Affichage des articles dont le libellé est Christine Sehnaoui Abdelnour. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Christine Sehnaoui Abdelnour. Afficher tous les articles

Christine Abdelnour

Christine Abdelnour Sehnaoui/Magda Mayas - Teeming (Olof Bright, 2010)
Magda Mayas + Christine Abdelnour - Myriad (Unsounds, 2012)

A l'occasion de la sortie du nouvel opus du duo Abdelnour/Mayas - Myriad -, je reviens sur leur première collaboration publiée en 2010 sur le label suédois Olof Bright.

J'ai découvert ce disque (Teeming) à peu près quand je découvrais les deux musiciennes: Magda Mayas (piano) et Christine Abdelnour (saxophone alto). Sur le coup, autant dire que j'ai été sidéré par le foisonnement de couleurs, la richesse des timbres et l'inventivité de chacune au niveau des techniques étendues et des préparations. A l'heure qu'il est, je commence tout de même à m'habituer à ces jeux si singuliers, à cette exploration systématique d'une façon autre de jouer son instrument. Mais tout de même, j'ai beau m'habituer, je reste encore plutôt ahuri devant les tableaux que peignent Mayas et Abdelnour. Ici, il s'agissait déjà de tableaux énergiques, d'interactions violentes et créatives. Piano et sax alto produisent une succession de peintures kaléidoscopiques d'une richesse éblouissante. Virtuosité et inventivité sont au rendez-vous à chaque secondes durant ces trois improvisations tendues, agressives, mais surtout autres. Car il s'agit de tableaux bel et bien hors du commun, d'univers inouïs et improbables, qu'on ne pouvait imaginer avant l'arrivée sur scène de ces deux artistes majeures qui ont su chacune à leur manière agrandir l'histoire de leur instrument. Une exploration profonde, intense, systématique, et interactive, du piano et du saxophone alto hors de toute référence traditionnelle. Superbe!

Et deux ans après, qu'est-ce que donne cette collaboration? Une autre perle! Encore meilleure peut-être... Car oui, le langage des deux instrumentiste semble plus assuré, mature et travaillé, il y a moins d'urgence et plus de place pour la construction. Du coup, les univers sonores sont plus longs, plus développés. Une fois le langage instrumental bien établi et complètement ancré dans les corps de Mayas et Abdelnour, l'improvisation peut alors devenir plus posée, plus mure, plus "réfléchie" même si elle semble toujours assez spontanée. Sur Myriad, on peut toujours entendre les interventions espacées et discrètes de Magda Mayas, mais pas moins éblouissantes de créativité. Un jeu de couleurs fait de cordes préparées et frottées, percutées, caressées, raclées. Idem pour Christine Abdelnour, son jeu ne lésine pas sur les multiphoniques, les harmoniques sur des hauteurs vertigineuses (qui peuvent rappeler Doneda à certains moments), les slaps et flatterzunge, les longs jeux avec les souffles, les tampons, et le plateau. Mais toutes ces techniques instrumentales sont maintenant utilisées avec plus de parcimonie, il ne s'agit pas de constamment se répondre l'une à l'autre, mais également de construire un univers stable avec les éléments instrumentaux. Les deux improvisations présentes une cohésion plus apparente, une maîtrise de l'instrument qui va au-delà de l'exploration pour découvrir un terrain plus constructif. Une musique peut-être moins dense, mais plus envoutante et toujours aussi riche en couleurs, car les textures foisonnent et surprennent toujours autant. Le petit plus, c'est que maintenant, Mayas et Abdelnour prennent le temps de se plonger dans chaque atmosphère créée, elles prennent le temps d'évoluer par micro-évènements au sein de chaque paysage sonore - ce qui ne rend Myriad que plus intense et profond. Si vous avez aimé le premier opus, sans aucun doute, vous adorerez cette deuxième collaboration exceptionnellement fertile (qualitativement). 

Ernesto Rodrigues/Guilherme Rodrigues/Christine Sehnaoui/Sharif Sehnaoui - Undecided (Creative Sources, 2006)

Je retourne encore plus en arrière dans la discographie de Christine Abdelnour avec ce disque enregistré il y a maintenant huit ans. On peut déjà trouver l'altiste Ernesto Rodrigues, ainsi que Guilherme Rodrigues (violoncelle et trompette de poche) et le guitariste libanais Sharif Sehnaoui. Je me rends tout juste compte que c'est la première fois que ce dernier apparaît dans sur ce blog, certainement en grande partie parce qu'il ne publie pas beaucoup de disques. Je tiens tout de même à dire qu'il est selon moi un des musiciens les plus intéressants au Liban, avec Mazen Kerbaj, deux grands aventuriers qui contribuent énormément au développement de la scène musicale expérimentale au Liban (en lien, une vidéo de leur collaboration extrêmement fertile: http://vimeo.com/21337255).

J'en reviens à Undecided. Trois improvisations radicales qui s'étalent sur presque une heure. Toujours dans une veine expérimentale et réductionniste, sans être trop minimales non plus, ces trois pièces s'articulent principalement autour de l'agencement de textures. Ni rythmes, ni mélodies, ni même de notes la plupart du temps, le quartet axe plutôt sa musique sur les timbres et les techniques étendues. La musique est quelque peu bruitiste, la plupart du temps assez forte et agressive, tendue et intense. On a du mal à distinguer les instruments, car cette suite d'improvisations collectives se place dans une démarche où seule l'individualité du groupe transparaît. On peut bien sûr admirer la virtuosité et l'inventivité de chacun, toutes les couleurs déployées, inventées et travaillées par l'expérimentation des instruments; mais il semblerait qu'il s'agisse avant tout de créer des textures unifiées et collectives. On entend donc des nappes abstraites, des matières sonores qui s'étendent tout en bougeant constamment, mais de manière horizontale, sans qu'une voix n'émerge plus qu'une autre. De manière horizontale mais non linéaire, le quartet oscille entre un minimalisme hésitant et une improvisation libre réactive et collective, pleine de micro-évènements qui interagissent entre eux. Mais cet entre-deux mérite le coup d'oreille, pour ses masses sonores bien trouvées, ses matières inventives, une tension et une intensité toujours présentes. 

(Au même moment, Ernesto, Sharif et Christine ont enregistré une pièce publiée par le netlabel con-v, disponible en téléchargement libre ici: http://www.con-v.org/cnv28r.html, c'est très bon aussi!)

Christine Abdelnour/Bonnie Jones/Andrea Neumann - AS:IS (Olof Bright, 2012)


Dès les premiers sons, une chose paraît claire pour le trio Abdelnour/Jones/Neumann, il faut créer un son collectif unique, composé des voies et des singularités de chacune. Superposer deux explorations acoustiques profondes (le saxophone alto de Christine Abdelnour, l'intérieur du piano pour Andrea Neumann) et une utilisation minutieuse et espacée de l'électronique (Bonnie Jones). Et c'est une réussite. Si toutes trois, individuellement, ont su marqué le paysage sonore des pays qu'elles ont habité (France pour Christine Abdelnour, États-Unis et Corée du Sud pour Bonnie Jones, Allemagne pour Andrea Neumann), ensemble, leur collaboration explose les frontières et les particularités géographiques aussi bien qu'esthétiques. D'un autre côté, je m'enthousiasme peut-être un peu trop, car oui: il s'agit tout de même clairement d'eai, d'improvisation libre et électroacoustique bercée par des influences minimalistes et réductionnistes. Mais tout de même...

Les territoires peints par ces trois musiciennes sont des paysages sonores abstraits, aux longues étendues sans être linéaires. Des paysages calmes et simples, mais d'une richesse parfois insoupçonnée. Les détails fourmillent, des détails électroniques et acoustiques qui révèlent la personnalité de chacune. Le souffle (organique) de Christine Abdelnour filtré par l'alto et son plateau, les longs crépitements et le souffle (électrique) de la table de mixage ou le frottement abstrait des cordes (préparées) du piano d'Andrea Neumann, le tout soutenu par des radios et des parasites électroniques rudimentaires mais soigneusement choisis par Bonnie Jones. Ce ne sont que quelques exemples parmi tant d'autres, car l'exploration de chaque outil/instrument est d'une profondeur et d'une richesse inouïes. Pour ceux qui connaissent l'une ou l'autre de ces musiciennes (ou toutes), vous soupçonnez certainement leur tendance à rivaliser d'inventivité, de virtuosité  et d'ingéniosité, et vous savez jusqu'où elles peuvent surprendre.

Ceci-dit, ce n'est pas non plus une démonstration gratuite de force et de virtuosité. Les singularités et la voie de chacune sont une part fondamentale des improvisations, ce sont même les fondements, mais la finalité première reste de construire un son collectif (composé de trois strates qui ne se différencient pas toujours et surtout pas aisément). L'interaction semble reposer sur un principe de respect permanent et d'équilibre entre chaque musicienne, mais aussi entre le son et le silence (j'y reviendrai). Même si on ne sait pas toujours qui est en train de jouer: si quelqu'un intervient, on l'entend, et chaque intervention entre en compte dans la direction que la musique prendra. L'espace est calme, aéré, intime et à ouvert à toutes propositions (ainsi qu'à toute absence de propositions): une ouverture sur l'infini des possibles. Et à l'intérieur de cet espace sonore très riche, qui se distord lentement par de micro-évolutions engendrés par des micro-évènements, on peut ressentir une grande attention et une grande sensibilité à chaque évènement, mais également au déroulement et à la construction des évènements. Il ne s'agit pas seulement de réagir, mais également de construire ensemble et d'assumer les réactions de chacune, aussi inattendues soient-elles.

Quant à l'équilibre entre le son et le silence, je ne pensais pas une omniprésence formelle du silence considéré comme matériau sonore. Il s'agit plutôt d'un silence constamment sous-jacent, d'un silence ressenti par la délicatesse avec laquelle chacune des musiciennes en extrait la matière sonore - car chaque son est extrait du silence avec une espèce de difficulté respectueuse, comme pour ne pas le brusquer. Silence que l'on peut aussi ressentir dans l'instabilité du son par moments. Un silence qui aide à construire la musique sans être nécessairement utilisé comme matériau musical. Un silence qui participe et construit ce caractère si délicat, sensible, fin et inventif que l'on perçoit tout au long de AS:IS.

Sept improvisations calmes et intimes, très créatives et exceptionnellement riches. Un très bon exemple de musique improvisée après la gloire de l'eai et du réductionnisme. Hautement recommandé!

Axel Dörner & cie.

Cool Quartet with Lina Nyberg featuring Éric La Casa - Dancing in Tomelilla (Hibari, 2012)

Le Cool Quartet est un projet jazz de reprises de standards plutôt old-school. Genre jazz vocal de la première moitié du vingtième et années 50. On y retrouve Axel Dörner (trompette), Zoran Terzic (piano), Jan Roder (contrebasse) et Sven-Åke Johansson (batterie). Deux invités pour ce live enregistré dans le hall d'un hotel suédois, Lina Nyberg (chant) et Éric La Casa (prise de son, mixage). On pourrait s'attendre - étant donné les musiciens présents - à des reprises très libres, façon Peeping Tom. Mais il n'en est rien. Ou presque... Les interprétations sont propres, faites dans les règles du jazz, avec beaucoup de joie et d'énergie. Le quartet augmenté est ici pour rendre hommages à ses premières inspirations. Au jazz de la première moitié du vingtième siècle et des années 50, qu'il interprète très bien. Ce qu'on entend notamment à partir de la quatrième piste. Et j'en viens donc au plus marquant dans ce disque: les trois premières pistes, qui sont une composition d'Éric La Casa intitulée "September in Tomelilla". Une composition qui mérite de s'y arrêter, une pièce qu'on ne peut que respecter ou déclamer, tant le parti pris est radical.

Une composition où le preneur de son Éric La Casa assume un parti pris extrême, une position radicale qui en détruirait presque le concert capté, mais qui en même temps participe à la création d'une musique autre, à côté, étrangère. Alors oui, les fans de Dörner ou de SAJ pourront être déçus en entendant la manière dont Éric La Casa traite leur musique! Car durant ces trois pistes, on n'entend non plus le concert, mais la prise de son. Éric La Casa prend le son dans une chambre au-dessus de la salle de concert, il se place sur le trottoir, dans un ascenseur, ou dans la cuisine. Même dans la salle de concert, il peut tout aussi bien se coller à la batterie, ou ne laissait transparaître plus qu'un ou deux musiciens lors du mixage. Parfois on dirait une ode au technicien, un éloge à  la prise de son, un hymne à la gloire des techniciens souvent cachés sous une illusoire neutralité (qui cache elle aussi un parti pris stylistique). Mais en même temps, il s'agit aussi de rendre compte du lieu de captation, d'en mesurer l'étendue, l'ambiance, l'extérieur, l'environnement sonore et humain, les contours et l'espace. Après, il est fortement possible, d'après les derniers textes d'Éric La Casa que j'ai pu lire (même si ce n'était pas à propos de ce disque), qu'il ne s'agisse pour lui que d'improviser avec les musiciens, de créer un espace sonore à partir de pièces musicales. Car Éric La Casa traite le concert capté ici comme une matière sonore récoltée lors de sessions de field-recordings. Ni plus ni moins. Il s'agit seulement de construire une pièce musicale avec un matériau autre et particulier: un concert de jazz - qui devient ici une pièce d'art sonore. Et il y arrive. Ces trois pièces - qui occupent plus de la moitié du disque - sont vraiment prenantes, captivantes et même parfois amusantes. On se plaît à chercher où est placé le micro et où il va se retrouver. On s'imagine à écouter un concert, tordu, à l'intérieur de la grosse caisse. Trois pièces très bien construites, où s'enchainent des morceaux d'enregistrements, des monceaux d'un concert en lambeau. Recommandé - y compris pour les cinq dernières pièces, standards dansants qui peuvent s'avérer soulageant après ce voyage au pays du microphone, enregistrées plus "normalement", même si on entend quelques interludes qui ne "devraient" pas être là, ainsi que des conversations et autres bruits "parasites"!

Axel Dörner/Ernesto Rodrigues/Abdul Moimême/Ricardo Guerreiro - Fabula (Creatives Sources, 2012)

fabula est un enregistrement live certainement un peu plus représentatif de Dörner que le Cool Quartet, notamment de sa facette "réductionniste". Aux côtés du célèbre trompettiste, trois fidèles du label CS: Ernesto Rodrigues (violon alto), Abdul Moimême (guitare électrique préparée) et Ricardo Guerreiro (ordinateur).

Il s'agit ici d'une longue improvisation électroacoustique. Une pièce minimale où toutes les textures se mélangent et se confondent. En 45 minutes, le quartet propose une succession de nappes sonores qui évoluent par micro-modulations. C'est intrigant et envoûtant, on est plongé dans une masse sonore calme et contemplative. Les évolutions sont lentes et linéaires, microscopiques la plupart du temps. De nombreuses techniques étendues sont utilisées pour créer ces agencements de textures souvent incroyables, mais surtout pour confondre les sources. Car il s'agit ici d'une musique collective, "holiste" pourrait-on dire tant les individualités disparaissent au profit d'un son global et collectif. Une exploration profonde de masses sonores variées et virtuoses, un très bon exemple de l'état actuel de la musique improvisée dans sa tendance minimale et réductionniste. Des dynamiques variées, des textures recherchées, un cohésion de groupe surprenante et absorbante pour une improvisation libre minimale et contemplative certes, mais intense et envoûtante! Une réussite.

Ernesto Rodrigues/Christine Abdelnour/Axel Dörner - nie (Creative Sources, 2012)

Je ne suis pas un inconditionnel d'AD, mais placé entre de bonnes mains, sa musique peut vraiment se révéler ahurissante et digne de l'engouement qu'il suscite. Le placer par exemple entre les altistes Ernesto Rodrigues (violon) et Christine Abdelnour (saxophone) lui permet de produire une musique extrêmement puissante et créative.

Un trio exceptionnellement virtuose et un des meilleurs disques du label CS depuis longtemps. La rencontre est rêvée entre une exploratrice sonore intransigeante et deux musiciens très à l'aise dans le minimalisme et la recherche de textures. La surprise de nie, c'est que contrairement à ce qu'on pourrait attendre, ces trois improvisations sont très vivantes et réactives, parfois même violentes, fortes et agressives. Il s'agit de mettre en place différentes strates, d'assembler différentes couleurs et plusieurs timbres, mais de manière plutôt rapide et énergique. Les aplats sont en constant mouvement, l'intensité bouge sans cesse et les reliefs sont surprenants, autant que l'étendue des couleurs présentées. Trois musiciens qui semblent s'amuser tout en étant à l'aise sur de multiples terrains, des terrains souvent escarpés, fracturés, mais qui peuvent aussi durer et se plonger dans une calme contemplation du son. Chacun fait preuve d'une virtuosité monstrueuse, d'une recherche sonore aboutie sur un seul et même instrument. Et chacun sait écouter l'autre et réagir de la manière qui semble la plus naturelle et adéquate possible. Un grand moment d'improvisation libre, vivant, puissant, tendu et organique! Recommandé.

Christian Munthe & Christine Sehnaoui - Yardangs (Mandorla, 2011)

Yardangs, publié par le label mexicain Mandorla, réunit huit improvisations assez courtes du guitariste suédois Christian Munthe et de la saxophoniste franco-libanaise Christine Sehnaoui Abdelnour. Huit pièces qui ne sont pas sans évoquer le duo Derek Bailey/Evan Parker (je pense notamment à London Concert); car d'un côté le jeu de Munthe semble constamment fuir et s'opposer à toutes formes d'idiomes (hormis bien évidemment l'improvisation libre non-idiomatique) pour ne se concentrer que sur des caractéristiques dynamiques et timbrales. C'est plutôt périlleux et réducteur de comparer deux instrumentistes, mais la guitare acoustique de Munthe semble vraiment issue de cette lignée avec son jeu piqué atonal, arythmique et parfois désaccordé, quand l'instrument n'est pas traité comme un pur objet sonore, avec des objets divers. Continuons les parallèles maintenant que je suis parti: la construction et la structure de ces pièces peut également paraître proche des premières aventures picturales abstraites, de Kandinsky par exemple mais également de certains cubistes. Sur un aplat de silence, Munthe et Sehnaoui dessinent des lignes, des points et des figures qui se succèdent, s'opposent et s'imbriquent pour créer des dynamismes soniques. Car d'un autre côté, le jeu de Sehnaoui est éminemment dynamique, tel celui d'Evan Parker ai-je envie de dire, on peut retrouver chez les deux saxophonistes cette volonté de créer des formes énergiques et des mouvements dynamiques singuliers à partir de techniques étendues personnelles. Seulement, les moyens sont complètement différents et les sonorités ne se ressemblent en rien. En une dizaine d'années, cette saxophoniste a développé un vocabulaire musical absolument personnel, un langage de techniques radicalement étendues qui parvient à faire vibrer et résonner chaque partie du saxophone, jusque dans ses infimes recoins. Souffles, harmoniques, slaps, multiphoniques, et de multiples techniques propres à Sehnaoui où chacune des précédentes techniques se mélangent, forment donc des lignes et des figures dynamiques très denses, mais aussi intenses et virtuoses. Et à Munthe de répondre de son côté à ces timbres denses en constant changement. Si la fusion sonore est cependant impossible, il faut alors jouer sur la symbiose au niveau dynamique ou énergique, et tous les deux parviennent ainsi à se soutenir, à s'étayer et à s'épauler. Des cellules rythmiques permettent le déploiement d'une ligne, un souffle laisse émerger un brouillard de cordes, des phrases utilisant la totalité de l'ambitus se questionnent, se répondent, se composent, se décomposent et se recomposent dans un système nodal complexe mais spontané, parfois même hasardeux ou aléatoire.

Huit improvisations denses et intenses, personnelles voire intimes, où chacun témoigne d'une grande attention et d'une grande sensibilité à l'autre, sans jamais se fondre non plus complètement dans la sonorité de son partenaire. Pas mal du tout.

Tracklist: 01-Micro: Shale / 02-Meso: Silstone / 03-Meso: Silstone / 04-Macro: Sandstone / 05-Maro: Gneiss / 06-Micro: Limestone / 07-Meso: Schist / 08-Meso: Shale

Jakob Riis - No Denmark (Olof Bright, 2010)


Jakob Riis: laptop
avec
Christine Sehnaoui Abdelnour: saxophone alto (piste 1)
Anders Lindsjö: guitare acoustique (piste2)
Mats Gustafsson: saxophone baryton (piste 4)
Per Svensson: guitare électrique (piste 5)

Jakob Riis, tromboniste et musicien électroacoustique d'origine danoise que j'entends pour la première fois, a enregistré quatre duos et un solo entre 2007 et 2008, publiés tous les cinq sur le label suédois de Mats Gustasson, Olof Bright. L'artiste danois s'associe ici à trois suédois, le saxophoniste Mats Gustafsson et les deux guitaristes Anders Lindsjö et Per Svensson que je n'avais encore jamais entendus non plus, ainsi qu'à la saxophoniste Christine Sehnaoui Abdelnour.

Dans un premier temps, Jakob Riis est accompagné par des saxophonistes, notamment, sur No soil, d'une des plus grandes aventurières et exploratrices de cet instrument, la franco-libanaise Christine Sehnaoui Abdelnour. Le saxophone crépite et se gargarise, souffle et salive se mêlent à un kaléidoscope de bruits numériques et synthétiques qui fusionnent indistinctement avec les sons acoustiques. Un territoire riche et vaste caractérisé par l'inouï et une entente parfaite où chacun déploie les potentialités musicales de son partenaire à l'intérieur de cette pièce organique et vitale, pleine de reliefs et de rebondissements qui arrivent sans fractures, par glissements.
No sea, pièce à laquelle participe Mats Gustafsson, commence avec des slaps et des bruits de clés, ainsi qu'avec des bruits mécaniques et artisanaux qui ne sont pas sans évoquer des ressorts et des machines à écrire. Puis les sons s'allongent, l'aspect percussif s'estompe pour progressivement se transformer en drone, drone qui lui-même s'amplifie et s'enrichit jusqu'à la saturation. Une fois que la masse sonore est bien compacte et intense, une nappe basse détend l'atmosphère pour laisser l'espace se dilater dans des sons épiphénoménaux et indistincts, percussifs et indéterminés.

Sur No sky, l'atmosphère violente et industrielle n'a plus rien à voir. Jakob Riis pose un mur de son parfois proche du bruit blanc, aux limites de la harsh noise ou en plein dedans. Anders Lindsjö, à côté, à l'opposé, frotte et pince et plaque des notes ou des accords étouffés, secs, percussifs et espacés par rapport au mur pachydermique de Riis. Opposition frontale et inconciliable qui atteint une tension insurmontable: une expérience extrême ornée d'un talent unique et original à la guitare. La froideur et l'abstraction de Lindsjö se fondent néanmoins très bien dans cette épopée bruitiste, tout en ajoutant une autre forme de tension qui n'est pas sans aider à faire vivre ce mur de bruit.
Pour No sun, Jakob Riis s'associe à l'artiste Per Svensson. Un solo de guitare spacieux et flottant, progressif et psychédélique, est superposé à un drone grave, pesant et immuable. La confrontation est nette et sans concession entre l'inertie et l'apathie du drone d'un côté, et la sensibilité comme la chaleur du guitariste de l'autre côté. Les problèmes de dynamique se résolvent alors dans le timbre, terrain transversal d'entente entre les deux artistes qui sont sans cesse en quête d'un son commun où ils peuvent se réunir tout en maintenant leurs propositions initiales. Sauf que Jakob Riis finit par laisser son drone éclater, il explose et laisse Svensson se fondre dans la texture sonore, dépourvue des émotions et de l'aspect rock peut-être, mais totalement intégrée, grâce aux pédales d'effets notamment, dans la nouvelle dynamique proposée par Riis.

Quelques mots pour finir sur No Denmark, pièce centrale, axe de ce disque symétrique, jouée cette fois en solo par Jakob Riis. Les premiers sons rappellent les frottements d'archets sur cymbales ou le timbre des caisses claires; on perçoit vite l'intérêt que Riis porte à la richesse harmonique des timbres acoustiques, ce pourquoi il s'est entouré d'instrumentistes. Mais la reproduction pure et simple de ce timbre ne l'intéresse pas outre mesure, c'est plutôt la confrontation et l'imbrication avec l'électronique qui l'attire. Une pièce aux allures électroacoustiques où deux univers s'attirent et se révulsent comme des aimants, à l'image du disque entier. Comme sur la pochette où la ligne d'horizon est déterminée par la rencontre entre la mer et un port industriel, Jakob Riis aime confronter l'organique au mécanique, l'art à l'industrie, la nature à la culture; il s'attache ainsi à travailler et déployer des points de fuite qui traversent ces binômes pour les assembler en les confrontant. Un disque composé de nombreuses dynamiques qui s'enchainent sans fractures, où une certaine unité est conservée par la personnalité de Jakob Riis malgré la diversité des collaborations et des associations. No Denmark propose des solutions intéressantes aux tensions entre l'électronique et l'acoustique à travers des dynamiques diversifiées, assez intenses et donc plutôt prenantes. Original, riche, personnel et intéressant, à écouter.

Tracklist: 01-No Soil / 02-No Sky / 03-No Denmark / 04-No Sea / 05-No Sun