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bug incision

CHAN/SMITH/WALTER - Improvised Music and Tentacles (bug incision, 2013)
Improvised Music and Tentacles regroupe six improvisations en registrées en 2007 du trio américano-canadien composé de Charity Chan (piano, objets), Damon Smith (contrebasse) et Weasel Walter (batterie). Certains viennent du free jazz traditionnel, d'autres des mouvances plus rock et noise de l'improvisation, et du coup on sait à peu près à quoi s'attendre venant de membres de Flying Luttenbachers ou d'anciens collaborateurs de John Tchicaï.

Des improvisations énergiques et réactives. Ce n'est pas très violent dans l'ensemble, les trois musiciens ne jouent jamais excessivement fort, il n'y a pas de crescendo interminable, et on peut même trouver de nombreuses plages assez calmes et espacées. Mais il y a une forme de tension et de nervosité toujours présente dans l'interaction (notamment chez Walter, mais aussi chez Smith dans une moindre mesure), même aux moments les plus concentrés sur les textures. A ce niveau, c'est Charity Chan qui paraît le plus intéressant, avec un jeu qui met l'accent sur des phrasés lisses et atonaux, qui nous plonge souvent dans une sorte de brouillard informe pas commun.

Pas grand chose à dire sinon sur ces improvisations libres qui ne marqueront certainement pas les auditeurs pour leur aspect innovant...

DAN MEICHEL & CHRIS DADGE - Mannington (bug incision, 2013)
Dan Meichel était apparemment un saxophoniste très important au Canada, malheureusement décédé il y a quelques années maintenant. Son collaborateur, Chris Dadge, par chance, a décidé d'éditer un de ses duos enregistré en 2008. On y retrouve le premier au saxophone ténor principalement, mais aussi au soprano et à la clarinette basse, et le second à la batterie, violon et sk-1.

Les duos sax/batterie sont très courants en free jazz, et les esthétiques nombreuses. Le choix de celui-ci est orienté en mémoire de Han Bennink et Peter Brötzmann, un des duos sax/batterie les plus marquants de l'improvisation libre européenne avec celui de Evan Parker & Paul Lytton. Il s'agit donc d'improvisations énergiques souvent, non dénuées d'humour et de mélodies. Mais la plupart du temps, l'interaction tourne autour de l'intensité et de la tension. Une sorte de retour au cri, mais avec plus de joie et de liberté que chez les américains. Ce duo sonne très années 70, quand les musiciens brisaient les frontières, avec violence et humour, avec bonheur et spontanéité. Des improvisations qui prennent de nombreux chemins inattendus et où sont mises en avant des personnalités riches, fortes et complexes, malgré les fantômes de Bennink & Brötzmann. Très beau travail.

SIMEON ABBOTT & MIKE GENNARO - Meditations on First (bug incision, 2013)
Toujours sur le label canadien dédié aux musiques improvisées nord-américaine, Meditations on First  est une suite de cinq pièces entièrement improvisées par le pianiste Simeon Abbot et le batteur Mike Gennaro.

Encore une fois, il s'agit d'un duo assez classique d'impro libre et spontanée, plutôt axé sur les aspects rythmiques des deux instruments, notamment sur les toms pour la batterie, et sur les attaques au piano. Je ne trouve pas le dialogue très interactif, on dirait que chacun veut montrer ce qu'il sait faire de son côté, sans trop se soucier de ce que l'autre peut bien faire, notamment aux moments les plus prolixes. Ce qui arrive souvent, car ce duo joue aussi souvent sur l'énergie et la rapidité.

Une suite d'improvisations sous forme de démonstration de force, la plupart du temps, atonales et rythmiques, aux pulsations fortes et rapides, mais aussi décalées et complexes. C'est assez monotone en somme, sauf lors de rares moments mélodiques, ou lorsque les deux musiciens paraissent enfin s'écouter. Il faut vraiment être un inconditionnel du free jazz et des improvisations collectives pour aimer, ou bien de l'improvisation libre des années 60, celle encore teintée de jazz et de musique américaine ; sinon, on risque comme moi de ne pas y trouver beaucoup d'intérêt.

THE UNREPEATABLE QUARTET - calgary 2012 (bug incision, 2013)
The unrepeatable quartet, c'est la réunion du saxophoniste américain Jack Wright (alto & soprano), du trompettiste Elwood Epps et du duo Bent Spoon : Scott Munro (basse, trombone, électronique) et Chris Dadge (batterie, percussions) - les deux fondateurs du label bug incision.

Sur ce live enregistré en 2012, le quartet propose une seule et unique improvisation de plus de 35 minutes. Une improvisation énergique et réactive composée souvent de phrases et d'idées très courtes. Toute intervention est suivie d'une réponse immédiate et spontanée d'un autre musicien, chaque phrase est une question adressée au groupe - qui se doit de répondre le plus vite et de la manière la plus créative. De l'improvisation libre non-idiomatique souvent tendue, intense, et énergique, très énergique même avec ces pointes incisives de deux ou trois notes lancées à la trompette et au saxophone - accompagnées par une section rythmique soit obstinée, soit inlassablement prolixe. Le quartet part aussi à certains moments dans des explorations plus méthodiques du timbre et des textures - comme lors d'un très bon duo sax/trompette où Wright et Epps explorent des notes tenues et des techniques étendues durant quelques minutes pour un passage calme, contemplatif, lyrique et créatif.

Du repos et beaucoup de tension, une performance équilibrée entre l'improvisation libre réactive et le réductionnisme, la musique de ce quartet est assurément virtuose, tendue souvent, belle aussi, assez créative et intense. Pas très original mais néanmoins, servi avec de la passion et de la personnalité.

Weasel Walter / Mary Halvorson / Peter Evans - Electric Fruit


WEASEL WALTER / MARY HALVORSON / PETER EVANS - Electric Fruit (Thirsty Ear, 2011)

Peter Evans: trumpet

1. Mangosteen 3000 A.D.
2. The Stench of Cyber-Durian
3. The Pseudocarp Walks Among Us
4. Scuppernong Malfunction
5. Yantok Salak Kapok
6. Metallic Dragon Fruit

Depuis une trentaine d'années, Weasel Walter cumule des projets qui n'atteignent jamais le public souhaité, soit trop punk, soit free, on peut dire qu'il est plutôt peu reconnu par rapport à la quantité impressionante d'enregistrements qu'il a pu faire avec des musiciens pourtant plus renommés les uns que les autres (Anthony Braxton, Evan Parker, Nate Wooley, Paul Flaherty, Ken Vandermark, et j'en passe...). Mary Halvorson, je ne l'ai entendu que dans le superbe Quintet (London) 2004 d'Anthony Braxton toujours (aux côtés de Taylor Ho Bynum, Chris Dahlgren et Satoshi Takeishi), mais sa performance était déjà une des plus remarquables dans cet album; apparemment elle joue également régulièrement avec Jon Irabagon, Tim Berne, Tom Rainey ou Tomas Fujiwara. Peter Evans lui est un habitué de Jon Irabagon, ils jouent ensemble au sein de l'énergique Mostly Other People Do The Killing (MOPDTK), on l'a également entendu l'année dernière avec le trio Parker/Guy/Lytton dans un des meilleurs enregistrements de 2010 (chez Clean Feed), il a également sorti sur Psi un double album solo absolument incroyable où le phrasé bop se mêle aux techniques étendues les plus vertigineuses; et à côté de ça, il continue de jouer de la trompette piccolo pour des ensembles de musique baroque.

Maintenant, quel est le résultat du premier enregistrement de cette formation (qui a déjà presque 3 ans)? Deux mots: tension et saturation. La guitare d'Halvorson, parfois désaccordée, ou augmentée d'effets, se prête à toutes sortes de jeux, et encore une fois, sa contribution est la plus remarquable des trois car c'est bien la seule à pouvoir véritablement accompagner et dialoguer avec ses deux comparses. Walter d'abord, qui frappe toujours sec et sans parcimonie (l'influence du punk?) est certainement la première cause de cette perpétuelle tension; et Halvorson, par ses saccades et sa fantaisie, est d'un secours et d'une aide fondamentale pour les sautes d'humeurs de Walter et son jeu fait de silences et de furies inattendus. Evans, comme Halvorson, peut prendre toute sorte de forme, sa virtuosité se prête aussi bien à de belles nappes sonores qui accompagnent harmoniquement le duo déglingué Walter/Havorson, comme à des résurgences swing ou à de pures abstractions sonores axées uniquement sur le timbre de la trompette. Il ressort de tout ça une tension hallucinante, fatiguante même, car perpétuelle. Ce n'est pas qu'ils jouent constamment tous fort et vite comme danss la tradition free-rock, il y a bien des séquences calmes, mais celles-ci ne sont pas là pour créer de la profondeur ou du relief, elles sont là pour préparer l'explosion. C'est Bagdad en musique, ce disque, ça peut péter à tout moment, et c'est ce qui arrive, d'où la saturation. C'est une véritable saturation d'énergie due à de trop nombreuses informations (il n'y a pas vraiment de son de groupe, seulement des voix individualisées qui se répondent en contrepoint), à de trop nombreuses explosions, et à une tension jamais résolue.

Amateurs de sensations extrêmes et habitués à l'énergie propre aux musiques électrifiées (notamment punk et grind), vous trouverez votre compte de cette talentueuse, inépuisable et originale source de violence placée sous le signe de la virtuosité et de l'improbable. Pour les autres, beaucoup se fatigueront certainement de cet espèce de collage kaléïdoscopique et brutal. En tout cas: sensations fortes assurées - à écouter.