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Relentless - Document #102013 [DL]

RELENTLESS - Document #102013 (insub., 2014)
Voilà une bonne dizaine de mois je pense que le label suisse insubordinations (dorénavant appelé insub), dirigé par d'incise et Bondi, n'avait pas publié de disque digital gratuit, comme à ses débuts. Après avoir édité de nombreux CD et commencé une nouvelle ligne éditoriale avec des publications digitales/matérielles, insub recommence sa série de publications gratuites en licence creative commons avec un excellent duo de saxophonistes nommé Relentless, soit le duo Sébastien Branche et Artur Vidal.

Une bonne occasion de me rattraper, car je voulais chroniquer leur précédent disque également publié sous ce format chez insub, un disque assez similaire que j'avais beaucoup aimé, mais que j'ai oublié de chroniquer... Quoiqu'il en soit, pour ce deuxième opus, le duo continue d'explorer l'interaction entre deux saxophones, l'espace et différents objets. Relentless propose ici une improvisation de trente minutes basée sur le frottement continu d'objets, la résonance du son, le souffle continu au saxophone, et les battements produits par l'interaction de deux fréquences proches sur les alto. Une pièce qui se joue dans la continuité et la linéarité, avec du silence parfois, mais jamais de grosse rupture. Le plus réussi à mon avis dans ce duo est le phrasé discontinu du souffle continu qui amène de nombreuses variations microtonales et fortes en émotion. On a parfois l'impression d'entendre du Phill Niblock joué par Bismilah Khan, car Relentless aime les attaques qui montent progressivement, les attaques un quart de ton en dessous de la note, et le duo aime encore plus jouer sur les micro écarts de tonalité et de timbre. Parfois aussi, le saxophone est seul, avec juste quelques multiphoniques lancées sur un frottement de percussion, ou sur un silence qui renforce encore plus l'attaque ; mais de manière générale, Relentless réussit à proposer un mode de jeu en interaction forte avec les instruments, les silences, les timbres, les microtonalités et l'espace.

Une très belle improvisation pour saxophones alto & objets qui fait vraiment vivre la relation entre les deux instruments, et qui sait de manière générale faire vivre toutes sortes de relations musicales et performatives (espace, objets, silence, etc.). Et j'adore ce jeu au saxophone inspiré du shenaï !

http://insub.org/insub41/

sélection aléatoire de musiques improvisées

OLIVIER DUMONT & RODOLPHE LOUBATIÈRE - Mouture (Obs, 2013)
Mouture est le second disque du duo Dumont/Loubatière après un premier opus intitulé nervure, paru sur creative sources. On retrouve ici Olivier Dumont à la guitare et aux objets, et Rodolphe Loubatière à la caisse claire pour deux improvisations libres de quinze et vingt minutes.

Ce n'est pas très long, mais il n'en fallait pas plus. Dumont & Loubatière proposent ici un disque dans la "tradition" de l'improvisation libre post-AMM. Tout se joue sur les couleurs, les timbres et les textures. Caisse claire et cymbales frottées, jeu sur les micro-contacts de la guitare, e-bow et objets : Dumont & Loubatière explorent des idées abstraites et souvent rugueuses sur les instruments. Le duo se libère des codes et des normes pour explorer le bruit, le son pur - libéré des contraintes instrumentales. Le résultat est une musique linéaire et noisy, assez calme et brute. 

Des improvisations libres abstraites et bruitistes, basées sur une certaine spontanéité, qui ne se veulent pas forcément originales je pense, mais qui proposent des idées parfois singulières, toujours longuement tenues, et honnêtes. 

PAAL NILSSEN-LOVE & MATS GUSTAFSSON -  Con-gas (Bocian, 2013)
Con-gas est un double 45 tours assez court où sont réunies deux célébrités du free jazz, de la noise et de l'improvisation libre européenne : Paal Nilssen-Love aux congas et Mats Gustafsson aux saxophones basse, et à coulisse (?).

Ce qui fait la particularité de ce disque est ce qui lui donne son titre : l'utilisation exclusive des congas par le percussionniste Nilssen-Love. Mais c'est aussi ce qui fait sa faiblesse : Nilssen-Love joue sur les couleurs, sur les volumes des congas, et conserve les techniques traditionnelles. Je ne sais pas si ça manque de professionnalisme, mais Nilssen-Love semble vite limité par l'instrument, à moins qu'il ne soit vite à court d'idées. Heureusement, Gustafsson est là, fidèle à lui-même, pour assurer les arrières - aussi bien que les offensives d'ailleurs. Ce dernier fait hurler le saxophone basse, le fait éructer, et n'est jamais à court d'énergie ni d'idées. Un saxophone puissant, féroce et énergique - encore plus sauvage grâce aux possibilités caverneuses du saxophone basse. Un saxophone qui remonte bien le niveau, et pour la curiosité, Gustafsson utilise également un saxophone à coulisse sur la dernière piste où il peut ainsi s'adonner à coeur joie au slap et glissando plastifiés, et autres singularités et possibilités de cet instrument peu commun. 

Du free jazz assez particulier et plutôt innovant, puissant et sauvage comme ce duo le laisse présager : pas mal du tout.

SÉBASTIEN BRANCHE - Ligne irrégulière (2013)
Même s'il est de moins en moins utilisé, le saxophone reste certainement encore aux musiques improvisées ce que la guitare est au rock : un instrument de prédilection, voire un instrument fétiche. C'est presque devenu courageux et audacieux d'oser sortir un solo de saxophone aujourd'hui. Mais certains résistent et persistent, tel Sébastien Branche pour ce solo de saxophone intitulé Ligne Irrégulière.

Un titre bien illustré par la pochette, mais qui résume aussi bien ces cinq improvisations. Chaque pièce est composée et basée principalement sur une note, ou un souffle, une note tenue comme un drone pour quelques minutes. Cette note trace la ligne tenue donc, tandis que les variations de la colonne d'air, les accidents du souffle continu et divers objets placés dans le corps du saxophone provoquent les irrégularités mentionnées dans le titre. Sébastien Branche maîtrise en grande partie chaque pièce, il sait où il va, comment, et pour combien de temps, tout en laissant le hasard et les accidents déterminer chaque relief, chaque aspérité et chaque possibilité de la ligne primordiale. Le son est contemplé et utilisé comme s'il pouvait être autonome, comme si tout en se pliant à la volonté de Sébastien Branche, il pouvait aussi la dépasser et la surpasser. Ce qui, de fait, arrive à certains moments, les plus magiques : du fait de cette autonomie qu'acquiert le son à l'instar du saxophoniste.

Ainsi, le solo de saxophone a encore un sens, l'instrument n'a pas été encore dépouillé : il suffit simplement de l'explorer lui-même, de le laisser s'exprimer (à travers seulement quelques filtres parfois) plutôt que d'explorer une foule de techniques étendues. Un solo assez minimaliste qui rejoint par certains aspects Seijiro Murayama, et encore plus Cyril Bondi, sans être très loin non plus de Lucio Capece pour l'utilisation des objets comme filtres. C'est innovant, surprenant, assez profond et envoûtant. Conseillé.

aural terrains

Thanos Chrysakis/James O'Sullivan/Jerry Wigens - Syneuma (Aural Terrains, 2012)

Le label Aural Terrains nous propose ici un trio purement instrumental avec Thanos Chrysakis au piano, James O'Sullivan à la guitare et Jerry Wigens à la clarinette. Un trio assez étrange, au son peu commun en fait. Déjà le mixage est basé sur un volume plutôt bas, trop bas à mon goût pour ce genre de musique. Car il s'agit effectivement d'improvisation libre assez énergique dans l'ensemble, même si certains passages sont plutôt atmosphériques. Dans l'ensemble, ces trois musiciens londoniens improvisent une musique atonale et rythmique, qui paraît étrangement assez vieillotte. D'une part à cause de ce mixage étrange, mais également je pense à cause d'une sorte de désintérêt général pour le son (bon d'accord, "désintérêt" c'est un peu fort), et d'une absence quasiment totale de techniques étendues (hormis l'exploration de l'intérieur du piano par Chrysakis).

Comme dans la tradition européenne, le trio semble s'intéresser principalement à l'interaction et aux réactions spontanées, sans non plus rejeter toutes formes de structure préétablie. Il semble y avoir en effet une interaction entre composition et improvisation. Par rapport à la conception du groupe, les trois voix sont personnalisées, individuelles et largement reconnaissables presque tout au long de ces 45 minutes. Enfin dans l'ensemble, je reste plutôt mitigé devant cette suite d'improvisations qui manquent un peu trop de relief, de dynamisme et d'énergie à mon goût.

Sébastien Branche, Thanos Chrysakis, Tom Soloveitzik, James O'Sullivan, Artur Vidal, Jerry Wigens - Magnetic River (Aural Terrains, 2012)

Publié en même temps que Syneuma, Magnetic River est une suite d'improvisations pour six musiciens qui m'a déjà beaucoup plus enthousiasmé. Le trio précédent - Thanos Chrysakis (ordinateur, électronique et piano), James O'Sullivan (guitare), Jerry Wigens (clarinettes) - est toujours présent et accompagné de trois saxophonistes: Artur Vidal (saxophone alto), Sébastien Branche (saxophone ténor) et Tom Soloveitzik (saxophone ténor). J'ai déjà chroniqué les trois premiers musiciens, mais je ne connais pas le saxophoniste israélien Soloveitzik, tandis que Vidal et Branche font partie de l'excellent duo Relentless, un groupe très axé sur l'acoustique de l'environnement et les résonances exceptionnelles.

Sur Magnetic River, ce sont bien les saxos - et la clarinette de Wigens - qui semblent être la base de chaque improvisation. Une nappe de vents est le fondement sur laquelle chaque musicien va s'intégrer à la texture collective. Car l'improvisation ici est plutôt axée sur le son collectif et les textures où chaque instrument est assimilé et mélangé plus que sur la personnalité du son. Ceci-dit, il ne s'agit pas que d'un bourdon ou de flux continus, car - à commencer par l'alto de Vidal - régulièrement, un instrument se détache, une note incisive et forte surgit, jusqu'à la dernière piste où tous les instruments se détachent pour une improvisation collective plus chaotique. Oui, une grande importance est accordée aux textures et à l'entremêlement des timbres, mais aussi une grande attention aux reliefs et aux ponctuations permet à la musique de ne jamais s'embourber dans un bourdon minimaliste facile. Ces cinq pièces parviennent ainsi à retenir l'attention au-delà des micro-variations qu'elles présentent, il y a tout un jeu de tension produit par les ponctuations et les changements brusques de variations. En plus d'une production de textures assez singulières et aventureuses.

Un sextet de musiciens jeunes et moins jeunes, qui nous offrent une musique chaleureuse, dense, riche, et créative.