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Wozzeck - Act 5 [DVD audio]

WOZZECK - Act 5 (Intonema, 2013)
Je me rappelle avoir chroniqué le troisième acte de Wozzeck, un groupe de jeunes musiciens russes composé ici d'Ilia Belorukov (ordinateur, synthétiseur et clavier, voix, pédales), Mikhail Ershov (guitare basse & pédales d'effets) et Alexey Zabelin (percussions et percussions électroniques). Le précédent opus paru sur le même label m'avait trop rappelé les projets hystériques de Zorn et Mike Patton, mais aujourd'hui, Wozzeck semble avoir trouvé une voix plus personnelle et beaucoup plus réjouissante.

Ce cinquième acte est un projet monumental composé de cinq pièces de quarante minutes chacune. Le saxophoniste et compositeur de ces pièces, Ilia Belorukov, nous dit dans les notes qu'il s'intéresse depuis quelques temps aux nouveaux compositeurs et improvisateurs tels que Radu Malfatti et Lucio Capece. Je le précise car si chacune des pièces est proche d'idiomes populaires (techno, post-rock, hardcore, grindcore), elles s'intéressent tout de même toutes à la dilatation du temps, aux micro-variations et à la répétition - paramètres récurrents des musiques réductionnistes et minimalistes contemporaines. Une seule idée - souvent rythmique - préside chacune des pièces, et est exploitée durant les quarante minutes de chacune. Ainsi la première partie est une sorte de morceau techno-trance minimal, la seconde, un long morceau de hardcore monotone, la troisième une succession obsédante de silences et de pièces à tendance grind d'envron trente secondes à la Zorn, la quatrième un long morceau très lent genre post-jazz à la Bohren & Der Club Of Gore, et la dernière propose une succesion de plages ambient et de plages disco-funk décalées à la Mr. Bungle.

Un projet très convaincant qui m'a vraiment réjoui pour deux raisons. Déjà, ça fait un bien fou de voir des musiciens qui se réclament de l'avant-garde et des musiques expérimentales renouer avec des genres plus courants, populaires et accessibles - maintenant on sait comment tenter d'initier un fan de Converge ou de Marc Hurtado à Wandelweiser ou Sachiko M. De fait, les parties techno, hardcore et post-jazz sont vraiment mortelles avec leurs idées obsédantes et monotones, avec leurs micro-variations et leur temps complètement dilaté - comme si Morton Feldman s'était initié au grindcore... Et c'est la deuxième raison qui m'a autant plu. Wozzeck explore des terrains similaires à beaucoup de musiciens expérimentaux (répétitions, intérêt pour la dilatation du temps, et variations à peine perceptibles), il les explore avec autant de pertinence et de richesse que beaucoup d'autres, mais en proposant une musique quand même beaucoup plus accessible. Voici le genre de disque qui peut plaire à de nombreuses personnes qui ne sont pas liées aux recherches post-minimalisme, aux nouvelles formes de musique improvisée et électroacoustique, tout en se posant les mêmes questions que ces dernières.

A de nombreuses reprises, Cage, dont de plus en plus de personnes se disent affiliées, a affirmé vouloir intégrer le bruit à la musique, qu'il n'y avait pas de séparation entre les deux. Il faut tout de même savoir qu'il n'était pas du tout à l'aise avec l'harmonie aussi. Et c'est aussi pour cette raison qu'il la à plusieurs reprises abandonné. Ce qui ne veut pas dire qu'il la rejetait, et en ce sens Wozzeck est aussi un projet digne de Cage. Car avec les propositions de Belorukov, Wozzeck parvient à assimiler le temps quotidien au temps musical, ce qui était aussi un des buts de Cage. Et je ne crois pas que les références musicales de ce nouveau projet soient inconciliables avec la volonté du compositeur américain, je crois même que ce projet accompli certaines de ses volontés avec beaucoup de pertinence.

Wozzeck - Act III: Comics (Intonema, 2011)


Ilia Belorukov: saxophones alto & baryton
Mikhail Ershov: basse électrique
featuring:
Dmitriy Vediashkin: guitare électrique
remix:
Arturas Bumšteinas: violon, synthétiseurs, looper, laptop
Piotr Kurek: clarinette, modular synthesizer, orgue électrique, laptop
A l'origine, Wozzeck est un duo composé de deux jeunes musiciens originaires de Saint-Pétersbourg: le bassiste Mikhail Ershov et le saxophoniste Ilia Belorukov, qui gère également le label Intonema. Quatre invités sont également présents sur cette courte pièce de 25 minutes, ainsi que deux autres musiciens qui nous offrent une interprétation singulière de l'Act III: Arturas Bumšteinas et Piotr Kurek.

Victor Melamed a dessiné pour ce disque une courte mais belle BD qui forme l'unique livret et dénote très bien l'ambiance générale d'Act III: Comics. 47 cases éclatées, sombres, violentes et hystériques qui correspondent aux 47 parties d'Act III: Comics. A la manière de Fantomas ou Naked City dans les années 90, Wozzeck se situe dans un univers visuel sombre et parfois glauque, proche de la pub (malsaine) par son côté éclaté, éphémère et évanescent, ou des comics américains par son aspect sombre, violent et électrique. Il y a quelque chose de très figuratif et narratif dans la mesure où chaque partie correspond exactement à chaque case du livret, mais la figuration tend aussi vers l'abstraction grâce à l'utilisation de techniques étendues, l'éclatement des formes et la durée très courte de chaque partie, une musique qui trouve un bon équilibre donc entre l'abstraction et la figuration, notamment grâce à la narration. Ainsi cette musique peut aussi bien être très intense, notamment quand elle vogue entre le free punk et la noise, mais les brusques interruptions qui l'entrainent parfois vers un ambient minimaliste sans envergure peuvent tout aussi bien être très soporifiques, des enchainements qui peuvent donc être aussi entrainants que fatigants.
Quant au "remix", il nous ramène encore 10 ans plus tôt avec ses nappes au synthétiseur qui ne sont pas sans rappeler les musiques de Werner Herzog. Mais il y a vraiment peu de choses en commun avec la musique de Wozzeck à proprement parler; ici nous avons plutôt affaire à une pièce continue et ininterrompue de 10 minutes, entre ambient, post rock, musique minimaliste et EAI. Une pièce singulière qui se déploie dans un univers sensible et original, mais surtout, qui tend à rééquilibrer la tension du zapping précédent. Bumšteinas et Kurek agissent par nappes douces, sensibles et émotives, parfois apaisantes et relaxantes même, mais en étant aussi sombres et inquiétantes parfois.

Wozzeck, en se situant dans la continuité des zappings omniprésents il y a une dizaine d'années, a malheureusement conservé les défauts de ces derniers: comme l'inégalité et la lassitude due au manque de déploiement du matériau sonore. Ceci-dit, il y a tout de même un aspect innovant et rafraichissant dans la volonté de s'écarter de l'univers cinématographique pour plutôt s'approcher de la BD ou des comics. Autre point important je crois: si je disais que les techniques étendues tendent vers l'abstraction, le talent de ces musiciens réside aussi dans l'utilisation figurative de ces techniques car chaque son est intégré à une trame narrative qui lui redonne un aspect concret et réaliste; en ce sens Wozzeck offre une nouvelle vie, plus humaine et musicale, à ces techniques.
Tracklist: 01-Act III: Comics / 02-Act III: Remix