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another timbre 2

Depuis environ un an, le label another timbre publie également à chaque saison un split consacré à l’echtzeitmuzik, le réductionnisme et les musiques expérimentales (improvisées pour la plupart) à Berlin. Pour le quatrième volume des Berlin series, une pièce composée par Sabine Vogel ainsi qu’un duo improvisé de cette flûtiste en compagnie de Chris Abrahams sont proposés.

Luv est une pièce composée par Sabine Vogel pour le Landscape Quartet dont elle fait partie aux côtés de Bennett Hogg, Stefan Österjö et Matthew Sansom. Il s’agit principalement de l’édition d’enregistrements instrumentaux et environnementaux, et d’improvisations en solo et en duo avec Bennett Hogg. Une pièce très étrange où les flûtes, les bansuris, les hydrophones et les violons forment comme une ambiance environnementale. Il s’agit d’une pièce qui a quelque chose de primitif. Les instruments et les objets utilisés ne résonnent pas comme des objets musicaux, mais comme des objets naturels. On distingue bien les cordes et les vents, ce n’est pas tant le timbre qui est singulier, mais le langage adopté, le phrasé et la structure. Sabine Vogel donne ici à entendre des bouts de phrases éparpillés, chaotiques, incompréhensibles. Et pourtant, les intentions sont perceptibles. C’est ici que je trouve cette pièce primitive, car elle se présente comme une sorte de chaos sonore, mais un chaos d’où on perçoit une multitude d’intentions et de langages. Primitif n’est pas tellement le mot, enfin c’est primitif au sens où la musique semble une reproduction de la nature, des éléments (air et eau surtout), et du langage des animaux. Une reproduction ou plutôt la création d’un écosystème imaginaire et fictif, un écosystème personnel et onirique. Si Sabine Vogel avait vécu durant l’Antiquité, aucun doute qu’elle aurait été condamnée d’hubris, pour cette tentative de créer un monde de toute pièce, de se faire l’égal d’un Dieu créateur en produisant cet écosystème sonore et musical. De mon côté, je la félicite pour cette organisation minutieuse et cette création sensible d’un univers riche, complet, inquiétant parfois, poétique souvent, bestial et primitif par moments, sensible et délicat à d’autres. Sabine Vogel est parvenu à créer un écosystème sonore dense et complexe, un monde vivant et musical unique. Très bon travail.

Quant à kopfüberwelle, il s’agit là d’un duo d’improvisation qui réunit Sabine Vogel à la flûte et Chris Abrahams à l’orgue. Une longue improvisation de 38 minutes enregistrée dans une église à Sydney dans le cadre du festival NOWnow en janvier 2012. Ce duo avait déjà publié un disque il y a environ un an sur le label absinth, un disque que j’avais beaucoup aimé et que j’avais chroniqué sur ce blog. Je renvoie à cette chronique car cette nouvelle improvisation est similaire et aussi réussie. Ce que je disais du premier s’applique donc aussi à cette nouvelle publication. Abrahams & Vogel jouent sur de longues tenues, mais surtout sur le vent et le souffle, sur l’élément fondamental de leur instrument respectif. Si l’orgue est un des instruments les plus imposants qui soient, et la flûte, un des plus légers et aériens, ici, il n’y a plus de différence entre les deux qui se confondent à chaque instant. Et c’est ce que j’admire le plus dans ce duo. Abrahams et Vogel parviennent à confondre deux instruments pourtant très dissemblables. Ils réunissent ces instruments dans un long souffle commun qui forme leur improvisation, un souffle sans début ni fin, un souffle musical sans forme. Le duo propose une improvisation organique où les deux musiciens jouent avec le corps de leur instrument, et surtout avec l’air qui permet à ce corps de devenir musical et sonore. Ce n’est pas vraiment une improvisation qui explore le timbre, c’est une improvisation qui explore le souffle, l’air propulsé par la bouche comme par les soufflets, l’air qui semble sonner dans une vibration unique pour chaque instrument. Une exploration d’une vibration unique et unifiée de l’air d’une église. Abrahams & Vogel ne cherchent pas tant à explorer les textures de leur instrument, mais bien plutôt à explorer LA texture qui leur permet d’agir sur le son de la manière la plus unifiée possible. Et c’est encore une fois remarquable.

L’autre split publié cet été dans la série berlinoise réunit deux formations allemandes et représente deux générations de musiciens : les fers de lance du réductionnisme dans Roananax et la relève actuelle avec Obliq. Je ne crois pas avoir déjà entendu ces noms, et pourtant, chaque formation compte parmi ses membres des musiciens que je suis d’assez près.

Roananax, ainsi, n’est composé de rien de moins que d’Axel Dörner à la trompette, de Robin Hayward au tuba, d’Annette Krebs à la guitare électroacoustique et à la table de mixage, et d’Andrea Neumann au cadre de piano et à la table de mixage également. Le quartet propose ici cinq improvisations enregistrées à Berlin en 1999, il y a maintenant quinze ans oui. C’était le début du réductionnisme, de l’improvisation libre axée sur le timbre et comptant avec le silence. Et c’était déjà hautement virtuose et talentueux. En fait, à écouter cet enregistrement de quinze ans, on se demande ce qu’il y a eu de plus durant ces dernières années. Le quartet avait déjà exploré l’improvisation dans sa forme la plus radicale et la plus recherchée avec cette profusion de souffles, de cordes percutées et agitées par des moteurs, de préparations, d’électroniques simples mais fins. Il s’agit là d’une sorte de témoignage à double sens. D’une part, il témoigne d’une énorme créativité de ces musiciens qui exploraient toutes sortes de textures, de dynamiques, de silences et de bruits. Mais cet enregistrement témoigne aussi d’une musique qui n’avance pas tellement depuis quinze ans, une musique qui a fait son temps et qui demande à être dépassée…

Et justement, c’est parmi les musiciens d’Obliq que semblent se trouver quelques personnes qui tentent de dépasser ces catégories et ces esthétiques contemporaines. Ce trio compte en effet Pierre Borel au saxophone alto, Hannes Lingens aux percussions, et Derek Shirley à l’électronique, soit trois personnes que j’ai entendu dans des projets aussi divers que des créations free bop, des reprises d’Ornette Coleman et d’Anthony Braxton, des improvisations avec des membres d’insubordinations, et des réalisations de partitions de Philip Corner ou du collectif Wandelweiser.

Et ici, Obliq propose deux pièces de vingt minutes chacune, deux pièces minimales qui dépassent justement le réductionnisme d’une certaine manière. Il s’agit aussi de deux pièces très axées sur le timbre, mais deux pièces très structurées et beaucoup plus minimalistes et radicales que ce que peuvent proposer la plupart des musiciens affiliés au réductionnisme. En deux mots, peut-être est-ce seulement du réductionnisme teinté de Wandelweiser, mais c’est tout de même une voie nouvelle et intéressante qui est exploitée ici. La première pièce proposée est basée sur une sinusoïde très basse accordée avec une peau frottée qui produit des battements microtonaux. On entend par moment Pierre Borel qui intervient de manière discrète avec des notes médiums et pures. La seconde pièce joue sur des fréquences plus aigues entre le saxophone et l’électronique cette fois avec des interventions espacées des percussions. Il s’agit en tout cas de deux pièces très calmes, proches du silence, toutes en continuité et en linéarité, deux pièces poétiques et immersives qui nous plongent dans un univers sonore délicat, sensible, liquide et vaporeux, qui nous font suivre un fil ténu mais beau, qui nous plongent dans un monde sonore envoutant et berçant.

Sabine Ercklentz & Andrea Neumann - LAlienation

ERCKLENTZ/NEUMANN - LAlienation (Herbal International, 2010)
Il y a trois ans, Sabine Ercklentz (trompette & électronique) et Andrea Neumann (inside piano & table de mixage) publiaient Lalienation, un disque qui a fait parlé de lui à ce moment. Car les deux musiciennes proposaient d'une part un disque d'eai accompli, mais non contentes d'arriver au sommet, elles parvenaient en plus à prendre une toute autre direction et à faire un disque plus accessible que les productions habituelles d'improvisation électroacoustique.

Une formule d'eai accomplie tant dans la pratique que dans le dispositif utilisé. Chacune des musiciennes utilise un instrument et l'utilise en tant qu'instrument aussi bien qu'en tant que source sonore abstraite. Sur ces instruments sont placés des micros piezzos reliés soit à des pédales d'effets et des filtres (pour Ercklentz), soit à une table de mixage en larsen (Andrea Neumann). Et durant, ces improvisations (qui ne sont pas tant improvisées que ça d'ailleurs), les textures peuvent aussi bien être instrumentales, complètement électroniques et abstraites, ou abstraites et acoustiques (par le biais de nombreuses préparations sur le piano et d'une foule de techniques étendues à la trompette). Tout se mélange à certains moments, on ne sait plus qui fait quoi, tandis qu'à d'autres moments, la trompette ressort clairement, ou le piano, ou alors on ne sait plus si les instruments sont modifiés par l'électronique ou par les préparations et techniques étendues. Ercklentz & Neumann utilisent le dispositif avec un équilibre harmonieux entre le jeu purement instrumental, l'instrumentation modifiée de manière acoustique, les instruments amplifiés et modifiés par l'électricité, et l'électronique pure. Impossible de qualifier cette musique d'instrumentale, ou d'électronique, tant le dispositif et les techniques sont équilibrés - et c'est en cela que ce disque est un des rares sommets de l'eai je trouve. 

Et l'autre aspect excellent de ce disque relève plutôt du comportement et du caractère des musiciennes face à l'approche électroacoustique. Ercklentz et Neumann ne se plongent dans une exploration austère, abstraite et chiante du son, ni dans un jeu de réactivité suractif et surexcité qui en rajoute à chaque seconde. Les deux musiciennes paraissent avoir pris beaucoup de recul face à ces clichés de l'improvisation, et elles adoptent une disposition plus légère et humoristique face à la musique. Oui, elles explorent parfois les textures électroacoustiques de manière très sérieuse et calme, où l'interaction entre elles-mêmes et leur dispositif ; mais ça ne les empêche pas non plus à de nombreuses reprises de produire des motifs qui groovent, des patterns électro, de détourner les phrasés du jazz ou de jouer avec des glissandi électroniques niais. Neumann & Ercklentz adoptent une position à contre-courant de l'eai, une position de recul et de légèreté face au réductionnisme berlinois qu'elles connaissent (toutes les deux vivaient à Berlin à ce moment je crois), face à l'improvisation libre réactive et énergique, tout en produisant une musique extrêmement talentueuse, profonde, unique et surtout très créative et innovatrice. J'aimerais en effet entendre beaucoup plus de trucs comme ça dans l'improvisation libre et électroacoustique.

Une musique fraîche, innovante, drôle, extrêmement virtuose, talentueuse et précise. Neumann & Ercklentz gère leur dispositif qui allie électronique et instruments avec un équilibre saisissant, puis elles en explorent les propriétés les abstraites (de grains, de textures) et les plus inattendues (avec les passages les plus groove) - le tout sans renier l'humour et la joie propre au partage et à la collaboration. 

Christine Abdelnour/Bonnie Jones/Andrea Neumann - AS:IS (Olof Bright, 2012)


Dès les premiers sons, une chose paraît claire pour le trio Abdelnour/Jones/Neumann, il faut créer un son collectif unique, composé des voies et des singularités de chacune. Superposer deux explorations acoustiques profondes (le saxophone alto de Christine Abdelnour, l'intérieur du piano pour Andrea Neumann) et une utilisation minutieuse et espacée de l'électronique (Bonnie Jones). Et c'est une réussite. Si toutes trois, individuellement, ont su marqué le paysage sonore des pays qu'elles ont habité (France pour Christine Abdelnour, États-Unis et Corée du Sud pour Bonnie Jones, Allemagne pour Andrea Neumann), ensemble, leur collaboration explose les frontières et les particularités géographiques aussi bien qu'esthétiques. D'un autre côté, je m'enthousiasme peut-être un peu trop, car oui: il s'agit tout de même clairement d'eai, d'improvisation libre et électroacoustique bercée par des influences minimalistes et réductionnistes. Mais tout de même...

Les territoires peints par ces trois musiciennes sont des paysages sonores abstraits, aux longues étendues sans être linéaires. Des paysages calmes et simples, mais d'une richesse parfois insoupçonnée. Les détails fourmillent, des détails électroniques et acoustiques qui révèlent la personnalité de chacune. Le souffle (organique) de Christine Abdelnour filtré par l'alto et son plateau, les longs crépitements et le souffle (électrique) de la table de mixage ou le frottement abstrait des cordes (préparées) du piano d'Andrea Neumann, le tout soutenu par des radios et des parasites électroniques rudimentaires mais soigneusement choisis par Bonnie Jones. Ce ne sont que quelques exemples parmi tant d'autres, car l'exploration de chaque outil/instrument est d'une profondeur et d'une richesse inouïes. Pour ceux qui connaissent l'une ou l'autre de ces musiciennes (ou toutes), vous soupçonnez certainement leur tendance à rivaliser d'inventivité, de virtuosité  et d'ingéniosité, et vous savez jusqu'où elles peuvent surprendre.

Ceci-dit, ce n'est pas non plus une démonstration gratuite de force et de virtuosité. Les singularités et la voie de chacune sont une part fondamentale des improvisations, ce sont même les fondements, mais la finalité première reste de construire un son collectif (composé de trois strates qui ne se différencient pas toujours et surtout pas aisément). L'interaction semble reposer sur un principe de respect permanent et d'équilibre entre chaque musicienne, mais aussi entre le son et le silence (j'y reviendrai). Même si on ne sait pas toujours qui est en train de jouer: si quelqu'un intervient, on l'entend, et chaque intervention entre en compte dans la direction que la musique prendra. L'espace est calme, aéré, intime et à ouvert à toutes propositions (ainsi qu'à toute absence de propositions): une ouverture sur l'infini des possibles. Et à l'intérieur de cet espace sonore très riche, qui se distord lentement par de micro-évolutions engendrés par des micro-évènements, on peut ressentir une grande attention et une grande sensibilité à chaque évènement, mais également au déroulement et à la construction des évènements. Il ne s'agit pas seulement de réagir, mais également de construire ensemble et d'assumer les réactions de chacune, aussi inattendues soient-elles.

Quant à l'équilibre entre le son et le silence, je ne pensais pas une omniprésence formelle du silence considéré comme matériau sonore. Il s'agit plutôt d'un silence constamment sous-jacent, d'un silence ressenti par la délicatesse avec laquelle chacune des musiciennes en extrait la matière sonore - car chaque son est extrait du silence avec une espèce de difficulté respectueuse, comme pour ne pas le brusquer. Silence que l'on peut aussi ressentir dans l'instabilité du son par moments. Un silence qui aide à construire la musique sans être nécessairement utilisé comme matériau musical. Un silence qui participe et construit ce caractère si délicat, sensible, fin et inventif que l'on perçoit tout au long de AS:IS.

Sept improvisations calmes et intimes, très créatives et exceptionnellement riches. Un très bon exemple de musique improvisée après la gloire de l'eai et du réductionnisme. Hautement recommandé!

various artists - echtzeitmuzik berlin (Mikroton, 2012)

Autour des années 2000, être de nationalité japonaise ou résider sur l'archipel nipponne était presque un critère esthétique de qualité pour moi et pour beaucoup d'autres. Il y a eu un engouement aussi bien pour la japanoise d'un côté (Merzbow, Masonna, Gerogerigegege, etc.), que pour l'onkyo d'un autre côté (Taku Unami, Taku Sugimoto, Sachiko M, Toshimaru Nakamura), et ceci était du à mon avis aussi bien à une effervescence créatrice au Japon qu'à une part de fétichisme et d'orientalisme en Europe et aux États-Unis. Dans les musiques nouvelles et expérimentales (improvisées ou non), la notion de genre ou de style peut déjà poser pas mal de problèmes, mais alors celle de spécificité locale me semble encore plus problématique tant le milieu musical est réduit et me semble souvent en-dehors de toutes frontières géographiques.

Quoiqu'il en soit, je ne sais pas si les allemands tentent de créer un fétichisme autour de Berlin ou de simplement rendre compte de la situation musicale autour de cette capitale hyperactive au niveau expérimental (il faut bien le dire); mais après la parution d'un livre consacré à la scène berlinoise et d'une compilation de trois CD publiée par le label russe Mikroton, il semble que l'Allemagne souhaite tout de même faire valoir ses droits. Et d'un certain côté, elle le fait bien, étant donnée l'importante immigration de musiciens qui a eu lieu au cours des dix dernières années dans cette ville, mais aussi du fait des multiples collaborations et performances qui ont continuellement lieu à Berlin surtout - capitale européenne des musiques improvisées et expérimentales, malgré certains difficultés économiques, dorénavant inhérentes à chaque ville de toute façon...

Je ne parlerai pas de chaque artiste présent sur cette compilation (due à Burkhard Beins), mais seulement de ce que j'y ai découvert ou de ce qui m'a le plus marqué sur chaque disque, afin que ce ne soit pas trop long et surtout pas trop redondant (41 pistes quand même au total). Je laisse le lien de la présentation de cette compilation par le label lui-même au bas de cette chronique. Car oui, la liste est longue et la compilation a quelque chose d'épique et d'exhaustif: improvisations libres, musiques électroniques, musiques électroacoustiques, chansons, musiques spectrales, post-rock, noise, grindcore - quasiment la totalité des musiciens berlinois les plus extrêmes ou les plus originaux semble représentée sur cette compilation.

Dans ce qui m'a marqué, il y a tout d'abord la formation Sink (Chris Abrahams/Marcello Busato/Andrea Emke/Arthur Rother), quartet électroacoustique qui nous livre une longue plage avec une guitare et un synthé post-rock aux intervalles lents et réguliers sur fonds d'improvisations bruitistes et un peu chaotiques. Une pièce agréable et originale. Quelques pistes plus loin, on trouve le duo Bogan Ghost (Liz Albee/Anthea Caddy) pour un superbe dialogue trompette/violoncelle qui se joue des notions d'espace, de fracture et de reliefs comme Anthea Caddy a pu nous y habituer. Une pièce virtuose, dense et riche, pleine de techniques étendues, de calmes et de notes interminables, pour un long crescendo qui nous emmène dans des territoires violents et inconnus. Et enfin, deux découvertes, la première est la formation MEK (Methyl Ethyl Ketone) avec Burkhard Beins, Michael Renkel et Derek Shirley. Une courte pièce de deux minutes pour synthétiseurs analogiques et électronique basée sur des loops et des court-circuits, c'est trop court mais ça donne envie de voir ce qui se passera par la suite. Puis, The Pitch Extended, un quartet formé par Boris Baltschun (electric pump organ) et Morten J. Olsen (vibraphone), avec également Koen Nutters (upright bass) et Michael Thieke (clarinette basse). La pièce qu'ils jouent, Frozen Orange Extension (Edit) est une composition basée sur un accord du quartet, un accord qui se module lentement et progressivement, mais qui est étendu, un peu à la manière des techniques de composition spectrale, par un trio formé de Johnny Chang (violon), Robin Hayward (tuba) et Chris Heenan (clarinette basse). Un long drone acoustique envoutant et sensible qui clôture ce premier disque en beauté.

Le second disque reprend le flambeau avec un morceau du duo grind-dadaïste MoHa! pour réveiller un peu l'auditeur au cas où. Toujours un plaisir d'entendre ce groupe extrême et fou furieurx. Un plaisir aussi que de retrouver le septet Phosphor  (Burkhard Beins/Axel Dörner/Robin Hayward/Annette Krebs/Andrea Neumann/Michael Renkel/Ignaz Schick) pour une longue pièce de dix minutes, une longue pièce calme, pleine d'espace, aux textures toujours surprenantes et aux interactions magiques, que je n'avais pas entendu depuis longtemps. Ignaz Schick est un musicien omniprésent à Berlin que je connais peu et j'ai été franchement surpris par la beauté de son duo avec Sabine Vogel. Un beau mélange de platines, de souffles, de flûtes, d'objets et d'électroniques pour une nappe aux textures planes, profondes et absorbantes. L'autre surprise de ce disque, c'est de voir le peu de temps accordé à Lucio Capece: un duo (très surprenant) de cinq minutes aux côtés de Christian Kesten et un solo de deux minutes trente... Deux pièces très bien certes, mais beaucoup trop courtes, comme une présentation frustrante d'un des plus grands musiciens résidant à Berlin! dommage... Heureusement, il y a tout de même in between d'Annette Krebs pour rattraper cette lacune, ma pièce préférée de toute cette compilation. Un morceau magnifique où certaines notes sont répétées avec une sorte de gros bol tibétain, auxquelles s'ajoutent des interventions électroniques diverses, de multiples enregistrements radiophoniques, ainsi que de nombreux field-recordings pris à travers le monde entre différentes tournées. Un véritable art de la composition sonore,de la structure de l'espace, et de l'équilibre entre le son, le bruit, la note et le silence, qui peut rappeler Pisaro à certains égards. Autre très bonne découverte, la formation féminine Les Femmes Savantes avec Sabine Ercklentz (trompette), Hanna Hartman (objets), Andrea Neumann (piano, table de mixage), Ute Wassermann (voix) et Ana Maria Rodriguez (électronique) pour une improvisation électroacoustique minimaliste et onirique, plutôt originale et sensiblement merveilleuse.

Pour finir, un troisième disque avec plus de musiques idiomatiques, genre rock, post-rock, dub, (free-)jazz. Car à proprement parler, il n'y a pas de free sur les autres disques, ce que sur le troisième qu'on peut entendre le trio Paul Lovens/Ignaz Schick/Clayton Thomas pour une courte piste lyrique et énergique d'une des dernières performances d'Ignaz au saxophone alto je pense. Pièce étonnante aussi, c'est Toppling And Tumbling (short version) d'un compositeur que je ne connaissais pas: Antje Vowinckel. Une exploration cyclique, systématique et sensible du timbre d'une multitude de percussions dans un dialogue étroit et absorbant, recommandé. Juste après vient d'ailleurs un incroyable duo violoncelle/contrebasse avec Nicholas Bussmann et Werner Dafeldecker où l'on jurerait écouter la suite de la précédente pièce pour percussion. Le bois est violemment et obstinément frappé et les cordes résonnent à travers cette cuve de manière magique durant une phase où les deux musiciens fusionnent avant de se décaler progressivement. La bonne découverte de ce disque c'est aussi Hanno Leichtmann qui nous propose ici un solo et un duo avec Andrea Neumann: musique informatique et électronique de boucles en dialogue avec l'exploration méthodique du piano de Neumann. Puis viennent les errances d'Antoine Chessex (saxophone ténor), musique d'inspiration spectrale où de longues notes de saxophone se superposent à une basse continue en enregistrement multipistes, le résultat est certes trop court pour vraiment se prendre au jeu, mais tout de même envoutant grâce à l'extrême mobilité du continuum. Et pour finir, un extrait d'un concert auquel j'avais eu la chance d'assister au cours de l'été 2010 quelques jours avant de rentrer en France. Il s'agit du Splitter Orchester, un gigantesque orchestre d'environ vingt musiciens parmi les plus talentueux (Liz Albee, Boris Baltschun, Burkhard Beins, Anthea Caddy, Werner Dafeldecker, Axel Dörner, Robin Hayward, Sabine Vogel, etc.) réunis par Clare Cooper et Clayton Thomas suite à l'expérience australienne du Splitter Orchestra. Un orchestre gigantesque qui improvise ici au beau milieu d'un lieu non moins colossal, la gare centrale de Berlin. Les textures se multiplient jusqu'au chaos, des motifs émergent et se font submerger, l'écoute est attentive au lieu ainsi qu'entre chacun, l'environnement génère la musique aussi bien que la musique parvient à modifier considérablement le lieu: une expérience unique et époustouflante dont on a la chance d'avoir un aperçu ici; et qui conclut à merveille cette compilation.

Après, comme pour toute compilation, la succession parfois improbable d'esthétiques incomparables peut fatiguer; et la courte durée de chaque pièce empêche souvent un développement quelconque qui permet de vraiment saisir la musique et la particularité de chacun. Mais bon, c'est le lot de toutes compilations... Ceci-dit, on a là tout de même un état des lieux monumental d'une grande partie des nouvelles musiques européennes, un état des lieux qui documente très bien la diversité des approches et des esthétiques, des recherches, des volontés et des formules adoptés par chacun. Musiques électroniques, acoustiques, instrumentales, en groupe, en solo ou en petite formation à travers des collaborations qui se recoupent, musiques idiomatiques, toutes les formes des nouvelles musiques sont abordées. Cette compilation forme à mon avis une excellente introduction et un moyen de découverte parfait pour aborder les esthétiques différentes des musiques improvisées et expérimentales pour la décennie 2010.

Informations, tracklisting complet et présentation de chaque formation disponible ici: http://www.mikroton.net/press/PRMikrotonCD14-15-16.pdf

Andrea Neumann / Bonnie Jones - green just as I could see (Erstwhile, 2012)

Chez Erstwhile, les pochettes de Yuko Zama sont souvent simples, mais étonnantes et surprenantes. Et voilà qui correspond plutôt bien à la musique de ce duo. Une musique simple, sensible et délicate, mais hors du commun, à côté de tout, une musique inattendue et inespérée. D'un côté, Andrea Neumann, plongée à l'intérieur du piano ou surmontant une table de mixage. De l'autre, Bonnie Jones, manipulant des courants électroniques. Deux musiciennes fantastiques et hors-normes, pour un duo simple et dense à la fois.

"3n1m4n", première pièce d'une série de quatre qui semblent en grande parties improvisées, joue énormément sur les bugs et les répétitions. Une pièce obstinée, insistante, et lo-fi, qui navigue entre larsens, circuit bending, et triturations de cordes. Comme durant tout le disque, les textures échappent à la description, on se laisse plus envouter qu'on ne cherche à comprendre qui fait quoi et comment. Ça crépite, ça grésille, ça s'arrête, brusquement, lentement, ça accélère, ça crispe. C'est toute une histoire, avec sa propre logique narrative.

Il n'y a qu'à écouter "Belle Reed", seconde pièce pièce de ce disque et aussi la plus longue (18 minutes).  Le voyage est épique et sous-terrain. Neumann et Jones nous plongent dans les entrailles du piano, mais également dans les profondeurs de l'électricité. Un timbre qui semble artisanal, avec ses radios, ses bruits blancs, ses drôles d'arpèges, qui a une importance considérable mais qui s'efface derrière l'aspect initiatique de cette pièce. On est plus concentré sur la couleur que va prendre le son que sur la couleur qu'il a actuellement. L'important, dans ce duo, c'est plus ce qui va arriver que ce qui arrive. Chaque seconde est un plongeon vers l'inconnu, il semble impossible de préméditer ce qui va se passer: ici réside toute la force de ce duo.

Les deux dernières pièces, "Seriatim" et "As My Memory Turned" sont également construites selon ce principe. Deux pistes continues, qui ne s'arrêtent jamais, sans ruptures, mais qui nous amènent toujours vers l'inespéré et l'inattendu, sans faire dans l'inouï. La surprise réside toujours plus dans l'enchainement que dans la texture elle-même. Des pièces construites dans une volonté apparente de surprendre, autant par la construction que par l'assemblage et la superposition. Car Neumann et Jones s'amusent souvent à superposer des objets sonores de manière incongrue, telle une berceuse par-dessus du bruit blanc par exemple. On trouve de nombreux jeux d'oppositions qui renforcent chacune des musiciennes durant ces quarante minutes aux textures simples mais pleines de détails surprenants et d'assemblages inattendus. Jamais un grésillement et un larsen ne m'auront paru aussi beaux et poétiques, car Neumann et Jones parviennent à les intégrer dans une structure narrative et sensible. Elles réussissent par des moyens aux allures parfois rudimentaires à créer un voyage hors du commun et toujours surprenant. Un voyage électroacoustique hallucinant et dense, riche de détails, clair, et exceptionnellement étonnant.

Un album qui mérite vraiment d'être écouté, un album dont on ne se lasse pas et qui se redécouvre à chaque écoute: je ne peux que vivement le recommander.

Sophie Agnel, Bertrand Gauguet, Andrea Neumann - Spiral Inputs (Another Timbre, 2011)


Sophie Agnel: piano
Bertrand Gauguet: saxophones alto et soprano
Andrea Neumann: cadre de piano, électronique

Enregistré en deux sessions en 2008 et en 2010, Spiral Inputs, publié par Another Timbre, réunit trois grands explorateurs pour quatre improvisations hallucinées et hallucinantes. Un disque, deux sessions, trois musiciens, quatre improvisations, cinq instruments pour un seul résultat: un voyage onirique très singulier, ni anxieux ni paisible, qui navigue par des strates autonomes et fluctuantes, mais d'une certaine logique et jamais gratuites.

La première chose qui frappe dans ces improvisations, c'est la singularité du timbre (certainement due en grande partie à l'originalité de la formation instrumentale), mais aussi son extension et sa richesse. La réunion de ces trois musiciens est alchimique, si les personnalités se distinguent nettement, elles ne s'en coordonnent et ne s'équilibrent pas moins: la délicatesse et l'attention de Sophie Agnel permettent le déploiement de la douceur discrète de Bertrand Gauguet tandis que la créativité infinie et la fugue d'Andrea Neumann ne font qu'exacerber la richesse et la profondeur de ces quatre improvisations. A première vue, chaque musicien a l'air d'explorer et de déployer un seul paramètre instrumental et timbrale, de manière indépendante, mais l'écoute et la prise en compte de chacun font converger ces recherches qui pourraient paraître autistes en un paysage sonore homogène et cohérent. Les recherches forment des nappes et des strates qui se superposent, s'imbriquent et se déploient au sein d'une architecture simple mais organique.

Si le son est cohérent et homogène dans l'ensemble, les paysages sonores sont quant à eux extrêmement variés et hétéroclites. Spiral Inputs navigue entre différentes biosphères régies par des lois différentes (de différenciation, d'opposition, de symbiose, etc.) au sein d'environnements multiples. Ces créations de territoires musicaux sont composées par des énergies multiples composées de nappes froides et abstraites, de répétitions obsessionnelles, d'arpèges inquiétants et de résonances abyssales. Autant de bruits doux que de violences musicales forment ces cosmos étranges et irréels, fantomatiques, presque évanescents tant chaque phase semble éphémère et précaire. Je dis bien "presque" car cette évanescence tient quelque chose du rêve: si chaque paysage paraît volatile, il n'en a pas moins la consistance d'une scène onirique guidée par la logique propre et inaccessible du rêveur.

Spiral Inputs réunit trois musiciens qui savent explorer avec profondeur les soubassements de leur inconscient collectif et de leurs instruments, qui savent donc mettre à nu le processus de création en quelque sorte. Une balade introspective et poétique qui amène l'auditeur dans les abysses d'une créativité minimaliste et riche, aussi réduite que profonde. Quatre pièces électroacoustiques oniriques, captivantes et envoutantes.

Tracklist: 01-Spiral inputs #1 / 02-Spiral inputs #2 / 03-Spiral inputs #3 / 04-Spiral inputs #4