Burkhard Beins, Bertrand Denzler, et Phil Durrant, trois noms que beaucoup ont déjà aperçu sur des disques et des affiches, trois musiciens qui parcourent les scènes de la musique improvisée depuis de nombreuses années maintenant. Ces trois figures essentielles de l'eai et du réductionnisme (qu'on peut trouver dans Mimeo, Hubbub et Polwechsel) ont également leur formation que vous avez déjà du croiser : le Trio Sowari, dont le premier disque (sur potlatch) remonte au milieu des années 2000.
Je fais cette introduction très convenue car le CV de ces musiciens explique en partie pourquoi ce dernier disque est si bien. Je n'écoute plus beaucoup de musiques improvisées, qu'elle soit européenne, jazz, électroacoustique, réductionniste ou autre, parce que je me suis lassé des canons de ces dernières. Et Third Issue, le dernier disque du Trio Sowari, respecte ces canons, il ne cherche pas franchement à les dépasser. Et pourtant, c'est un pur plaisir d'écouter ce disque que j'aime rejouer constamment. Il y a en grande partie deux raisons extérieures à la musique elle-même qui font de ce disque une réussite. Deux raisons qui n'en sont qu'une en fait, une seule et même cause déclinée d'un point de vue personnel et collectif. L'ancienneté et la pratique tout simplement. Car ces trois musiciens font partie des précurseurs de l'eai et du réductionnisme, il joue cette musique depuis maintenant une vingtaine d'années (ou pas loin) et ils ont su, depuis le temps, fabriquer un langage qui leur est propre, unique et personnel. De plus, la formation Sowari existe aussi depuis une près de 15 ans, il ne s'agit pas d'une de ces rencontres fortuites et à peine préparées entre têtes d'affiche, non. Il s'agit là d'une collaboration entre trois musiciens proches qui ont su développer une relation précise, une relation où chacun a sa place, où chacun sait comment il doit réagir à chaque évènement pour ne pas mettre en péril la cohésion du groupe, tout cela de manière très nette.
Quant à la musique, il n'y a pas tellement de surprise quant au contenu, ni à la forme. Le Trio Sowari propose quatre longues pièces composées de sons continus, d'interventions délicates, de techniques étendues, et d'un subtil mélange entre instrument à vent (saxophone), percussions, et instruments électroniques (ordinateur et synthétiseur). La grande force de ce trio est de parvenir à créer un univers sonore très homogène à partir de sources si hétéroclites. Le groupe peut aussi bien choisir de travailler sur l'aspect percussif du son, de jouer sur la continuité et une certaine forme de mélodie, comme sur la modulation de fréquences, il semble toujours aussi à l'aise quelque soit la forme que prend leur musique. Car le trio prête une grande attention au son et il le traite avec rigueur et précision, c'est très fin et très subtil, et c'est certainement le plus remarquable dans cette musique. Une musique en apparence toute simple et subtile, composée d'éléments microscopiques, qui avec du recul s'avère d'une richesse et d'une profusion étonnantes.
TRIO SOWARI - Third Issue (CD, Mikroton, 2018)
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Liz Allbee
Liz Allbee est une trompettiste de
formation qui utilise de plus en plus le synthétiseur et un peu
d’électronique aujourd’hui. On ne parle pas beaucoup de cette
femme qui évolue principalement au sein de l’improvisation libre
européenne, berlinoise et viennoise surtout, mais qui sait surtout
déjouer toutes les conventions et proposer une musique créative.
C’est avec Bogan Ghost , un
duo composé de Liz Allbee à la trompette et de la
violoncelliste Anthea Caddy que l’on remarque peut-être le
mieux comment, d’une part, elle utilise les codes de
l’improvisation libre, et plus particulièrement du réductionnisme,
mais surtout comment elle s’en démarque. Le duo Bogan Ghost
propose sur Zerfall une suite de neuf pièces assez
courtes, qui ne durent pas plus de cinq minutes.
Comme sur les plupart des projets de
ces deux musiciennes, ce n’est pas tant leur approche de
l’instrument que j’adore, mais bien plutôt leur approche de la
musique et leur rapport à l’improvisation libre en tant
qu’esthétique. Au premier abord, leur musique ressemble à une
musique « réductionniste » sans aucun doute : longs
souffles, cordes frottées très légèrement pour faire ressortir
les harmoniques, bruits de salive et toutes techniques étendues sont
les bienvenues. Mais si le réductionnisme est avant tout une
concentration sur le timbre, Bogan Ghost se concentre ici surtout sur
l’ambiance, sur l’espace sonore, sur l’atmosphère.
Il y a quelque chose de très singulier
dans ce duo : c’est son attention à l’atmosphère – et
peut-être plus particulièrement à l’espace et l’environnement
créés par les instruments comme en témoignent les premières et
dernières pièces composées de field-recordings et
d’enregistrements d’espace vide. Bogan Ghost s’intéresse aux
timbres, aux couleurs et aux textures sans aucun doute, mais ce n’est
pas une fin en soi. Si le duo adopte de courts formats d’ailleurs,
c’est aussi que ça permet aux deux musiciennes de trouver une
couleur sonore particulière, mais une couleur qui est là pour créer
une atmosphère spéciale, une ambiance singulière. Liz Allbee &
Anthea Caddy trouvent un son par pièce généralement, un son simple
qu’elles tiennent tout le long du morceau, et elles en explorent
les qualités atmosphériques et spatiales durant quelques minutes.
Et de mon côté, c’est cette
déviation de la concentration, qui va de la texture à l’atmosphère,
de la couleur à l’espace, que je trouve admirable dans ce projet -
et dans chaque projet de ces musiciennes en général. Liz Allbee &
Anthea Caddy reprennent les codes du réductionnisme et les déjouent
en quelque sorte pour leur donner du relief, elles se jouent du
réductionnisme pour l’approfondir et en explorer de nouveaux
horizons, certainement plus pertinents.
Et c’est en compagnie de Burkhard Beins (synthétiseur analogique, oscillateurs faits maison,
igniters, noiseboxes, samples, tuning forks) que Liz Allbee
(trompette quadriphonique, synthétiseur, moteurs électriques,
samples, tuning forks) démontre peut-être le mieux comment elle se
joue des conventions sur Mensch Mensch Mensch. Sur ce
vinyle, Liz Allbee a beau se trouver en compagnie de l’un des
fondateurs des musiques que l’on nomme maintenant réductionnistes,
elle reste néanmoins, de même que Burkhard Beins d’ailleurs, très
loin des conventions propres à ce type d’improvisation libre.
Allbee & Beins proposent sur ce
vinyle une pièce par face, une pièce de 15-20 minutes à chaque
fois. Les synthétiseurs et les samplers semblent être vraiment les
principaux instruments de ces morceaux, le reste servant surtout
d’agrément et d’ornementation. Le duo fabrique de longues nappes
qui évoluent doucement, des nappes proches de l’ambient noise, du
bruit blanc léger accompagné de sinusoïdes et de samples de
vibraphone ou de piano, des samples très aérés où une note est
répétée toutes les cinq à dix secondes. On est beaucoup plus
proche de la musique électronique pure ou de la musique
électroacoustique que de l’improvisation libre, même
réductionniste. On est plus proche du drone ou de l’ambient, mais
une forme de drone très vivante, une forme d’ambient très
structurée et avec une forme beaucoup plus importante que
l’atmosphère.
L’atmosphère générale a tout de
même son importance ici. Beins & Allbee produisent des nappes
sombres, des sortes de brouillards accompagnés de quelques
fréquences extrêmes, du bruit blanc filtré assez médium, voire
grave, avec des sinusoïdes très aigues. Mais le plus important,
c’est comment ce bruit est structuré ici. Le duo semble avoir
totalement composé ces deux pièces, car les évolutions continues
et discrètes (par filtrage, par modulation de fréquence, par
soustraction, ou simplement par augmentation du volume) comme les
ruptures sont d’une précision remarquable et arrivent toujours au
bon moment. Elles arrivent au bon moment, et jamais de manière
gratuite, car le duo semble toujours savoir où il va, voilà
pourquoi à part quelques parties, j’ai du mal à imaginer que ces
pièces puissent être improvisées.
Quoiqu’il en soit, le duo a fabriqué
ici une sorte de noise vraiment singulière. Beins & A llbee ont
produit ici deux excellentes pièces électroacoustiques où le bruit
est léger et limpide, mais évolue toujours de manière tendue. Le
duo manie ainsi la tension de manière très sensible, il créé une
musique qui n’est pas vraiment forte ni trop abrasive, mais qui
évolue ou stagne toujours de manière très tendue. C’est pourquoi
aussi j’ai l’impression que c’est vraiment composé, car le duo
sait manier les notions de tension et de résolution avec une
justesse et une sensibilité surprenantes. Mais c’est surtout
pourquoi je trouve ce disque admirable.
BOGAN GHOST –
Zerfall
(CD, Relative Pitch, 2014)
LIZ ALLBEE &
BURKHARD BEINS – Mensch Mensch
Mensch (LP, alt.vinyl, 2014)
Chris Abrahams, Burkhard Beins, Andrea Ermke - Tree
![]() |
| TREE - sans titre (Musica Moderna, 2013) |
Qui ne sont pas exemptes de clichés, car on n'échappe pas aux longues notes pures et statiques de plusieurs minutes, ni aux cymbales frottées, et encore moins à l'ambiance très aérienne et aux structures flottantes. Tree joue sur des images éprouvées du réductionnisme, mais avec talent, précision et poésie. Si le trio ne lésine pas sur les longues nappes épurées, sur les silences implicites mais jamais réels, sur la confusion des instruments, autant de choix esthétiques qu'on a pu déjà entendre à foison, ce trio joue néanmoins cette musique avec une sensibilité et une précision étonnantes.
Les instruments et outils utilisés sont très diversifiés ici, avec des sources aussi bien numériques (DX7, samples), qu'analogiques (synthétiseurs), acoustiques (percussions, objets) et concrètes (filed-recordings). Mais chaque outil est utilisé pour ne faire qu'un son, le trio n'explore qu'un paramètre à la fois de chaque instrument. Les sources se reconnaissent un peu, et se mélangent souvent, on ne sait pas trop qui fait quoi mais on sent bien la présence de trois niveaux sonores différents. C'est cette ambiguïté entre les sources que je trouve très poétique. On croit reconnaître tel ou tel musicien, mais très vite on en doute. Il y a un son de groupe plutôt unifié, mais avec trois voix tout de même distinctes. On reconnaît les explorations minimalistes et bruitistes des percussions de Beins, les atmosphères marquées d'Andrea Ermke, les tons épurés d'Abrahams, mais ils s'entremêlent avec beaucoup de finesse et de précision. Et c'est cet entremêlement ambigu que je trouve très poétique et sensible, qui parvient à maintenir dans un état de doute et d'attention permanents.
Deux longues improvisations subtiles, légères et linéaires. Les sons et l'interaction sont d'une finesse très élégante et poétique, et la précision de chaque jeu et de chaque intervention est irréprochable. De l'improvisation réductionniste en grande forme, où les différentes sources sont employées de manière très minimale et épurée, où l'interaction est véritablement belle, et où le geste instrumental est parfaitement maîtrisé. Beau travail.
various artists - Fukushima! (Presqu'île, 2012)
Je n'avais pas entendu parler du label français Presqu'île depuis un moment maintenant. Jusqu'à présent, ils n'ont publié que trois disques, trois merveilles de la nouvelle avant-garde japonaise. Mais cette année, il ne s'agit plus d'onkyo, mais d'une compilation dont les fonds sont reversés aux ONG japonaises relatives à la catastrophe nucléaire -toujours pas résolues- qui a eu lieu il y a un an à Fukushima. Un double disque varié de musiques expérimentales à travers le monde, dont sont exclus tous les musiciens japonais, quand bien même cette compilation s'inspire d'une déclaration d'Otomo Yoshihide... (http://www.japanimprov.com/yotomo/fukushima/lecture.html)
Le premier disque s'ouvre de manière tragique et épique avec Al contrario, une longue pièce de Dave Smith interprétée au piano par John Tilbury. Durant plus d'une demi-heure, le même tempo andante, répétitif et obsessionnel, sert à placer des mélodies simples, fragiles et tendues, qui peuvent parfois rappeler Satie. Mais c'est surtout à Feldman que l'on pense en entendant ces motifs répétés, oubliés, et rejoués plus tard, comme lorsque l'on entend les silences remplis de résonances par Tilbury qui espacent chaque noire. Car la pièce n'est jouée que sur des noires et des blanches quasiment, il n'y a pas de division du temps, les mélodies comme l'accompagnement sont obstinés, et servent également à étirer et dilater le temps perçu. Une pièce magnifique aux couleurs mélodiques sensibles et merveilleuses, des mélodies répétées à travers une pulsation immuable et atemporelle. L'interprétation est extrêmement puissante, chaque accord et chaque temps fort sont appuyés avec émotion, et l'espace réservé aux résonances du piano est rempli avec une sensibilité très typique de Tilbury et de sa sensibilité à l'espace virtuel créé par les harmoniques. Magnifique.
La suite de ce disque est une pièce de dix minutes interprétée au piano par Magda Mayas. S'il s'agit du même instrument, ceux qui connaissent ces musiciens savent qu'ils n'ont pas grand chose en commun. Car le solo de Magda est cette fois une pièce improvisée, beaucoup plus axée sur les textures et le timbre du piano, presque exclusivement à travers des préparations et des techniques étendues. Magda Mayas improvise ici une pièce plutôt calme, sans pulsation ni mélodie bien sûr, quasiment sans note en fait, une pièce de sons et de bruits à travers un temps absolument lisse sans être linéaire. Les textures présentes sur Foreign Grey sont comme toujours très surprenantes et inhabituelles, hautement inventives et denses, aux couleurs souvent sombres et tragiques. Puis on continue sur des textures inhabituelles et improbables avec From Dotolim, une pièce d'un quart d'heure enregistrée à Séoul par le quartet Choi Joonyong/Joe Foster/Hong Chulki/Jin Sangtae. Une pièce déconstruite, aux couleurs inattendues et extrêmes, bruitisme silencieux et créatif, musique parasitaire produite par la décomposition sonore d'objets usuels (lecteurs de disque, platines, objets divers, klaxons): une pièce radicale et extrême par quelques uns des plus talentueux improvisateurs coréens.
Le second disque commence avec une pièce de Burkhard Beins pour synthétiseur analogique et carillon frottée, une pièce linéaire aux textures et aux reliefs surprenants et originaux. Vient ensuite une pièce plutôt réussie et envoutante avec Mark Wastell au tam-tam relié directement à une machine d'effets sonores (Eventide H3000) à partir de laquelle Jonathan McHugh modifie et filtre les sons de Wastell: une intercation magique et obsédante. Certains musiciens paraissent être présents seulement pour offrir leur nom à cette compilation ensuite, je pense au solo d'Annette Krebs et à son duo avec Chris Abrahams, une pièce de field-recordings de quatre minutes à peine et un duo de trois minutes qui ont du mal à trouver leur place à côté d'autres pièces qui durent au minimum le double de temps de ces dernières.
La deuxième partie de ce disque commence alors à être beaucoup plus intéressante. On commence avec Fukushima for the Time Being, une improvisation de dix minutes par le trio Mural, soit Ingar Zach aux percussions, Kim Myhr à la guitare et à la cithare, et Jim Denley à la flûte. Une pièce contemplative et linéaire, mais beaucoup plus intense et forte que d'habitude. Il y a de nombreux reliefs, de la tension, des ruptures, bref, une pièce plutôt riche par rapport à ce que peut produire cette formation. Et enfin, comme en écho à la pièce de Dave Smith sur le premier disque, une autre œuvre écrite de vingt minutes, cette fois par Michael Pisaro et interprétée par Greg Stuart, The Bell-Maker, from Four Pieces for Recorded Percussion (Il faut attendre). Une musique très minimaliste, où Greg Stuart joue avec seulement deux ou trois carillons et un glockenspiel. Des phrases miniatures qui ne se répondent pas et qui dialoguent avec un souffle énigmatique, ou avec un silence fantomatique, toujours présent mais jamais réellement effectif. Des percussions sans rythmes, des hauteurs sans hiérarchies, pour une pièce monotone et linéaire mais tout de même absorbante et envoutante. Très belle pièce. Et pour conclure cette compilation, Cylindrical Mirror de Greg Kelley. Une grande improvisation solo de trompette par le membre du duo Nmperign. Improvisation à tendance réductionniste, improvisation de souffles, de silences et de techniques étendues diverses. On y trouve des fractures incessantes, fractures du silence notamment, mais également d'intensités. Virtuose et puissante, inventive et dense, parfait pour conclure ce tour d'horizon des nouvelles musiques à travers le monde.
Sur le principe, je n'aime pas vraiment les compilations, toujours trop hétéroclites, trop courtes, on ne peut avoir qu'un aperçu des talents de chacun. Il manque la place nécessaire à de vrais développements. Ceci-dit, je recommande quand même celle-ci, notamment pour la place considérable laissée à Tilbury et à Pisaro, mais également pour la diversité des approches musicales et esthétiques qui forment un panorama plutôt complet de ce que l'on peut entendre ces dernières années. Vous souhaitez découvrir ou faire découvrir les musiques nouvelles, voilà tout de même une très bonne compilation (avec toutes les réserves que je peux avoir à propos des compilations en soi) qui complète parfaitement echtzeitmuzik berlin.
Informations, extraits: http://www.presquilerecords.com/psq004-fukushima
Le premier disque s'ouvre de manière tragique et épique avec Al contrario, une longue pièce de Dave Smith interprétée au piano par John Tilbury. Durant plus d'une demi-heure, le même tempo andante, répétitif et obsessionnel, sert à placer des mélodies simples, fragiles et tendues, qui peuvent parfois rappeler Satie. Mais c'est surtout à Feldman que l'on pense en entendant ces motifs répétés, oubliés, et rejoués plus tard, comme lorsque l'on entend les silences remplis de résonances par Tilbury qui espacent chaque noire. Car la pièce n'est jouée que sur des noires et des blanches quasiment, il n'y a pas de division du temps, les mélodies comme l'accompagnement sont obstinés, et servent également à étirer et dilater le temps perçu. Une pièce magnifique aux couleurs mélodiques sensibles et merveilleuses, des mélodies répétées à travers une pulsation immuable et atemporelle. L'interprétation est extrêmement puissante, chaque accord et chaque temps fort sont appuyés avec émotion, et l'espace réservé aux résonances du piano est rempli avec une sensibilité très typique de Tilbury et de sa sensibilité à l'espace virtuel créé par les harmoniques. Magnifique.
La suite de ce disque est une pièce de dix minutes interprétée au piano par Magda Mayas. S'il s'agit du même instrument, ceux qui connaissent ces musiciens savent qu'ils n'ont pas grand chose en commun. Car le solo de Magda est cette fois une pièce improvisée, beaucoup plus axée sur les textures et le timbre du piano, presque exclusivement à travers des préparations et des techniques étendues. Magda Mayas improvise ici une pièce plutôt calme, sans pulsation ni mélodie bien sûr, quasiment sans note en fait, une pièce de sons et de bruits à travers un temps absolument lisse sans être linéaire. Les textures présentes sur Foreign Grey sont comme toujours très surprenantes et inhabituelles, hautement inventives et denses, aux couleurs souvent sombres et tragiques. Puis on continue sur des textures inhabituelles et improbables avec From Dotolim, une pièce d'un quart d'heure enregistrée à Séoul par le quartet Choi Joonyong/Joe Foster/Hong Chulki/Jin Sangtae. Une pièce déconstruite, aux couleurs inattendues et extrêmes, bruitisme silencieux et créatif, musique parasitaire produite par la décomposition sonore d'objets usuels (lecteurs de disque, platines, objets divers, klaxons): une pièce radicale et extrême par quelques uns des plus talentueux improvisateurs coréens.
Le second disque commence avec une pièce de Burkhard Beins pour synthétiseur analogique et carillon frottée, une pièce linéaire aux textures et aux reliefs surprenants et originaux. Vient ensuite une pièce plutôt réussie et envoutante avec Mark Wastell au tam-tam relié directement à une machine d'effets sonores (Eventide H3000) à partir de laquelle Jonathan McHugh modifie et filtre les sons de Wastell: une intercation magique et obsédante. Certains musiciens paraissent être présents seulement pour offrir leur nom à cette compilation ensuite, je pense au solo d'Annette Krebs et à son duo avec Chris Abrahams, une pièce de field-recordings de quatre minutes à peine et un duo de trois minutes qui ont du mal à trouver leur place à côté d'autres pièces qui durent au minimum le double de temps de ces dernières.
La deuxième partie de ce disque commence alors à être beaucoup plus intéressante. On commence avec Fukushima for the Time Being, une improvisation de dix minutes par le trio Mural, soit Ingar Zach aux percussions, Kim Myhr à la guitare et à la cithare, et Jim Denley à la flûte. Une pièce contemplative et linéaire, mais beaucoup plus intense et forte que d'habitude. Il y a de nombreux reliefs, de la tension, des ruptures, bref, une pièce plutôt riche par rapport à ce que peut produire cette formation. Et enfin, comme en écho à la pièce de Dave Smith sur le premier disque, une autre œuvre écrite de vingt minutes, cette fois par Michael Pisaro et interprétée par Greg Stuart, The Bell-Maker, from Four Pieces for Recorded Percussion (Il faut attendre). Une musique très minimaliste, où Greg Stuart joue avec seulement deux ou trois carillons et un glockenspiel. Des phrases miniatures qui ne se répondent pas et qui dialoguent avec un souffle énigmatique, ou avec un silence fantomatique, toujours présent mais jamais réellement effectif. Des percussions sans rythmes, des hauteurs sans hiérarchies, pour une pièce monotone et linéaire mais tout de même absorbante et envoutante. Très belle pièce. Et pour conclure cette compilation, Cylindrical Mirror de Greg Kelley. Une grande improvisation solo de trompette par le membre du duo Nmperign. Improvisation à tendance réductionniste, improvisation de souffles, de silences et de techniques étendues diverses. On y trouve des fractures incessantes, fractures du silence notamment, mais également d'intensités. Virtuose et puissante, inventive et dense, parfait pour conclure ce tour d'horizon des nouvelles musiques à travers le monde.
Sur le principe, je n'aime pas vraiment les compilations, toujours trop hétéroclites, trop courtes, on ne peut avoir qu'un aperçu des talents de chacun. Il manque la place nécessaire à de vrais développements. Ceci-dit, je recommande quand même celle-ci, notamment pour la place considérable laissée à Tilbury et à Pisaro, mais également pour la diversité des approches musicales et esthétiques qui forment un panorama plutôt complet de ce que l'on peut entendre ces dernières années. Vous souhaitez découvrir ou faire découvrir les musiques nouvelles, voilà tout de même une très bonne compilation (avec toutes les réserves que je peux avoir à propos des compilations en soi) qui complète parfaitement echtzeitmuzik berlin.
Informations, extraits: http://www.presquilerecords.com/psq004-fukushima
various artists - echtzeitmuzik berlin (Mikroton, 2012)
Autour des années 2000, être de nationalité japonaise ou résider sur l'archipel nipponne était presque un critère esthétique de qualité pour moi et pour beaucoup d'autres. Il y a eu un engouement aussi bien pour la japanoise d'un côté (Merzbow, Masonna, Gerogerigegege, etc.), que pour l'onkyo d'un autre côté (Taku Unami, Taku Sugimoto, Sachiko M, Toshimaru Nakamura), et ceci était du à mon avis aussi bien à une effervescence créatrice au Japon qu'à une part de fétichisme et d'orientalisme en Europe et aux États-Unis. Dans les musiques nouvelles et expérimentales (improvisées ou non), la notion de genre ou de style peut déjà poser pas mal de problèmes, mais alors celle de spécificité locale me semble encore plus problématique tant le milieu musical est réduit et me semble souvent en-dehors de toutes frontières géographiques.
Quoiqu'il en soit, je ne sais pas si les allemands tentent de créer un fétichisme autour de Berlin ou de simplement rendre compte de la situation musicale autour de cette capitale hyperactive au niveau expérimental (il faut bien le dire); mais après la parution d'un livre consacré à la scène berlinoise et d'une compilation de trois CD publiée par le label russe Mikroton, il semble que l'Allemagne souhaite tout de même faire valoir ses droits. Et d'un certain côté, elle le fait bien, étant donnée l'importante immigration de musiciens qui a eu lieu au cours des dix dernières années dans cette ville, mais aussi du fait des multiples collaborations et performances qui ont continuellement lieu à Berlin surtout - capitale européenne des musiques improvisées et expérimentales, malgré certains difficultés économiques, dorénavant inhérentes à chaque ville de toute façon...
Je ne parlerai pas de chaque artiste présent sur cette compilation (due à Burkhard Beins), mais seulement de ce que j'y ai découvert ou de ce qui m'a le plus marqué sur chaque disque, afin que ce ne soit pas trop long et surtout pas trop redondant (41 pistes quand même au total). Je laisse le lien de la présentation de cette compilation par le label lui-même au bas de cette chronique. Car oui, la liste est longue et la compilation a quelque chose d'épique et d'exhaustif: improvisations libres, musiques électroniques, musiques électroacoustiques, chansons, musiques spectrales, post-rock, noise, grindcore - quasiment la totalité des musiciens berlinois les plus extrêmes ou les plus originaux semble représentée sur cette compilation.
Dans ce qui m'a marqué, il y a tout d'abord la formation Sink (Chris Abrahams/Marcello Busato/Andrea Emke/Arthur Rother), quartet électroacoustique qui nous livre une longue plage avec une guitare et un synthé post-rock aux intervalles lents et réguliers sur fonds d'improvisations bruitistes et un peu chaotiques. Une pièce agréable et originale. Quelques pistes plus loin, on trouve le duo Bogan Ghost (Liz Albee/Anthea Caddy) pour un superbe dialogue trompette/violoncelle qui se joue des notions d'espace, de fracture et de reliefs comme Anthea Caddy a pu nous y habituer. Une pièce virtuose, dense et riche, pleine de techniques étendues, de calmes et de notes interminables, pour un long crescendo qui nous emmène dans des territoires violents et inconnus. Et enfin, deux découvertes, la première est la formation MEK (Methyl Ethyl Ketone) avec Burkhard Beins, Michael Renkel et Derek Shirley. Une courte pièce de deux minutes pour synthétiseurs analogiques et électronique basée sur des loops et des court-circuits, c'est trop court mais ça donne envie de voir ce qui se passera par la suite. Puis, The Pitch Extended, un quartet formé par Boris Baltschun (electric pump organ) et Morten J. Olsen (vibraphone), avec également Koen Nutters (upright bass) et Michael Thieke (clarinette basse). La pièce qu'ils jouent, Frozen Orange Extension (Edit) est une composition basée sur un accord du quartet, un accord qui se module lentement et progressivement, mais qui est étendu, un peu à la manière des techniques de composition spectrale, par un trio formé de Johnny Chang (violon), Robin Hayward (tuba) et Chris Heenan (clarinette basse). Un long drone acoustique envoutant et sensible qui clôture ce premier disque en beauté.
Le second disque reprend le flambeau avec un morceau du duo grind-dadaïste MoHa! pour réveiller un peu l'auditeur au cas où. Toujours un plaisir d'entendre ce groupe extrême et fou furieurx. Un plaisir aussi que de retrouver le septet Phosphor (Burkhard Beins/Axel Dörner/Robin Hayward/Annette Krebs/Andrea Neumann/Michael Renkel/Ignaz Schick) pour une longue pièce de dix minutes, une longue pièce calme, pleine d'espace, aux textures toujours surprenantes et aux interactions magiques, que je n'avais pas entendu depuis longtemps. Ignaz Schick est un musicien omniprésent à Berlin que je connais peu et j'ai été franchement surpris par la beauté de son duo avec Sabine Vogel. Un beau mélange de platines, de souffles, de flûtes, d'objets et d'électroniques pour une nappe aux textures planes, profondes et absorbantes. L'autre surprise de ce disque, c'est de voir le peu de temps accordé à Lucio Capece: un duo (très surprenant) de cinq minutes aux côtés de Christian Kesten et un solo de deux minutes trente... Deux pièces très bien certes, mais beaucoup trop courtes, comme une présentation frustrante d'un des plus grands musiciens résidant à Berlin! dommage... Heureusement, il y a tout de même in between d'Annette Krebs pour rattraper cette lacune, ma pièce préférée de toute cette compilation. Un morceau magnifique où certaines notes sont répétées avec une sorte de gros bol tibétain, auxquelles s'ajoutent des interventions électroniques diverses, de multiples enregistrements radiophoniques, ainsi que de nombreux field-recordings pris à travers le monde entre différentes tournées. Un véritable art de la composition sonore,de la structure de l'espace, et de l'équilibre entre le son, le bruit, la note et le silence, qui peut rappeler Pisaro à certains égards. Autre très bonne découverte, la formation féminine Les Femmes Savantes avec Sabine Ercklentz (trompette), Hanna Hartman (objets), Andrea Neumann (piano, table de mixage), Ute Wassermann (voix) et Ana Maria Rodriguez (électronique) pour une improvisation électroacoustique minimaliste et onirique, plutôt originale et sensiblement merveilleuse.
Pour finir, un troisième disque avec plus de musiques idiomatiques, genre rock, post-rock, dub, (free-)jazz. Car à proprement parler, il n'y a pas de free sur les autres disques, ce que sur le troisième qu'on peut entendre le trio Paul Lovens/Ignaz Schick/Clayton Thomas pour une courte piste lyrique et énergique d'une des dernières performances d'Ignaz au saxophone alto je pense. Pièce étonnante aussi, c'est Toppling And Tumbling (short version) d'un compositeur que je ne connaissais pas: Antje Vowinckel. Une exploration cyclique, systématique et sensible du timbre d'une multitude de percussions dans un dialogue étroit et absorbant, recommandé. Juste après vient d'ailleurs un incroyable duo violoncelle/contrebasse avec Nicholas Bussmann et Werner Dafeldecker où l'on jurerait écouter la suite de la précédente pièce pour percussion. Le bois est violemment et obstinément frappé et les cordes résonnent à travers cette cuve de manière magique durant une phase où les deux musiciens fusionnent avant de se décaler progressivement. La bonne découverte de ce disque c'est aussi Hanno Leichtmann qui nous propose ici un solo et un duo avec Andrea Neumann: musique informatique et électronique de boucles en dialogue avec l'exploration méthodique du piano de Neumann. Puis viennent les errances d'Antoine Chessex (saxophone ténor), musique d'inspiration spectrale où de longues notes de saxophone se superposent à une basse continue en enregistrement multipistes, le résultat est certes trop court pour vraiment se prendre au jeu, mais tout de même envoutant grâce à l'extrême mobilité du continuum. Et pour finir, un extrait d'un concert auquel j'avais eu la chance d'assister au cours de l'été 2010 quelques jours avant de rentrer en France. Il s'agit du Splitter Orchester, un gigantesque orchestre d'environ vingt musiciens parmi les plus talentueux (Liz Albee, Boris Baltschun, Burkhard Beins, Anthea Caddy, Werner Dafeldecker, Axel Dörner, Robin Hayward, Sabine Vogel, etc.) réunis par Clare Cooper et Clayton Thomas suite à l'expérience australienne du Splitter Orchestra. Un orchestre gigantesque qui improvise ici au beau milieu d'un lieu non moins colossal, la gare centrale de Berlin. Les textures se multiplient jusqu'au chaos, des motifs émergent et se font submerger, l'écoute est attentive au lieu ainsi qu'entre chacun, l'environnement génère la musique aussi bien que la musique parvient à modifier considérablement le lieu: une expérience unique et époustouflante dont on a la chance d'avoir un aperçu ici; et qui conclut à merveille cette compilation.
Après, comme pour toute compilation, la succession parfois improbable d'esthétiques incomparables peut fatiguer; et la courte durée de chaque pièce empêche souvent un développement quelconque qui permet de vraiment saisir la musique et la particularité de chacun. Mais bon, c'est le lot de toutes compilations... Ceci-dit, on a là tout de même un état des lieux monumental d'une grande partie des nouvelles musiques européennes, un état des lieux qui documente très bien la diversité des approches et des esthétiques, des recherches, des volontés et des formules adoptés par chacun. Musiques électroniques, acoustiques, instrumentales, en groupe, en solo ou en petite formation à travers des collaborations qui se recoupent, musiques idiomatiques, toutes les formes des nouvelles musiques sont abordées. Cette compilation forme à mon avis une excellente introduction et un moyen de découverte parfait pour aborder les esthétiques différentes des musiques improvisées et expérimentales pour la décennie 2010.
Informations, tracklisting complet et présentation de chaque formation disponible ici: http://www.mikroton.net/press/PRMikrotonCD14-15-16.pdf
Quoiqu'il en soit, je ne sais pas si les allemands tentent de créer un fétichisme autour de Berlin ou de simplement rendre compte de la situation musicale autour de cette capitale hyperactive au niveau expérimental (il faut bien le dire); mais après la parution d'un livre consacré à la scène berlinoise et d'une compilation de trois CD publiée par le label russe Mikroton, il semble que l'Allemagne souhaite tout de même faire valoir ses droits. Et d'un certain côté, elle le fait bien, étant donnée l'importante immigration de musiciens qui a eu lieu au cours des dix dernières années dans cette ville, mais aussi du fait des multiples collaborations et performances qui ont continuellement lieu à Berlin surtout - capitale européenne des musiques improvisées et expérimentales, malgré certains difficultés économiques, dorénavant inhérentes à chaque ville de toute façon...
Je ne parlerai pas de chaque artiste présent sur cette compilation (due à Burkhard Beins), mais seulement de ce que j'y ai découvert ou de ce qui m'a le plus marqué sur chaque disque, afin que ce ne soit pas trop long et surtout pas trop redondant (41 pistes quand même au total). Je laisse le lien de la présentation de cette compilation par le label lui-même au bas de cette chronique. Car oui, la liste est longue et la compilation a quelque chose d'épique et d'exhaustif: improvisations libres, musiques électroniques, musiques électroacoustiques, chansons, musiques spectrales, post-rock, noise, grindcore - quasiment la totalité des musiciens berlinois les plus extrêmes ou les plus originaux semble représentée sur cette compilation.
Dans ce qui m'a marqué, il y a tout d'abord la formation Sink (Chris Abrahams/Marcello Busato/Andrea Emke/Arthur Rother), quartet électroacoustique qui nous livre une longue plage avec une guitare et un synthé post-rock aux intervalles lents et réguliers sur fonds d'improvisations bruitistes et un peu chaotiques. Une pièce agréable et originale. Quelques pistes plus loin, on trouve le duo Bogan Ghost (Liz Albee/Anthea Caddy) pour un superbe dialogue trompette/violoncelle qui se joue des notions d'espace, de fracture et de reliefs comme Anthea Caddy a pu nous y habituer. Une pièce virtuose, dense et riche, pleine de techniques étendues, de calmes et de notes interminables, pour un long crescendo qui nous emmène dans des territoires violents et inconnus. Et enfin, deux découvertes, la première est la formation MEK (Methyl Ethyl Ketone) avec Burkhard Beins, Michael Renkel et Derek Shirley. Une courte pièce de deux minutes pour synthétiseurs analogiques et électronique basée sur des loops et des court-circuits, c'est trop court mais ça donne envie de voir ce qui se passera par la suite. Puis, The Pitch Extended, un quartet formé par Boris Baltschun (electric pump organ) et Morten J. Olsen (vibraphone), avec également Koen Nutters (upright bass) et Michael Thieke (clarinette basse). La pièce qu'ils jouent, Frozen Orange Extension (Edit) est une composition basée sur un accord du quartet, un accord qui se module lentement et progressivement, mais qui est étendu, un peu à la manière des techniques de composition spectrale, par un trio formé de Johnny Chang (violon), Robin Hayward (tuba) et Chris Heenan (clarinette basse). Un long drone acoustique envoutant et sensible qui clôture ce premier disque en beauté.
Le second disque reprend le flambeau avec un morceau du duo grind-dadaïste MoHa! pour réveiller un peu l'auditeur au cas où. Toujours un plaisir d'entendre ce groupe extrême et fou furieurx. Un plaisir aussi que de retrouver le septet Phosphor (Burkhard Beins/Axel Dörner/Robin Hayward/Annette Krebs/Andrea Neumann/Michael Renkel/Ignaz Schick) pour une longue pièce de dix minutes, une longue pièce calme, pleine d'espace, aux textures toujours surprenantes et aux interactions magiques, que je n'avais pas entendu depuis longtemps. Ignaz Schick est un musicien omniprésent à Berlin que je connais peu et j'ai été franchement surpris par la beauté de son duo avec Sabine Vogel. Un beau mélange de platines, de souffles, de flûtes, d'objets et d'électroniques pour une nappe aux textures planes, profondes et absorbantes. L'autre surprise de ce disque, c'est de voir le peu de temps accordé à Lucio Capece: un duo (très surprenant) de cinq minutes aux côtés de Christian Kesten et un solo de deux minutes trente... Deux pièces très bien certes, mais beaucoup trop courtes, comme une présentation frustrante d'un des plus grands musiciens résidant à Berlin! dommage... Heureusement, il y a tout de même in between d'Annette Krebs pour rattraper cette lacune, ma pièce préférée de toute cette compilation. Un morceau magnifique où certaines notes sont répétées avec une sorte de gros bol tibétain, auxquelles s'ajoutent des interventions électroniques diverses, de multiples enregistrements radiophoniques, ainsi que de nombreux field-recordings pris à travers le monde entre différentes tournées. Un véritable art de la composition sonore,de la structure de l'espace, et de l'équilibre entre le son, le bruit, la note et le silence, qui peut rappeler Pisaro à certains égards. Autre très bonne découverte, la formation féminine Les Femmes Savantes avec Sabine Ercklentz (trompette), Hanna Hartman (objets), Andrea Neumann (piano, table de mixage), Ute Wassermann (voix) et Ana Maria Rodriguez (électronique) pour une improvisation électroacoustique minimaliste et onirique, plutôt originale et sensiblement merveilleuse.
Pour finir, un troisième disque avec plus de musiques idiomatiques, genre rock, post-rock, dub, (free-)jazz. Car à proprement parler, il n'y a pas de free sur les autres disques, ce que sur le troisième qu'on peut entendre le trio Paul Lovens/Ignaz Schick/Clayton Thomas pour une courte piste lyrique et énergique d'une des dernières performances d'Ignaz au saxophone alto je pense. Pièce étonnante aussi, c'est Toppling And Tumbling (short version) d'un compositeur que je ne connaissais pas: Antje Vowinckel. Une exploration cyclique, systématique et sensible du timbre d'une multitude de percussions dans un dialogue étroit et absorbant, recommandé. Juste après vient d'ailleurs un incroyable duo violoncelle/contrebasse avec Nicholas Bussmann et Werner Dafeldecker où l'on jurerait écouter la suite de la précédente pièce pour percussion. Le bois est violemment et obstinément frappé et les cordes résonnent à travers cette cuve de manière magique durant une phase où les deux musiciens fusionnent avant de se décaler progressivement. La bonne découverte de ce disque c'est aussi Hanno Leichtmann qui nous propose ici un solo et un duo avec Andrea Neumann: musique informatique et électronique de boucles en dialogue avec l'exploration méthodique du piano de Neumann. Puis viennent les errances d'Antoine Chessex (saxophone ténor), musique d'inspiration spectrale où de longues notes de saxophone se superposent à une basse continue en enregistrement multipistes, le résultat est certes trop court pour vraiment se prendre au jeu, mais tout de même envoutant grâce à l'extrême mobilité du continuum. Et pour finir, un extrait d'un concert auquel j'avais eu la chance d'assister au cours de l'été 2010 quelques jours avant de rentrer en France. Il s'agit du Splitter Orchester, un gigantesque orchestre d'environ vingt musiciens parmi les plus talentueux (Liz Albee, Boris Baltschun, Burkhard Beins, Anthea Caddy, Werner Dafeldecker, Axel Dörner, Robin Hayward, Sabine Vogel, etc.) réunis par Clare Cooper et Clayton Thomas suite à l'expérience australienne du Splitter Orchestra. Un orchestre gigantesque qui improvise ici au beau milieu d'un lieu non moins colossal, la gare centrale de Berlin. Les textures se multiplient jusqu'au chaos, des motifs émergent et se font submerger, l'écoute est attentive au lieu ainsi qu'entre chacun, l'environnement génère la musique aussi bien que la musique parvient à modifier considérablement le lieu: une expérience unique et époustouflante dont on a la chance d'avoir un aperçu ici; et qui conclut à merveille cette compilation.
Après, comme pour toute compilation, la succession parfois improbable d'esthétiques incomparables peut fatiguer; et la courte durée de chaque pièce empêche souvent un développement quelconque qui permet de vraiment saisir la musique et la particularité de chacun. Mais bon, c'est le lot de toutes compilations... Ceci-dit, on a là tout de même un état des lieux monumental d'une grande partie des nouvelles musiques européennes, un état des lieux qui documente très bien la diversité des approches et des esthétiques, des recherches, des volontés et des formules adoptés par chacun. Musiques électroniques, acoustiques, instrumentales, en groupe, en solo ou en petite formation à travers des collaborations qui se recoupent, musiques idiomatiques, toutes les formes des nouvelles musiques sont abordées. Cette compilation forme à mon avis une excellente introduction et un moyen de découverte parfait pour aborder les esthétiques différentes des musiques improvisées et expérimentales pour la décennie 2010.
Informations, tracklisting complet et présentation de chaque formation disponible ici: http://www.mikroton.net/press/PRMikrotonCD14-15-16.pdf
Kim Myhr, Burkhard Beins, Kari Rønnekleiv, Nils Ostendorf - Live at Rigve Museum (Audition Records, 2011)
Suite à une carte offerte à Kim Myhr par le musée de Trondheim, ce dernier décide de réunir trois musiciens avec qui il n'avait auparavant jamais joué: Burkhard Beins aux percussions et objets, Kari Rønnekleiv aux violons, et Nils Ostendorf à la trompette, l'invité d'honneur utilise quant à lui quelques guitares (dont une baroque et une à douze cordes), des cithares et des percussions.
La musique de ce quartet est pleine de relief et de diversités: des nappes synergiques qui s'intensifient massivement, un solo de guitare dissonant, des jeux de questions/réponses entre les instruments, des phrases aérées, des espaces saturés, des drones lancinants, des patterns rythmiques corrosifs et des frottements métalliques incisifs, etc. De nombreux territoires sont traversés et la musique de ce quartet acquiert ainsi une valeur narrative, ce Live forme une sorte de conte musical à travers les nouvelles possibilités d'expressions sonores, à travers les nouveaux modes de jeux et des formes de constructions neuves. Des bourdons au violon peuvent par exemple soutenir des cycles rythmiques à la guitare tandis qu'une nappe de cymbale entretient des phrases toutes en retenue à la trompette. Je ne me sens pas trop de synthétiser ces deux pièces, malgré leur courtes durées (l'album ne dure que trente minutes), il se passe trop de choses, on navigue constamment d'une texture à une autre. Ceci-dit, les transitions entre chaque paysage se font tout en douceur, à chaque fois, on est emporté dans un autre espace sans s'en rendre compte. Cette performance tend à explorer de multiples univers soniques principalement inspirés par le réductionnisme et l'improvisation libre, sans pour autant rejeter d'autres formes de structures et de discours musicaux.
Un performance pleine de fraicheur et de spontanéité, mais aussi d'attention et de rationalité. Chaque mode de jeu, chaque structure tout autant que la composition des textures, tout ceci est toujours appréhendé avec délicatesse et sensibilité, avec intelligence et une faculté d'écoute et d'adaptation remarquable. Nos quatre musiciens voyagent à travers des mondes soniques très variés, le voyage est dynamique et l'attention à l'espace sonore est toujours sensible, il y a de la place pour tous, pour des modes de jeux intenses ou silencieux, pour des dialogues à quatre ou seuls, pour des techniques traditionnelles ou étendues, pour des instruments issus de la musique savante ou populaire, etc. Recommandé!
Cet album est publié sous une licence Creative Commons, vous pouvez le télécharger librement et gratuitement ici.
La musique de ce quartet est pleine de relief et de diversités: des nappes synergiques qui s'intensifient massivement, un solo de guitare dissonant, des jeux de questions/réponses entre les instruments, des phrases aérées, des espaces saturés, des drones lancinants, des patterns rythmiques corrosifs et des frottements métalliques incisifs, etc. De nombreux territoires sont traversés et la musique de ce quartet acquiert ainsi une valeur narrative, ce Live forme une sorte de conte musical à travers les nouvelles possibilités d'expressions sonores, à travers les nouveaux modes de jeux et des formes de constructions neuves. Des bourdons au violon peuvent par exemple soutenir des cycles rythmiques à la guitare tandis qu'une nappe de cymbale entretient des phrases toutes en retenue à la trompette. Je ne me sens pas trop de synthétiser ces deux pièces, malgré leur courtes durées (l'album ne dure que trente minutes), il se passe trop de choses, on navigue constamment d'une texture à une autre. Ceci-dit, les transitions entre chaque paysage se font tout en douceur, à chaque fois, on est emporté dans un autre espace sans s'en rendre compte. Cette performance tend à explorer de multiples univers soniques principalement inspirés par le réductionnisme et l'improvisation libre, sans pour autant rejeter d'autres formes de structures et de discours musicaux.
Un performance pleine de fraicheur et de spontanéité, mais aussi d'attention et de rationalité. Chaque mode de jeu, chaque structure tout autant que la composition des textures, tout ceci est toujours appréhendé avec délicatesse et sensibilité, avec intelligence et une faculté d'écoute et d'adaptation remarquable. Nos quatre musiciens voyagent à travers des mondes soniques très variés, le voyage est dynamique et l'attention à l'espace sonore est toujours sensible, il y a de la place pour tous, pour des modes de jeux intenses ou silencieux, pour des dialogues à quatre ou seuls, pour des techniques traditionnelles ou étendues, pour des instruments issus de la musique savante ou populaire, etc. Recommandé!
Cet album est publié sous une licence Creative Commons, vous pouvez le télécharger librement et gratuitement ici.
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