1985, c'est mon année de naissance, donc je ne pourrais pas trop parler
de cette époque, mais seulement de comment je l'imagine. Pour moi
c'était quand on parlait d'indus à la place de noise, quand Throbbing
Gristle et Nurse With Wound étaient les chefs de file des musiques
extrêmes et expérimentales. C'était avant que l'ordinateur ne se
généralise, avant les copinages entre la noise et l'improvisation (avant
l'arrivée de Zorn au Japon donc). Une époque où la musique improvisée et l'indus avaient déjà connu leurs heures de gloire et où
il fallait que quelque chose de nouveau arrive. Et ce quelque chose
c'est peut-être bien Merzbow, l'homme qui a donné une seconde vie
à l'indus, qui a dédié sa vie au bruit sous toutes formes, qui est le
fondement du japanoise et du harsh noise.
Cependant, après plusieurs centaines de publications depuis plus de trois décennies, je pense qu'on est maintenant pas mal à être fatigué de Merzbow. Le trip bondage, les murs de bruit harsh, les multiples collaborations avec les stars de l'indus, du drone, de la noise ou de l'impro, ça ne prend plus vraiment. Mais un retour en arrière parfois ça fait du bien. De mon côté, j'ai commencé à écouter Merzbow dans les années 2000 seulement, alors que l'ordinateur occupait une grande place dans sa musique, que la japanoise avait un gros succès en Europe et aux Etats-Unis (grâce à Tzadik entre autres), etc. Le rythme de publication de Merzbow étant ce qu'il est, je n'ai jamais vraiment pris le temps d'écouter ses premières publications, de faire de retour en arrière pour voir comment il avait commencé, et voilà qu'aujourd'hui j'écoute Life Performance, cette réédition d'une cassette de 1985 (éditée par ZSF, le label de Masami Akita et par le label français Le Syndicat à l'époque), une réédition vraiment bienvenue et renversante en fait, qui me fait aimer à nouveau la superstar japonaise du harsh noise.
Life Performance, ou Nil Vagina Mail-Action, est une longue suite d'une heure composée uniquement avec du matériel analogique. Le plus surprenant dans ce CD reste certainement l'utilisation très fréquente de tape loops. Une bribe de chants retournée sur elle-même, saturée, et rythmée qui laisse présager les futurs innovations de Jason Lescalleet ou Aaron Dilloway. Des boucles qui font le lien entre l'indus et la noise. Merzbow les utilise pas tellement dans un but politique et pour détourner la technologie, mais parce qu'il avait ça sous la main pour faire du bruit. Peu importe les sources avec Merzbow souvent, seul le résultat compte. Et ce résultat, ce sont des murs de bruit blanc, des fréquences extrêmes, une tension permanente, le bruit blanc et les ultrabasses explorés dans toute leur intensité, pour une musique organique, une méditation de l'extrême.
Les larsens, le bruit blanc, les voix poussées à l'extrême sont présents, mais il y a ces tape loops. Ces boucles qui donnent du rythme, qui détruisent les médias, ces boucles subliminales et entêtantes qui entrecoupent chaque mur de harsh noise, ou qui en forment la source. Les tape loops sont superposées, fracturées, saturées, enrichies de larsens extrêmes, passées au filtre de pédales d'effets pour former une longue symphonie bruitiste de la destruction et de la déconstruction des bandes. Mais il ne s'agit pas d'une destruction nihiliste, il s'agit avant tout de créer une nouvelle musique, les bandes sont une source sonore comme une autre qui vont créer les textures bruitistes que l'on continuera d'utiliser pendant encore quelque décennies : ces tetxtures extrêmes, sauvages, brutales, inaudibles pour certains, jouissives pour d'autres, toujours d'actualité en 2016, ou totalement obsolètes pour d'autres musiciens. Il s'agit des premiers pas de cette musique donc qui a chamboulé les années 90 surtout, mais qui n'a pas dit ses derniers mots.
MERZBOW - Life Performance (CD, Cold Spring, 2016) : http://coldspring.co.uk/discography/csr218cd/#.V0fUYeTpzO8
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musiques extrêmes de l'extrême orient
Depuis plusieurs décennies, le Japon est un des pays phares des musiques expérimentales. Ca avait commencé avec la célèbre scène free jazz menée entre autres par Kaoru Abe et Yosuke Yamashita. Puis l'avant-garde a continué avec les groupes de psyché, puis par de nouvelles figures encore attachées à l'occident ou plus du tout telles que Keiji Haino, Otomo Yoshihide, Merzbow et toute la japanoise, etc. jusqu'aux récents développements de la scène qu'on appelait onkyo, présentées sur la compilation de Ftarri. Entre chacun de ces artistes, il y a quelque fois des passerelles, mais aussi d'énormes fossés, je continue donc à présenter certains travaux récents de japonais, attachés de près ou de loin à l'improvisation.
Assez près de cette scène, même s'il ne pratique pas l'improvisation à proprement parler, on peut trouver Makoto Oshiro qui vient de publier un double-CD de ses travaux en solo sur le label Hitorri (dédicacé aux soli des improvisateurs). Un excellent disque donc, nommé Phenomenal World. C'est la première fois que j'entends le travail de cet artiste sonore, et je dois dire que je tombe vraiment sous son charme. Makoto Oshiro travaille dans une zone qui se situe entre la performance et l'installation. Il fabrique ses propres instruments, ou plutôt ses propres objets résonants, et les utilise au sein d'espaces et de lieux précis. Un intérêt est donc porté autant au système de production du son à travers la fabrication d'outils originaux, aussi bien qu'à sa diffusion à travers l'utilisation des lieux ou d'objets comme résonateurs spécifiques.
Plusieurs travaux sont donc présentés sur ce disque, des travaux souvent in situ, de longs enregistrements qui durent la plupart du temps vingt minutes environ. Durant ces enregistrements, les matériaux et les espaces entendus sont utilisés de manière brute, sans modification électronique souvent. Il s'agit d'explorer à chaque fois, un lieu, une installation, des outils. Chaque pièce est un univers particulier, qui est exploré de manière monotone, sans trop de forme, mais dans un esprit investigateur vraiment profond et sensible. Sur la première pièce intitulée Trans-Video Music, Makoto Oshiro présente la base de son travail : la transformation de signaux vidéos en son. Les trois couleurs des tubes cathodiques sont ainsi transformés en une sorte de larsen de table, et l'inaudible des télés devient ainsi audible grâce à ce système d'amplification particulier. Ceci est la pièce la plus électronique certainement, et la moins ancrée dans un lieu donné. La deuxième pièce, par exemple, n'a plus grand chose à voir avec cette installation. Car sur Resonance Beneath, d'après ce que j'ai compris, Makoto Oshiro utilise une sorte de grande gouttière comme système d'amplification et de modification des signaux sonores. Un micro-contact est à un bout du tuyau, une enceinte à l'autre, et Makoto Oshiro modifie le signal avec sa main à un bout de la gouttière. Sur d'autres pièces, Oshiro utilise également des ventilateurs qui modifient les signaux sonores ou actionnent le mouvement de certains objets de manière plus ou moins aléatoire. A d'autres moments, de la vaisselle ou des pots peuvent également être utilisés comme résonateurs pour des installations électroniques ou électromagnétiques.
Je ne vais pas faire la liste de toutes les installations et des bricolages de Makoto Oshiro. Tout ça pour dire que Makoto Oshiro laisse peut-être un peu de place à l'improvisation, mais c'est plutôt de hasard et d'aléatoire qu'il s'agit ici. Makoto Oshiro utilise les lieux sans toujours pouvoir prévoir ce qui arrivera, de la même manière que ses inventions laissent de la place à l'imprévu. Ce qui l'intéresse ici, ce n'est ni la composition, ni l'improvisation, mais seulement l'exploration profonde de matériaux sonores, l'exploration de systèmes d'amplification naturels. Makoto Oshiro rend le monde phénoménal d'une manière bien particulière. Il modifie et sculpte des objets et des espaces naturels pour qu'ils deviennent des sources sonores, et il le fait avec une justesse et une inventivité exceptionnelles.
Et à propos d'investigation d'un territoire ou d'un lieu, je me dois également de parler de l'excellent duo Aki Onda & Akio Suzuki, qui vient de publier un disque sur le label Oral, intitulé ma ta ta bi. (Ce disque a par ailleurs été publié dans une sorte de magazine de 24 pages où on peut trouver un long dialogue entre les deux musiciens qui expliquent aussi bien leur première rencontre que leur démarche, quelques photos de la performance que documente ce disque, et un dessin d'Akio Suzuki- je le note car pour cette édition, ça vaut le coup d'accéder à l'objet, qui n'est pas simplement sonore ici.) Le premier des deux musiciens est connu pour réutiliser des cassettes trouvés de field-recordings souvent. Quant au second, il est plus réputé pour être également un constructeur d'instruments nouveaux, avec des matériaux de récupération ou en détournant des instruments. Plusieurs collaborations entre ces musiciens ont déjà eu lieu ces dernières années, et à chaque fois semble-t-il, ils explorent le lieu de la performance, son acoustique aussi bien que les objets présents qu'ils réutilisent, et proposent des performance-fleuves de plusieurs heures.
Le CD ma ta ta bi documente une longue performance de trois heures qui s'est déroulée en juin 2013 au sein d'une fabrique abandonnée à Bruxelles. Akio Suzuki y utilisait ses instruments (analapos, de koolmees) mais aussi des pierres, des bouts de bois et des bouteilles d'eau. Quant à Aki Onda, il utilisait également différents objets trouvés sur place, ainsi que des enregistrements sur cassette de l'atmosphère du lieu, des radios, des cymbales, etc. Mais l'instrument principal de chacun de ces artistes sonores, c'est avant tout le lieu de la performance. Il faut noter par ailleurs que Suzuki ne s'est pas contenté de ramasser quelques objets par terre, il a également pris le temps de bricoler quelques "instruments" avec les débris trouvés, étranges sculptures géométriques en bois. En gros, on remarque facilement les analogies possibles avec Makoto Oshiro, sauf que je dirais que ce duo va plus loin. Onda & Suzuki n'ont pas une approche seulement phénoménale du monde, mais plutôt phénoménologique. Car le duo n'explore pas seulement la réalité sensible et sonore du lieu, mais également sa mémoire (à travers l'utilisation des débris, mais également d'enregistrements datant d'avant la performance), son ambiance et son ressenti, en bref, le duo propose d'explorer plutôt sa conscience de ce lieu, et c'est ce qui fait toute sa force et sa singularité.
Aki Onda a sélectionné et monté six différentes pistes extraites de cette longue performance. Et sur la dernière, intitulée ta bi no ha te, on entend du chant. Un chant très personnel, lyrique, sensible, et japonisant forcément. Un chant dramatique qui met en avant la singularité de ce disque, car en fait, sur tout le disque, c'est bien de chant dont il s'agit. Même si la plupart du temps, ce qu'on entend est assez abstrait (objets percutés, frottés, nappes atmosphériques brutes, etc.), je pense que le duo agit tout de même comme une sorte de filtre sur le lieu de la performance. Un filtre qui laisse ressortir le chant de l'espace. ma ta ta bi est un disque vraiment exceptionnel je trouve car il parvient à matérialiser le chant d'un espace particulier. Un espace abandonné, qui paraît sans vie, sans conscience, mais qui accède à une réalité plus dramatique que sonore ici. Le lieu est matérialisé de manière sensible, lyrique, et émotionnelle. Le lieu devient drame, et c'est là que le travail de Aki Onda et Akio Suzuki paraît vraiment fantastique. Car il réussit à donner vie à un espace abandonné et déchu. Il lui donne une dimension hautement artistique et sensible, une dimension poétique et lyrique, et tout ça fait de ce disque un petit chef d'œuvre de l'art sonore, où, de la prise de son à l'édition, en passant par la publication, tout est parfaitement réussi.
Mais le Japon ne produit pas que de l'art et des installations sonores. C'est aussi le pays de la j-pop n'oublions pas. Ce n'est pas que le pays de l'improvisation minimaliste et du japanoise extrême, c'est aussi la terre de prédilection des chanteurs pop les plus mielleux et mièvres qu'on puisse imaginer. Des chanteurs qui semblent être la source d'inspiration principale du duo ju sei : soit Junichiro Tanaka (guitares électrique et acoustique, Kaoss, voix, pédales) et sei (chant), qu'on retrouve dans une rencontre inédite avec l'improvisateur électroacoustique Utah Kawasaki (synthétiseur analogique).
Sur U as in Utah, double CD publié par Meenna, ju sei continue d'explorer les chansons pops mais de manière décalée et sarcastique. On pense bien sûr aux maîtres du détournement tels que Zappa ou même Mike Patton, sauf que le duo explore aussi des zones frontalières plus expérimentales avec de longs moments de silence parfois, ou des nappes ambient (très présentes sur le deuxième disque, trop même). ju sei joue donc sur des riffs enjouées et débiles, sur des voix nasillardes qui braillent ou qui chantent de manière mielleuse. Le détournement est réussi, la pop est mise à nue, dans tout son ridicule. C'est assez jouissif, mais c'est aussi la présence de Kawasaki qui donne beaucoup de piquant à cette performance. Apparemment, il n'y a pas eu de discussion préalable entre le duo et l'improvisateur, et Kawasaki utilise son synthétiseur analogique de manière noise et plaque des nappes de fréquences sinusoïdales qui grésillent, du bruit blanc, des fractures brutales, etc. Kawasaki improvise de manière à consolider le duo, ou à le déconstruire, il se fond parfois dans le décor et le quitte brutalement pour renforcer l'ironie des chansons. Si le deuxième disque est un peu long avec toutes ses phases très ambient et pop atmosphériques, le premier vaut par contre le coup pour son aspect pop complètement déconstruite et sarcastique, mélangée en plus avec une sorte de synthé analogique qui joue comme sur une improvisation normale d'eai.
Mais si le Japon est tellement apprécié dans les musiques extrêmes et expérimentales depuis plus de 20 ans, c'est aussi en grande partie du à des artistes phares du japanoise et du harshnoise, tels que Gerogerigegege, Masonna ou Merzbow. Et à propos de ce dernier, je voudrais parler ici d'une de ses collaborations avec le batteur hongrois Balázs Pándi (qui joue également avec Venetian Snares et des musiciens gabber). En 2010, le premier vinyle du label autrichien Dry Lungs, Live at Fluc Wanne, Vienna 2010/05/18, était un live de ce duo enregistré à Vienne. Depuis, ce même label a continué à publier des duos sous une forme originale : des courts EP de 10 minutes réunissant des maîtres du noise ou du grind. Deux raisons donc de parler de ce vinyle, Merzbow étant une figure incontournable des musiques expérimentales japonaises dont j'ai peu parlé sur cette page, et la ligne de publication de ce label est vraiment réjouissante.
Quant à ce duo, c'est surprenant sans vraiment l'être. On s'attend à un batteur qui blaste et à Merzbow qui envoie des murs de sons. Et c'est ce qu'on a bien entendu. Mais pas seulement en même temps. Enfin pour la batteur si, il s'agit surtout de blasts secs et énergiques proches du grind, à peu près tout au long de la performance. Mais quant à Merzbow, il propose ici une musique qui ne change pas vraiment, mais uqi n'est pas tout à fait habituelle. Il y a tout d'abord ces samples de guitares, ces sortes de riffs un peu hardcore qui apparaissent à la fin de la performance, mais également des sorte d'effets très cheap genre produits par une multipédale Zoom de base sur les larsens. Mais de manière générale, ce qui surprend, ce que Merzbow joue d'une manière qu'on pourrait bizarrement considérer comme douce. C'est agressif toujours, violent et torturé, très harsh en somme, mais on n'a jamais réellement l'impression que c'est fort, il y a une sorte de douceur dans les murs de son que Merzbow balance ici. Attention, qu'il n'y ait pas de malentendu, Merzbow continue de jouer dans une veine très harsh noise, qui n'est surtout pas apaisée par les blasts de Balázs Pándi, mais tout de même, c'est comme s'il se fatiguait, ou comme s'il voulait aussi laisser la place à son camarade, car le mur de son n'est jamais envahissant, il joue sur souvent sur des fréquences simples, il se dilate souvent, il baisse plus qu'il ne monte en puissance, et c'est aussi bien comme ça. C'est du Merzbow comme je l'aime, du Merzbow qui ne fatigue pas, et qui parvient à conserver la même violence, la même agressivité et la même puissance tout au long du disque en somme.
Plus récemment et toujours sur le label Dry Lungs, un excellent EP intitulé Super Single et signé Otomo Yoshihide & Lasse Marhaug a également été publié.
Deux courtes improvisations de moins de 5 minutes (une par face) par deux maîtres de l'improvisation noise (qui ont tout de même fait partie des légendaires groupes de noise Ground Zero et Jazkamer s'il est besoin de le rappeler). Otomo Yoshihide aux platines sans disque, Lasse Marhaug à l'électronique, pour deux pièces très énergiques et puissantes, faites de parasites et de larsens très bien maîtrisés. Le son est harsh et lourd, la forme est toute en ruptures toujours plus puissantes, Lasse Marhaug et Otomo Yoshihide savent très bien ce qu'ils font, du noise fortement inspiré par l'improvisation et ils le font très bien. Ils savent conjuguer la spontanéité et l'inventivité de l'un avec la puissance et la sauvagerie de l'autre. Que demander de plus, sinon un format plus long ?
Quelques raisons en plus du coffret Ftarri de parler de la place toujours prépondérante des scènes japonaises dans les musiques expérimentales. Que ce soit dans les domaines de l'installation sonore, du field recording, de l'improvisation, de la composition, de la pop ou du noise, le Japon tient encore aujourd'hui une des premières places en terme de créativité à mon avis. Même s'il y a des "communautés" et des affinités artistiques (la scène japanoise ou onkyo notamment), l'expression individuelle semble toujours occuper la première place et a ainsi permis le développement et l'exploration de langages toujours nouveaux en fonction de chaque individualité, qu'elle appartienne ou soit affiliée ou non à une "scène".
MAKOTO OSHIRO - Phenomenal World (double CD, Hitorri, 2014)
AKI ONDA & AKIO SUZUKI - ma ta ta bi (CD + magazine, Oral, 2014)
JU SEI & UTAH KAWASAKI - U as in Utah (double CD, Meenna, 2014)
MERZBOW & BALASZ PANDI - Live at Fluc Wanne, Vienna 2010/05/18 (LP, Dry Lungs, 2010)
OTOMO YOSHIHIDE & LASSE MARHAUG - Super Single (EP, Dry Lungs, 2013)
Assez près de cette scène, même s'il ne pratique pas l'improvisation à proprement parler, on peut trouver Makoto Oshiro qui vient de publier un double-CD de ses travaux en solo sur le label Hitorri (dédicacé aux soli des improvisateurs). Un excellent disque donc, nommé Phenomenal World. C'est la première fois que j'entends le travail de cet artiste sonore, et je dois dire que je tombe vraiment sous son charme. Makoto Oshiro travaille dans une zone qui se situe entre la performance et l'installation. Il fabrique ses propres instruments, ou plutôt ses propres objets résonants, et les utilise au sein d'espaces et de lieux précis. Un intérêt est donc porté autant au système de production du son à travers la fabrication d'outils originaux, aussi bien qu'à sa diffusion à travers l'utilisation des lieux ou d'objets comme résonateurs spécifiques.
Plusieurs travaux sont donc présentés sur ce disque, des travaux souvent in situ, de longs enregistrements qui durent la plupart du temps vingt minutes environ. Durant ces enregistrements, les matériaux et les espaces entendus sont utilisés de manière brute, sans modification électronique souvent. Il s'agit d'explorer à chaque fois, un lieu, une installation, des outils. Chaque pièce est un univers particulier, qui est exploré de manière monotone, sans trop de forme, mais dans un esprit investigateur vraiment profond et sensible. Sur la première pièce intitulée Trans-Video Music, Makoto Oshiro présente la base de son travail : la transformation de signaux vidéos en son. Les trois couleurs des tubes cathodiques sont ainsi transformés en une sorte de larsen de table, et l'inaudible des télés devient ainsi audible grâce à ce système d'amplification particulier. Ceci est la pièce la plus électronique certainement, et la moins ancrée dans un lieu donné. La deuxième pièce, par exemple, n'a plus grand chose à voir avec cette installation. Car sur Resonance Beneath, d'après ce que j'ai compris, Makoto Oshiro utilise une sorte de grande gouttière comme système d'amplification et de modification des signaux sonores. Un micro-contact est à un bout du tuyau, une enceinte à l'autre, et Makoto Oshiro modifie le signal avec sa main à un bout de la gouttière. Sur d'autres pièces, Oshiro utilise également des ventilateurs qui modifient les signaux sonores ou actionnent le mouvement de certains objets de manière plus ou moins aléatoire. A d'autres moments, de la vaisselle ou des pots peuvent également être utilisés comme résonateurs pour des installations électroniques ou électromagnétiques.
Je ne vais pas faire la liste de toutes les installations et des bricolages de Makoto Oshiro. Tout ça pour dire que Makoto Oshiro laisse peut-être un peu de place à l'improvisation, mais c'est plutôt de hasard et d'aléatoire qu'il s'agit ici. Makoto Oshiro utilise les lieux sans toujours pouvoir prévoir ce qui arrivera, de la même manière que ses inventions laissent de la place à l'imprévu. Ce qui l'intéresse ici, ce n'est ni la composition, ni l'improvisation, mais seulement l'exploration profonde de matériaux sonores, l'exploration de systèmes d'amplification naturels. Makoto Oshiro rend le monde phénoménal d'une manière bien particulière. Il modifie et sculpte des objets et des espaces naturels pour qu'ils deviennent des sources sonores, et il le fait avec une justesse et une inventivité exceptionnelles.
Et à propos d'investigation d'un territoire ou d'un lieu, je me dois également de parler de l'excellent duo Aki Onda & Akio Suzuki, qui vient de publier un disque sur le label Oral, intitulé ma ta ta bi. (Ce disque a par ailleurs été publié dans une sorte de magazine de 24 pages où on peut trouver un long dialogue entre les deux musiciens qui expliquent aussi bien leur première rencontre que leur démarche, quelques photos de la performance que documente ce disque, et un dessin d'Akio Suzuki- je le note car pour cette édition, ça vaut le coup d'accéder à l'objet, qui n'est pas simplement sonore ici.) Le premier des deux musiciens est connu pour réutiliser des cassettes trouvés de field-recordings souvent. Quant au second, il est plus réputé pour être également un constructeur d'instruments nouveaux, avec des matériaux de récupération ou en détournant des instruments. Plusieurs collaborations entre ces musiciens ont déjà eu lieu ces dernières années, et à chaque fois semble-t-il, ils explorent le lieu de la performance, son acoustique aussi bien que les objets présents qu'ils réutilisent, et proposent des performance-fleuves de plusieurs heures.
Le CD ma ta ta bi documente une longue performance de trois heures qui s'est déroulée en juin 2013 au sein d'une fabrique abandonnée à Bruxelles. Akio Suzuki y utilisait ses instruments (analapos, de koolmees) mais aussi des pierres, des bouts de bois et des bouteilles d'eau. Quant à Aki Onda, il utilisait également différents objets trouvés sur place, ainsi que des enregistrements sur cassette de l'atmosphère du lieu, des radios, des cymbales, etc. Mais l'instrument principal de chacun de ces artistes sonores, c'est avant tout le lieu de la performance. Il faut noter par ailleurs que Suzuki ne s'est pas contenté de ramasser quelques objets par terre, il a également pris le temps de bricoler quelques "instruments" avec les débris trouvés, étranges sculptures géométriques en bois. En gros, on remarque facilement les analogies possibles avec Makoto Oshiro, sauf que je dirais que ce duo va plus loin. Onda & Suzuki n'ont pas une approche seulement phénoménale du monde, mais plutôt phénoménologique. Car le duo n'explore pas seulement la réalité sensible et sonore du lieu, mais également sa mémoire (à travers l'utilisation des débris, mais également d'enregistrements datant d'avant la performance), son ambiance et son ressenti, en bref, le duo propose d'explorer plutôt sa conscience de ce lieu, et c'est ce qui fait toute sa force et sa singularité.
Aki Onda a sélectionné et monté six différentes pistes extraites de cette longue performance. Et sur la dernière, intitulée ta bi no ha te, on entend du chant. Un chant très personnel, lyrique, sensible, et japonisant forcément. Un chant dramatique qui met en avant la singularité de ce disque, car en fait, sur tout le disque, c'est bien de chant dont il s'agit. Même si la plupart du temps, ce qu'on entend est assez abstrait (objets percutés, frottés, nappes atmosphériques brutes, etc.), je pense que le duo agit tout de même comme une sorte de filtre sur le lieu de la performance. Un filtre qui laisse ressortir le chant de l'espace. ma ta ta bi est un disque vraiment exceptionnel je trouve car il parvient à matérialiser le chant d'un espace particulier. Un espace abandonné, qui paraît sans vie, sans conscience, mais qui accède à une réalité plus dramatique que sonore ici. Le lieu est matérialisé de manière sensible, lyrique, et émotionnelle. Le lieu devient drame, et c'est là que le travail de Aki Onda et Akio Suzuki paraît vraiment fantastique. Car il réussit à donner vie à un espace abandonné et déchu. Il lui donne une dimension hautement artistique et sensible, une dimension poétique et lyrique, et tout ça fait de ce disque un petit chef d'œuvre de l'art sonore, où, de la prise de son à l'édition, en passant par la publication, tout est parfaitement réussi.
Mais le Japon ne produit pas que de l'art et des installations sonores. C'est aussi le pays de la j-pop n'oublions pas. Ce n'est pas que le pays de l'improvisation minimaliste et du japanoise extrême, c'est aussi la terre de prédilection des chanteurs pop les plus mielleux et mièvres qu'on puisse imaginer. Des chanteurs qui semblent être la source d'inspiration principale du duo ju sei : soit Junichiro Tanaka (guitares électrique et acoustique, Kaoss, voix, pédales) et sei (chant), qu'on retrouve dans une rencontre inédite avec l'improvisateur électroacoustique Utah Kawasaki (synthétiseur analogique).
Sur U as in Utah, double CD publié par Meenna, ju sei continue d'explorer les chansons pops mais de manière décalée et sarcastique. On pense bien sûr aux maîtres du détournement tels que Zappa ou même Mike Patton, sauf que le duo explore aussi des zones frontalières plus expérimentales avec de longs moments de silence parfois, ou des nappes ambient (très présentes sur le deuxième disque, trop même). ju sei joue donc sur des riffs enjouées et débiles, sur des voix nasillardes qui braillent ou qui chantent de manière mielleuse. Le détournement est réussi, la pop est mise à nue, dans tout son ridicule. C'est assez jouissif, mais c'est aussi la présence de Kawasaki qui donne beaucoup de piquant à cette performance. Apparemment, il n'y a pas eu de discussion préalable entre le duo et l'improvisateur, et Kawasaki utilise son synthétiseur analogique de manière noise et plaque des nappes de fréquences sinusoïdales qui grésillent, du bruit blanc, des fractures brutales, etc. Kawasaki improvise de manière à consolider le duo, ou à le déconstruire, il se fond parfois dans le décor et le quitte brutalement pour renforcer l'ironie des chansons. Si le deuxième disque est un peu long avec toutes ses phases très ambient et pop atmosphériques, le premier vaut par contre le coup pour son aspect pop complètement déconstruite et sarcastique, mélangée en plus avec une sorte de synthé analogique qui joue comme sur une improvisation normale d'eai.
Mais si le Japon est tellement apprécié dans les musiques extrêmes et expérimentales depuis plus de 20 ans, c'est aussi en grande partie du à des artistes phares du japanoise et du harshnoise, tels que Gerogerigegege, Masonna ou Merzbow. Et à propos de ce dernier, je voudrais parler ici d'une de ses collaborations avec le batteur hongrois Balázs Pándi (qui joue également avec Venetian Snares et des musiciens gabber). En 2010, le premier vinyle du label autrichien Dry Lungs, Live at Fluc Wanne, Vienna 2010/05/18, était un live de ce duo enregistré à Vienne. Depuis, ce même label a continué à publier des duos sous une forme originale : des courts EP de 10 minutes réunissant des maîtres du noise ou du grind. Deux raisons donc de parler de ce vinyle, Merzbow étant une figure incontournable des musiques expérimentales japonaises dont j'ai peu parlé sur cette page, et la ligne de publication de ce label est vraiment réjouissante.
Quant à ce duo, c'est surprenant sans vraiment l'être. On s'attend à un batteur qui blaste et à Merzbow qui envoie des murs de sons. Et c'est ce qu'on a bien entendu. Mais pas seulement en même temps. Enfin pour la batteur si, il s'agit surtout de blasts secs et énergiques proches du grind, à peu près tout au long de la performance. Mais quant à Merzbow, il propose ici une musique qui ne change pas vraiment, mais uqi n'est pas tout à fait habituelle. Il y a tout d'abord ces samples de guitares, ces sortes de riffs un peu hardcore qui apparaissent à la fin de la performance, mais également des sorte d'effets très cheap genre produits par une multipédale Zoom de base sur les larsens. Mais de manière générale, ce qui surprend, ce que Merzbow joue d'une manière qu'on pourrait bizarrement considérer comme douce. C'est agressif toujours, violent et torturé, très harsh en somme, mais on n'a jamais réellement l'impression que c'est fort, il y a une sorte de douceur dans les murs de son que Merzbow balance ici. Attention, qu'il n'y ait pas de malentendu, Merzbow continue de jouer dans une veine très harsh noise, qui n'est surtout pas apaisée par les blasts de Balázs Pándi, mais tout de même, c'est comme s'il se fatiguait, ou comme s'il voulait aussi laisser la place à son camarade, car le mur de son n'est jamais envahissant, il joue sur souvent sur des fréquences simples, il se dilate souvent, il baisse plus qu'il ne monte en puissance, et c'est aussi bien comme ça. C'est du Merzbow comme je l'aime, du Merzbow qui ne fatigue pas, et qui parvient à conserver la même violence, la même agressivité et la même puissance tout au long du disque en somme.
Plus récemment et toujours sur le label Dry Lungs, un excellent EP intitulé Super Single et signé Otomo Yoshihide & Lasse Marhaug a également été publié.
Deux courtes improvisations de moins de 5 minutes (une par face) par deux maîtres de l'improvisation noise (qui ont tout de même fait partie des légendaires groupes de noise Ground Zero et Jazkamer s'il est besoin de le rappeler). Otomo Yoshihide aux platines sans disque, Lasse Marhaug à l'électronique, pour deux pièces très énergiques et puissantes, faites de parasites et de larsens très bien maîtrisés. Le son est harsh et lourd, la forme est toute en ruptures toujours plus puissantes, Lasse Marhaug et Otomo Yoshihide savent très bien ce qu'ils font, du noise fortement inspiré par l'improvisation et ils le font très bien. Ils savent conjuguer la spontanéité et l'inventivité de l'un avec la puissance et la sauvagerie de l'autre. Que demander de plus, sinon un format plus long ?
Quelques raisons en plus du coffret Ftarri de parler de la place toujours prépondérante des scènes japonaises dans les musiques expérimentales. Que ce soit dans les domaines de l'installation sonore, du field recording, de l'improvisation, de la composition, de la pop ou du noise, le Japon tient encore aujourd'hui une des premières places en terme de créativité à mon avis. Même s'il y a des "communautés" et des affinités artistiques (la scène japanoise ou onkyo notamment), l'expression individuelle semble toujours occuper la première place et a ainsi permis le développement et l'exploration de langages toujours nouveaux en fonction de chaque individualité, qu'elle appartienne ou soit affiliée ou non à une "scène".
MAKOTO OSHIRO - Phenomenal World (double CD, Hitorri, 2014)
AKI ONDA & AKIO SUZUKI - ma ta ta bi (CD + magazine, Oral, 2014)
JU SEI & UTAH KAWASAKI - U as in Utah (double CD, Meenna, 2014)
MERZBOW & BALASZ PANDI - Live at Fluc Wanne, Vienna 2010/05/18 (LP, Dry Lungs, 2010)
OTOMO YOSHIHIDE & LASSE MARHAUG - Super Single (EP, Dry Lungs, 2013)
Libellés :
-Dry Lungs,
-Hitorri,
-Meenna,
-Oral,
Aki Onda,
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sei,
Utah Kawasaki
Masami Akita, Mats Gustafsson, Jim O'Rourke - One Bird, Two Bird (Mego, 2011)
Masami Akita: électronique
Mats Gustafsson: saxophone
Jim O'Rourke: guitare
Sur ce vinyle, les éditions Mego réunissent trois géants, trois monstres de la musique expérimentale: Masami Akita aka Merzbow, le mastodonte qui domine la scène bruitiste ou harsh noise depuis 30 ans, Mats Gustafsson, figure maintenant légendaire du free jazz bercé par la musique punk, et Jim O'Rourke, célèbre guitariste de la scène noise rock surtout connu pour ses collaborations avec Sonic Youth.
Dès lors, qu'est-ce qu'on est en droit d'attendre d'une telle réunion? Et bien: du bruit. Et du bruit on en a, à foison même, du bruit violent, agressif, extrême et radical. Les larsens de guitare s'allient aux cris stridents et aux hurlements rauques et graves du saxophone, et cette alliance est constamment basée sur une couche faite de fréquences saturées ou de bruit blanc. Les deux pièces sont d'une violence inhumaine, une rage au-delà de l'individu, une haine historique qui se transmet à travers l'espèce entière explose à travers ce mur de son, un mur intègre dans sa virulence. Pas de quartiers, nos trois compères ne font pas de compromis, et ils savent imposer et souffrir une musique réellement cathartique et exutoire qui ne ménage pas l'auditeur. L'improvisation est urgente, les sensations, aussi extrêmes soient-elles, sont omniprésentes, pesantes, et doivent à tout prix sortir de ces corps et de ces esprits meurtris.
Mais après, est-ce un de ces murs sonores tels ceux auxquels Merzbow nous habitués jusqu'à l'ennui (voire jusqu'à la nausée tellement la violence qu'ils atteignent parfois est insoutenable)? Non car il y a ces deux autres musiciens qui ont un langage, des histoires et des outils différents, et auxquels Masami Akita accorde autant de place que nécessaire. La tension est peut-être extrême, l'intensité débordante, l'équilibre entre les trois langages est juste, équitable, raisonnable, chacun a la place pour se libérer à sa manière tout en étant toujours soutenu, et chacun utilise son langage à l'intérieur d'un langage commun: la noise dans son état le plus violent et le plus extrême.
Deux pièces d'une intensité puissante, rare, deux pièces desservies par trois virtuoses aux langages multiples qui s'asservissent à l'urgence cathartique, à la libération d'une violence désespérée inhérente à l'espèce entière. One bird two bird, de par son énergie radicale, extirpe une rage enfouie en chacun de nous, la noise se fait instrument social au service d'une humanité submergée par des émotions terribles accumulées durant des millénaires de répression et d’asservissement.
Tracklist: 01-One Bird / 02-Two Bird
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