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Sergio Merce - en lugar de pensar

 

Troisième disque de Sergio Merce publié sur le label wandelweiser, en lugar de pensar est peut-être un des albums les plus aboutis du saxophoniste argentin. C'est le label Potlatch qui m'avait découvrir ce musicien, qui expérimentait alors le saxophone microtonal de manière minimaliste. Ça a été une sorte de révélation, Merce explorait alors des territoires proches de Phil Niblock, de manière beaucoup plus épurée, subtile et ténue. Je ne me rappelle pas trop les deux autres disques qu'il a ensuite sorti chez wandelweiser, mais ce dernier marque une sorte de point d'aboutissement étonnant.

Sergio Merce n'a pas quitté son saxophone microtonal, qu'il utilise aux côtés de synthétiseurs analogiques et avec un contrôleur électronique à vent. en lugar de pensar est un disque simple, fait de longues mélodies, de longues phrases harmoniques et microtonales qui s'épaississent de manière similaire tout au long de ces 45 minutes. Ça commence avec une basse souvent, une fréquence au bord l'audible, assez forte (on peut aussi avoir affaire à des fréquences médiums, mais on commence toujours avec des fréquences pures, sans grain) ; puis ces fréquences synthétiques s'enrichissent petit à petit d'harmoniques naturelles créées au saxophone, des harmoniques qui selon leur durée peuvent former une sorte de longue mélodie qui paraît naturelle, comme le son du cosmos, tel qu'on se l'imagine. Au fur et à mesure de la première pièce, le grain de chaque phrase ne cesse de s'agrandir, de s'épaissir, jusqu'à atteindre parfois des timbres proches du bruit, du noise, mais sans jamais agresser. La dynamique est toujours douce, sereine, calme et répétitive. 

Il s'agit d'une musique calme, accueillante, qui semble nimbée d'une naturalité et d'une profondeur rares. Il y a quelque chose de très musical mais au-delà de la tonalité et du rythme, qui est plutôt porté par la répétition et les harmoniques. Même au niveau de l'instrumentation, qu'elle soit électronique, acoustique, numérique ou analogique, tous les instruments collaborent dans une osmose parfaite, il n'y a pas de conflit, pas de hiérarchie, on en reconnaît pas tous le temps les sources, à moins d'y prêter l'oreille. Et c'est justement là que l'on reconnaît la force de cette musique qui est au-delà de ses sources, car c'est peut-être lorsque la source sonore nous laisse indifférent que la musique est la plus intéressante. Ici on perçoit tout comme une totalité, on n'a pas envie de savoir comment il fait tel ou tel son, mais seulement de se laisser porter par ces longues et majestueuses bribes de mélodies cosmiques. 

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Sergio Merce - en lugar de pensar (CD, 2020, wandelweiser)

wandelweiser website

Sergio Merce bandcamp

 

 

Sergio Merce - be nothing


Après un premier essai en solo paru sur Potlatch, Sergio Merce revient avec be nothing : une nouvelle proposition pour saxophone microtonal toujours (un saxophone modifié par lui-même à l'aide d'eau, de gaz et d'air comprimé à la place des mécanismes habituels), accompagné cette fois d'électronique et de synthétiseur analogique. Il y a plus d'instruments que sur son premier solo, mais ça ne veut pas dire que Sergio Merce part dans le noise ou l'impro, au contraire, sa musique est encore plus posée que précédemment, et l'ajout d'instruments lui permet de mieux se concentrer sur chaque son, d'être plus précis et moins contraint pour une musique encore plus fantomatique que la première fois. 



C’est franchement dur de résister à la tentation de comparer ces deux disques. Il y a bien des différences entre Microtonal Saxophone et be nothing, mais ils restent fondamentalement assez proches. Sergio Merce explore le même intérêt pour les superpositions de différentes couches, et surtout pour les intervales microtonaux. Pourtant, be nothing est moins une démonstration de force que son précédent disque. Il ne s’agit plus ici d’une suite de variations offertes par son instrument, le saxophone n’est plus un prétexte à la musique, Sergio Merce semble s’être avant tout concentré sur la structure.

Une structure qui lui a permis d’être publié par Wandelweiser peut-être, puisqu’il s’agit d’une longue piste d’une heure où les superpositions de couches sonores sont entrecoupées de longs silences. Quant aux couches en elles-mêmes, elles évoluent progressivement et sont plus riches que sur son précédent solo. Enfin, « riches » d’une certaine manière. Les couches ne sont pas aussi complexes, mais l’électronique et le synthétiseur analogique permettent tout du moins à Sergio Merce d’élargir le registre à certaines fréquences (basses et aigues) qui n’auraient pas été possibles avec le saxophone seulement.

Tous les fragments sonores explorent des intervales qui se frottent, on retrouve souvent des battements harmoniques et des tensions qui confèrent à cette musique quelque chose de spectral et fantomatique, mais aussi de poétique. Sergio Merce joue sur les relations entre les sons, entre les harmoniques, sur les résonances et les durées, sur les répétitions et les oublis, il joue une musique unique faite de fréquences simples aux relations complexes.

Be nothing est vraiment complémentaire à Microtonal Saxophone, si vous avez aimé le premier, vous ne serez pas déçus. Et si vous le n’aviez pas déjà écouté, c’est l’occasion de découvrir ce saxophoniste argentin hors norme avec ces deux disques aussi beaux l’un que l’autre.


SERGIO MERCE - be nothing (CD, wandelweiser, 2016) : http://www.wandelweiser.de/_e-w-records/_ewr-catalogue/ewr1604.html



Sergio Merce - Microtonal Saxophone

SERGIO MERCE - Microtonal Saxophone (Potlatch, 2014)
Sergio Merce est un musicien argentin que j'entends pour la première fois. Auparavant, il a seulement sorti un duo avec Lucio Capece, ainsi qu'un disque aux côtés de Gunter Müller, deux CD sur lesquels il jouait principalement avec un enregistreur 4 pistes sans bande, et un peu de saxophone avec Capece. Et parallèlement à cette activité, Sergio Merce a consacré de nombreuses heures à préparer son saxophone alto pour échapper à l'accordage de son instrument. En luthier expérimental, ce dernier a démonté le plateau de son alto et remplacé chaque clé par des petits robinets d'eau, de gaz et d'air comprimé. Une préparation/fabrication qui permet ainsi à Sergio Merce de jouer des pièces microtonales de manière optimale, large, et surtout beaucoup plus précise qu'avec les doigtés spéciaux.

Un saxophone préparé, et une pédale de sustain, voilà le bagage instrumental utilisé pour ce disque. Les quatre variations microtonales présentées sur ce CD ont la même forme : un drone doux, dans le registre médium, qui joue sur les battements et les frottements de fréquences proches. D'une certaine façon c'est dissonant, même clairement, mais ce ne sont pas ces dissonances qui agressent, qui vrillent. Sergio Merce joue une note, la maintient avec sa pédale, et en insère une autre au bout de quelques secondes, et ainsi de suite. La succession des notes est douce, les vibrations font penser aux vibrations du cristal, il s'agit d'harmoniques calculées en fonction de leur interaction les unes avec les autres. Merce joue sur la polyphonie et la microtonalité dans une esthétique proche du drone pour la continuité, et proche de l'ambient pour la douceur et l'apaisement que dégagent ces pièces. C'est raffiné, subtil, très délicat, apaisant, et cristallin comme une sorte de berceuse (une berceuse à la Phill Niblock...).

En soi, la musique est plutôt simple, belle, et surtout très envoutante. Mais c'est en pensant que c'est un solo de saxophone qu'on prend la mesure de la richesse de ce qu'on entend surtout. Merce utilise son instrument comme une sorte de quatuor microtonal : ce n'est pas massif, mais il y a tellement d'éléments tonaux et d'interaction entre ces éléments qu'on a l'impression de réentendre le quatuor de saxophones Propagations (sur le label potlatch également) par exemple. Merce joue énormément sur le vibration et le battement qu'entraîne le frottement de deux notes, de deux fréquences proches, et la plus grande partie de sa musique se base sur cette vie harmonique et organique qui a quelque chose de magique. Après deux soli de saxophones vraiment très marquant sur potlatch (Fibres  de Stéphane Rives et Anatomie des clefs  de Michel Doneda), sans oublier également Ténor de Denzler, Microtonal Saxophone est encore un disque qui risque de marquer l'histoire des enregistrements de saxophone solo.