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Guitare à l'honneur 3

Chris Abrahams, qui vient de sortir un superbe duo en compagnie du guitariste australien Mike Cooper, sur un label libanais que j’aime beaucoup : Al Maslakh. Mais de son côté, Mike Cooper n’a rien d’un musicien minimaliste, ni réductionniste, comme on le dit souvent de Chris Abrahams. Et pourtant, les deux musiciens ont trouvé un terrain d’entente pour Trace, et ils ont inventé une musique neuve, fraîche, et puissante, aux antipodes du trio formé par Hong Chulki, Tetuzi Akiyama et Jin Sangtae…
Dans le genre souvent qualifié de minimaliste, il y a aussi le pianiste et claviériste de The Necks,

Les deux musiciens proposent ici trois morceaux de quinze-vingt minutes, trois sortes d’improvisations clairement structurées. Avec son kaos pad et son sampler, Mike Cooper produit de longues nappes sur lesquelles Chris Abrahams improvise au piano ou à l’orgue. Ou inversement pour laisser se développer le superbe jeu de Mike Cooper à la guitare électroacoustique teintée de blues et de folk. On a ainsi de longues nappes électroacoustiques stables et harmonieuses qui forment le fil narratif sur lequel se développent de longues improvisations mélodieuses, teintées d’idiomes assumés et revendiqués, sur une pulsation assez lente et plutôt discrète formée par l’échantillonnage ou les phrasés.

Mike Cooper & Chris Abrahams développent et explorent ici un langage vraiment frais, entre folk (pour les phrasés et les timbres) et musique électroacoustique (pour les nappes), entre drone (pour les bourdons), jazz (pour les soli) et musique de film (pour l’atmosphère chaude et ambient). Un langage commun et personnel qui s’ouvre sur de larges horizons, car il s’agit d’une musique ouverte à de nombreuses possibilités, qui ne s’enferment dans aucun genre, dans aucune esthétique, et ne se revendique qu’elle-même, pour ce qu’elle est et pour ce qu’elle partage. Une musique chaleureuse et ouverte, facile à écouter, mais en même temps très exigeante, précise et fine, subtile et créative.

Entre Manuel Mota et le duo Chris Abrahams/Mike Cooper, on pourrait mettre Lunt (Gilles Deles) qui vient de sortir un solo composé uniquement pour guitare électrique. Water belongs to the night est une suite de neuf pièces en partie improvisées je crois, mais très clairement structurées par des nappes de guitare préenregistrées.

Lunt a produit de longues nappes avec beaucoup d’effets de delay, de reverb, de flanger, etc. pour former des textures aériennes, harmoniques et limpides. Par-dessus, il joue des mélodies espacées, sans silences, mais avec de nombreuses pauses. Comme pour le duo précédent, il y a un aspect narratif dans ces pièces linéaires. Lunt déploie un fil un peu sombre, parfois mélancolique, lumineux et spacieux à travers les nappes qui forment comme des brouillards opaques. Il déploie son fil par le biais de la mélodie, des mélodies en mode mineur souvent, un peu tristes, planantes et espacées, sans pulsation. Des mélodies très bien accompagnées par des nappes similaires, qu’on ne distingue pas toujours de la voix principale.

A certains moments, on croirait entendre une musique de road-movie sombre et lunaire, une musique de film lent et linéaire, une sorte de balade en moto accompagné de Bela Tarr… Mais, encore une fois, cette musique n’a pas besoin d’images, elle est déjà imagée, elle dessine des paysages et des atmosphères, poétiques et précieux, et, encore, singuliers.

De manière générale, j’ai parlé dans cette série de musiciens qui se démarquaient des musiques expérimentales actuelles, qui abordaient la guitare ou la musique d’une manière singulière, mais il ne faudrait pas non plus oublier certains musiciens que l’on connaît depuis longtemps, qui ne surprennent plus forcément, mais jouent toujours aussi bien. Ainsi j’avais vu Otomo Yoshihide l’année dernière en concert pour un solo de guitare basé principalement sur le larsen et le noise, avec quelques excursions dans le jazz, dont une inévitable reprise de Lonely Woman d’Ornette Coleman. On connaît le(s) vocabulaire(s) d’Otomo Yoshihide, un musicien énormément influencé par le free jazz, le japanoise, et le mouvement onkyo, trois mouvements qui l’ont influencé et qu’il a autant influencé en retour.

Quand j’ai découvert la musique d’Otomo Yoshihide, la surprise fût énorme, autant que le ravissement. Mais une fois la surprise passée, l’engouement s’essouffle et revient au fil du temps. On se rend compte qu’il tourne en rond, puis que tout de même, il a beau stagner parfois, ce qu’il fait, il le fait très bien. Tout ça pour dire qu’une fois qu’on a un peu fait le tour de se musique, les surprises deviennent vite de plus en plus rares, et quand je l’ai vu en concert, je ne m’attendais à rien d’autre que ce que j’ai vu. Et évidemment, sur ses disques, c’est un peu la même chose, comme sur le récent duo Otomo Yoshihide & Paal Nilssen-Love, autre musicien qui joue aussi très bien, mais toujours pareil.

Dans les milieux critiques, et plus particulièrement au sein des musiques nouvelles et expérimentales, c’est souvent très négatif de dire qu’un musicien ne se renouvelle pas. Mais pour certains, je ne vois pas forcément où est le problème. Le quartet de Coltrane accompagné de Dolphy aurait pu jouer des décennies comme ils jouaient, ça ne m’aurait pas dérangé, Derek Bailey a toujours joué de la même manière, ainsi qu’Evan Parker, comme Phill Niblock compose toujours la même pièce. Quand le langage inventé, ou le matériau sonore exploité est assez riche et/ou puissant, autant l’épuiser… Et c’est bien le cas de Paal Nilssen-Love & Otomo Yoshihide je trouve.

Le duo ne propose rien d’autre que ce qu’on attend d’eux. Une improvisation d’une trentaine de minutes, qui malgré les accalmies, part vite dans les blasts et les larsens. Même si chaque élément de la batterie est entièrement exploité pour en faire un instrument mélodique parfois, même si les cordes de la guitare sont aussi pincées à de nombreuses reprises (de manière très noise-rock tout de même) ; le duo exploite surtout le filon du free-rock, ou du free noise. Un batteur suédois qui côtoie régulièrement, entre autres monstres de la noise et du free, Mats Gustafsson et Lasse Marhaug, et un guitariste japonais qui a également collaboré avec toutes les plus grandes figures des musiques extrêmes, il ne faut pas s’attendre à autre chose qu’à une demi-heure de larsens et d’explosions rythmiques. Mais tant mieux, parce que ces deux là, ils font ça depuis des années, et ils savent très bien le faire, donc on n’écoute pas ce genre de disque pour être surpris, mais juste pour se prendre une bonne claque, et ça marche.

musiques extrêmes de l'extrême orient

Depuis plusieurs décennies, le Japon est un des pays phares des musiques expérimentales. Ca avait commencé avec la célèbre scène free jazz menée entre autres par Kaoru Abe et Yosuke Yamashita. Puis l'avant-garde a continué avec les groupes de psyché, puis par de nouvelles figures encore attachées à l'occident ou plus du tout telles que Keiji Haino, Otomo Yoshihide, Merzbow et toute la japanoise, etc. jusqu'aux récents développements de la scène qu'on appelait onkyo, présentées sur la compilation de Ftarri. Entre chacun de ces artistes, il y a quelque fois des passerelles, mais aussi d'énormes fossés, je continue donc à présenter certains travaux récents de japonais, attachés de près ou de loin à l'improvisation.

Assez près de cette scène, même s'il ne pratique pas l'improvisation à proprement parler, on peut trouver Makoto Oshiro qui vient de publier un double-CD de ses travaux en solo sur le label Hitorri (dédicacé aux soli des improvisateurs). Un excellent disque donc, nommé Phenomenal World. C'est la première fois que j'entends le travail de cet artiste sonore, et je dois dire que je tombe vraiment sous son charme. Makoto Oshiro travaille dans une zone qui se situe entre la performance et l'installation. Il fabrique ses propres instruments, ou plutôt ses propres objets résonants, et les utilise au sein d'espaces et de lieux précis. Un intérêt est donc porté autant au système de production du son à travers la fabrication d'outils originaux, aussi bien qu'à sa diffusion à travers l'utilisation des lieux ou d'objets comme résonateurs spécifiques.

Plusieurs travaux sont donc présentés sur ce disque, des travaux souvent in situ, de longs enregistrements qui durent la plupart du temps vingt minutes environ. Durant ces enregistrements, les matériaux et les espaces entendus sont utilisés de manière brute, sans modification électronique souvent. Il s'agit d'explorer à chaque fois, un lieu, une installation, des outils. Chaque pièce est un univers particulier, qui est exploré de manière monotone, sans trop de forme, mais dans un esprit investigateur vraiment profond et sensible. Sur la première pièce intitulée Trans-Video Music, Makoto Oshiro présente la base de son travail : la transformation de signaux vidéos en son. Les trois couleurs des tubes cathodiques sont ainsi transformés en une sorte de larsen de table, et l'inaudible des télés devient ainsi audible grâce à ce système d'amplification particulier. Ceci est la pièce la plus électronique certainement, et la moins ancrée dans un lieu donné. La deuxième pièce, par exemple, n'a plus grand chose à voir avec cette installation. Car sur Resonance Beneath, d'après ce que j'ai compris, Makoto Oshiro utilise une sorte de grande gouttière comme système d'amplification et de modification des signaux sonores. Un micro-contact est à un bout du tuyau, une enceinte à l'autre, et Makoto Oshiro modifie le signal avec sa main à un bout de la gouttière. Sur d'autres pièces, Oshiro utilise également des ventilateurs qui modifient les signaux sonores ou actionnent le mouvement de certains objets de manière plus ou moins aléatoire. A d'autres moments, de la vaisselle ou des pots peuvent également être utilisés comme résonateurs pour des installations électroniques ou électromagnétiques.

Je ne vais pas faire la liste de toutes les installations et des bricolages de Makoto Oshiro. Tout ça pour dire que Makoto Oshiro laisse peut-être un peu de place à l'improvisation, mais c'est plutôt de hasard et d'aléatoire qu'il s'agit ici. Makoto Oshiro utilise les lieux sans toujours pouvoir prévoir ce qui arrivera, de la même manière que ses inventions laissent de la place à l'imprévu. Ce qui l'intéresse ici, ce n'est ni la composition, ni l'improvisation, mais seulement l'exploration profonde de matériaux sonores, l'exploration de systèmes d'amplification naturels. Makoto Oshiro rend le monde phénoménal d'une manière bien particulière. Il modifie et sculpte des objets et des espaces naturels pour qu'ils deviennent des sources sonores, et il le fait avec une justesse et une inventivité exceptionnelles.

Et à propos d'investigation d'un territoire ou d'un lieu, je me dois également de parler de l'excellent duo Aki Onda & Akio Suzuki, qui vient de publier un disque sur le label Oral, intitulé ma ta ta bi. (Ce disque a par ailleurs été publié dans une sorte de magazine de 24 pages où on peut trouver un long dialogue entre les deux musiciens qui expliquent aussi bien leur première rencontre que leur démarche, quelques photos de la performance que documente ce disque, et un dessin d'Akio Suzuki- je le note car pour cette édition, ça vaut le coup d'accéder à l'objet, qui n'est pas simplement sonore ici.) Le premier des deux musiciens est connu pour réutiliser des cassettes trouvés de field-recordings souvent. Quant au second, il est plus réputé pour être également un constructeur d'instruments nouveaux, avec des matériaux de récupération ou en détournant des instruments. Plusieurs collaborations entre ces musiciens ont déjà eu lieu ces dernières années, et à chaque fois semble-t-il, ils explorent le lieu de la performance, son acoustique aussi bien que les objets présents qu'ils réutilisent, et proposent des performance-fleuves de plusieurs heures.

Le CD ma ta ta bi documente une longue performance de trois heures qui s'est déroulée en juin 2013 au sein d'une fabrique abandonnée à Bruxelles. Akio Suzuki y utilisait ses instruments (analapos, de koolmees) mais aussi des pierres, des bouts de bois et des bouteilles d'eau. Quant à Aki Onda, il utilisait également différents objets trouvés sur place, ainsi que des enregistrements sur cassette de l'atmosphère du lieu, des radios, des cymbales, etc. Mais l'instrument principal de chacun de ces artistes sonores, c'est avant tout le lieu de la performance. Il faut noter par ailleurs que Suzuki ne s'est pas contenté de ramasser quelques objets par terre, il a également pris le temps de bricoler quelques "instruments" avec les débris trouvés, étranges sculptures géométriques en bois. En gros, on remarque facilement les analogies possibles avec Makoto Oshiro, sauf que je dirais que ce duo va plus loin. Onda & Suzuki n'ont pas une approche seulement phénoménale du monde, mais plutôt phénoménologique. Car le duo n'explore pas seulement la réalité sensible et sonore du lieu, mais également sa mémoire (à travers l'utilisation des débris, mais également d'enregistrements datant d'avant la performance), son ambiance et son ressenti, en bref, le duo propose d'explorer plutôt sa conscience de ce lieu, et c'est ce qui fait toute sa force et sa singularité.

Aki Onda a sélectionné et monté six différentes pistes extraites de cette longue performance. Et sur la dernière, intitulée ta bi no ha te, on entend du chant. Un chant très personnel, lyrique, sensible, et japonisant forcément. Un chant dramatique qui met en avant la singularité de ce disque, car en fait, sur tout le disque, c'est bien de chant dont il s'agit. Même si la plupart du temps, ce qu'on entend est assez abstrait (objets percutés, frottés, nappes atmosphériques brutes, etc.), je pense que le duo agit tout de même comme une sorte de filtre sur le lieu de la performance. Un filtre qui laisse ressortir le chant de l'espace. ma ta ta bi est un disque vraiment exceptionnel je trouve car il parvient à matérialiser le chant d'un espace particulier. Un espace abandonné, qui paraît sans vie, sans conscience, mais qui accède à une réalité plus dramatique que sonore ici. Le lieu est matérialisé de manière sensible, lyrique, et émotionnelle. Le lieu devient drame, et c'est là que le travail de Aki Onda et Akio Suzuki paraît vraiment fantastique. Car il réussit à donner vie à un espace abandonné et déchu. Il lui donne une dimension hautement artistique et sensible, une dimension poétique et lyrique, et tout ça fait de ce disque un petit chef d'œuvre de l'art sonore, où, de la prise de son à l'édition, en passant par la publication, tout est parfaitement réussi.

Mais le Japon ne produit pas que de l'art et des installations sonores. C'est aussi le pays de la j-pop n'oublions pas. Ce n'est pas que le pays de l'improvisation minimaliste et du japanoise extrême, c'est aussi la terre de prédilection des chanteurs pop les plus mielleux et mièvres qu'on puisse imaginer. Des chanteurs qui semblent être la source d'inspiration principale du duo ju sei : soit Junichiro Tanaka (guitares électrique et acoustique, Kaoss, voix, pédales) et sei (chant), qu'on retrouve dans une rencontre inédite avec l'improvisateur électroacoustique Utah Kawasaki (synthétiseur analogique).

Sur U as in Utah, double CD publié par Meenna, ju sei continue d'explorer les chansons pops mais de manière décalée et sarcastique. On pense bien sûr aux maîtres du détournement tels que Zappa ou même Mike Patton, sauf que le duo explore aussi des zones frontalières plus expérimentales avec de longs moments de silence parfois, ou des nappes ambient (très présentes sur le deuxième disque, trop même). ju sei joue donc sur des riffs enjouées et débiles, sur des voix nasillardes qui braillent ou qui chantent de manière mielleuse. Le détournement est réussi, la pop est mise à nue, dans tout son ridicule. C'est assez jouissif, mais c'est aussi la présence de Kawasaki qui donne beaucoup de piquant à cette performance. Apparemment, il n'y a pas eu de discussion préalable entre le duo et l'improvisateur, et Kawasaki utilise son synthétiseur analogique de manière noise et plaque des nappes de fréquences sinusoïdales qui grésillent, du bruit blanc, des fractures brutales, etc. Kawasaki improvise de manière à consolider le duo, ou à le déconstruire, il se fond parfois dans le décor et le quitte brutalement pour renforcer l'ironie des chansons. Si le deuxième disque est un peu long avec toutes ses phases très ambient et pop atmosphériques, le premier vaut par contre le coup pour son aspect pop complètement déconstruite et sarcastique, mélangée en plus avec une sorte de synthé analogique qui joue comme sur une improvisation normale d'eai.

Mais si le Japon est tellement apprécié dans les musiques extrêmes et expérimentales depuis plus de 20 ans, c'est aussi en grande partie du à des artistes phares du japanoise et du harshnoise, tels que Gerogerigegege, Masonna ou Merzbow. Et à propos de ce dernier, je voudrais parler ici d'une de ses collaborations avec le batteur hongrois Balázs Pándi (qui joue également avec Venetian Snares et des musiciens gabber). En 2010, le premier vinyle du label autrichien Dry Lungs, Live at Fluc Wanne, Vienna 2010/05/18, était un live de ce duo enregistré à Vienne. Depuis, ce même label a continué à publier des duos sous une forme originale : des courts EP de 10 minutes réunissant des maîtres du noise ou du grind. Deux raisons donc de parler de ce vinyle, Merzbow étant une figure incontournable des musiques expérimentales japonaises dont j'ai peu parlé sur cette page, et la ligne de publication de ce label est vraiment réjouissante.

Quant à ce duo, c'est surprenant sans vraiment l'être. On s'attend à un batteur qui blaste et à Merzbow qui envoie des murs de sons. Et c'est ce qu'on a bien entendu. Mais pas seulement en même temps. Enfin pour la batteur si, il s'agit surtout de blasts secs et énergiques proches du grind, à peu près tout au long de la performance. Mais quant à Merzbow, il propose ici une musique qui ne change pas vraiment, mais uqi n'est pas tout à fait habituelle. Il y a tout d'abord ces samples de guitares, ces sortes de riffs un peu hardcore qui apparaissent à la fin de la performance, mais également des sorte d'effets très cheap genre produits par une multipédale Zoom de base sur les larsens. Mais de manière générale, ce qui surprend, ce que Merzbow joue d'une manière qu'on pourrait bizarrement considérer comme douce. C'est agressif toujours, violent et torturé, très harsh en somme, mais on n'a jamais réellement l'impression que c'est fort, il y a une sorte de douceur dans les murs de son que Merzbow balance ici. Attention, qu'il n'y ait pas de malentendu, Merzbow continue de jouer dans une veine très harsh noise, qui n'est surtout pas apaisée par les blasts de Balázs Pándi, mais tout de même, c'est comme s'il se fatiguait, ou comme s'il voulait aussi laisser la place à son camarade, car le mur de son n'est jamais envahissant, il joue sur souvent sur des fréquences simples, il se dilate souvent, il baisse plus qu'il ne monte en puissance, et c'est aussi bien comme ça. C'est du Merzbow comme je l'aime, du Merzbow qui ne fatigue pas, et qui parvient à conserver la même violence, la même agressivité et la même puissance tout au long du disque en somme.

Plus récemment et toujours sur le label Dry Lungs, un excellent EP intitulé Super Single et signé Otomo Yoshihide & Lasse Marhaug a également été publié.

Deux courtes improvisations de moins de 5 minutes (une par face) par deux maîtres de l'improvisation noise (qui ont tout de même fait partie des légendaires groupes de noise Ground Zero et  Jazkamer s'il est besoin de le rappeler). Otomo Yoshihide aux platines sans disque, Lasse Marhaug à l'électronique, pour deux pièces très énergiques et puissantes, faites de parasites et de larsens très bien maîtrisés. Le son est harsh et lourd, la forme est toute en ruptures toujours plus puissantes, Lasse Marhaug et Otomo Yoshihide savent très bien ce qu'ils font, du noise fortement inspiré par l'improvisation et ils le font très bien. Ils savent conjuguer la spontanéité et l'inventivité de l'un avec la puissance et la sauvagerie de l'autre. Que demander de plus, sinon un format plus long ?





Quelques raisons en plus du coffret Ftarri de parler de la place toujours prépondérante des scènes japonaises dans les musiques expérimentales. Que ce soit dans les domaines de l'installation sonore, du field recording, de l'improvisation, de la composition, de la pop ou du noise, le Japon tient encore aujourd'hui une des premières places en terme de créativité à mon avis. Même s'il y a des "communautés" et des affinités artistiques (la scène japanoise ou onkyo notamment), l'expression individuelle semble toujours occuper la première place et a ainsi permis le développement et l'exploration de langages toujours nouveaux en fonction de chaque individualité, qu'elle appartienne ou soit affiliée ou non à une "scène".

MAKOTO OSHIRO - Phenomenal World (double CD, Hitorri, 2014)
AKI ONDA & AKIO SUZUKI - ma ta ta bi (CD + magazine, Oral, 2014)
JU SEI & UTAH KAWASAKI - U as in Utah (double CD, Meenna, 2014)
MERZBOW & BALASZ PANDI - Live at Fluc Wanne, Vienna 2010/05/18 (LP, Dry Lungs, 2010)
OTOMO YOSHIHIDE & LASSE MARHAUG - Super Single (EP, Dry Lungs, 2013)

Ftarri Collection

En 2001, le label Improvised Music from Japan publiait un coffret monumental de 10 CD qui documentait principalement les nouveaux musiciens de l'improvisation libre et l'émergence depuis quelques années de la scène dite onkyo, une scène proche de ce qu'on appelle réductionnisme en Europe et aux Etats-Unis.C'était la première publication de ce label, et l'aventure a continué jusqu'en 2007 environ, avant que le label ne se scinde en trois sous-labels : Hitorri (qui publie principalement des travaux en solo), Ftarri (pour les duos) et Meenna (pour les groupes), trois labels qui continuent de publier les artistes phares de la scène onkyo, ainsi que de nouvelles figures japonaises.
En décembre 2013, c'est au tour du label Meenna de publier une nouvelle compilation monumentale de 7 CD en 300 exemplaires (200 sont déjà sortis, les 100 prochains sortiront d'ici deux semaines environ - le 25 juin pour être précis), qui s'intitule Ftarri Collection. Ftarri non pas pour le nom du label mais en relation aux festivals Ftarri qui ont eu lieu en 2008 et 2010 à Tokyo et Kyoto, et d'où sont tirés tous les enregistrements présentés sur ce disque. Un coffret vraiment excellent qui présente d'une part de nombreux musiciens japonais, en solo, en duo, en trio, et en groupe, dans des formations inédites ou anciennes, mais avec également de nombreuses rencontres avec des musiciens étrangers. C'est l'occasion d'entendre l'actualité de figures éminentes depuis de nombreuses années telles que Taku Unami, Toshimaru Nakamura, Sachiko M, Tetuzi Akiyama, Ami Yoshida ou Taku Sugimoto mais également des groupes ou des musiciens  moins connus tels gnu, Tim Olive (fraichement arrivé du Canada), Chihei Hatakeyama ou Tetragrammaton, ainsi que plusieurs invités européens et coréens de renom : Axel Dörner, Klaus Filip, Ryu Hankil, ou John Butcher par exemple.
J'aurais pu bien évidemment écrire un résumé de cette compilation, ça aurait été certainement moins lourd comme chronique, mais j'ai préféré parler de chaque disque séparément pour deux raisons. La première, c'est que chaque disque contient des pièces longues, travaillées, et surtout très différentes les unes des autres. La deuxième, plus prosaïque, c'est qu'une fois le coffret épuisé, le label publiera un certain nombre de disques individuellement...

Le premier disque début avec une pièce de l'ensemble Opera Southern Cross, avec Taku Sugimoto (composition, images), Katsuaki Iida (mots, lecture), Toshimaru Nakamura (table de mixage bouclée en larsen), et Taku Unami (ordinateur). Le genre d'ensemble que j'aimerais beaucoup voir en concert, avec les images de Sugimoto. La composition est vraiment étrange et particulière : il y a beaucoup de silences, avec des irruptions momentanées de lecture, de larsen, et de montée synthétique un peu niaise demi-ton par demi-ton à l'ordinateur. L'ambiance est vraiment particulière, et me fait penser aux travaux de Marc Baron, on sent la présence de la forme, mais on est incapable de saisir sa logique, sa cohérence. Il s'agit d'une composition qui mélange des matériaux hétéroclites (voix, texte, images, larsen analogique et synthèse numérique) en un système qui paraît très rationnel, mais dont on ne parvient pas à saisir la raison. Le silence est pesant, les interventions sonores, textuelles et musicales paraissent violentes, elles arrivent sans prévenir, à un volume assez élevé. Une pièce vraiment surprenante et particulière en somme, un peu conceptuelle, mais intense aussi, et prenante ; le genre de pièce sur laquelle on a envie de revenir pour mieux la saisir.

Le disque continue avec un trio d'improvisateurs constitué de John Butcher aux saxophones ténor et soprano, Toshimaru Nakamura à la table de mixage, et Tetuzi Akiyama à la guitare acoustique. Les deux premiers ont déjà publié plusieurs de leurs collaborations, et ce duo a toujours très bien marché. Mais la rencontre avec Tetuzi Akiyama ajoute une nouvelle dimension encore. Car les trois musiciens sont tous des instrumentistes virtuoses, avec chacun un langage unique. Et ces trios langages se complètent très bien. Les multiples techniques étendues de Butcher, son jeu métallique et polyphonique, les explorations soniques des parasites de la table de mixage de Nakamura et les jeu réductionniste de Tetuzi Akiyama forment un univers dense, complexe et extrêmement riche. Un langage constitué de sons acoustiques, électroniques, faibles, forts, doux, extrêmes, d'arpèges simples à la guitare parfois, ou de cordes frottées à d'autres, de phrasés jazz ou de longues harmoniques continues au saxophone, de larsens discrets et proches de l'imperceptible ou d'irruptions violentes et lacérantes à la table de mixage. Et tous ces modes d'expression se mélangent en osmose à certains moments, ou en opposition, seuls ou en groupe, le trio explore toutes les possibilités des trois langages élaborés par chacun, sans concession, en toute liberté, mais en sachant s'écouter.

Ce premier volume s'achève avec une superbe rencontre entre deux pionniers des musiques expérimentales japonaises et un membre phare de la nouvelle scène coréenne. Il s'agit respectivement de Toshimaru Nakamura (table en larsen), Otomo Yoshihide (platines) et Ryu Hankil (pendules ou montres et micro-contacts). Un trio d'improvisateurs avec un langage propre encore. Un langage abrasif et corrosif, basé sur les défaillances, les parasites et les détournements. Le trio propose une longue pièce harsh et minimaliste en même temps. De la harsh noise avec quelques larsens, des buzzs et des micro-contacts sans effets. Toshimaru Nakamura explore toujours le larsen de table en le gérant à travers un set de pédales cheap, auquel répondent Otomo Yoshihide qui explore les vibrations des platines à travers le diamant sans vinyle posé,et Ryu Hankil qui joue sur l'amplification physique de montre. Une forme de noise concret et physique, où les vibrations de l'air les plus petites deviennent des murs de sons. C'est dur, organique, violent, mais surtout hautement créatif. Excellente performance.

Le second volume débute avec un quartet international composé de Noid au violoncelle, Axel Dörner à la trompette, Kai Fagaschinski à la clarinette et Taku Unami à la guitare et à l'ordinateur.  Les quatre musiciens proposent une longue improvisation réductionniste en somme, mais avec un côté extrême et radical emmené par Taku Unami. Ce dernier, à l'ordinateur surtout, joue de manière qu'on pourrait qualifier de réductionniste d'une certaine manière, car oui c'est épuré, mais c'est plus qu'épuré et ses interventions ne cherchent même pas à explorer le son. Taku Unami ne joue que sur des sortes de tapotements rapides, des petits clics comme pourrait en faire un métronome, mais des clics qui apportent néanmoins beaucoup à la dynamique de ces improvisations. Et à la guitare, il joue sur des notes simples, pincées, espacées, et épurées aussi, tout comme Noid au violoncelle. Quant aux vents, sans surprise, Axel Dörner joue beaucoup sur les souffles et les techniques étendues tandis que Kai Fagaschinski joue sur de longues notes tenues et sur des harmoniques comme à leur habitude. Mais les apports de Noid et surtout de Taku Unami apportent vraiment quelque chose de singulier et de plus radical à cette improvisation qui navigue entre une sorte de post-réductionnisme et de musique conceptuelle qui aurait pousser à bout le réductionnisme.  

Et quand on parle de réductionnisme et d'onkyo, difficile de passer à côté de Sachiko M, qui présente ici une longue pièce de 30 minutes en compagnie d'Eddie Prevost. Je ne crois pas qu'il y ait vraiment besoin de le préciser, mais au cas où, la première joue avec des sinusoïdes et le second avec des cymbales frottées. Une longue improvisation toute en finesse où dialoguent les harmoniques des cymbales frottées et les sinusoïdes toujours aussi aiguës de Sachiko M. Là encore, c'est extrême, au sens où les fréquences atteignent des hauteurs qui peuvent être douloureuses, mais également dans le sens où les deux musiciens parviennent à créer un monde sonore riche avec des moyens complètement réduits et épurés au strict minimum. Une musique austère et subtile de dialogue entre des fréquences, de hasard laissé à la rencontre entre les fréquences sinusoïdales et les harmoniques générées par l'archet. C'est fin, minimaliste, radical, dur et beau.

Le troisième volume de ce coffret commence avec deux pistes vraiment surprenantes d'un quintet de jazz-fusion que je ne connaissais pas du tout. Il s'agit de gnu, avec Masahiko Okura (compositions, clarinette basse & saxophone alto), Shinichi Tsukamoto (claviers), Yukiya Taneishi (basse électrique), Tadashi Kumada (batterie) et Itoken (batterie). Le premier morceau rentre complètement dans les normes : une ligne de basse qui groove, des improvisations modales, deux batteries qui jouent sur une sorte de swing binaire, tous les ingrédients sont là pour faire un mix de jazz et de rock qui groove, et ça marche. La première fois, je me disais que je trouvais ça vraiment bon et je me demandais pourquoi, car ça paraît assez traditionnel, voire trop. C'est en découvrant la deuxième piste que j'ai compris : gnu ne fait pas que groover, il sait aussi faire attention à l'espace, au silence, à l'originalité des compositions, et à la forme, tout en groovant bien sûr. Car cette deuxième piste est déjà plus expérimentale. Le quintet reprend les mêmes ingrédients, sauf que c'est complètement saccadé et hachuré. Deux trois notes, et un silence de quelques secondes. On dirait un morceau de fusion, mais découpé par de longs silences, silences magiques qui conservent le swing du groupe. Une musique basée sur le swing et les breaks... Je suis ravi d'avoir découvert ce groupe en tout cas.

La suite n'a plus rien à voir. Un solo d'Ami Yoshida, vocaliste expérimentale radicale et ahurissante. Sur cette piste de 17 minutes, elle improvise une longue suite de vocalises extrêmes, qu'on a du mal à imaginer produite par une voix humaine toujours. On reconnaît une voix certes, mais on dirait qu'elle est complètement saturé, qu'il n'y a plus que les extrêmes aigus qui ressortent, qui tentent de sortir d'un système d'amplification pas assez puissant. Une vocalise, une respiration. Un silence, un bruit. Une forme simple pour une musique primitive et radicale, qui se suffit à elle-même et qui impressionne toujours autant pour son extrémisme. Car s'il est une chanteuse qui a su repousser les limites et les barrières de la voix humaines jusque dans ses retranchements les plus inattendus, c'est bien Ami Yoshida. Et c'est au trio composé de Tim Olive (guitare), Anthony Guerra (guitare) et Makoto Oshiro (instruments fait-maison) de conclure ce disque avec une longue improvisation de près de 30 minutes. Tim Olive est un musicien canadien installé depuis quelques temps au Japon, pays dont il semble se sentir très proche et au sein duquel il multiplie les collaborations. De la même façon que son collaborateur Anthony Guerra, ils jouent tous les deux de la guitare préparée sur table, en jouant sur les pick-ups surtout, avec également des e-bows. Le trio explore une esthétique post-AMM et proche de Keith Rowe, dans une version plus linéaire et plus proche du drone, avec de nombreux silences ou des bruits au bord de l'imperceptible. Tous les trois explorent des sons abrasifs et minimalistes, des textures parasitaires et fines pour cette longue improvisation électroacoustique lo-fi.

Au fil des volumes, les esthétiques ne cessent de changer, et le quatrième n'a encore rien à voir avec les précédents. Ce disque commence par une très belle pièce de Los Glissandinos, un duo réductionniste européen composé de Klaus Filip au lloopp et de Kai Fagschinski à la clarinette.  Le lloopp ici n'est rien d'autre qu'une suite de sine waves les plus proches possibles des fréquences de la clarinette. Un souffle, et une ou deux sinusoïdes interfèrent et dialoguent ensemble durant près de vingt minutes et produisent des territoires sonores aux couleurs et aux dynamiques très variable. Je ne connais pas très bien Klaus Filip, et je n'ai pas encore été très enthousiasmé par le travail de Kai Fagaschinski, mais là, cette espèce de duo pour notes continues à la clarinette et sine waves, je dois dire que j'aime beaucoup. Le dialogue entre les deux langages produit un univers sonore riche et unique, simple et beau, très efficace en somme, et je serais bien curieux d'entendre d'autres travaux de ce duo.

Ce disque est aussi l'occasion de retrouver le guitariste canadien Tim Olive en compagnie de Haco (électronique & voix) et de Bunsho Nishikawa (guitare aussi). Un trio que je qualifierais volontiers de musique improvisée post-eai (OK, après j'arrête de qualifier chaque disque de Tim Olive de post-machin, il a seulement son style, un style influencé par beaucoup de musiques improvisées et expérimentales, mais il possède aussi un langage propre). Bref, les trois musiciens évoluent sur un territoires électrique et proche du drone, mais un drone avec des soubresauts constants, avec des ruptures spontanées assez régulières. C'est atonal, il n'y a souvent aucun note, mais parfois, des sortes de riffs surgissent avant d'être déconstruits. Les trois musiciens jouent chacun de manière différente, ils forment trois strates distinctes qui se complètent néanmoins très bien, comme si le trio avait voulu produire une musique composée de drone, d'improvisation libre électroacoustique, et de noise. Là aussi, je serais curieux d'en entendre plus de cette formation, car elle possède un langage singulier, puissant et dynamique sans jouer fort.

Un volume qui se termine également en puissance avec le trio Katsura Yamauchi (saxophone alto), Ko Ishikawa (sho), Tetsu Saitoh (contrebasse). Sauf qu'ici ça joue plus fort de manière générale. L'instrumentation du trio est variée : un bois, une anche libre, des cordes. Et les techniques étendues abondent. Oui c'est un trio d'improvisation libre qui a conservé l'énergie et la puissance du free jazz. Un trio qui joue sur la spontanéité, l'interaction, la liberté, la recherche, et l'énergie. Même si certains ont déjà joué aux côtés d'Ernesto Rodrigues ou au sein de Skogen, on est ici assez loin du réductionnisme et du minimalisme. C'est plutôt maximale comme musique à vrai, le trio propose une improvisation urgente, puissante, et instantanée. Bien sûr, par moments, ça se calme, mais de manière générale, le trio joue fort, ou quand c'est plus calme, de manière tout de même dure, brute, bruitiste même. C'est très bien joué, les musiciens font preuve de créativité et de virtuosité, mais pas trop ma tasse de thé quand même...

Quant au cinquième volume c'est loin d'être mon préféré pour être honnête. Il débute avec un solo de Naoaki Miyamoto à la guitare. Là encore ça me va, même très bien. Il s'agit d'une longue pièce de vingt minutes très épurée. Une pièce où on ne sait pas trop si ce n'est que du larsen très simple, ou une suite pour ebow avec un peu de distorsion. En tout cas, Naoaki Miyamoto utilise sa guitare de manière linéaire et très austère, mais aussi avec une couleur unique. Souvent, on a plus l'impression d'entendre des cymbales frottées à l'archet (genre Eddie Prevost) qu'un solo de guitare. Et c'est cette similitude entre des instruments presque opposés que je trouve assez fascinante sur ce solo. La construction est simple bien évidemment, c'est continu et sans rupture, mais je ne vois pas trop comment ce genre de travail sur l'instrument pourrait être présenté autrement. Une belle pièce, mais qui ne rattrape pas vraiment celle qui suit malheureusement. Ce disque se termine avec une collaboration entre Chie Mukai (erhu, voix, percussion, danse) et le trio Tetragrammaton : TOMO à la vielle à la roue & saxophone soprano, Cal Lyall au synthétiseur analogique, gongs et cymbales, Nobunaga Ken à la batterie, gongs et percussions. D'un côté l'instrumentation fait rêver, sachant que le synthé analo, le soprano et la vielle comptent parmi mes instruments favoris, mais de l'autre côté, l'instrumentation ne fait pas tout malheureusement. Le quartet propose une longue improvisation libre de près de quarante minutes. Une improvisation qui fait parfois penser à l'Art Ensemble pour la liberté, l'énergie et les nombreuses percussions, mais sans le lyrisme de ces derniers, ni leur passion et leur créativité. C'est juste une longue plage chaotique de d'improvisation libre collective et non-idiomatique, avec quelques influences du free par moments pour l'aspect cri et la teinte lyrique de certains phrasés. Voici typiquement le genre d'improvisation qui m'ennuie : une improvisation qui se veut forte mais qui manque d'intensité, une improvisation qui part dans de multiples directions mais de manière trop velléitaire, une improvisation tape-à-l'œil en quelque sorte, qui, si elle ne manque pas de virtuosité souvent, manque tout de même de fond ou d'idée à mon avis.

Le sixième volume de cette compilation est certainement le plus singulier et le moins attendu de tous. Deux pièces inouïes, qui durent toutes les deux autour de 35 minutes. La première est un duo composé de Chihei Hatakeyama à l'ordinateur et de Kiyoshi Mizutani à l'électronique. Les lecteurs de cette page connaissent déjà les scènes onkyo et réductionnistes, et de loin ou de près, la scène psychédélique anglaise ou américaine des années 60 et 70. Imaginez-vous alors les deux réunis ensemble, genre Soft Machine passé au ralenti avec un fort accent sur la linéarité et l'exploration du timbre, ou les Pink Floyd passés au crible d'un Revox, ralentis et réverbéré un maximum. C'est à peu près ce à quoi ce duo pourrait être comparé, même s'il ne ressemble qu'à lui-même. Des nappes électroniques avec beaucoup d'écho et de réverb, un peu de flanger aussi certainement, le tout accompagné de vieux enregistrements détournés et parasités, et aussi, surtout, de beaucoup de silence. Une pièce vraiment étrange qui se baigne dans atmosphère froide, nocturne, liquide, hallucinée, comme une sorte de tourbillon au ralenti... Je ne sais pas vraiment si j'aime bien, ce n'est pas vraiment le genre de pièce que j'aurai envie de réécouter prochainement, mais en tout cas, elle laisse une impression unique, car elle évolue sur des paysages et des couleurs qui ne ressemblent à rien d'autre.

Et ça continue avec Hello, un trio encore plus étrange composé de Takahiro Kawaguchi (composition et guitare basse), Shinjiro Yamaguchi (guitare) et Satoshi Kanda (guitare basse). Avec Taku Unami, Takahiro Kawaguchi fait certainement parti des compositeurs les plus radicaux que le Japon connaisse. Et ce n'est pas cette pièce qui démontrera le contraire. Pour ce trio, Kawaguchi a écrit une pièce où chaque musicien ne joue qu'un son ou une note. Une basse bourdonne dans un coin, une note (qui ressemble à une note désaccordée de Jandek sur un disque rayé) suivie d'un larsen (ou pas) est répétée à la guitare, et une autre basse complètement saturée et distordue intervient aussi régulièrement. C'est à peu près tout ce qu'on entendre, les variations étant très minimales. Chaque élément est dispersé dans le temps de manière discontinue et apparemment irrationnelle. On ne sait pas trop pourquoi à certains moments il n'y qu'une seule personne, parfois deux, parfois trois, et parfois aucune. Bien sûr, chaque participation instrumentale modifie l'environnement et l'espace sonore, mais la forme reste très opaque. En tout cas, avec ce matériau très réduit et cette forme obscure, Hello parvient à faire évoluer la palette sonore d'un côté, mais également à déployer une sorte de narration abstraite. Hello suit un fil invisible qui nous amène toujours sur des territoires connus par la répétition, mais qui savent toujours surprendre, attirer et retenir l'attention. Et c'est là que je trouve cette pièce très forte. Une pièce ultra minimale et répétitive, du rock complètement déconstruit et réduit à presque rien. Comme pour le duo précédent, on dirait une sorte de rock old school, ou de drone, joué à la manière onkyo : une tentative louable et réussie pour du pur rock radical et minimal.

Quant au dernier disque ce coffret, c'est sans aucun doute un de mes préférés. Il commence avec un duo d'improvisation libre assez calme mais pas silencieux non plus. Il s'agit de Seiichi Yamamoto au yang chin, percussion, et guitare et Umeda Tetsuya au "fan" (électronique). Des cordes grattées, de longs larsens, des phrases atonales et des percussions frottées ou arythmiques et chaotiques, du bruit, des parasites, tous les ingrédients sont là pour faire de l'improvisation libre non-idiomatique en bonne et due forme. C'est un peu plus bruitiste que d'habitude ici, et surtout moins énergique, avec plus d'espace, et le yang chin apporte une petite touche asiatique qui change un peu. Une improvisation libre, spontanée et bruitiste réussie en somme. Autre duo pour continuer, avec Voima, soit Yasufumi Suzuki & Tetsuro Yasunaga, tous les deux à l'ordinateur. Ici, il s'agit d'une musique typique de la scène dite onkyo avec une longue pièce extrême pour fréquences sinusoïdales ultra aiguës. Ultra ultra, au bord de l'écoutable, au bord du supportable, les deux artistes avancent sur un terrain extrême mais pas très fort d'ondes proches de l'inaudible avec un fonds plus musical. Un des deux produit une sorte de boucle électronique plus proche de l'électro, un pattern synthétique en fonds sonore, par-dessus lequel on a du mal à se concentrer sur autre chose que sur les fréquences sur-aiguës. Une sorte de pop extrême, comme si Sachiko M avait collaboré avec un membre de Radiohead pour un duo inattendu d'electro-onkyo-pop, qui tend de plus en plus vers le noise minimaliste au fur et à mesure de ces 25 minutes.

Puis, pour finir, c'est à un des meilleurs trio de cette compilation de conclure le coffret : Tetuzi Akiyama à la guitare acoustique, Utah Kawasaki au synthétiseur analogique, et Katsura Yamauchi au saxophone alto. 25 minutes d'improvisation minimale, spacieuse, silencieuse, fine et sensible. Au premier plan, Akiyama délivre quelques arpèges et accords tonaux et atonaux de manière parcimonieuse et sensible. Et un peu derrière, du bruit parasitaire souvent proche du bruit blanc avec une fréquence dominante de manière déchirée et éclatée au synthé, et des notes médiums de saxophone à faible volume (il est clairement derrière). Cette improvisation joue beaucoup sur les espaces entre les notes, entre les bruits, entre les silences, et entre les musiciens. Le trio produit un espace sonore très singulier qui n'est jamais complètement silencieux, jamais complètement tonal, jamais complètement bruitiste, mais toujours un peu des trois. Une improvisation très équilibrée où chaque musicien joue précisément ce qu'il doit jouer au bon moment, et de manière très précise. Un haut moment de musique en somme, exécuté avec une précision, une virtuosité et une sensibilité peu communes.

Voilà en gros à quoi ressemble cet énorme coffret de sept disques qui compte des musiciens parfois extrêmes et radicaux, d'autres plus abordables, mais qui comptent surtout des personnalités hautement créatives et qui ont su développer un langage sonore unique, ou des formes très personnelles. Qu'elles soient instrumentales, acoustiques, électroniques, ou digitales,improvisées ou composées, la plupart de ces musiques s'intéressent au son, à sa réalité physique toujours, parfois aussi psychologique, et s'intéressent surtout aux innovations et aux explorations possibles. Mais en plus de s'y intéresser, ce qu'il faut noter avant tout, c'est qu'elles parviennent généralement, et c'est le plus important, à intéresser l'auditeur, pour leur modernité, leur singularité, et leur force.

compilation Ftarri Collection (coffret 7 CD, Meenna, 2013)

Otomo Yoshihide, Axel Dörner, Sachiko M, Martin Brandlmayr - Donaueschinger Musikstage 2005/Allurements Of The Ellipsoid


Otomo Yoshihide, Axel Dörner, Sachiko M, Martin Brandlmayr - Donaueschinger Musikstage 2005/Allurements Of The Ellipsoid (NEOS Music, 2010)

Otomo Yoshihide: turntable, guitar, electronics
Axel Dörner: trumpet
Sachiko M: sinewaves
Martin Brandlmayr: drums

Ce quartet, c'est avant tout la rencontre internationale (Japon, Allemagne et Autriche) de quelques uns des plus grands représentants des scènes minimalistes et réductionnistes. Mais aucun ne s'est enfermé dans cette esthétique, Brandlmayr peut aussi bien jouer de la noise-rock (avec Radian), quant à Dörner, il a accompagné Schlippenbach dans son entreprise de réinterprétation des standards de Monk, tandis que Yoshihide et Sachiko naviguent entre toutes les avant-gardes ou s'amusent aussi à réinterpréter des classiques du jazz (Lonely Woman, Bells, Out To Lunch).

Les quatre "allurements" proposées ici se situent dans la lignée de l'esthétique dite réductionniste, aucun doute. Cependant, le Quartet de Yoshihide évite avec virtuosité l'ennui et les clichés: ce qui n'est pas donné à tout le monde dans le domaine expérimental... La première pièce est totalement abstraite et froide, c'est une sorte de sculpture du silence, où chaque intervention prend des allures d'épiphanie, à condition d'accepter le voyage et de rester attentif. Un jeu très pointilliste, savamment calculé et d'une précision chirurgicale, voilà quelques uns des ingrédients qui donnent tant de force à chaque son qui émerge du silence où de l'espace accordé par chacun. Puis le temps se rétracte et l'écoute se facilite dans une deuxième pièce plus courte qui nous offre plus de repères: quelques pulsations, parfois même des phrases mélodiques, des motifs rythmiques répétés de manière sporadique, la trompette de Dörner qui se maintient dans un même registre (presque mélancolique). Et enfin vient le second disque, qui est vraiment la partie la plus réussie à mon avis. Ce n'est pas que la gestion du silence et de l'espace soit une solution de facilité, mais je suis beaucoup plus touché par le relief de ces deux dernières parties. Fondamentalement, le langage n'a pas changé, c'est plutôt le temps qui s'est encore rétracté: le discours devient plus violent, plus virulent, il y a parfois une sorte d'urgence qui contraste complètement avec la sérénité du premier disque. Et c'est à partir de là que nous sortons des clichés. L'énergie du rock comme de la noise apparaissent, l'intelligence de la musique savante pointe, la virtuosité des techniques étendues propres au réductionnisme est conservée mais mise au service de la créativité des idiomes de l'improvisation libre. La construction devient plus collective, le son en tant que tel perd de son autonomie au profit d'une plus grande personnalisation, mais aussi au profit d'une création plus communautaire où l'on tend plus vers un son intersubjectif, où l'on se construit par rapport à l'autre tout en conservant sa singularité. 

Ces enregistrements peuvent comporter quelques longueurs dès que l'on se déconcentre, l'attention de l'auditeur est constamment nécessaire, ou alors on tombe facilement dans un ennui mortel. Mais dès que l'on accepte de jouer le jeu, on entre dans une musique riche, contrastée, et créative; une musique qui a l'intelligence de savoir organiser un matériau sonore peut-être déjà connu, déjà entendu, mais pas de cette manière. L'agencement, la configuration et la réunion de ces matériaux est frais, original et - je le répète - particulièrement riche. Hautement recommandé.