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Thanos Chrysakis/Wade Matthews/Javier Pedreira - Garnet Skein

CHRYSAKIS/MATTHEWS/PEDREIRA - Garnet Skein (Aural Terrains, 2013) 
Ces derniers temps, le label greco-anglais Aural Terrains s'est plutôt dirigé vers les musiques improvisées réductionnistes et électroacoustiques. Mais au mois de décembre dernier, le label signait un retour à la musique électroacoustique "pure" avec Garnet Skein, un disque encore improvisé, mais beaucoup plus axé sur la composition électronique que sur l'interaction ou la recherche sonore minimaliste. Aux côtés de Javier Pedreira à la guitare, deux habitués de ce label : Thanos Chrysakis (qui le dirige) au synthétiseur, radio, gong et ordinateur, et Wade Matthews à la synthèse digitale & field-recordings.

Le trio propose ici six pièces sans titre où les instruments (gong, guitare), l'électronique (ordinateur, synthétiseur) et les enregistrements s'entremêlent de manière très juste, équilibrée et savante. Les trois musiciens développent des idées sonores composées de sons très variés qu'ils font assez durer pour qu'elles prennent du sens, sans trop en faire non plus et tomber dans une sorte de drone/ambient chiant. Interventions instrumentales espacées et noyées, enregistrements de terrain très inhabituels, nappes synthétiques discrètes et fréquences granulaires forment des sortes de nuages sonores composés de plusieurs strates égales les unes aux autres. Le trio joue alors sur les durées, les dynamiques, les progressions atmosphériques et les narrations linéaires. On n'est jamais au même endroit, mais jamais non plus sur un territoire complètement différent. Les musiciens utilisent des sons et des techniques qui changent la texture certes, et de manière plutôt créative d'ailleurs, mais jamais l'ambiance ni l'atmosphère, qui sont toujours les mêmes malgré les différences de dynamique, de timbre, d'intensité et de densité.

Chrysakis, Matthews et Pedreira nous offrent ici six improvisations qui ressemblent vraiment à des compositions électroacoustiques. Les six musiciens savent très bien gérer les notions de dynamique et de progression surtout, mais aussi les timbres et les couleurs bien sûr. C'est inventif, équilibré, savamment "orchestré" et frais. Du bon travail qui change un peu - surtout grâce à la présence de Wade Matthews je pense, qui est toujours à même de surprendre.

Thanos Chrysakis, Ken Slaven, James O'Sullivan, Jerry Wigens - Zafiros en el Barro

CHRYSAKIS/SLAVEN/O'SULLIVAN/WIGENS - Zafiros en el Barro (Aural Terrains, 2013)
Toujours à mi-chemin entre la musique contemporaine et l'improvisation libre, le label Aural Terrains propose aujourd'hui un quartet dans cette lignée toujours. Il s'agit ici de Thanos Chrysakis (ordinateur, synthétiseur, radio), Ken Slaven (violon surtout, mais aussi berimbau, autoharp, mbira et breadknife), James O'Sullivan (guitare) et Jerry Wigens (clarinette surtout et mandoline).

Les sept pièces présentées sur Zafiros en el Barro sont un assez bon exemple de ce vers quoi se dirige aujourd'hui l'improvisation libre en tant que mouvement esthétique. Les quatre musiciens mêlent indistinctement et jouent de la même manière ordinateur, électronique et instruments, l'improvisation non-idiomatique côtoie volontiers des phrases héritées du jazz (à la clarinette) ou aux musiques atonales (au violon), on trouve aussi des techniques étendues à la guitare, et les dynamiques varient aussi bien du très faible au très fort, avec une tension omniprésente. Ces variations entre les dynamiques toutes aussi bien maîtrisées est d'ailleurs le point fort de ce disque.

Ce n'est pas vraiment nouveau, ni rabaché, le quartet joue la musique qui lui plaît : de l'improvisation électroacoustique peut-être austère, mais pas tant que ça, qui mélange des influences issues des musiques écrites et populaires en restant autant que possible dans l'esthétique non-idiomatique. Le son global du quartet est assez frais, et les musiciens savent renouveler à chaque improvisation leur univers sonores (personnels sans être vraiment originaux). Je ne trouve pas ce disque extraordinaire mais c'est quand même un exemple réussi de l'improvisation libre actuelle.

aural terrains

Thanos Chrysakis/James O'Sullivan/Jerry Wigens - Syneuma (Aural Terrains, 2012)

Le label Aural Terrains nous propose ici un trio purement instrumental avec Thanos Chrysakis au piano, James O'Sullivan à la guitare et Jerry Wigens à la clarinette. Un trio assez étrange, au son peu commun en fait. Déjà le mixage est basé sur un volume plutôt bas, trop bas à mon goût pour ce genre de musique. Car il s'agit effectivement d'improvisation libre assez énergique dans l'ensemble, même si certains passages sont plutôt atmosphériques. Dans l'ensemble, ces trois musiciens londoniens improvisent une musique atonale et rythmique, qui paraît étrangement assez vieillotte. D'une part à cause de ce mixage étrange, mais également je pense à cause d'une sorte de désintérêt général pour le son (bon d'accord, "désintérêt" c'est un peu fort), et d'une absence quasiment totale de techniques étendues (hormis l'exploration de l'intérieur du piano par Chrysakis).

Comme dans la tradition européenne, le trio semble s'intéresser principalement à l'interaction et aux réactions spontanées, sans non plus rejeter toutes formes de structure préétablie. Il semble y avoir en effet une interaction entre composition et improvisation. Par rapport à la conception du groupe, les trois voix sont personnalisées, individuelles et largement reconnaissables presque tout au long de ces 45 minutes. Enfin dans l'ensemble, je reste plutôt mitigé devant cette suite d'improvisations qui manquent un peu trop de relief, de dynamisme et d'énergie à mon goût.

Sébastien Branche, Thanos Chrysakis, Tom Soloveitzik, James O'Sullivan, Artur Vidal, Jerry Wigens - Magnetic River (Aural Terrains, 2012)

Publié en même temps que Syneuma, Magnetic River est une suite d'improvisations pour six musiciens qui m'a déjà beaucoup plus enthousiasmé. Le trio précédent - Thanos Chrysakis (ordinateur, électronique et piano), James O'Sullivan (guitare), Jerry Wigens (clarinettes) - est toujours présent et accompagné de trois saxophonistes: Artur Vidal (saxophone alto), Sébastien Branche (saxophone ténor) et Tom Soloveitzik (saxophone ténor). J'ai déjà chroniqué les trois premiers musiciens, mais je ne connais pas le saxophoniste israélien Soloveitzik, tandis que Vidal et Branche font partie de l'excellent duo Relentless, un groupe très axé sur l'acoustique de l'environnement et les résonances exceptionnelles.

Sur Magnetic River, ce sont bien les saxos - et la clarinette de Wigens - qui semblent être la base de chaque improvisation. Une nappe de vents est le fondement sur laquelle chaque musicien va s'intégrer à la texture collective. Car l'improvisation ici est plutôt axée sur le son collectif et les textures où chaque instrument est assimilé et mélangé plus que sur la personnalité du son. Ceci-dit, il ne s'agit pas que d'un bourdon ou de flux continus, car - à commencer par l'alto de Vidal - régulièrement, un instrument se détache, une note incisive et forte surgit, jusqu'à la dernière piste où tous les instruments se détachent pour une improvisation collective plus chaotique. Oui, une grande importance est accordée aux textures et à l'entremêlement des timbres, mais aussi une grande attention aux reliefs et aux ponctuations permet à la musique de ne jamais s'embourber dans un bourdon minimaliste facile. Ces cinq pièces parviennent ainsi à retenir l'attention au-delà des micro-variations qu'elles présentent, il y a tout un jeu de tension produit par les ponctuations et les changements brusques de variations. En plus d'une production de textures assez singulières et aventureuses.

Un sextet de musiciens jeunes et moins jeunes, qui nous offrent une musique chaleureuse, dense, riche, et créative.

Eventless Plot - Recon (Aural Terrains, 2012)

Après deux splits et un album paru en 2009, le trio Eventless Plot revient avec un disque publié par le label Aural Terrains. A part les deux invités présents sur ce disque (Stefanos Lazaristos au saxophone basse et Angelica Vasquez à la harpe et harpe préparée), aucun nom n'est indiqué. Le trio vient de Thessaloniki (Grèce) et seule une longue liste d'instruments est notée sur le disque (synthétiseur, piano, électronique, field-recordings, clarinette, percussions, objets, ainsi que le rare et médiéval psaltérion).

Avant de m'apercevoir que c'était une tentative vaine, j'ai essayé de retrouver quels musiciens pouvaient bien se cacher derrière ce trio lors des premières écoutes. Et une formation me revenait constamment à l'esprit et aux oreilles, à laquelle je ne pouvais m'empêcher de penser: Hammeriver. Si je pensais à ce groupe, c'était en partie à cause de l'instrumentation et des méthodes de compositions: un mélange de musiques improvisées, de musiques contemporaines, de musiques électroacoustiques, comme si le trio tentait de faire une sorte d'eai noise/ambient mélodique, avec des sources et des instruments musicaux et extra-musicaux placés sur un même pied d'égalité. Car sur Recon, il n'est pas question de mettre en avant quoi que ce soit ou qui que ce soit, tous les musiciens, tous les objets et les instruments se valent. Une harpe ne vaut pas plus qu'un ordinateur, un son déterminé vaut autant qu'un son indéterminé. Il s'agit avant tout de créer une masse sonore, le plus souvent une masse qui a quelque chose d'harmonieux ou d'agréable, qui parvient à merveille à réunir l'inventivité (car les textures sont plutôt originales) et l'agréable, le beau au sens classique ou populaire.

La musique présentée sur Recon, en trio ou en quartet, est une musique qui use de mélodies accompagnées de textures électroniques et granuleuses, qui use de mélodies étirées mais rythmées sur des accompagnements lisses sans métriques. Ce n'est pas un entredeux ni un compromis, mais une fusion étonnante de sources et de processus divers et variés. Une surprenante alchimie où machines, préparations, mélodies, atonalités, bruits, rythmes, temps lisse, musique savante et populaire, électronique et acoustique, instrumentale ou non, s'entremêlent en un subtil et sensible aménagement.  

Recon est disque court (36 minutes), souvent calme et lent, mais aussi et surtout, un disque exceptionnellement dense et riche (aux niveaux de la matière sonore en elle-même - une matière souvent merveilleuse et singulière - et des méthodes/processus de compositions). Des méthodes et des résultats qui l'apparentent à la musique expérimentale certes, mais qui n'en font pas moins un disque d'une certaine légèreté et d'une certaine facilité d'écoute, un disque agréable et plaisant à écouter (pour de l'eai en tout cas) dans beaucoup de circonstances. Conseillé!

Thanos Chrysakis & Wade Matthews - Numen (Aural Terrains, 2012)

Numen, un terme aux significations multiples, que le duo Chrysakis/Matthews envisage de plusieurs manières. Six improvisations électroniques et digitales enregistrées en 2010, avec Thanos Chrysakis à l'ordinateur et à l'électronique, et Wade Matthews pour les digital synthesis et field recordings. Sur les six pièces, les premières offrent encore quelque repères musicaux et/ou psychologiques, qui vont petit à petit disparaître ou se laisser déconstruire.

Au départ, nous avons donc encore des mélodies, une nappe de fond harmonieuse, des rythmes, des sons connus. Chrysakis & Matthews mélangent les sources électroniques et numériques pour produire une musique riche où des synthèses croisent des sinusoïdes, où des nappes chaleureuses et rondes forment la base harmonique d'un chant de cloches, d'oiseaux, de coqs, de chiens, etc. Mais ce sont également des synthèses étranges très proches des fréquences d'un piano préparé ou d'une clarinette basse que l'on retrouve parfois. Du moins que l'on a l'impression de retrouver, derrière une palette d'effets qui paraissent réfléchir les instruments de la même manière que pourrait le faire un miroir déformant. Mais toujours, quelques éléments musicaux subsistent.
 
Six pièces qui forment six tableaux, des esquisses mentales qui ne se rapportent à rien et qui sont principalement axées sur l'atmosphère et l'ambiance. Comme la musique d'un film imaginaire et osé que Matthews et Chrysakis auraient inventé. Mais petit à petit, lors de quasiment chaque pièce, les repères musicaux s'effondrent, les rythmes disparaissent, les imitations se cachent derrière des synthèses trop poussées, même la linéarité des atmosphères tend à disparaître. Puis la musique de Wade Matthews et Thanos Chrysakis se réduit à l'essentiel: une texture, et l'ambiance qu'elle forme. 

Autre chose de très réussi, au-delà de l'étonnante et exceptionnelle inventivité au niveau de la création de timbre et de l'aspect absorbant des atmosphères, c'est la forme même du dialogue entre les deux musiciens. On ne sait pas toujours facilement qui fait quoi dans ce duo, mais il ne s'agit pas non plus d'une fusion où tout se confond. Le duo Chrysakis/Matthews parvient à trouver un point d'équilibre surprenant entre l'osmose et l'opposition. Il y a une interaction évidente, sensible, mais ce n'est pas pour autant que les créations de chacun se confondent et se noient l'une dans l'autre, chacun laisse une place sonore à son collaborateur, lui répond et l'enrichit de manière très respectueuse, sans jamais s'y opposer vraiment. Une démarche interactive risquée et glissante mais réussie.

En bref, Numen, c'est avant tout une profusion de textures exceptionnellement créatives et inventives, mais c'est également un ensemble d'atmosphères absorbantes et envoutantes. Et aussi, un terrain d'entente équilibré entre les deux musiciens, qui ne s'opposent ni ne fusionnent pour établir un dialogue égalitaire où les subjectivités ne se limitent et n’empiètent pas l'une sur l'autre. Recommandé.

Luis Tabuenca & Wade Matthews / Thanos Chrysakis & Philip Somervell

Luis Tabuenca & Wade Matthews - Punto Cero, Aragón (Aural Terrains, 2011)

Coordonné par l'ethnomusicologue Ana Maria Alarcón-Jiménez et financé par le gouvernement d'Aragón (je le signale car l'Etat ne s'investit que trop rarement dans de vraies entreprises artistiques), le duo Luis Tabuenca (percussions) et Wade Matthews (field-recordings et synthèse digitale) tente de retranscrire l'atmosphère sonore de l'Aragón, communauté pyrénéenne du nord de l'Espagne. Tabuenca a quitté l'Espagne depuis quelques années, mais Wade Matthews y est installé depuis 1989. La retranscription est donc étrange, il s'agit d'enregistrements faits par un immigré de longue date, retravaillés en collaboration avec un percussionniste émigré. Nostalgie de l'un, émerveillement naïf de l'autre. Les émotions avec lesquelles sont travaillés ces divers sons s'entremêlent sans cesse dans des entrecroisements complexes: tandis que l'un pointe la densité des phénomènes sonores naturels, l'autre explore la rythmicité du castillan, si une atmosphère festive voit le jour, elle peut vite être contrebalancée par une ambiance sombre et inquiétante.

Au niveau sonore, nous avons un peu de tout: des insectes, des bruissements, vagues, eau, des sons difficilement reconnaissables, des bribes de conversation, des bandes accélérées et modifiées analogiquement, des percussions pulsées, frottées, rythmiques ou lisses. Le duo Tabuenca/Matthews a misé sur la diversité et la variété des sources sonores pour certainement mieux déployer la richesse de l'univers aragonais. Wade Matthews est assez connu pour l'originalité de ses timbres et de ses méthodes qu'il ne souhaite pas dévoiler; et quant à Luis Tabuenca, c'est la première fois que j'entends ce jeune percussionniste, mais autant dire que j'attends ses prochains enregistrements avec impatience. En tout cas, le dialogue entre les deux musiciens est serré, l'entente est très sensible et une certaine passion commune pour l'Aragón semble réunir musicalement les deux artistes que l'on peine souvent à distinguer dans ce jeu de sonorités évocatrices et poétiques qui s’imbriquent avec précision, délicatesse et poésie. Un dialogue dense, plein d'attention à l'autre et aux sons (tant à leur texture qu'à leur signification), et surtout très riche, à l'image de l'univers aragonais retranscrit. Entre musique électronique, ambiant, musique concrète et électroacoustique, huit pièces enregistrées dans divers endroits et retravaillées de manières toutes aussi diverses, huit pièces riches d'émotions variées, de timbres, de dynamiques et de textures aussi diverses que l'Aragón peut en offrir. Recommandé!

Tracklist: 01-Las Anas, Uncastillo / 02-La Senda, Torrero / 03-Plaza del Pilar, Zaragoza / 04-Oficio perdido, Zuera / 05-Cierzo, Pastriz / 06-Barrio de Las Fuentes / 07-La hermita del molino / 08-Punto Cero, Aragón

 Thanos Chrysakis & Philip Somervell - Knotted Alembic (Aural Terrains, 2011)

Simultanément au duo Matthews/Tabuenca, Thanos Chrysakis publiait sur son propre label un autre duo de lui-même (intérieur du piano, synthétiseur, vibraphone, radio, shruti box, carillon) en compagnie de Philip Somervell (piano et intérieur du piano). Sept pièces sans titres et complètement improvisées, enregistrées en 2010 et en 2008.

Ici, le duo agence des textures souvent calmes, parfois même très calmes ou silencieuses. Des textures plutôt belles et espacées, harmonieuses presque par moment et en tout cas toujours originales. Alors qu'une balle en plastique frotte le bois du piano pour obtenir une sorte de drone, des carillons sont légèrement percutés et un accord de piano surgit par moments. Ou bien, des notes espacées par de longs silences surgissent brutalement pour s'effacer assez lentement dans une longue résonance à laquelle les deux musiciens prêtent toujours beaucoup d'attention. Une musique quelque peu fantomatique, où il importe peu que les notes se frottent, mais où il importe surtout que les résonances s'entremêlent et s'affectionnent. Improvisations plutôt minimales et très attentives à la résonance et au son de manière générale (attaques, préparations du/des piano), ces sept pièces construisent des univers exempts de toute tension, des univers calmes et apaisants malgré les quelques frottements entre les notes. Il y a un caractère méditatif assez constant tout au long de ces improvisations, méditations sur le son et sur l'espace que ce dernier remplit ou non, méditations sur la manière dont le silence peut structurer l'espace et enfin, méditations sur les caractéristiques propres à chaque timbre et à chaque texture. De manière générale, les pièces sont horizontales, chaque note glisse le long d'un fil hors de toute pulsation et hors de toute échelle harmonique. Un calme imperturbable semble hanter chacune de ces improvisations durant lesquelles les deux pianistes peuvent expérimenter une multitude de combinaisons texturales sans que jamais n'apparaisse la moindre tension.

Très belles improvisations formant un territoire sonore apaisé, calme, poétique et sensible. Du bon boulot.

Thanos Chrysakis, Oli Mayne, Jerry Wigens, Zsolt Sőrés - Vertex (Aural Terrains, 2011)


Thanos Chrysakis: Max/MSP, électronique
Oli Mayne: vibraphone, électronique
Jerry Wigens: guitare électrique, clarinette
Zsolt Sőrés: objets, violon alto, électronique

Aural Terrains publie ici la réunion de 4 artistes que je ne connais pas des masses: Thanos Chrysakis, musicien d'origine grecque récemment basé en Angleterre joue régulièrement avec Wade Matthews en duo ou en trio, et gère le label Aural Terrains; Jerry Wigens, également londonien, a déjà joué avec Eddie Prevost et George Lewis; quant à Oli Mayne, anglais basé à Budapest, il joue aux côtés de Zsolt Sőrés (alias Ahad), qui est un proche collaborateur de Franz Hautzinger. Ainsi, tous les quatre, ils forment le quartet international électroacoustique Vertex, un ensemble concentré sur la musique improvisée et l'exploration de textures neuves.

Quatre pièces proches et similaires tout en étant très différentes, tout comme les timbres qui, sans être très innovants, forment tout de même une ambiance générale très particulière. Comment ce quartet a su parvenir à ces résultats paradoxaux et déstabilisants? Tout d'abord, il y a cette volonté de ne jamais se noyer dans un son homogène comme souvent dans l'EAI; les instruments conservent leurs techniques idiomatiques et la matière électronique ne tente surtout pas de les imiter, il n'y a jamais aucun phénomène d'imitation ni tentative de fusionnement, chacun improvise à sa manière et la singularité naît de la confrontation des approches. Les approches sont d'ailleurs très individualistes en un certain sens, mais l'écoute n'est pas absente, car chaque musicien dialogue, questionne et répond assez attentivement dans ce jeu hétéroclite d'oppositions, de confrontations et de superpositions.

L'agencement des timbres prend alors des allures parfois chaotiques et anarchistes, l'architecture proposée par ce quartet n'offre que peu de prises avec les habitudes musicales (issues de la musique improvisée ou non), et se déploie dans des espaces très interstitielles et hétérogènes, faits d'assemblements et de réunions étranges et inattendus tels le vibraphone qui trille sur des grésillements électroniques tout en répondant à une guitare volubile, atonale et tout autant dénuée d'effets que d'expressions. Vertex explore un territoire sonore aux allures cosmiques et glaciales, où le temps, l'espace, le signifiant, la musique (au sens restreint), la raison et la logique semblent ne plus avoir prises, un territoire très spontané et original qui semblerait presque être aux origines de la musique tant il paraît dénué d'influences.

Le plus remarquable, dans ce disque, c'est à mon avis, cet équilibre constant dans la gestion et l'agencement des sources sonores, il n'y a jamais prédominance de l'électronique sur l'acoustique, et inversement; et cet équilibre permet un son global hétéroclite, riche et éclaté où chaque individualité est présente sans être absorbée par le collectif. Les timbres se marient très bien sans se noyer dans une masse sonore où les strates deviennent indistinctes, l'individualité de chacun est conservée intégralement tout au long de ces quatre pièces. Une succession de différentes structures dynamiques et riches qui s'unifient dans cette volonté commune de toujours conserver et déployer ses caractéristiques personnelles et essentielles. Un disque assez froid certes et très étrange, bizarre, mais original, radical, propre et clair.

Tracklist: 01-Vertex 1 / 02-Vertex 2 / 03-Vertex 3 / 04-Vertex 4