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Francisco Meirino - A new instability

 

Chaque disque de Francisco Meirino est à la frontière de la noise et de la musique électroacoustique, il joue sur un fil tendu entre compositions fines et feedbacks bruts, principalement avec des sons d'origines synthétiques et des détournements de matériel analogique, mais toujours en incluant des éléments enregistrés concrets. On aurait pu croire qu'il allait passer le cap avec A new instability, s'orienter vers la musique acousmatique institutionnelle, car il s'agit d'une pièce commandée initialement par le GRM, destinée à une diffusion sur 32 canaux et fondée en grande partie sur des enregistrements (exclusivement, du moins principalement, d'entraînements de kendo). 

Malgré l'omniprésence d'enregistrements et l'origine de la commande Francisco Meirino ne cède pas à la tentation acousmatique moderne de traiter et traiter les sources sonores avec des logiciels pointus de synthèse granulaire et d’échantillonnages extrêmes. Il cumule et superpose des petits bouts d'enregistrements, des cris, des fracas, des sauts, des gestes, il les répète, les spatialise et utilise les synthétiseurs  pour créer de la profondeur et du relief avec différents drones, quelques fréquences extrêmes en hauteur et discrètes en volume, quelques feedbacks ici et là. 

L'utilisation prépondérante d'enregistrements change l'univers sonore que Francisco Meirino explore ces dernières années, mais c'est juste un changement de couleur, dans la forme il continue d'explorer, comme dans ses pièces où la synthèse sonore est beaucoup plus présente, certains recoins sonores où se cachent des tensions qu'on ne soupçonne pas. Il continue de chercher dans des micro-évènements, dans des détails et dans des formes de collage et de superposition les éléments sonores qui dégagent une présence surprenante, une puissance ignorée, comme lorsqu'il pouvait explorer différentes défaillances technologiques. 

A new instability est une pièce de 30 minutes intense et brute, mais surtout surprenante - et pas seulement par rapport à la discogrpahie de Francsico Meirino. Les enregistrements de kendo, leur répétition et leur découpage donnent à cette pièce un caractère brut et frontal, mais la spatialisation de ces enregistrements, leur accumulation en strates qui semblent de plus en plus denses, la superposition avec des sons de synthèses longs et simples ne cessent de nous plonger dans un univers déroutant, mystérieux, comme dans une sorte de rêverie musicale où l'on se perdrait à travers des matières sonores franches, sèches, et puissantes. 

 

FRANCISCO MEIRINO - A new instability (LP, 2021, The Helen Scarsdale Agency)

Helen Scarsdale Agency website 

Francisco Meirino website


Francisco Meirino - Surrender, render, end

Après plusieurs collaborations avec Dave Phillips, Roro Perrot (Vomir), Tony Whitehead, et Leif Elggren, Francisco Meirino revient avec un nouveau solo, conséquent et remarquable encore une fois. Cet artiste suisse est une figure importante des musiques expérimentales dans la mesure où sa musique explore les frontières entre plusieurs courants musicaux. Sa musique n'est pas exempte de clichés, non, mais elle est unique. Si nous pouvons entendre plein de choses que nous avons déjà entendues dans ses disques, la façon de travailler de Meirino reste unique et intéressante. Pourquoi ? Parce que ce dernier maîtrise parfaitement les codes de la musique électroacoutsique, de la musique concrète, des boucles de bandes comme des synthétiseurs modulaires, en plus de faire de la musique pour ordinateur, et il compose avec ces codes et ces paradigmes une musique complètement personnelle.
Si tout au long de sa carrière solo, le travail de Francisco Meirino sur le son s'est précisé et affiné, avec Surrender, Render, End, c'est dorénavant son travail de composition et de mixage qui devient de plus en plus fin, subtil et intelligent. Ce dernier est souvent qualifié de compositeur noise, et pourtant sa musique va au-delà de la simple noise. C'est un subtil mélange de noise, de musique concrète, de phénomènes acoustiques sonores amplifiés, de musique électroacoustique et psychoacoustique, de manipulations électriques des parasites, ainsi que de synthèses numériques et analogiques. Toutes ces techniques, ces langages musicaux, et ces esthétiques se trouvent confrontés, mélangés, opposés, et tissés les uns dans les autres de manière logique et cinématographique pour un voyage noir et flippant dans un univers sonore hors du commun et puissant.

Meirino ne joue pas forcément avec des forts volumes, ni avec des fréquences extrêmes. Tout et affaire de subtilités et de sous-entendus. Sa musique est puissante de par son évocation, elle est sombre de par ses détails. Quand il nous entraîne dans des profondeurs cauchemardesques, ce n'est pas aussi évocateur que Dave Phillips, c'est avec finesse, par à-coups, qu'il nous y entraîne. Les mécaniques sonores déraillent légèrement, les sons naturels sont brouillés progressivement par des nappes fantomatiques, et les spectres graves s'élargissent régulièrement.

Le travail de composition de Meirino prend ici toute son importance. Il ne s'agit pas simplement de créer des sons uniques - ils ne le sont pas tant que ça - mais de les agencer. Comment écrire une histoire avec cette masse de sons ? Comment entraîner l'auditeur dans ce rêve électroacoustique noir et flippant ? Tout en évitant les clichés s'il vous plaît. Par progression, par collage et montage, en utilisant des lignes continues et en coupant court de manière abrupte à toute progression, en se basant sur les qualités psychoacoustiques du son, en reforçant chaque image par des synthèses sonores monumentales ou discrètes, en jouant sur des détails, en prenant en compte les effets du son lui-même comme de la composition, Meirino compose un voyage sonore unique et formidable.

Le communiqué de presse évoque Luc Ferrari, Peter Tscherkassky et les membres de Schimpfluch, alors oui effectivement on retrouve les effets psychoacoustiques des derniers, les mécaniques épileptiques du second et l'influence électroacoustique du premier, mais au-delà de ça, Francisco Meirino évoque un voyage fou dans un univers sonore dérangé, sombre et noir. Ses compositions sont d'une richesse, d'une profondeur, d'une subtilité et d'une densité rares. Il dépasse les codes et ses influences pour composer une musique expérimentale nouvelle, personnelle, puissante, et large. Une musique où le son est travaillé aussi précisément que la structure, où le fantasme dépasse la réalité et imprègne cette dernière, une musique où le cauchemar est sous nos yeux, et prend forme de manière sonore.


FRANCISCO MEIRINO - Surrender, render, end (CD, The Helen Scarsdale Agency, 2016) : http://www.helenscarsdale.com/published/fmeirino-surrender.htm


Francisco Meirino - Notebook (techniques of self-destruction)

Notebook (techniques of self-destruction) est une compilation des derniers travaux de Francisco Meirino qui contient aussi bien des rééditions que des commandes de Jérôme Noetinger, ou bien des inédits bien sûr, le tout enregistré entre 2012 et 2014. Une suite de huit pièces à propos desquelles il n'est pas facile de parler. Il s'agit d'électricité avant tout, de magnétophones usagés aussi, sans oublier les field recordings psychoacoustiques et déformés, et surtout, le bruit. Il s'agit de manipuler le son de manière analogique et numérique, de le manipuler pour composer une musique fantomatique, sombre, étrange. C'est assez calme, mais tendu, toujours. Une tension permanente propre à l'étrangeté des field-recordings, aux fréquences extrêmes qui parsèment le disque, aux modifications de la vitesse des bandes utilisées, à l'exploitation des parasites magnétiques et électriques.

Ce qui est passionnant chez Meirino je trouve, c'est cette faculté d'utiliser et de mélanger techniques et codes de plusieurs musiques, du noise et du drone bien sûr, mais tout aussi bien de la musique électroacoustique et acousmatique que du field-recording. Il compose sa musique avec des matières et des outils variés, différents, hétéroclites, mais tous se fondent dans la forme recherchée par Meirino. IL ne s'agit pas d'un hommage ou d'une tentative de reproduire ces musiques, il s'agit de se les approprier pour composer avec un nouveau langage, de nouvelles matières sonores et de nouvelles formes. Je ne peux pas ne pas dire que sa musique est sombre, moite, industrielle, nerveuse et continue, mais avant tout, s'il y a bien un adjectif que j'ai envie de coller à cette musique, c'est l'habileté.

Meirino mélange les formes et les outils, les codes et les esthétiques pour composer une musique nouvelle, forte, innovante. Une musique qu'on pourrait appeler du noise psychoacoustique et acousmatique, ou du field recording bruitiste et électroacoustique, ou je ne sais quoi. Je ne sais pas car c'est une musique singulière, difficile à cerner, et c'est bien cette difficulté et cet aspect hétéroclite qui font de la musique de Francisco Meirino une musique créative. D'un côté, elle ressemble à beaucoup d'autres musiques, noise et électroacoustique, et d'un autre côté, elle nous échappe, de par sa forme bigarrée, irrégulière, contrastée, très soigneusement conduite. Il y a quelque chose en plus, la personnalité avant tout, et un grand talent pour composer avec tous les sons possibles, pour composer une musique pleine de tension, de repos, de couleurs, de lumière et d'obscurité, de contrastes et de continuités, une musique finement écrite en somme. Conseillé.

FRANCISCO MEIRINO - Notebook (techniques of self-destruction) (CD, Misanthropic Agenda, 2014) : lien

Francisco Meirino - An extended meaning for something meaningless

FRANCISCO MEIRINO - An extended meaning for something meaningless (Audio Field Theory, 2013)
Nouveau solo de Francisco Meirino, publié en CD sur le label Audio Field Theory, avec une belle pochette imprimée par Ben Owen, An extended meaning for something meaningless regroupe trois pièces électroacoustiques. Le compositeur suisse utilise ici un gros set composé d'un ordinateur, de piezzos, d'enregistreurs à bande magnétique, de synthé modulaire, de field-recordings, d'électronique fait maison et d'ustensiles électromagnétiques.

Trois pièces qui ne se basent pas sur grand chose : un léger larsen, des field-recordings basiques, des microcontacts, etc. Et pourtant, à partir de ces bases qui peuvent paraître pauvres, Meirino parvient à construire une musique riche, profonde, et dramatique. Le compositeur joue sur la tenue de sons qui acquièrent une profondeur émotionnelle au fil de leur déroulement, le son n'est pas forcément très riche, mais sa durée le rend petit à petit de plus en plus présent, de plus en plus intéressant et profond. Bien sûr, la modification de chaque source est belle, précise, technique - mais ce n'est pas forcément le plus intéressant, même si le son de Meirino est assez personnel.

Ce que je trouve vraiment bon sur ces trois pièces, c'est comment Meirino parvient à immerger l'auditeur (de force presque) dans des sons qui ne paraissent pas exceptionnels au premier abord. Meirino utilise des sons assez simples, épurés, des fréquences granuleuses, quelques vagues modulations, des field- recordings rustres, et c'est tout. Mais dans la durée, on finit par s'habituer à ces sons, à les prendre en sympathie, à tenter de les comprendre et à ressentir de plus en plus ce qu'ils peuvent exprimer. La musique de Meirino a quelque chose d'une sorte de musique électroacoustique minimaliste et romantique : c'est simple, précis, mais plein d'émotions et de force dramatique dès que l'on rentre un peu dedans et que l'on accepte de s'immerger dans son univers. Bon travail.

Francisco Meirino / Kiko C. Esseiva - Focus on Nothing on Focus [LP]

MEIRINO/ESSEIVA - Focus on Nothing on Focus (Aussenraum, 2013)
Focus on Nothing on Focus est un split qui regroupe deux artistes sonores ayant chacun travaillé sur les mêmes sources audio. Un matériau initial très riche, enregistré et échangé durant plusieurs mois, composé d'enregistrements au magnétophone, de prises de son au micro-contact, de synthétiseurs, d'objets, etc.

La première face, intitulée "Focus on Nothing", est une composition de Francisco Meirino. Le matériau initial est ici assemblé en une longue pièce qui joue sur la juxtaposition, le montage et la superposition des éléments sonores. Cette composition de Meirino possède quelque chose de cinématographique, ou de narratif en tout cas. Une sorte de post-musique concrète où les éléments sonores sont souvent d'origine acoustique, on reconnaît le frottement d'objets en métal, une sorte d'accordéon ou d'harmonium, et quelques autres sources acoustiques. Mais rien n'est figuratif, la musique de Meirino est construite de manière assez abstraite, les sons perdent leur contenu premier pour ne devenir plus qu'une forme au service de la composition. Meirino construit alors une pièce de manière cohérente et logique, où tout s'enchaine et s'assemble avec clarté, intelligence, avec beaucoup d'attention et de précision aussi. Un très beau collage et assemblage de sources très diverses, qui ne sont pas forcément personnelles en plus.
Quant à "Nothing on Focus", la face composée par Kiko C. Esseiva, elle est déjà plus proche d'une musique électroacoustique. On reconnaît les mêmes sources, assemblées d'une manière plus éclatée et moins narrative, mais ici, tout se joue dans l'instant plus que dans la globalité, dans la modification plus que dans la construction. Esseiva cherche moins à assembler les éléments qu'à les travailler. Il y a bien un montage, mais ce n'est qu'un prétexte au travail sur les sources mêmes, à la recherche abstraite sur le matériau sonore même, sur sa réalité physique et acoustique. De nombreux effets et filtres, changements de vitesse, distorsion, saturation, contribuent à extraire des sonorités nouvelles des sources initiales. Un très beau travail sur l'acoustique des sources, sur leurs textures et leurs grains au-delà des seuils de perception humaine.

Deux très belles pièces d'art sonore électroacoustique, qui proposent deux directions et deux formes de travail possible du son. C'est riche, très inventif, soigné, travaillé, et beau.