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Brötzmann/van Hove/Bennink - FMP0130

Etant donné que je ne reçois plus autant de nouveautés, je peux en profiter pour parler de quelques albums marquants, sortis depuis longtemps, que je n'ai pas eu le temps de chroniquer ici. Quand j'ai commencé ce blog, la plupart de mes écoutes étaient dirigées vers le free jazz, l'EFI, l'EAI, le réductionnisme et la noise. Mais c'est aussi le moment où j'ai commencé à me détourner un peu de ces musiques - qui étaient elles-mêmes en train de changer.

Aujourd'hui je m'aperçois que j'ai même pas pris le temps de chroniquer un disque de Peter Brötzmann, qui a pourtant été une des figures de l'improvisation les plus marquantes pour moi. Dans les musiques improvisées européennes, il est le symbole de la liberté la plus totale (sans tomber dans les dogmes de la spontanéité), de la rage la plus incandescente, d'une rage héritière d'un free jazz qui a connu l'émergence du punk et de l'indus. Peter Brötzmann possède sa voix, reconnaissable entre mille, une voix libre, illimitée, violente, puissante, et humoristique. De 1970 à 1975, il a su aussi trouver les compagnons de route idéaux avec Fred van Hove et Han Bennink, en trio ou en compagnie du tromboniste Albert Mangelsdorff, avec qui il a enregistré certains de ses disques les plus incroyables.


En 1973, FMP publiait donc le deuxième disque de ce trio (ou le cinquième si on compte les trois autres en compagnie de Mangelsdorff), un disque sans titre qu'on a pris l'habitude de nommer par son index FMP130. Le trio proposait une suite de dix courtes pièces à moitié improvisées et à moitié écrites par un des membres, des miniatures d'à peine plus de cinq minutes pour les plus longues. Une suite complètement déjantée où se succèdent des cris de saxophone basse, des cris humains, des improvisations collectives saturées, des vignettes de piano enfantines, des harmoniques de clarinettes en duo, encore des cris, encore des blasts, et encore des cris, avant de retrouver un ragtime à l'ancienne, le tout entrecoupé de morceaux très calmes ou drôles.

La liberté est ce qui caractérise le plus ce disque. Pas celle de refuser l'écriture, les mélodies et les rythmes. La liberté de composer la musique qu'ils voulaient entendre, que le trio souhaitait jouer. Une musique criante, drôle, dansante, violente, naïve, selon les pièces. Le trio passe du coq à l'âne, et pourtant on le reconnaît toujours. On le reconnaît à cette liberté de ton, à ce lien organique qui réunit les trois musiciens, à travers toutes les esthétiques différentes qu'ils utilisent.

Le trio Brötzmann/van Hove/Bennink est une vraie force de proposition. Il ne nie pas ni ne rejette le passé. Il ne se contente pas d'être subversif et agressif. Ce trio n'a rien de négatif, il est tout ce qu'il y a de plus positif en tant qu'il propose une nouvelle voie. Une voie qui réutilise et se réapproprie des thèmes, des manières, des structures, des timbres, pour créer leur musique. Une musique originale, qui va au-delà des frontières musicales, qui bousculent ces dernières sans les rejeter. Et c'est ce qui fait toute la force de cette formation. Bien sûr, il y aussi cette intensité au niveau instrumental, les attaques nerveuses de Fred van Hove, les cris de Brötzmann, les rythmiques chaotiques de Bennink, mais leur force est ailleurs. Elle est dans cette réappropriation de la musique, dans cette proposition positive de la musique improvisée. Le trio ne conçoit pas l'improvisation comme une manière de rejeter ou de s'opposer à la composition, il allie d'ailleurs très bien les deux, mais il conçoit la musique improvisée comme une nouvelle manière de s'approprier les traditions musicales. Cette conception de la musique improvisée, en plus de l'engagement viscéral dans la performance et les instruments, de l'intensité et de la puissance incessantes de ces 10 miniatures, tout ça fait de FMP 130 l'un des plus grands disques que j'ai eu à entendre.

PETER BRÖTZMANN, FRED VAN HOVE, HAN BENNINK - FMP0130 (LP, Cien Fuegos, 2015, réédition) :  http://www.cienfuegosrecords.com/images/cienfuegos/pdfs/CF012.pdf

[nobusiness]

EVAN PARKER/BARRY GUY/PAUL LYTTON - Live at Maya Recordings Festival (NoBusiness, 2013)
Voilà déjà plus de trente ans que le trio Parker/Guy/Lytton a débuté sa carrière et c'est certainement une des formations les plus renommées et célèbres de l'improvisation libre aujourd'hui. C'est donc tout naturellement que le contrebassiste Barry Guy a proposé à ce trio de jouer pour le vingtième anniversaire du label Maya (fondé par lui-même et sa compagne), un label surprenant spécialisé aussi bien dans le répertoire baroque que dans l'improvisation libre. Une performance encore une fois extraordinaire publiée en CD et vinyle par le label lituanien NoBusiness. 

On a déjà tout dit et tout écrit je pense sur ce trio et sur leur musique. Car depuis trente ans, leur musique n'a pas changé, mais étonnamment, elle n'a pas non plus pris une ride. Ici encore, sur les quatre improvisations enregistrées, une même musique fondée sur la singularité indépassable des voix, sur une interaction incroyable, ni homogène, ni hiérarchisée. La musique du trio Parker/Guy/Lytton est le développement perpétuel d'une même idée. Une idée explorée depuis trente ans et fondée avant tout sur le talent, l'énergie et la singularité de chacun des musiciens, autant d'éléments qui maintiennent en permanence la vie de cette formation.

Car trente ans après, Evan Parker, Barry Guy et Paul Lytton jouent toujours avec la même énergie, ils jouent encore avec une prolixité inouïe et une puissance renversante. Encore et toujours cette maîtrise parfaite du flux sonore, une maîtrise des variations de volume et de puissance gérée avec une tension toujours égale, une tension qui forme la cohérence du long flux de ce trio. Un flux qui dure ici une bonne heure, mais qui paraît parfois hors du temps, qui semble avoir commencé en des temps immémoriaux (en 1983 en fait) et dont la fin paraît improbable.

Des fois, j'ai l'impression que c'est l'absence de renouvellement qui fait la richesse de ce trio, un peu comme Coltrane répétant quotidiennement et inlassablement My Favorite Things. Le trio semble figée dans une certaine immobilité, mais une immobilité en perpétuel devenir, une immobilité sans fin, un flux musical et interactif incessant. Et toute l'énergie du trio semble concentrée dans cette fixité, comme s'il sculptait un marbre infini, un matériau qui n'est rien d'autre que la rencontre de ces trois voix.

[informations & extrait: http://nobusinessrecords.com/NBLP60-61.php]

QUAT QUARTET - Live at Hasselt (NoBusiness, 2013)
Sur le même label, deux musiciens légendaires de l'improvisation libre européenne paraissent simultanément au trio Parker/Guy/Lytton. Je pense à Paul Lovens (percussion) et Fred Van Hove (membre de l'autre trio mémorable: Brötzmann/Van Hove/Bennink) à l'accordéon et au piano, tous deux membres du Quat Quartet aux côtés de Martin Blume (percussion) et Els Vandeweyer (vibraphone).

Il s'agit ici de l'enregistrement live de quatre improvisations libres à l'instrumentation assez originale, puisqu'on peut compter deux percussionnistes, une vibraphoniste, et un pianiste (plus un peu d'accordéon). Si tous les instruments (hormis l'accordéon) de ce quartet peuvent avoir une fonction rythmique et/ou percussive, il ne s'agit pas pour autant d'improvisations très marquées par le rythme. Il s'agit également (comme pour le trio Parker/Guy/Lytton) d'un long flux ininterrompu où les voix s'assemblent sans se confondre. Des improvisations collectives non-idiomatiques assez typiques, qui manquent de tension et lassent assez vite je trouve. L'égalité des voix et des instruments, ainsi que l'absence de hiérarchie, forment ici une musique un peu trop monotone, toujours virtuose et prolixe, mais jamais très vivante. C'est toujours impressionnant de talent et de rapidité, une grande énergie est présente, mais le quartet ne semble pas vraiment maitriser les tensions, et la suite est un peu trop homogène et attendue. Un peu trop convenue à mon goût, et trop marquée par "l'esthétique non-idiomatique", la musique de ce quartet m'a vraiment semblé manquer de personnalité.

[informations & extraits: http://nobusinessrecords.com/NBCD54.php]