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ATOLON + CHIP SHOP MUSIC – Public Private

ATOLON + CHIP SHOP MUSIC – Public Private (Another Timbre, 2013)

Voici typiquement le genre de disque que j’ai envie d’acheter, tout en sachant pertinemment qu’il risque très certainement de me décevoir. C’est idiot, mais quand on voit que deux groupes se réunissent, on s’attend à ce qu’ils fassent quelque chose de deux fois mieux que chacun individuellement, une attente irréaliste qui fait que je suis souvent déçu par ce genre de projet – il suffirait pourtant de me dire qu’ils vont juste faire quelque chose d’autre, et pas de deux fois mieux. Bref, Atolon et Chip Shop Music sont deux formations que j’aime beaucoup et dont j’attendais énormément de leur réunion. Malgré une déception inévitable au début, une grande richesse et une grande beauté ont fini par se révéler.

Pour présenter rapidement les deux formations, il s'agit d'un trio espagnol et d'un quartet anglo-suédois. On retrouve dans le premier Ferran Fages (platine acoustique), Ruth Barberan (trompette et objets) et Alfredo Costa Monteiro (accordéon & objets). Dans la seconde, sont présents Erik Carlsson (percussion), Martin Küchen (saxophone & radio), Paul Vogel (clarinette & ordinateur) et David Lacey (percussion & électronique). Deux témoignages de leur collaboration enregistrées par le producteur Simon Reynell sont présentées sur ce disque, une première de 43 minutes en live et une deuxième sans public d'une durée de 21 minutes. Hormis la durée, je ne trouve pas de grande différence entre les deux pièces. Tous les instruments et outils utilisés, aussi différents soient-ils, tendent à se confondre en une nappe légère, continue, abstraite et minimaliste. C'est effectivement très virtuose et maîtrisé, les idées sont assumées et exploitées sur la longueur. Mais le tout manque parfois de consistance. Sauf à de rares moments, justement quand un instrumentiste se démarque, quand une phrase sort du brouillard sonore.

Mais dans l'ensemble, l'univers sonore exploré durant cette heure est singulier et beau. Un univers constant et continu certes, mais qui ne manque pas de surprises et de rebondissements. Je suis partagé en somme entre la beauté de ce disque et son côté un peu trop attendu, car ces deux enregistrements collent un peu trop à ce que j'attendais d'eux. Seul le contenu réserve des surprises et est d'une grande richesse sonore et interactive, mais la forme manque quand même de consistance.

Chipshop Music with Toshimaru Nakamura - Protocol (Mathka, 2012)

En cette fin d'année, le label polonais Mathka revient en force avec d'une part, l'extraordinaire solo de Martin Küchen, puis aujourd'hui, ce troisième CD du quartet CSM, accompagné de Toshimaru Nakamura (toujours - bien évidemment - à la table de mixage bouclée sur elle-même). Pour ceux qui ne connaissent pas cette formation, elle est composée de Martin Küchen (saxophones alto et baryton, radio), Erik Carlsson (percussion), David Lacey (percussion, électronique) et Paul Vogel (ordinateur, clarinette). 

On le voit tout de suite, il s'agit bel et bien d'eai, de l'improvisation électroacoustique abstraite et minimaliste. Deux pièces réussies et profondes, mais difficiles à décrire. Il s'agit de longues nappes lisses et très horizontales, sur une intensité presque toujours égale à elle-même, deux pièces qui progressent par micro-évolutions, où le son du groupe prime avant tout, où les individus, les sources, les instruments et l'électricité s'entremêlent en un maillage très serré, en un magma sonore (souvent très aéré quand même) d'où peine à émerger une voix. Du coup, disons le tout de suite, ceux qui voudraient écouter cet album pour la collaboration de Toshimaru Nakamura risquent d'être déçus. Ou pas. Malgré son statut d'invité exceptionnel, aucune place prépondérante ne lui ait accordé, les larsens de Nakamura se fondent dans la masse de souffles, de peaux frottés et de grésillements. Mais c'est aussi ceci le génie de Nakamura: conserver sa singularité discrète tout en parvenant à se fondre dans de multiples identités collectives. Comme les quatre membres de CSM, Nakamura est subtil, discret, mais c'est cette discrétion et cette sensibilité collectives qui font de Protocol un album profond, un album qui accède à des sonorités uniques et à une intimité merveilleuse.

Non la présence de Toshimaru Nakamura n'apporte pas une grande évolution à l'esthétique ou à la forme adoptée par le CSM, mais oui, leur musique reste toujours aussi profonde et singulière. Une musique contemplative, abrasive, lente et onirique. Une musique qui propose un son collectif unique, sensible et aéré, où chaque instrument est traité comme une source sonore abstraite et froide, mais où l'interaction est tout ce qu'il y a de plus humaine et chaleureuse. Excellent!

(informations, écoute et extraits: http://mathka.bandcamp.com/album/protocol)

Chip Shop Music - You Can Shop Around But You Won't Find Any Cheaper


CHIP SHOP MUSIC - You Can Shop Around But You Won't Find Any Cheaper (Homefront Recordings, 2010)

Erik Carlsson: percussion
Martin Küchen: saxophones
David Lacey: percussion, electronics
Paul Vogel: computer, clarinet

Second enregistrement du quartet irlandais-suédois Chip Shop Music, You Can Shop Around But You Won't Find Any Cheaper, publié sur le label irlandais Homefront,  est une autre production EAI aussi proche de l'AMM que de Nmperign. Sur ces trois pièces de durée égale, le matériau sonore est réduit, épuré, voire appauvri à l'extrême, ce qui nous amène dans une plaine froide inexplorée, sur un terrain aussi abstrait qu'aventureux.

Le première pièce, Rules are rules, est principalement composée de battements dans des registres graves et aigus extrêmes qui ont des allures de rituels obscurs et ésotériques. Ces battements paraissent aléatoires mais un soubassement inconsciemment pulsé finit par apparaître en filigrane. Küchen et Vogel survolent parfois discrètement, mais toujours de manière sporadique, ces rythmes étranges, complexes et aliénants avec quelques courtes nappes de souffles altérés ou d'harmoniques immuables. Puis The great war quitte le registre aléatoire et affiche une stabilité plus claires. Des bols tibétains et une grosse caisse créent une pulsation plus évidente, des sinusoïdes parfois modifiées par un oscillateur forment un drone sur lequel se place de longues notes tenues par un vibrato, ou des jeux de clés ou de souffles modifiés par le corps de la clarinette ou du saxophone. Finalement, la pulsation disparait, laissant place à un drone de plus en plus imposant et à des bruitages de plus en plus abstraits et inquiétants qui, à la longue, participent plus du drone qu'ils ne s'y opposent. Quant à la dernière pièce, An uncast wind, elle est plutôt du côté de la liberté et de la spontanéité. Personne ne tient de rôle prédéfini et immuable comme dans les deux précédentes pièces; ici les fonctions se meuvent entre chacun, ou alors tous ont la même fonction. Car la liberté de chacun est proportionnelle à la perte de son autonomie, ce qui importe ici, c'est surtout le son global, collectif: les fonctions structurales disparaissent au profit d'une composition plus spontanée et plus communautaire.

Sur chacune de ces pièces donc, la réduction extrême du matériau sonore (on pourrait même dire la pauvreté du matériau) permet néanmoins un développement et un dévoilement maximal des potentialités propres à chaque son. Cette exploration sonique et d'allure spontanée est un refus ostensible de l'écriture verticale au profit d'une composition dont l'horizontalité, si radicale, est presque effrayante . La structure comme le sens de chaque pièce ne se dévoilent et n'apparaissent que très lentement tout au long de la pièce, voire de l'enregistrement dans sa totalité. Un disque hypnotique et télépathique qui explore plus l'espace et les connexions/relations entre chaque musicien que leur individualité/personnalité.

01-Rules are rules / 02-The great war / 03-An uncast wind