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Sarah Hennies - Orienting Response (Cristian Alvear)

Orienting Response a de quoi étonner. Pour commencer, rien que l'objet, une cassette sans fin dans un boîtier en bois, laisse songeur. Mais Orienting Response, c'est aussi la première composition de Sarah Hennies que j'entends où cette dernière ne participe pas à la réalisation, et c'est la première pièce sans percussions, pour guitare seule. Habituellement, tout son travail d'écriture repose sur les dynamiques et les textures propres aux percussions, avant même de s'intéresser aux strutcures ou à d'autres éléments, et en tant que percussionniste, elle a toujours participé à la création de ses pièces (du moins celles que j'ai entendu pour le moment). Mais cette fois, il s'agit d'une pièce commandée par le guitariste chilien Cristián Alvear (dont on a déjà pu entendre quelques excellentes réalisations des plus grands membres de Wandelweiser : Pisaro, Beuger et Frey).

Orienting Response  est une pièce divisée en six parties de différentes longueurs où l'instrumentiste explore un mode de jeu de manière répétitive et minimale. Ca peut être une note attaquée fortement et dont la résonance remplit l'espace, un accord répété de manière rapide et augmenté de quelques notes qui viennent enrichir la matière harmonique, des plages très aérées, d'autres très envahissantes et fortes, etc. Au début, il y a une évolution, une continuité entre les parties, et au fur et à mesure de l'écoute, on perd le fil et la structure perd du sens. C'est quand cette structure perd du sens que Orienting Response gagne en intérêt. Quand il n'y a plus que le son, quand on n'entend plus qu'une exploration sonore minimale mais extrêmement riche.

Alors, on se rend compte que Sarah Hennies n'a pas seulement composé une pièce pour guitare, mais qu'elle a composé une pièce pour guitare qui explore les mêmes thèmes que ses pièces pour percussions. Elle explore également les attaques, le timbre propre au nylon des cordes quand elles sont pincées, les spectres harmoniques créés par les répétitions et les accidents, la manière dont les résonances remplissent et vident l'espace, similaire à la manière dont les répétitions remplissent et obscurcissent la mémoire. Le temps n'a plus vraiment court, et se trouve dilué comme l'espace dans cette pièce. On ne sait plus quand est-ce que ça a commencé, ni si ça peut se finir, on ne sait plus très bien d'où vient le son, s'il est fort ou si nous sommes plus près, s'il est faible ou si l'espace s'est agrandi.

La beauté de cette création est d'avoir su produire ces sortes de flous temporels, spatiaux, et sonores. Le temps, l'espace, ainsi que l'instrument sont comme effacés, dilués, et noyés dans la structure qui les porte, avec très peu de moyens. Il ne s'agit plus de jouer de la guitare, sur telle durée, de telle manière. Il s'agit de produire des séquences sonores uniques qui créent comme des bulles de son enrichies. Des sonorités éclatées, riches, denses, et profondes, à partir de moyens réduits, sont au service d'une structure simple et minimale qui éclate le temps et brouille les frontières spatiales à travers ces sonorités géniales.


SARAH HENNIES / CRISTIAN ALVEAR - Orienting Response (Cassette, Mappa, 2016) : https://mappa.bandcamp.com/album/sarah-hennies-orienting-response


Sarah Hennies - Gather & Release

La dernière fois que j'ai entendu Sarah Hennies en solo, c'était lors du festival Cable où elle réalisait trois compositions pour percussions et vibraphones. C'était dans une grande galerie, où le public s'est retrouvé complétement immergé dans les résonances et les spectres harmoniques. La musique proposée par Hennies était bien entièrement acoustique, mais le soin porté au son, à sa richesse et à sa diffusion dans l'espace était largement digne d'une multi-diffusion électroacoustique. Quelques années plus tard, le temps de composer deux magnifiques pièces, Sarah Hennies revient donc avec Gather & Release, deux compositions pour vibraphone, sinusoïdes et field recordings, deux propositions uniques et inoubliables pour leur richesse, leur clarté et leur originalité.


Les premières qualités de Sarah Hennies sont surement la patience et la persévérance. Quand elle choisit un son, qu'il soit acoustique (percussions), électronique (sinusoïdes) ou concret, aussi anodin qu'il puisse paraître au premier abord, elle en fait toujours ressortir quelque chose d'inouï. En utilisant la durée, la répétition ou le mixage, elle parvient à conférer un caractère envahissant à chaque son exploité. Ces derniers envahissent l'espace parfois grâce à la diffusion stéréo, mais aussi et surtout grâce à l'enrichissement spectral du aux répétitions, et c'est grâce à la durée souvent qu'ils parviennent aussi à envahir l'esprit, à faire qu'on se laisse toujours emporter dans ce flot limpide de sonorités magnifiques.

Des expériences conflictuelles, tendues, anxieuses et obsessionnelles sont à la base de ces deux compositions inscrites dans le cadre d'une thérapie EMDR. Mais étrangement, on ne ressent que fluidité, assurance, limpidité et clarté à l'écoute de ce disque. Peut-être est-ce le résultat du processus de composition inscrit dans la thérapie ? Peu importe à vrai dire. Ce dont je voudrais parler ici c'est plutôt de la clarté de la composition. Chaque partie est composée d'un ou deux éléments qui se superposent et s'enrichissent progressivement, de la même manière que certaines harmoniques émergent du battement ininterrompu et régulier des maillets sur le vibraphone. Ces parties durent uniquement le temps d'en explorer leur puissance psychoacoustique inhérente, et rien de plus. La répétition et le minimalisme ne sont pas tellement endurants ici, Sarah Hennies agit sur la psychologie et l'esprit de l'auditeur, et passe à autre chose, à une autre action mentale et acoustique. Ces parties sont distinctes les unes des autres, aussi distinctes et claires qu'une idée cartésienne... et elles s'enchaînent avec une fluidité magique et surprenante, malgré les oppositions de couleurs, de matériaux (bois, métal, archet, maillet, électronique, enregistrements) et de volumes.

Depuis que j'ai entendu cette vibraphoniste pour la première fois jouer une pièce de Jürg Frey, je ne doute pas de ses qualités d'instrumentistes. Principalement au vibraphone, mais également sur d'autres percussions plus simples ou brutes (crotales, triangle, wood block), Sarah Hennies joue avec une régularité machinique pour créer une musique aux textures très riches et envahissantes. Elle parvient grâce à cette virtuosité, à cette précision et à cette endurance à toute épreuve, à inventer des mondes sonores nouveaux qui agissent sur la perception, qui transforment l'espace d'écoute et l'état d'esprit. Dorénavant, c'est son talent de compositrice qui s'affirme pleinement, et qui enrichit son jeu et ses techniques de manière inouïe. Un disque unique, profond, qui relève du magique et de l'indéniablement beau.


SARAH HENNIES - Gather & Release (CD, Category of manifestation, 2016) : http://www.futurevessel.com/coppice/category-of-manifestation