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FERRAN FAGES [duo]

Cremaster - Igneo (Cathnor, 2010)

Quand ce disque du duo Cremaster est paru, cela faisait déjà pratiquement dix ans que Ferran Fages (table de mixage, micro-contacts, radios, objets électromagnétiques) et Alfredo Costa Monteiro (objets sur guitare électrique) avaient monté ce projet. Un projet plus connu pour ses tendances à l'abstraction sonore et au bruitisme primitif. Mais avec Igneo, Cremaster semble changer la donne par rapport aux disques suivants et précédents. Il s'agit ici d'une musique linéaire et narrative. Il y a comme une sorte de bourdon à la guitare, des cordes longuement activées par des objets métalliques, des larsens légers et constants, des interférences radios, qui forment une nappe continue et ininterrompue. Une nappe envoutante, réactivée de manière régulière et obstinée, qui parvient à nous plonger dans un univers sombre, terrifiant, et en même temps très attractif. De manière aussi régulière mais plus espacée, de brusques assauts bruitistes et harsh fracturent constamment la ligne omniprésente. Des assauts qui surprennent, réveillent, des assauts qui font mal, qui renforcent encore la sensation malsaine qui accompagne cet univers sonore. Une musique plus concrète que d'habitude et très bien construite, construite dans une structure qui permet l’opposition entre les fractures et la linéarité, entre les bourdons et la noise. Des plaines sombres surgissent des difformités inattendues et somptueuses. Tchernobyl, l'hiver, des êtres à l'anatomie surréaliste apparaissent et disparaissent pour notre plus grand malaise, un malaise dans lequel on se complait. Des êtres sonores qui vrillent les tympans et désorientent l'oreille interne. Recommandé.

ap'strophe - objets sense objectes (Etude, 2009)

Pour finir cette série consacrée à Ferran Fages, quelques mots sur le duo ap'strophe. Un duo acoustique composé de FF à la guitare acoustique et de Dimitra Lazaridou-Chatzigoga à la cithare. Comme en solo, Ferran Fages utilise ici sa guitare de manière plutôt dissonante en accordant une grande place au silence et aux résonances. Les textures sont souvent métalliques et les deux musiciens usent pour cet effet de beaucoup de préparations et de techniques étendues. Objets entre les cordes, sur les cordes, qui frottent, qui vibrent, qui grattent. Un duo qui se concentre sur l'interaction et le dialogue, où les couleurs se confondent en une masse sonore disparate et unifiée en même temps, ap'strophe s'intéresse également beaucoup aux textures, à la matière et aux couleurs. Une grande attention est portée au son en tant que tel, à la création d'un univers sonore abstrait assez singulier, où le silence et les résonances contribuent largement à la singularité des ambiances. Une musique plutôt abstraite, calme, détendue et quelque peu monotone, mais asez créative et originale.

[informations, chroniques & extrait: http://www.etuderecords.com/objects_sense_objectes.php]

Cremaster & Angharad Davies - Pluie Fine (Potlatch, 2012)

Comme d'habitude, j'ai attendu cette dernière publication de Potlatch avec impatience. Car c'est bien un des rares labels en qui j'ai entièrement confiance - notamment depuis le duo Keith Rowe/Evan Parker. Sans compter que Ferran Fages et Angharad Davies, mais surtout Alfredo Costa Monteiro, sont des musiciens que j'aime suivre et que j'apprécie énormément. Seulement voilà, contre toute attente, pluie fine ne m'a pas procuré la claque habituelle. La surprise n'a pas été aussi grande qu'avec le chef d’œuvre de Lucio Capece ou le quartet Propagations par exemple. Un album pas vraiment conformiste, mais prévisible quand on connaît ces musiciens. Ceci-dit, je fais vraiment la fine bouche ici, car pluie fine reste tout de même un disque que je conseillerais facilement, et c'est peut-être mon préféré du projet Cremaster (pour l'instant en tout cas, car je ne les ai pas tous écoutés).

Formellement, il s'agit d'une collaboration à distance entre le duo espagnol Cremaster - soit Alfredo Costa Monteiro (dispositif électroacoustique, enceintes, guitare électrique) & Ferran Fages (dispositif électroacoustique aussi, et table de mixage bouclée sur elle-même) et la violoniste anglaise Angharad Davies. Pendant près de trois ans, les musiciens se sont échangés des fichiers musicaux, les ont assemblés, transformés, mixés, pour nous les offrir aujourd'hui sous cette forme. (Au passage, pluie fine est dédicacée à  Simon [Reynell, je suppose])

Actuellement en fait, je suis plutôt gêné: comment aborder et décrire cette musique? Ceux qui la connaissent devraient comprendre j'imagine. Mais pour les autres, comment faire? Il s'agit d'un assemblage de larsens, d'objets et d'installations électroacoustiques, de tables de mixage en circuits fermés, et d'un violon. Une musique abstraite et corrosive, où la présence de Davies est entièrement justifiée dans la mesure où son jeu minimaliste, grinçant, lent, et agressif, correspond très bien à la musique du duo espagnol. Alfredo Costa Monteiro & Ferran Fages ont quant à eux produits des masses sonores qui progressent souvent par micro-évolutions, des nappes qui pénètrent l'intérieur même et les profondeurs physiques du son. Une exploration magistrale des phénomènes électroacoustiques. Et oui forcément j'ai envie de dire c'est abstrait, mais là où ils réussissent, c'est dans une volonté de garder certains repaires, de répéter des éléments, de ne pas nier la musicalité du bruit, et de donner une forme à ce qui n'en avait auparavant pas.

Et cette structure qui apparaît par moments, fondée soit sur la répétition, soir sur l'étirement d'une séquence sonore, nous fait pénétrer dans l'intimité même du son et des musiciens. Les formes nous aident et nous encouragent à embrasser le son en tant que tel, en dépit de ses propriétés souvent dures et repoussantes (notamment à propos des nombreux larsens et des sons abrasifs et abstraits omniprésents). Par moments - voire par exemple les quelques magnifiques minutes de conclusion basées sur des glissandos exceptionnellement émouvants - AAC, FF et AD nous plongent dans des territoires sonores étonnamment émotionnels au vu de leur abstraction. La plongée dans les confins du son n'est pas si aride, l'abstraction s'arrête pile poil au niveau de la froideur ou de l'aridité, et la musique se fait expressionnisme abstrait plutôt que simplement abstraite.

Une exploration méticuleuse et vertigineuse dans des territoires sonores durs et abstraits, mais l'abstraction sonore n'est pas exempte d'une grande sensibilité musicale et émotionnelle. Ça va loin, très loin, mais toujours avec sensibilité. Cremaster & Angharad Davies nous entraînent dans leurs intimes, abrasifs et minimalistes territoires sonores pour nous proposer une cartographie émotionnelle de leur collaboration. Et c'est un plaisir qui n'a rien de masochiste d'entendre cette musique dure, riche, sensible, profonde et puissante.

immersions soniques

 Jamie Drouin & Sabine Vogel - Raumfluchten (Infrequency, 2012)

Raumfluchten est une piste de trente minutes divisée en sept sections et interprétée par le duo Jamie Drouin (synthétiseur analogique, radio) et Sabine Vogel (flûte, cailloux). Sept tableaux plutôt calmes, aux sonorités et aux atmosphères à chaque fois surprenantes. Fréquences radios, bruits de clés, cailloux frottés et frappés, électricité dérangée, souffles humains et électriques, clapotis, fréquences analogiques saturées et calmes, quelques sons épars s'entremêlent avec grâce au profit d'une atmosphère souvent sereine ou même contemplative. Une contemplation du son et de l'interaction parfaite entre deux musiciens inventifs et réceptifs au discours de chacun. Un discours toujours adapté à l'autre mais de manière intransigeante et sans compromis.

Cette suite de trente minutes propose des tableaux aux atmosphères pleines de contrastes, à l'image de cette étrange pochette ornée d'un clair-obscur surexposé. Des tableaux d'ombres et de lumières, de synthèses analogiques et de bruits acoustiques, de silence et de bruit. Le but de ces sept improvisations est de surprendre l'auditeur, et autant dire que le pari est réussi, car pour ma part, je n'avais encore jamais entendu rien de semblable: une musique principalement composée d'éléments abstraits qui, se superposant, finissent par former des figures concrètes, narratives ou expressives. Entre abstraction et figuration, entre lumière et obscurité, entre bruit et musique, entre silence et son, la situation des musiciens paraît intermédiaire mais la musique est tout de même sans compromis, et l'expressionnisme du duo est aussi puissant que sa capacité d'écoute, d'interaction, et surtout, d'inventivité. Une suite peut-être courte mais riche et dense, aux atmosphères très travaillées, pour une suite d'esquisses qui se mettent en valeur les unes à la suite des autres. Tableaux calmes, poétiques et sensibles, lumineux à certains moments, obscurs à d'autres, mais toujours précis et absorbant. 

Une immersion profonde et dense dans des bruits obscurs et des notes lumineuses. Très bon.


 Coppice - Holes/Tracts (Consumer Waste, 2012)

Autre immersion profonde dans le son, Holes/Tracts est une suite de quatre pièces interprétée par le duo Coppice, nom de scène pour Noé Cuéllar et Joseph Kramer. Des pièces étranges et uniques, composées à partir de shruti box, de filtres acoustiques, et de boucles magnétiques. On peut s'en douter, il s'agit là de pièces principalement axées sur le timbre et l'exploration sonique d'instruments/objets acoustiques. Clapotements, grincements, frottements, le son est noyé, répercuté, amplifié, on ne sait jamais trop comment ni avec quoi. Et c'est sans compter sur les silences et les nombreux passages très faibles et calmes où les repères deviennent encore plus évanescents, flous, obscurs.

Un album dur d'écoute, hors de toute esthétique et qui semble extérieur à toute norme et à tout langage musical. Holes/Tracts immerge l'auditeur dans des profondeurs soniques acoustiques abstraites et non-musicales souvent, mais tout de même poétiques et envoutantes. Car Coppice semble raconter une histoire, un fil narratif semble conduire ces quatre pièces, mais il s'agit bien évidemment d'une histoire purement sonore, où les rebondissements se font par modulations d'intensité, par évolution de textures. Coppice nous narre une histoire peut-être irrationnelle, en tout cas extérieure aux codes esthétiques préétablis, mais une histoire qui vaut le coup pour sa singularité, pour l'originalité du langage qu'elle met en place, mais également pour sa structure souvent surprenante. Une musique extraterrestre, qui ne semble pas produite sur la même planète, qui semble surgir d'une nouvelle espèce, une espèce dotée d'une perception extrêmement aiguisée, sensible et poétique du son.

Cremaster - live at audiograft (consumer waste, 2012)

Ce live at audiograft est le troisième disque en date du duo Cremaster, un duo composé de deux musiciens bien connus par les lecteurs de ce blog, Alfredo Costa Monteiro (dispositifs électroacoustiques) et Ferran Fages (dispositifs électroacoustiques, larsens et table de mixage). Un duo qui aime les parasites électriques, les sons corrosifs ou abrasifs, les larsens incessants, et autres textures bruitistes et abstraites. Pour ce court enregistrement live de 26 minutes, les deux plasticiens sonores nous délivrent une palette de sons hétéroclites qui s'embrassent et s'entremêlent constamment, boucles analogiques, court-circuits, et larsens forment des textures qui s'agencent avec sensibilité dans une construction improbable de sonorités électriques.

Une unique pièce plutôt courte en effet, mais qui n'en est pas moins intense et riche. Les textures sont riches, originales, les variations d'intensités nombreuses. A leur manière, Cremaster explore le son également et construit un environnement musical principalement axé sur le timbre et l'exploration sonique électroacoustique cette fois. L'art de sculpter des informations électriques avec une perception musicale du courant et du son, l'art de peindre de magnifiques tableaux avec ce que l'on considère comme des parasites sonores comme le souffle ou le larsen. Une musique surprenante, jouissive, riche, où les textures sont agencées avec précision dans une attention constante à chaque intervention de l'un comme de l'autre membre du duo.

En un peu plus de vingt-cinq minutes, FF et ACM nous délivrent une pièce riche de couleurs et très intense, construite et structurée de manière à immerger l'auditeur de manière intensive. Une plongée immersive dans des courants électroacoustiques abrasifs et parasitaires, mais aussi sensiblement musicaux et savamment structurés. Un enregistrement qui ne cesse de surprendre pour ces couleurs sonores organiques et physiques, ingénieusement et hautement créatif et inventif. Recommandé.