Je suis! - Mistluren (Umlaut, 2011)


Depuis plusieurs années, j'écoute de plus en plus rarement de free jazz à proprement parler, hormis les enregistrements américains des années 60 et 70 peut-être (je crois que je ne me lasserai jamais du grand the panther and the lash par C. Thornton par exemple). Mais ces derniers temps, tout de même, il faut avouer qu'autour des scènes franco-suédoises, notamment autour des labels Umlaut, Ayler (et Dark Tree maintenant), le free semble prendre de la fraîcheur et de la vigueur. Que l'on pense à Pierre-Antoine Badaroux, à Joel Grip, Benjamin Duboc, Niklas Bärno, et ainsi de suite (la liste peut être longue...). Autant de musiciens plutôt jeunes qui parviennent avec talent et inventivité à faire vivre le free. Sur Mistluren, six d'entre eux se sont réunis pour former le groupe "Je suis!" - Niklas Bärno (composition et trompette), Marcelo Gabard Pazos (saxophones alto et baryton), Mats Äleklint (trombone), Alexander Zethson (piano), Joel Grip (contrebasse) et Magnus Vikberg (piano).

Au total, neuf pièces (dont deux enregistrées en live) sont présentées sur cet album d'une durée de 70 minutes. Neuf pièces structurées en séquences d'improvisations collectives, de compositions modales ou tonales, et de soli virtuoses. Concernant l'écriture, elle n'est pas sans rappeler certaines compositions du contrebassiste Claude Tchamitchian pour l'ensemble Lousadzak ou encore du pianiste Andy Emler pour le MegaOctet. Alternances de phrases mélodiques aux accents mélancoliques et solennels et d'unissons extrêmement énergiques. Si de nombreux éléments sont empruntés au jazz (du phrasé ternaire omniprésent aux grilles harmoniques), la structure est plutôt éclatée et inventive, elle est du moins plus bigarrée que le classique thème-improvisations-thème. L'improvisation peut parfois être un développement de l'écriture, ou complètement à côté, elle peut être jouée seule ou accompagnée, à deux ou à six, tonale, modale ou timbrale, lisse ou rythmique. Si un seul élément est (presque) toujours présent, c'est le swing. Ce phrasé ternaire si célèbre, un phrasé chaleureux et dansant que possèdent à merveille Barnö et Gabard Pazos. Et je ne parle même pas de la solidité, de la précision et de la créativité de Grip...

De manière générale, les neuf pièces qui composent Mistluren sont vraiment variées, seul le swing ou un aspect très entrainant est présent de bout en bout (accompagné par la chaleur du blues, et la virtuosité du bop). Mais sinon, les compositions semblent influencées par l'écriture orchestrale à certains moments, par les thèmes de jazz à d'autres, le boogie woogie, le bop et même parfois à certaines musiques de l'Afrique de l'ouest. Idem pour les improvisations qui peuvent être axées sur le phrasé, le timbre ou les dynamiques. Mais tout au long de Mistluren, une envie de danser et de chanter, de hurler et de rire, de boire et de manger, peuvent facilement saisir l'auditeur. Une musique puissante, intense, viscérale et émotive, qui varie les processus d'improvisations et de compositions. J'ai facilement tendance à me dire que le free jazz est mort, qu'il stagne dans un état de survivance larvaire. Mais avec ce genre de disques, le sourire et le plaisir de mes premières découvertes reviennent (surtout lors du premier solo d'alto sur "Geniet": où se retrouvent l'intensité et la simplicité de Miles, ainsi que la chaleur et le lyrisme d'Art Pepper). Non le free jazz n'est pas mort, certains le maintiennent en vie et le renouvellent, enrichissent ses formes et possibilités. Et Je suis! fait partie de ces musiciens, merci à eux.

informations & extraits: http://www.umlautrecords.com/album/mistluren

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