Relative Pitch

Ingrid Laubrock (saxophones ténor, alto et soprano) et Tom Rainey (batterie) sont deux musiciens qui pratiquent l'improvisation libre et le free jazz ensemble depuis de nombreuses années mais c'est la première fois avec And other desert towns qu'ils publient un disque en duo. La tradition du duo sax/batterie ne cesse de s'enrichir depuis le fameux Interstellar Space, et ce n'est pas maintenant que ça va s'arrêter. Et pour ce duo, je pense que la collaboration historique entre Coltrane & Rashied Ali est une référence qu'ils n'ont pas cessé de digérer. Laubrock et Rainey jouent sur l'interaction libre entre des percussions non-pulsées et un saxophone énergique et lyrique. Ils jouent sur la puissance et l'intensité, mais aussi sur l'interactivité. Sans oublier bien sûr des ambiances et des improvisations plus contemplatives et d'autant plus lyriques.

Bref, Laubrock & Rainey proposent ici une suite de dix improvisations pour saxophone et batterie comme on peut s'y attendre. Un disque qui plaira aux fans de free assurément, mais qui manque de personnalité je trouve. De mon côté, je trouve bien sûr que c'est joué avec virtuosité, que les deux musiciens savent s'écouter, mais que les surprises manquent dans l'ensemble, car pour un disque qui se veut libre, ça résonne tout de même de manière assez commune. Après je parle de manière générale, il y a quelques passages émouvants, d'autres vraiment puissants, il y a des improvisations vraiment réussies en somme, mais bon, plus de singularité aurait été bienvenue à mon goût. Un disque qui s'écoute avec un certain plaisir, mais qu'on oublie aussi facilement en somme.

Le label Relative Pitch publie également un autre duo sax/ batterie cette année, intitulé Ironic Havoc. Cette fois, il s'agit de deux musiciens qui collaborent depuis de nombreuses années, puisque leur premier duo a été publié en 1989. Il s'agit aux saxophones alto & ténor de Paul Flaherty et à la batterie de Randall Colbourne. Là encore, Interstellar Space n'est pas si loin, mais passons sur ça. Quand j'ai découvert Flaherty, c'était en duo avec Chris Corsano déjà, autre batteur free énergique. Le rythme est un élément important de toute façon chez Flaherty, c'est par le rythme et les attaques que l'énergie sort de son sax, et c'est certainement la raison pour laquelle il collabore si souvent en duo avec des batteur.

Avec Colbourne, il a certes trouvé un partenaire qui sait l'écouter, qui sait le mettre en valeur, mais je ne sais pas si j'aurais aimé l'écouter seul. Quoiqu'il en soit, ici encore ce n'est pas très original, mais ce n'est vraiment pas une volonté du duo. Flaherty joue toujours de manière dure et ronde, de manière sèche et hachée, rythmique et énergique. Il a son propre style assez reconnaissable, il adopte les codes du free sans soucis, mais avec son accent particulier. Il n'a pas développé son propre langage, mais une manière de parler le free, une manière puissante, lyrique, et belle. Un accent singulier qu'il décline ici en six improvisations, accompagné d'un batteur libre, intense, arythmique, et fluide. Ce n'est toujours pas un disque que je réécouterai mais ça reste un bon disque de free de la génération post-free.

Mais surtout, dans les dernières productions du label Relative Pitch, le disque qui m’a le plus plu et que je n’arrête pas d’écouter, c’est The Zookeeper’s House de Jemeel Moondoc. Ce dernier est un saxophoniste alto américain que j’ai découvert il y a quelques années et que j’adore depuis. Il joue du free jazz, dans la plus pure tradition des années 60 et 70, comme en témoignent certains titres de ce disque comme One for Monk & Trane ou la reprise du standard d’Alice Coltrane Ptah, the El Daoud, avec un phrasé très dur et sèchement accentué, rythmique et serré, et extrêmement lyrique, mais un lyrisme pincé, dur, tendu et énervé, qui n’est pas sans rappelé celui de Roscoe Mitchell par exemple, en plus chaleureux.

Sur les cinq pistes de ce disque qu’il a composé – hormis la reprise d’Alice Coltrane – il est accompagné de Hilliard Greene à la contrebasse et Newman Taylor Baker à la batterie. Quelques invités de renom sont également présents sur la majeure partie de ce disque : Matthew Shipp au piano, Roy Campbell Jr. à la trompette et Steve Swell au trombone. Des noms qui en disent également long donc sur l’esthétique de Moondoc…

Ne cherchez pas, il s’agit de jazz, enfin de free jazz, mais du free qui swingue, du free avec des thèmes et une section rythmique qui font danser, avec de longs soli libres, mais avec une base rythmique et harmonique claire. Jemeel Moondoc, oui, joue du jazz comme les américains en jouaient lorsqu’ils voulaient se « libérer » du jazz sans le renier pour autant. Il joue du jazz, mais de manière libre, il joue du free jazz à proprement parler. C’est-à-dire avec des formes un peu plus ouvertes, avec un phrasé plus singulier, avec un accent mis sur la personnalité donc, tout en conservant la chaleur du jazz, sa vitalité, son swing, sa « facilité » et sa clarté.

Bref, c’est un pur plaisir d’écouter cette musique, et surtout de se replonger dans Jemeel Moondoc qui me ravit toujours autant. Un saxophoniste que j’adore en effet pour ses accents si secs et singuliers, ainsi que pour son timbre serré et chaleureux en même temps. On ne parle pas souvent je trouve de ce saxophoniste pourtant imposant, virtuose et singulier qui est certainement un des plus passionnants de la scène free jazz américaine actuelle.

INGRID LAUBROCK & TOM RAINEY - And other desert towns (CD, Relative Pitch, 2014) : lien
PAUL FLAHERTY & RANDALL COLBOURNE - Ironic Havoc (CD, Relative Pitch, 2014) : lien  
JEMEEL MOONDOC - The Zookeeper'sHouse (CD, Relative Pitch, 2014) : lien

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