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Skogen - Despairs had governed me too long

SKOGEN - Despairs had governed me too long (Another Timbre, 2014)
Troisième disque de l'ensemble Skogen sur le label another timbre, Despairs had governed me too long est une longue composition de près d'une heure de Magnus Granberg, comme sur le premier opus. Les musiciens sont à peu près identiques : Magnus Granberg au piano et à la clarinette, Leo Svensson Sander au violoncelle, John Eriksson au marimba et vibraphone, Toshimaru Nakamura à la table de mixage, Petter Wästberg aux micro contacts et objets, Angharad Davies et Anna Lindal au violon, Ko Ishikawa au sho, Erik Carlsson aux percussions, et Henrik Olsson aux bols et verres.

J'ai déjà chroniqué les deux précédents albums de Skogen, que vous pouvez lire ici et ici. Je renvoie sur ces liens car j'ai déja pas mal parlé de leurs précédents opus, et la musique de cet ensemble n'a pas tellement changé. Skogen continue de travailler - et réussit très bien - sur l'interaction entre composition et improvisation. D'ailleurs, à la première écoute de ce disque, je ne me rappelais plus que l'ensemble partait de partitions, je pensais que c'était un ensemble d'improvisateurs, et je me disais justement que ça sonnait vraiment comme quelque chose de superbement écrit. C'est en voyant que c'était écrit que je me suis dit ensuite que ça sonnait quand même comme de l'improvisation. Bref, Skogen parvient très à brouiller les frontières disciplinaires, et il le fait en laissant beaucoup d'espace la personnalité de chacun des membres.

Et cet espace laissé aux différents langages est l'autre point fort de cet ensemble. Certains jouent sur les techniques étendues, d'autres sur la mélodie, d'autres sur l'électronique et le bruit, mais tout le monde fait attention à l'autre et laisse de l'espace aux différents langages. Et c'est une autre manière de brouiller les frontières entre les instruments, les machines, les sons musicaux et bruitistes, etc. Tout est sur le même plan avec Skogen : les différentes pratiques, les différents langages, les différentes disciplines, frontières, barrières, esthétiques, etc. Tout est au même plan et au service d'une musique romantique, aérée, poétique, profonde et légère. Skogen n'a pas changé de direction, mais c'est pas grave, tant mieux même, car celle qu'ils suivent est déjà très personnelle et c'est encore et toujours une réussite. Conseillé, comme les autres.

Anders Dahl & Skogen - Rows

ANDERS DAHL & SKOGEN - Rows (another timbre, 2013)
L'ensemble Skogen revient sur another timbre avec cette fois, une suite de compositions d'Anders Dahl. Quant aux musiciens, c'est l'occasion de retrouver Angharad Davies (violon), Toshimaru Nakamura (table de mixage bouclée sur elle-même), Magnus Granberg (piano, clarinette), Ko Ishikawa (sho), Anna Lindal (violon), Henrik Olsson (bols, verres), Peter Wättsberg (micro-contacts, objets et larsens) ainsi qu'Erik Carlsson (sur deux pistes, aux percussions).

L'idée de départ de Dahl pour ces neuf pièces assez courtes, c'était de revenir au dodécaphonisme, en le simplifiant, ou appliquer les méthodes réductionnistes à Schönberg en somme. Chaque pièce comporte les douze notes, et s'arrête là, pas question de créer des séries, il suffit de ne gravir l'échelle chromatique qu'une fois, dans un ordre déterminé. Seules les notes sont déterminées, et quant aux paramètres tels que la hauteur, le volume, l'attaque, ou la durée, ils sont laissés à la volonté et à l'inspiration des interprètes. Chaque musicien joue la série unique, de manière très libre, surtout avec les instruments indéterminés, et la pièce s'arrête dès que la série est terminée.

Le plus étonnant avec ces neuf pièces, c'est que malgré l'héritage dodécaphonique, ainsi que la directive de jouer son idée sans se soucier de ce que font les autres, chaque pièce surprend par sa chaleur et son humanité, par ses caractéristiques mélodieuses et concrètes beaucoup plus que formelles. Les neuf rows sont des pièces très calmes, aérées, justes, belles et envoutantes. Anders Dahl & Skogen sont parvenus à annihiler l'aspect mathématique et rigide du dodécaphonisme pour en arriver à une musique poétique et lumineuse.

L'aspect rigide est annulé par l'incertitude des instruments et de l'électronique : le frottement des cordes tout en retenue d'Angharad Davies et les objets ou larsens obligent. Une incertitude qui créer des frottements et des tensions incessantes, des moments de tension magnifique et organique. De plus, du fait que les durées soient indéterminées, les musiciens en profitent souvent pour produire des accords harmonieux quand ils le peuvent, ils laissent surgir des mélodies inattendues et poétiques, en faisant durer telle note qui s'accordera avec la prochaine. Mais c'est aussi l'opposition entre l'électronique abrasive et rugueuse et les mélodies instrumentales (ainsi que les variations de volume et d'intensité) qui rendent ces pièces profondes, et leur donnent des reliefs insoupçonnés.

Bref, neuf pièces faites de tension, de mélodie, de bruit et de note. De la poésie calme et lumineuse, aérée et profonde : neuf pièces envoutantes et vraiment innovantes. D'un côté, Rows s'inspire du dodécaphonisme pour l'écriture chromatique, de l'autre du réductionnisme et d'onkyo pour la concentration sur le timbre et les textures, mais aussi de Cage pour l'aspect indéterminé et ouvert de la partition, pourtant Rows est extrêmement original ne ressemble à aucune de ces influences, tout en leur étant vraiment fidèle. Recommandé.

Skogen - Ist gefallen in den Schnee (Another Timbre, 2012)

Ist gefallen in den Schnee est une longue pièce d'une heure écrite par le compositeur suédois Magnus Granberg et interprétée par l'ensemble Skogen, soit: Granberg lui-même au piano, accompagné de différents collaborateurs suédois, Anna Lindal au violon, Leo Svensson Sander au violoncelle, John Eriksson au vibraphone et crotales, Erik Carlsson aux percussions, Henrik Olsson aux bols et verres, Petter Wästberg aux objets, table de mixage et micro-contacts, ainsi que deux musiciens célèbres et étrangers, Angharad Davies au violon, et Toshimaru Nakamura à la table de mixage bouclée sur elle-même.

Dans l'interview de Granberg publié sur le site d'AT, on peut y lire que les sources rythmiques et tonales de cette pièce sont deux œuvres de Schubert d'un côté, et un standard de jazz de l'autre. Mais il faut le reconnaître, il est absolument impossible de reconnaître l'un des deux durant toute cette heure. Comme Simon Reynell et Granberg le reconnaissent, il est beaucoup plus facile d'entendre avant tout l'influence de Cage et de Feldman. La réappropriation des matériaux musicaux est entière, très subtile et intime, Granberg a su tirer parti d'un matériau ancien pour créer une musique extrêmement personnelle et nouvelle, sans aucun rapport identifiable à ses sources.

Qu'est-ce qui m'a frappé en premier lieu? Tout d'abord, c'est le caractère très aéré de cette pièce, relativement au nombre d'instrumentistes. Ist gefallen in den Schnee ressemble bien plus à la transposition d'une pièce pour piano qu'à une œuvre orchestrale, les instruments ne se superposent pas réellement, sauf durant quelques résonances, le silence intervient constamment entre chaque intervention pointilliste. Chaque instrument pointe une note, dessine une couleur qu'il répète, les notes pointées prédominent constamment et on ne trouve que rarement des accords ou des superpositions de couches sonores, sauf en guise de ponctuation au début ou à la fin d'une partie (parties qui sont délimitées de manière floue, mais qui empêchent tout de même de qualifier cette pièce comme étant linéaire, même si elle l'est d'une certaine manière), ou pour jouer sur l'intensité et la puissance.

Ensuite, c'est la durée, elle-même liée aux répétitions. Les répétitions inaltérables de notes précises (jouées avec précision sur la même hauteur, avec la même intensité, et durant une durée constante selon les mêmes attaques par chaque musicien), de motifs harmoniques ou rythmiques, et de couleurs, toutes ces répétitions étirent la durée de cette pièce déjà quelque peu linéaire. Comme chez Feldman, la répétition intervient pour modifier la perception du temps, pour faire agir souvenirs, mémoire, ennui, et intellection. La durée déjà considérable de Ist gefallen in den Schnee se trouve dilatée par le caractère répétitif de l’œuvre, mais c'est ce même caractère qui permet d'envoûter et d'absorber l'auditeur pour un long et magnifique voyage hivernal et nordique, froid et coloré.

Je me réfère encore à l'interview de Granberg que je l'ai lu en diagonale, mais il semblerait que tout ne soit pas écrit: si le compositeur a noté des indications de hauteurs, de rythmes, de couleurs, une marge d'improvisation est tout de même laissé aux instrumentistes. Mais à vrai dire, je ne veux pas savoir dans quelle mesure Ist gefallen in den Schnee est écrit ou composé, le processus de création semblant quelque peu ridicule devant la beauté de cette longue fresque. Car cette pièce est un mélange étonnant de simplicité tonale et de complexité rythmique, d'une beauté saisissante; et qu'importe si cette beauté hors du commun et cet étrange mélange soient l’œuvre de l'intelligence compositionnelle ou du talent de chaque musicien. Ils viennent forcément de ces deux paramètres, et l'important est la force avec laquelle cette oeuvre peut faire voyager l'auditeur à travers un voyage inouï, inédit, chargé d'une multitude de couleurs, de tonalités, d'intensités, à travers une linéarité mouvante. Bienvenue sur les collines enneigés de Suède, avec sa lumière et ses couleurs incroyables, son froid surprenant sans être repoussant; laissez-vous emmener à travers ce voyage intimiste, sensible et nouveau. Car l'écoute entre les musiciens est extrêmement proche et attentive, la moindre intervention est prise avec un sérieux et écoutée avec une attention percutante, ce qui n'est pas sans renforcée la force de chaque son et la poésie qui se dégage immédiatement de chaque intervention, ainsi que de l'ensemble de cette pièce.

On pourrait certainement dire encore beaucoup de choses sur Ist gefallen in den Schnee, car chaque écoute découvre de nouveaux paramètres et de nouvelles composantes de cette pièce très riche. Je finirai seulement et simplement par dire qu'elle est juste magnifique, et par remercier Simon Reynell, Magnus Granberg, et l'ensemble des musiciens, pour cette expérience musicale inespérée.

Informations, interview et extrait: http://www.anothertimbre.com/page129.html