui unifie chaque fragment. Un aspect souvent abrasif et une approche frontale et physique du son sont constamment présents, chaque son est enregistré de manière très proche, et abordé de manière très matérielle et pragmatique.

Ceci pour l'aspect fidèle à la partition. Ce qui reste le plus intéressant ensuite, c'est la diversité des approches et la singularité des musiciens qui parviennent tout de même à faire surface malgré l'unité. Et c'est aussi cette diversité qui tient en haleine tout le temps que dure ce disque, ce qui n'est pas une mince affaire pour un enregistrement de 37 minutes avec comme seul outil une tête de lecture. Chaque musicien propose une gestuelle différente, une gestuelle qui s'oriente vers des blocs de sons puissants ou des micro-détails subtils et chirurgicaux. Une gestuelle qui tente l'impossible narration ou revendique l'aspect éphémère des blocs. On ne sait jamais trop ce qui va suivre, jusqu'à quand, si ça va revenir, s'arrêter, si c'est un accident ou si c'est volontaire, si ça répond à quelque chose et si ça se place volontairement en-dehors de ce qui a précédé.

Un disque extraordinaire en somme. Pour sa capacité à allier la rigueur d'interprétation et une proposition fidèle à John Cage, avec un esprit innovant et inventif. Innovant par rapport à la partition, et inventif par rapport aux pratiques électroniques actuelles. Hautement recommandé.

[informations, interview (stephen cornford) et présentation: http://www.anothertimbre.com/cartridgemusic.html]

Ferran Fages & Lali Barrière - Novosibirsk

FERRAN FAGES & LALI BARRIERE - Novosibirsk (Con-V, 2011)
Sur le site du netlabel con-v, ce court album digital de 25 minutes est qualifié de fragile, instable et imprévisible pour certains de ses aspects (textures, structure). Et effectivement, avec un assemblage d'objets, de micro-contacts, et d'installations électroacoustiques, le duo espagnol Ferran Fages/Lali Barrière produit une musique inattendue et fragile. Une musique de bricolage, au sens où l'entendait Genette (qu'il différenciait bien de l’ingénierie).

Fages et Barrière collectent des objets et du matériel sonore qui ne sont pas destinés à cette utilisation, qui ne sont parfois même pas destinés à une quelconque utilisation sonore ou musicale. C'est en ce sens qu'ils sont plus bricoleurs qu'ingénieurs ici. Les deux artistes sonores ne se confondent que rarement ici, on reconnaît assez facilement le goût de Fages pour les silences, les textures granuleuses, les interférences électriques et magnétiques, ainsi que le goût de Barrière pour l'utilisation d'objets non-musicaux, de métaux, plastiques et d'objets domestiques qui lui tombent sous la main. C'est à chacun de se démerder avec ce qu'il a dirait-on. Et ils s'en sortent plutôt bien. Ils s'en sortent en établissant un dialogue bruitiste où l'électricité répond aux objets acoustiques, où l'amplification parle d'elle-même et est utilisée en tant qu'élément musical plus que sonore. Un dialogue où les deux parties évoluent sur deux plans différents, mais au sein d'un même espace, il y a bien une interaction intime entre les deux musiciens. Chaque évènement appelle une réponse que chacun s'empresse d'apporter. Alors, même si l'ambiance est plutôt calme et aérée durant ces 25 minutes, il n'empêche que c'est une musique assez réactive et spontanée, qui, de plus, sort largement des canons de l'improvisation libre électroacoustique et de la noise.

Une musique fragile oui, constituée de nombreuses ruptures dans sa structure, constituée aussi de textures bricolées qui peuvent parfois être aussi imprévisibles qu'aléatoires. Fages et Barrière évoluent dans différents univers qui semblent n'être dictés que par le déroulement du temps, seule la durée semble construire la pièce en différentes parties. Une durée qui appelle mouvement et réponse, une durée à laquelle le duo Fages/Barrière répond avec talent et singularité.

[présentation, informations & téléchargement (gratuit): http://www.con-v.org/cnv71.html]

Wandelweiser und so weiter: Upwellings (another timbre, 2012)

J'en arrive enfin au dernier disque de ce coffret épique. Après sept heures de musique, deux mois d'écoutes, j'avoue que je commence à fatiguer... Pour ce volume, il n'y a qu'une seule pièce conséquente dans la durée et huit autres plutôt courtes (entre une et dix minutes). La plus importante est donc la dernière œuvre qui clôture ce coffret: von da nach da écrit en 2005 par une des plus importantes compositrices qui gravitent autour de Wandelweiser, Eva-Maria Houben que l'on écoute pour la première fois sur cette compilation. La pièce est interprétée par trois musiciens récurrents sur ces disques: Angharad Davies au violon, Phil Durrant à l'électronique, et Lee Patterson aux objets et mécanismes. Un long morceau de vingt minutes où se superposent trois strates de sons continus. Pas vraiment de silences, ni de répétitions, il s'agit d'une pièce certainement beaucoup influencée par le mouvement réductionniste où l'attention est principalement accordée aux couleurs et aux textures. Une pièce sur le son lui-même et le dialogue entre les différentes sources sonores: acoustiques et artisanales, instrumentales, et électroniques.

On trouve également sur ce disque trois "réalisations" de la pièce little by little composée par Sam Sfirri. La première est interprétée par un ensemble de musiciens qui n'utilisent que de l'électronique avec Stephen Cornford, Robert Curgenven, Ferran Fages, Patrick Farmer, Alfredo Costa Monteiro et Lee Patterson. Il semblerait que les musiciens -au moins au début- jouent chacun leur tour durant cette "réalisation", chacun semble envoyer une texture et chacune de ces nappes de son est entrecoupée par un silence. Les couleurs se ressemblent et différent, elles semblent se répondre à travers les silences et elles deviennent de plus en plus consistantes au fur et à mesure de la pièce, mais aussi de plus en plus similaires. Le deuxième version par le Set Ensemble (Angharad Davies, Bruno Guastalla, Sarah Hughes, Daniel Jones, Dominic Lash, Tim Parkinson et David Stent) propose une version instrumentale et acoustique (excepté Daniel Jones) qui joue beaucou plus sur la répétition de notes et les silences. On y retrouve le même espacement des timbres et la même solitude de chaque évènement sonore. Une version moins inventive, mais aussi plus poétique et sensible. Quant à la troisième version, elle est réalisée de manière très calme et minimaliste par Angharad Davies, Phil Durrant, Jürg Frey, Anton Lukoszevieze, Radu Malfatti, Lee Patterson et Philip Thomas à leurs instruments et outils habituels. Une version plus électroacoustique et plus faible que les autres, qui nous démontre encore une fois l'énorme part d’indétermination dans l'interprétation de beaucoup des compositions "ouvertes" propres à Wandelweiser. De plus, ce disque propose une troisième réalisation de natural at last par le même Sam Sfirri et avec la même formation (Neil Davidson, Rhodri Davies, Jane Dickson, Patrick Farmer, et Dimitra Lazaridou-Chatzigoga) que la première version présente sur le premier disque du coffret.

Ce disque est aussi l'occasion d'entendre deux grandes influences pour tous les membres de Wandelweiser: John Cage bien sûr et le compositeur britannique John White. De ce dernier, l'edges ensemble dirigé par Philip Thomas toujours nous présente une excellente version de Drinking and Hooting Machine, pièce composée en 1970. Dans cette œuvre, chaque interprète souffle dans une bouteille de sa boisson préférée. La pièce évolue lentement, doucement, le son se déplace par répétition et par micro-évolution. L'univers sonore produit ici a quelque chose d'inouï et de franchement onirique, une des plus belles réalisations de ce disque. Quant à John Cage, Philip Thomas ne nous joue qu'une interprétation du très court Prelude for Meditation composé en 1944 (qui ne se base donc pas encore sur les processus aléatoires et sur les principes d'indétermination). Un prélude de seulement 1 minute 13, pour piano préparé. On peut y remarquer l'importance du silence, du timbre, mais également de la répétition et de la réduction du matériau sonore (la partition ne comporte que quatre notes). Éléments fondamentaux dans les processus de composition propres à Wandelweiser.

Pour la première fois aussi, j'entends une composition d'Angharad Davies, nommée Cofnod Pen Bore / Morning Records et interprétée par Neil Davidson (guitare et objets), Rhodri Davies (harpe électrique), Jane Dickson (piano), Patrick Farmer (objets amplifiés, lecteurs CD ouverts), et Dimitra Lazaridou-Chatzigoga. Une pièce qui joue beaucoup sur les timbres et la confrontation des couleurs (notes/bruits, son/silence, abstrait/concret, sons continus/notes brèves) mais aussi sur les reliefs et les variations d'intensité, à travers les attaques, les modes de jeux et bien évidemment le volume. Et enfin, une œuvre de l'excellente compositrice trop méconnue et peu publiée: eine unbedeutende aussage composé par Anett Németh en 2012) - musicienne qu'on a déjà entendu actualiser une partition de Manfred Werder sur le premier disque. Une pièce difficile à jauger puisqu'il s'agit d'un remix du Set Ensemble, les instruments sont modifiés et tendent encore plus vers l'abstraction, le son devient soit un bourdonnement soit métallique. Pas mal de relief également, du silence au forte. D'autres enregistrements concrets sont ajoutés, et comme à son habitude, Anett Németh parvient à merveille à confondre et mélanger les sources (réelles, synthétiques, instrumentales) pour produire une ambiance et un univers sonores singuliers, poétiques et déroutants - on regrettera seulement que ce ne soit pas plus développé et plus long...

FERRAN FAGES [duo]

Cremaster - Igneo (Cathnor, 2010)

Quand ce disque du duo Cremaster est paru, cela faisait déjà pratiquement dix ans que Ferran Fages (table de mixage, micro-contacts, radios, objets électromagnétiques) et Alfredo Costa Monteiro (objets sur guitare électrique) avaient monté ce projet. Un projet plus connu pour ses tendances à l'abstraction sonore et au bruitisme primitif. Mais avec Igneo, Cremaster semble changer la donne par rapport aux disques suivants et précédents. Il s'agit ici d'une musique linéaire et narrative. Il y a comme une sorte de bourdon à la guitare, des cordes longuement activées par des objets métalliques, des larsens légers et constants, des interférences radios, qui forment une nappe continue et ininterrompue. Une nappe envoutante, réactivée de manière régulière et obstinée, qui parvient à nous plonger dans un univers sombre, terrifiant, et en même temps très attractif. De manière aussi régulière mais plus espacée, de brusques assauts bruitistes et harsh fracturent constamment la ligne omniprésente. Des assauts qui surprennent, réveillent, des assauts qui font mal, qui renforcent encore la sensation malsaine qui accompagne cet univers sonore. Une musique plus concrète que d'habitude et très bien construite, construite dans une structure qui permet l’opposition entre les fractures et la linéarité, entre les bourdons et la noise. Des plaines sombres surgissent des difformités inattendues et somptueuses. Tchernobyl, l'hiver, des êtres à l'anatomie surréaliste apparaissent et disparaissent pour notre plus grand malaise, un malaise dans lequel on se complait. Des êtres sonores qui vrillent les tympans et désorientent l'oreille interne. Recommandé.

ap'strophe - objets sense objectes (Etude, 2009)

Pour finir cette série consacrée à Ferran Fages, quelques mots sur le duo ap'strophe. Un duo acoustique composé de FF à la guitare acoustique et de Dimitra Lazaridou-Chatzigoga à la cithare. Comme en solo, Ferran Fages utilise ici sa guitare de manière plutôt dissonante en accordant une grande place au silence et aux résonances. Les textures sont souvent métalliques et les deux musiciens usent pour cet effet de beaucoup de préparations et de techniques étendues. Objets entre les cordes, sur les cordes, qui frottent, qui vibrent, qui grattent. Un duo qui se concentre sur l'interaction et le dialogue, où les couleurs se confondent en une masse sonore disparate et unifiée en même temps, ap'strophe s'intéresse également beaucoup aux textures, à la matière et aux couleurs. Une grande attention est portée au son en tant que tel, à la création d'un univers sonore abstrait assez singulier, où le silence et les résonances contribuent largement à la singularité des ambiances. Une musique plutôt abstraite, calme, détendue et quelque peu monotone, mais asez créative et originale.

[informations, chroniques & extrait: http://www.etuderecords.com/objects_sense_objectes.php]

FERRAN FAGES [solo]

Ferran Fages - Cançons per a un lent retard (Etude, 2007)

De la guitare, on a largement l'habitude d'en entendre, dans les musiques improvisées aussi. De la guitare sèche, c'est déjà plus rare. OK, cet album est sorti il y a déjà plusieurs années, certains l'ont certainement déjà pas mal écouté, mais je tiens quand même à écrire dessus car Ferran Fages nous propose tout de même ici un solo de guitare acoustique de plus d'une heure (ainsi qu'un duo avec Dimitra Lazaridou-Chatzigoga), un solo frais, inventif, et beau.

Une guitare singulière, lente, calme et poétique. Mais aussi dissonante la plupart du temps, et dure, métallique. Deux grands noms de la guitare (un anglais et un japonais) viennent facilement à l'esprit mais je ne veux pas en parler, car Ferran Fages a surtout le don de proposer quelque chose d'unique avec Cançons per a un lent retard. Une musique vraiment personnelle, singulière et quelque peu intimiste. Ici, Ferran Fages ne triture pas des objets pour une exploration sonore abstraite et rugueuse mais nous propose plutôt une musique aux accents lyriques parfois, une musique faite de mélodies sombres et triturées. Des mélodies? pas tout à fait. Les lignes ne reviennent jamais mais s'évanouissent dans des résonances et des silences omniprésents et profonds. Il y a peu de techniques étendues utilisées ici, la guitare est la plupart du temps frottée de manière traditionnelle - hormis sur le long duo avec Dimitra Lazaridou-Chatzigoga qui s'évertue à étouffer le timbre de la guitare durant une étrange pièce de vingt minutes - mais ceci n'empêche pas Ferran Fages d'accorder une grande attention aux couleurs et aux textures utilisées. Chaque note est choisie avec précision et sensibilité, chaque attaque est pleinement planifiée et chaque résonance est révérée avec respect. Des couleurs expressives qui sont constamment au service de la sensibilité, des couleurs qui parlent, qui respirent, qui vibrent, qui forment un espace sonore et émotionnel particulier et envoutant. Une ambiance un peu sombre, teintée de mélancolie, mais surtout poétique et onirique. Très beau disque.

[informations, chroniques & extrait: http://www.etuderecords.com/cancons.php]

Ferran Fages - Life Best Under Your Seat (Copy for your records, 2012)

Même si j'ai beaucoup d'admiration pour les différents travaux de Ferran Fages et une grande confiance en Richard Kamerman et son label Copy for your records, je dois dire que j'ai beaucoup de mal à accrocher avec ce disque. Est-ce que j'ai mal suivi les consignes d'écoute de FF (je reviendrai dessus)? pas pris le temps nécessaire? Je ne sais pas trop, mais, bon gré mal gré, LBUYS a plutôt du mal à passer même si j'en attendais beaucoup...

Durant ces 35 bonnes minutes, FF utilise un ordinateur pour produire des ondes sinusoïdales ainsi que des micros contact et de l'électronique pour des fréquences plus complexes et des textures plus abrasives et glitch. Ces deux formes de timbres différents sont largement entrecoupées de silences omniprésents, et ne sont que très peu développées. Il s'agit d'évènements sonores qui apparaissent et disparaissent sans autre forme de procès. On a du coup parfois beaucoup de mal à percevoir la cohérence et la mise en scène de ces sons qui ne se répondent pas et n'entretiennent aucune relation les uns avec les autres. Même le silence paraît quelque peu artificiel et ne donne pas forcément plus de consistance aux évènements sonores.

Quant aux consignes qui aideraient à apprécier cette musique, FF recommande pour écouter LBUYS de placer ses enceintes face à un mur, de les déplacer à chaque écoute, et de changer également de position pour mieux percevoir les différents types de réverbération possibles qui modifieraient la musique présente. Je ne sais pas, j'ai quand même l'impression que ce type de dispositif a quelque chose de formel et creux, et qu'il n'apporte pas forcément plus de présence et de consistance à chaque évènement sonore.

J'aurais beaucoup aimé apprécié ce disque, mais pour la première fois (vis à vis de FF aussi bien que de CFYR), je suis juste déçu.

[informations, chroniques + un (long) extrait: http://cfyre.co/rds/pgs/cfyr014.html]


Ferran Fages - Llum Moll (Entr'acte, 2012)

Llum Moll est une composition de Ferran Fages basée sur les interférences de lampes LED sur des ondes radio. Le musicien espagnol a tout d'abord enregistré une multitude de combinaisons, une foule de timbres et de notes produits par ces interférences puis les a assemblé en une structure cohérente. Car s'il y a bien une chose qu'on ne peut pas reprocher à FF, c'est l'attention qu'il prête aux structures et aux formes musicales. Llum Moll commence de manière étonnamment mélodique. Une suite de notes produites par les interférences forment une mélodie lente et agréable, calme et poétique. C'est seulement après quelques minutes que le chant s'étire en de longues nappes claires et cristallines de bruits. L'unique contrainte que FF s'est imposé lors de cette composition est de ne jamais utiliser plus de huit pistes simultanées. D'où cet aspect cristallin, la réduction du nombre de fréquences utilisées pour une texture permet à chacune des fréquences d'être perçues et entendues clairement.

Quarante minutes de textures claires et limpides qui s'enchaînent et se glissent les unes sur les autres de manière naturelle, simple, précise et sensible. Les ondes radio prennent l'allure d'une sorte d'orgue lyrique, chaque onde est traitée comme une note de n'importe quel instrument traditionnel, et non comme du bruit. Avec toute sa sensibilité, FF nous propose ici une sorte d'anti-noise, du bruit traité de manière complètement instrumentale et même - attention je vais employer un gros mot - musicale (blasphème!). Une structure claire qui donne de la cohérence à chaque évènement, un traitement sensible du son et une approche instrumentale du bruit, FF brouille les pistes et les repères pour une musique toujours aussi singulière et créative, personnelle et inventive, sensible et poétique. Recommandé.

[informations, chronique & extrait: http://www.entracte.co.uk/project/ferran-fages-e135/]

FERRAN FAGES [Atolón]

Ferran Fages / Alfredo Costa Monteiro / Ruth Barberán - ISTMO (creative sources, 2005)

Ferran Fages (platine acoustique), Alfredo Costa Monteiro (accordéon) et Ruth Barberán (trompette) pour une deuxième publication enregistrée sur CD. Le trio espagnol joue sur de longues abstraites où se côtoient les parasites de la platine, le diamant frottant des surfaces rugueuses et abrasives, de longues notes à la trompette et à l'accordéon, des souffles abstraits, des sons filtrés et modifiés de manière acoustique. Mises à part les longues notes instrumentales qui surgissent de temps à autre, on ne sait jamais trop qui fait quoi, les sons s'entremêlent pour former des textures où l'individualité se perd sans tomber dans l’homogénéité ni dans un jeu d'imitation. Il y a d'un côté les limites propres aux instruments et aux objets qui génèrent sans doute cette absence d'imitation, mais certainement aussi une volonté de toujours se démarquer tout en s'inscrivant dans un tout cohérent et cohésif. L'écoute entre chacun des trois musiciens est donc sensible et profonde bien entendu. Et les différentes ambiances savent être toujours surprenantes. Des ambiances basées sur de la matière sonore improbable toujours, de la matière abstraite mais extrêmement vivante, pleine de relief et d'énergie. Car si ces deux improvisations sont assez linéaires et étirées, il n'en reste pas moins que le trio parvient à constamment évoluer vers des climats différents et à rompre chaque univers au bon moment. Un trio remarquable.

Ferran Fages / Alfredo Costa Monteiro / Ruth Barberán - Atolón (Rossbin, 2004)

Atolón, paru en 2004 sur le label Rossbin, donnera son nom à cet excellent trio qui signe ici son premier enregistrement. Et pour un premier, c'est une putain de réussite. La même formule platine/accordéon/trompette (plus quelques objets/outils) pour une musique qui explore les abysses du son et les tréfonds du timbre. Le trio propose ici quatre pièces assez courtes qui varient pas mal sur l'intensité notamment, mais aussi sur les couleurs et la matière. Quatre univers où les techniques étendues et les manipulations d'objets et de platine nous plongent dans une véritable confusion quant aux sources sonores. S'agit-il vraiment d'instrument? est-ce acoustique? électronique? électroacoustique? Peu importe en fait. Le but de ce trio est avant tout de nous plonger dans le son pur, dans la matière sonore elle-même. La musique peut certes paraître quelque peu revêche et aride, abrasive souvent, abstraite également, mais uniquement dans son contenu. Car dans la forme, le trio prête une grande intension à varier et à laisser évoluer les dynamiques et les intensités, il y a tout un jeu de tension et de résolution omniprésent durant ces quatre pièces, et qui leur donne leur forme et leur structure. Ainsi, on peut aussi bien se retrouver à contempler une matière sonore à tendance réductionniste, abstraite, calme et méditative, ce qui n'empêche pas des irruptions bruitistes de violence à d'autres moments. Quatre pièces extrêmement créatives, riches, et intenses. Recommandé.

Atolón - concret (Intonema, 2012)

concret est le quatrième album du trio Atolón (le précédent - que je n'ai pas chroniqué ici - est paru sur le label Esquilo). On retrouve la même formation ainsi que les mêmes instruments (ACM à l'accordéon + objets, FF à la platine acoustique + objets, et la trompettiste Ruth Barberán). concret est constitué d'une seule pièce de 35 minutes et est, par rapport aux deux premiers disques du trio, plus calme et linéaire, plus statique et contemplative. On trouve également moins de reliefs au niveau de l'intensité hormis sur les dix dernières excellentes minutes.

Ceci-dit, c'est loin d'être négatif. Car ainsi, le son a le temps de se poser et de se dévoiler encore plus profondément. Les textures durent et évoluent de manière minimale. Comme lors de leurs précédents enregistrements, les trois musiciens espagnols jouent toujours sur la confusion entre les sources, et produisent une musique entièrement acoustique qui s'inspire fortement de la musique électronique ou électroacoustique expérimentale et improvisée. Une musique à tendance toujours réductionniste qui ressemble à de l'eai sans en être à proprement parler. Le genre de formation en somme qui démontre la profonde influence que l'électronique a pu avoir sur les techniques instrumentales et les nouvelles couleurs employées au sein de la musique improvisée. Le trio continue de jouer sur des registres extrêmes, graves ou aigus, et sur des textures de plus en plus homogènes qui gagnent ainsi en force et en puissance. Une musique qui paraît industrielle et parasitaire mais qui se révèle très vite sensible et poétique, intime, riche et inventive. Également recommandé.

[informations & extrait: http://www.intonema.org/2011/02/int004-atolon-concret.html]

Cremaster & Angharad Davies - Pluie Fine (Potlatch, 2012)

Comme d'habitude, j'ai attendu cette dernière publication de Potlatch avec impatience. Car c'est bien un des rares labels en qui j'ai entièrement confiance - notamment depuis le duo Keith Rowe/Evan Parker. Sans compter que Ferran Fages et Angharad Davies, mais surtout Alfredo Costa Monteiro, sont des musiciens que j'aime suivre et que j'apprécie énormément. Seulement voilà, contre toute attente, pluie fine ne m'a pas procuré la claque habituelle. La surprise n'a pas été aussi grande qu'avec le chef d’œuvre de Lucio Capece ou le quartet Propagations par exemple. Un album pas vraiment conformiste, mais prévisible quand on connaît ces musiciens. Ceci-dit, je fais vraiment la fine bouche ici, car pluie fine reste tout de même un disque que je conseillerais facilement, et c'est peut-être mon préféré du projet Cremaster (pour l'instant en tout cas, car je ne les ai pas tous écoutés).

Formellement, il s'agit d'une collaboration à distance entre le duo espagnol Cremaster - soit Alfredo Costa Monteiro (dispositif électroacoustique, enceintes, guitare électrique) & Ferran Fages (dispositif électroacoustique aussi, et table de mixage bouclée sur elle-même) et la violoniste anglaise Angharad Davies. Pendant près de trois ans, les musiciens se sont échangés des fichiers musicaux, les ont assemblés, transformés, mixés, pour nous les offrir aujourd'hui sous cette forme. (Au passage, pluie fine est dédicacée à  Simon [Reynell, je suppose])

Actuellement en fait, je suis plutôt gêné: comment aborder et décrire cette musique? Ceux qui la connaissent devraient comprendre j'imagine. Mais pour les autres, comment faire? Il s'agit d'un assemblage de larsens, d'objets et d'installations électroacoustiques, de tables de mixage en circuits fermés, et d'un violon. Une musique abstraite et corrosive, où la présence de Davies est entièrement justifiée dans la mesure où son jeu minimaliste, grinçant, lent, et agressif, correspond très bien à la musique du duo espagnol. Alfredo Costa Monteiro & Ferran Fages ont quant à eux produits des masses sonores qui progressent souvent par micro-évolutions, des nappes qui pénètrent l'intérieur même et les profondeurs physiques du son. Une exploration magistrale des phénomènes électroacoustiques. Et oui forcément j'ai envie de dire c'est abstrait, mais là où ils réussissent, c'est dans une volonté de garder certains repaires, de répéter des éléments, de ne pas nier la musicalité du bruit, et de donner une forme à ce qui n'en avait auparavant pas.

Et cette structure qui apparaît par moments, fondée soit sur la répétition, soir sur l'étirement d'une séquence sonore, nous fait pénétrer dans l'intimité même du son et des musiciens. Les formes nous aident et nous encouragent à embrasser le son en tant que tel, en dépit de ses propriétés souvent dures et repoussantes (notamment à propos des nombreux larsens et des sons abrasifs et abstraits omniprésents). Par moments - voire par exemple les quelques magnifiques minutes de conclusion basées sur des glissandos exceptionnellement émouvants - AAC, FF et AD nous plongent dans des territoires sonores étonnamment émotionnels au vu de leur abstraction. La plongée dans les confins du son n'est pas si aride, l'abstraction s'arrête pile poil au niveau de la froideur ou de l'aridité, et la musique se fait expressionnisme abstrait plutôt que simplement abstraite.

Une exploration méticuleuse et vertigineuse dans des territoires sonores durs et abstraits, mais l'abstraction sonore n'est pas exempte d'une grande sensibilité musicale et émotionnelle. Ça va loin, très loin, mais toujours avec sensibilité. Cremaster & Angharad Davies nous entraînent dans leurs intimes, abrasifs et minimalistes territoires sonores pour nous proposer une cartographie émotionnelle de leur collaboration. Et c'est un plaisir qui n'a rien de masochiste d'entendre cette musique dure, riche, sensible, profonde et puissante.

immersions soniques

 Jamie Drouin & Sabine Vogel - Raumfluchten (Infrequency, 2012)

Raumfluchten est une piste de trente minutes divisée en sept sections et interprétée par le duo Jamie Drouin (synthétiseur analogique, radio) et Sabine Vogel (flûte, cailloux). Sept tableaux plutôt calmes, aux sonorités et aux atmosphères à chaque fois surprenantes. Fréquences radios, bruits de clés, cailloux frottés et frappés, électricité dérangée, souffles humains et électriques, clapotis, fréquences analogiques saturées et calmes, quelques sons épars s'entremêlent avec grâce au profit d'une atmosphère souvent sereine ou même contemplative. Une contemplation du son et de l'interaction parfaite entre deux musiciens inventifs et réceptifs au discours de chacun. Un discours toujours adapté à l'autre mais de manière intransigeante et sans compromis.

Cette suite de trente minutes propose des tableaux aux atmosphères pleines de contrastes, à l'image de cette étrange pochette ornée d'un clair-obscur surexposé. Des tableaux d'ombres et de lumières, de synthèses analogiques et de bruits acoustiques, de silence et de bruit. Le but de ces sept improvisations est de surprendre l'auditeur, et autant dire que le pari est réussi, car pour ma part, je n'avais encore jamais entendu rien de semblable: une musique principalement composée d'éléments abstraits qui, se superposant, finissent par former des figures concrètes, narratives ou expressives. Entre abstraction et figuration, entre lumière et obscurité, entre bruit et musique, entre silence et son, la situation des musiciens paraît intermédiaire mais la musique est tout de même sans compromis, et l'expressionnisme du duo est aussi puissant que sa capacité d'écoute, d'interaction, et surtout, d'inventivité. Une suite peut-être courte mais riche et dense, aux atmosphères très travaillées, pour une suite d'esquisses qui se mettent en valeur les unes à la suite des autres. Tableaux calmes, poétiques et sensibles, lumineux à certains moments, obscurs à d'autres, mais toujours précis et absorbant. 

Une immersion profonde et dense dans des bruits obscurs et des notes lumineuses. Très bon.


 Coppice - Holes/Tracts (Consumer Waste, 2012)

Autre immersion profonde dans le son, Holes/Tracts est une suite de quatre pièces interprétée par le duo Coppice, nom de scène pour Noé Cuéllar et Joseph Kramer. Des pièces étranges et uniques, composées à partir de shruti box, de filtres acoustiques, et de boucles magnétiques. On peut s'en douter, il s'agit là de pièces principalement axées sur le timbre et l'exploration sonique d'instruments/objets acoustiques. Clapotements, grincements, frottements, le son est noyé, répercuté, amplifié, on ne sait jamais trop comment ni avec quoi. Et c'est sans compter sur les silences et les nombreux passages très faibles et calmes où les repères deviennent encore plus évanescents, flous, obscurs.

Un album dur d'écoute, hors de toute esthétique et qui semble extérieur à toute norme et à tout langage musical. Holes/Tracts immerge l'auditeur dans des profondeurs soniques acoustiques abstraites et non-musicales souvent, mais tout de même poétiques et envoutantes. Car Coppice semble raconter une histoire, un fil narratif semble conduire ces quatre pièces, mais il s'agit bien évidemment d'une histoire purement sonore, où les rebondissements se font par modulations d'intensité, par évolution de textures. Coppice nous narre une histoire peut-être irrationnelle, en tout cas extérieure aux codes esthétiques préétablis, mais une histoire qui vaut le coup pour sa singularité, pour l'originalité du langage qu'elle met en place, mais également pour sa structure souvent surprenante. Une musique extraterrestre, qui ne semble pas produite sur la même planète, qui semble surgir d'une nouvelle espèce, une espèce dotée d'une perception extrêmement aiguisée, sensible et poétique du son.

Cremaster - live at audiograft (consumer waste, 2012)

Ce live at audiograft est le troisième disque en date du duo Cremaster, un duo composé de deux musiciens bien connus par les lecteurs de ce blog, Alfredo Costa Monteiro (dispositifs électroacoustiques) et Ferran Fages (dispositifs électroacoustiques, larsens et table de mixage). Un duo qui aime les parasites électriques, les sons corrosifs ou abrasifs, les larsens incessants, et autres textures bruitistes et abstraites. Pour ce court enregistrement live de 26 minutes, les deux plasticiens sonores nous délivrent une palette de sons hétéroclites qui s'embrassent et s'entremêlent constamment, boucles analogiques, court-circuits, et larsens forment des textures qui s'agencent avec sensibilité dans une construction improbable de sonorités électriques.

Une unique pièce plutôt courte en effet, mais qui n'en est pas moins intense et riche. Les textures sont riches, originales, les variations d'intensités nombreuses. A leur manière, Cremaster explore le son également et construit un environnement musical principalement axé sur le timbre et l'exploration sonique électroacoustique cette fois. L'art de sculpter des informations électriques avec une perception musicale du courant et du son, l'art de peindre de magnifiques tableaux avec ce que l'on considère comme des parasites sonores comme le souffle ou le larsen. Une musique surprenante, jouissive, riche, où les textures sont agencées avec précision dans une attention constante à chaque intervention de l'un comme de l'autre membre du duo.

En un peu plus de vingt-cinq minutes, FF et ACM nous délivrent une pièce riche de couleurs et très intense, construite et structurée de manière à immerger l'auditeur de manière intensive. Une plongée immersive dans des courants électroacoustiques abrasifs et parasitaires, mais aussi sensiblement musicaux et savamment structurés. Un enregistrement qui ne cesse de surprendre pour ces couleurs sonores organiques et physiques, ingénieusement et hautement créatif et inventif. Recommandé.

organized music from thessaloniki

Unan/Nikos Kyriazopoulos - Mimus/Skua (Organized Music from Thessaloniki/A question of re_entry, 2012)

Edité en cassette et version numérique par deux labels grecs, Mimus/Skua est un split qui regroupe deux artistes également grecs, Chris Chrondopoulos (aka Unan) et Nikos Kyriazopoulos. Chacun occupe une face, et propose une pièce basée sur une idée simple: le chant des oiseaux. La première face commence avec Unan donc, pour une pièce proche de la musique concrète qui tente de reproduire le chant des oiseaux à partir de vinyles endommagés, des imperfections de la platine et des disques utilisés, qu'elles soient "naturelles" ou produites par l'artiste. Il en résulte une sorte de collage sonore où différents tableaux se succèdent au rythme des disques usités, un collage brut et lo-fi, un peu crade par moment, et pas forcément passionnant. Des field-recordings s'enchaînent, tandis qu'Unan amplifie les imperfections et noie les enregistrements dans un flot de grésillements et crépitements.

C'est bien sûr une question de goût et de sensibilité, mais je dois avouer que j'ai été mille fois plus touché et convaincu par la pièce de Kyriazopoulos, Skua. Si l'on parvient parfois à imaginer des chants d'oiseaux, c'est un chant éclaté et kaléidoscopique de mille espèce différentes et simultanées que parvient à recréer le bouquet analogique de NK. A partir d'un matériel analogique, Kyriazopoulos nous propose ici une improvisation d'environ vingt minutes où des explosions de couleurs se succèdent, à différentes tonalités et densités. Parfois très calme et aérée, notamment à la fin où l'on reconnait le mieux les chants d'oiseaux, cette pièce peut rapidement devenir hystérique et survoltée, et c'est dans ces moments que l'on se sent comme envahi et dynamité par la profusion de courtes lignes analogiques. Kyriazopoulos nous révèle à sa manière la richesse et la puissance de l'analogique. Une pièce puissante et explosive, qui, si elle devait se rapprocher d'un élément, semble traversée de manière urgente par le feu. Approuvé!

Extrait de la cassette et version digitale: http://thesorg.bandcamp.com/album/mimus-skua

 Ferran Fages - For Pau Torres (Organized Music from Thessaloniki, 2012)

Ferran Fages est un guitariste et platiniste espagnol qui partage une longue discographie avec Alfredo Costa Monteiro et Ruth Barberan, mais qui a aussi enregistré, entre autres, avec Jean-Philippe Gross, Will Guthrie, Robin Hayward, Mattin et Bhob Rainey. Quelques uns de ces projets ainsi que ses premiers solos de guitare se trouvent sur le label Etude records, label dirigé par un autre guitariste espagnol, Pau Torres, dont on peut trouver quelques photographies à l'intérieur de la pochette et sur la couverture de cette nouveauté du label Organized Music from Thessaloniki.

Pour ce nouveau solo de guitare dédicacé à celui qui l'a maintes fois publié, FF propose une pièce d'une quarantaine de minutes divisée en cinq parties. Dans une liste de ses disques préférés, les deux seuls solos de guitare cités par FF sont Opposite de Taku Sugimoto, et A dimension of perfectly ordinary reality de Keith Rowe, ce qui peut peut-être mieux aider à comprendre l'organisation de ce disque plutôt que la dédicace. Car les cinq parties suivent une logique circulaire où se succèdent d'une part de longues nappes de larsens saturés et amplifiés par des talkies-walkies, interrompues par un retour à un jeu tonal fait de courts motifs mélodiques ou d'accords arpégés, puis les larsens reviennent et ainsi de suite.

Si je citais les disques préférés de Fages, ce n'est pas pour systématiquement le comparer à ces deux guitaristes, même si l'exploration du larsen et des imperfections électriques ainsi que le retour presque provocant à la tonalité ne sont pas sans rappeler Keith Rowe et Sugimoto. Il ne s'agit que d'influences, de ressemblances, mais l'important réside plutôt ici dans la facilité avec laquelle ces parties opposées s'enchaînent. D'un côté des larsens et des talkies-walkies, de l'autre une rupture avec le retour d'une guitare électrique tonale comme je le disais à l'instant. Une suite qui paraît contradictoire mais qui dans les faits, et dans le ressenti surtout, n'est pas si fracturée. Il est plus question de linéarité que de binarité ici en fait, car les parties sont interprétées dans à peu près la même ambiance: calme, poétique, aérée et contemplative. Une large place à la résonance et un peu aussi au silence, une grande sensibilité aux couleurs du son (qu'il soit tonal ou bruitiste n'y change rien), et une forte attention à l'espace.


Une forme peut-être simple et facile, mais emplie d'un contenu singulièrement poétique, envoutant et beau. For Pau Torres gagne en qualités évocatrices et narratives ce qu'il perd -volontairement- en richesse formelle. Un beau voyage: recommandé!

Extrait du CD et version digitale: http://thesorg.bandcamp.com/album/for-pau-torres

Ferran Fages - Llavi vell (L'innomable, 2011)

Publié par le label slovène L'innomable (le catalogue commence à devenir vraiment impressionnant), Llavi vell est une composition du guitariste espagnol Ferran Fages, il s'agit d'une seule pièce, où sont utilisés une guitare, des micro-contacts et des enceintes. Je ne sais pas à quoi peut ressembler la partition, peut-être que la pochette en représente des extraits, en tout cas, il ne s'agit certainement pas d'une portée, sinon elle ne pourrait qu'être saturée de notes indistinctes.

Car Llavi vell est avant tout une masse sonore de 45 minutes, une "masse fluide" comme le dit Ferran, qui peut facilement faire penser aux mouvements océaniques. Le mouvement de l'archet paraît être régulier et précis, mais le fourmillement d'harmoniques fait toujours la différence entre chaque aller et chaque retour de l'archet. Différence et répétition? Il ne s'agit pas de musique répétitive pour autant, la masse est comme informe, et même si elle peut paraître statique au premier abord, il y a toujours du mouvement, un mouvement pas franchement perceptible certes, très discret et sensible, mais toujours présent. Une masse sonore océanique, dont l'éternel mouvement est constamment différencié par des aspérités physiques ou des accidents météorologiques. Jamais une guitare acoustique n'aura produit une masse sonore aussi puissante et riche que Llavi vell, Ferran Fages a su ici en déployer une richesse encore insoupçonnée, en produisant à partir de cet instrument un mur de son aussi étendu que dans une performance noise électronique. Sauf que l'utilisation de la guitare acoustique comme base matérielle à cette masse sonore apporte une touche de finesse, de rondeur subtile, et de sensibilité chaleureuse, qu'aucun moyen technologique numérique n'aurait pu produire. Toute la beauté de Llavi vell repose en effet sur le mélange de ces deux aspects: l'intensité et la puissance d'une masse compacte, puis la finesse harmonique et la chaleur de l'instrument acoustique. D'un côté, Ferran exploite l'accumulation des sons jusqu'à la saturation pour obtenir une masse compacte et intense, une forme pachydermique en mouvement, mais il équilibre cette masse en exploitant également toute la richesse des cordes frottées, avec ses harmoniques ornementales et mélodiques qui ressortent sans cesse.

Le mur de son est inquiétant au premier abord, puis le mouvement perpétuel de l'archet rassure, et enfin les harmoniques et les infimes différences qui animent la vie de cette masse peuvent nous bercer tranquillement. Ferran Fages parvient ici à bercer l'auditeur avec une masse sonore imposante et linéaire, il le berce dans un paysage océanique, dans un océan de sons où le temps paraît s'être aboli. Le mouvement prend fin dans un entrecroisement de larsens, ce qui nous prépare au retour dans le temps, à notre sortie de cette esquisse d'éternité. Avec cette composition, Ferran Fages semble renouer avec une tradition musicale où la musique pourrait être la traduction humaine du temps cosmique et des mouvements qui animent ce cosmos. Une pièce intimement connectée aux mouvements de l'univers, à ses mouvements perpétuels, comme à sa temporalité, une forme de temps uniquement déterminée par tel ou tel mouvement. Magnifique!

Ferran Fages, Robin Hayward, Nikos Veliotis - Tables and Stairs (Organized Music from Thessaloniki, 2011)

Autre trio autour du tubiste Robin Hayward, Tables and Stairs est une pièce de trente minutes publiée par le label grec Organized Music from Thessaloniki, avec aux côtés d'Hayward, Ferran Fages aux ondes sinusoïdales et Nikos Veliotis au violoncelle.  En apparence l'architecture est assez simple, de longues lignes électroniques et acoustiques s'enchevêtrent et se superposent, des lignes extrêmes: des infrabasses au tuba et à l'électronique aux sinewaves suraiguës en passant par un archet tout en tension et des ondes qui saturent l'espace. Mais plus ça va, plus les lignes se mélangent, comme sur la pochette, plus elles s'imbriquent jusqu'à former une nappe composée de sons indistincts. La connexion entre les trois musiciens est sensible et entière, chacun sait à tout moment comment se démarquer du son global ou comment se fondre dedans selon ses intentions, et aux autres alors de respecter et d'appuyer constamment cette volonté. Une multitude de sons surgissent de manière inattendue et surprenante, des sons originaux et singuliers que nous n'avons pas l'habitude d'entendre, pas à l'intérieur de cette atmosphère en tout cas. Car plus que l'architecture sonore et l'exploration timbrale, ce qui impressionne avant tout dans cette lente traversée est l'atmosphère proche de la paranoïa futuriste. Il y a comme un air de Philip K. Dick qui plane au-dessus de cette œuvre, tout autant que Radiohead, on aurait très bien pu imaginer ce trio assurer la bande originale de A Scanner Darkly. Une ambiance tendue, étrange, électrique et inquiétante, humaine et déshumanisée simultanément. Fages/Hayward/Veliotis organisent des sons continus et aux limites de la saturation à travers un temps parfaitement lisse et désubjectivé, Tables and Stairs ressemble alors à une musique quelque peu hallucinée mais surtout très envoutante pour l'auditeur, malgré l'extrême tension omniprésente dans ce design sonore. Il est très dur de lâcher prise, on veut connaître la suite envers et contre tout, malgré l'aspect trop tendu et extrême de cette nappe qui semble guidée par la haine et l'illusion. Œuvre extrême où le silence parvient néanmoins à trouver sa place durant la dernière partie, un silence qui détend l'atmosphère et permet à l'auditeur de se rendre compte que le musicien n'est pas atteint (ce dont on se rend parfaitement compte lorsqu'il joue seul notamment), mais qu'il a pu en véhiculer l'illusion uniquement grâce au précédent assemblage des sons. Dès lors, l'aliénation paraît être fondamentalement collective et sociale, le délire fût celui de la multitude, la société génère la folie. Mais l'individu pris dans son entièreté et sa créativité (qui est un travail également collectif, la création est aussi le travail de l'homme en général, et non d'individus) peut être sauvée, sa sensibilité est toujours intacte et préservée, l'espoir peut ainsi renaître...

Une pièce originale et riche, qui sait travailler des textures sonores originales en les manipulant avec attention, sensibilité et délicatesse, tout en maintenant une forme de tension extrême à travers le calme d'une nappe continue et linéaire.