Antoine Beuger - s'approcher s'éloigner s'absenter (Erstwhile, 2012)

En 1992 (il y a déjà 20 ans), le flûtiste allemand d'origine hollandaise Antoine Beuger fondait le collectif Wandelweiser. Un collectif de compositeurs qui se dédient à une écriture minimaliste souvent fondée sur des signes et des textes plus que sur un système de notation traditionnel, tout en faisant un usage prépondérant du silence. s'approcher s'éloigner s'absenter est une composition de ce musicien, pour trois instrumentistes et interprètes fidèles du collectif: Barry Chabala à la guitare, Dominique Lash à la contrebasse et Ben Owen à l'électronique. Une performance enregistrée lors du même festival que le duo Christian Wolff/Keith Rowe en 2011 à New York.

Je n'ai pas vu la partition, mais la méthode d'écriture semble assez proche de certaines grilles de Michael Pisaro. Il s'agit apparemment d'une grille composée remplie de blancs ou de lettres, l'une indiquant qu'il faut jouer un son proche d'un son déjà entendu, l'autre qu'il faut jouer un son encore jamais entendu (une description plus précise est disponible dans la chronique de Brian Olewnick disponible ici). Durant cinquante minutes, il s'agit de notes ni longues ni courtes, calmes et paisibles, sans attaques particulières, et neutres. Des sons que l'on retrouve par moments, d'autres qui n'apparaissent pour ne jamais ressurgir et s'évanouir dans le silence, et bien sûr, un silence toujours omniprésent. Mais un silence "impur" en quelque sorte, rempli de bruits de voitures, de pages tournées, de frottements de vêtements. "Impur" pour un enregistrement classique, mais plutôt vivant dans le cadre d'une performance live en fait.

Le silence de cette pièce n'est qu'une absence d'intervention musicale, mais les sons sont omniprésents et ne sont en rien négligés par l'enregistrement de Richard Kamerman. Si la musique de ce trio semble épurée au maximum et d'un minimalisme radical, il y a tout de même un dialogue très riche qui se trame entre le compositeur, le musicien, et l'espace de représentation. Un dialogue médiatisé par l'esprit (choix des notes, des grilles, du respect de la partition), la mémoire (se rappeler les sons précédents) et par l'écoute (attention à l'environnement). Peut-être est-ce en partie le sens du titre de cette œuvre: s'approcher par la similarité des sons, s'éloigner par leurs dissimilitudes, et s'absenter dans le silence? En tout cas, cet exercice d'écoute, de mémoire, d'attention et de sensibilité, met en marche de nombreuses ressources humaines (physiques et psychologiques) qui font de cette interprétation un disque riche et intense malgré le minimalisme des matériaux musicaux. 

Comme dans beaucoup de pièces composées par les membres de Wandelweiser, s'approcher s'éloigner s'absenter est une pièce dont la richesse demeure en grande partie issue de son ouverture. Une ouverture au monde par le biais du silence et du calme, qui laissent chacun place à l'environnement extérieur. Mais une énorme ouverture aussi aux musiciens qu'on n'ose à peine qualifier d'interprètes tant leur marche de manœuvre est immense. Mais c'est aussi une pièce qui tend à annihiler de nombreuses oppositions musicales (notamment entre l'improvisation et la composition, mais aussi entre le son et la musique, le silence et le bruit) et à conférer un nouveau statut aux "interprètes".

Je n'ai pas encore trop parler de la musique en elle-même, du matériau sonore mis en œuvre par le trio. Par rapport à de nombreuses interprétations de ce genre de pièces, la matière musicale utilisée ici est assez riche. Il s'agit principalement de notes longues et calmes, sans modulations ni accentuations, comme des sinusoïdes, des petits larsens, une corde médium frottée avec précision. Mais tout de même, l'attaque est parfois beaucoup plus forte, la note plus intense, Barry Chabala percute ses micro-contacts assez violemment, la contrebasse se permet même d'utiliser des double-cordes à un moment, et Ben Owen utilise un enregistrement vocal que je n'ai pas réussi à identifier à un autre moment (exceptionnellement beau et intense). Une richesse et une variété qui sont inhérentes au système de composition, ce qui rend cette œuvre encore plus ouverte que je ne le disais déjà, une ouverture qui change du systématisme avec lequel est parfois utilisé la répétition neutre et monotone d'une même note.

A mon avis, s'approcher s'éloigner s'absenter peut constituer une bonne introduction au collectif Wandelweiser, notamment à sa facette la plus radicale bercée dans le minimalisme et la quiétude extrêmes. Une interprétation sensible, riche à sa manière, ouverte, et intense.

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