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BENT SPOON DUO - with & without Allison Cameron (bug incision, 2013)
Le Bent Spoon duo est composé des deux membres fondateurs du label bug incision : le contrebassiste Scott Munro et le batteur Chris Dadge. La particularité de ce duo est de ne pas utiliser batterie et contrebasse, leurs instruments respectifs, sauf les percussions peut-être, mais encore, de manière très anecdotique. Dans la tradition canadienne la plus radicale, le Bent Spoon duo joue une musique dilettante et chaotique, qui n'est pas sans évoquer les terroristes sonores et instrumentistes amateurs du Nihilist Spasm Band.

Sur ces improvisations, le duo s'évertue à détruire toutes les esthétiques et tous les idiomes possibles, y compris ceux de la musique non-idiomatique, à travers des explorations soniques originales. On se retrouve face à un joyeux bordel composé de violon, trompette, électronique, cithare, percussions amplifiées, etc. Des instruments joués de manière très archaïque, rudimentaire et spontanée, qui nous plonge dans une atmosphère aussi déroutante et perturbante que mystérieuse. Et il ne s'agit surtout pas de compter sur les kalimba, banjo, microcontact et synthétiseur d'Allison Cameron pour retrouver des repères, car sa présence ne fait qu'augmenter la confusion.

Difficile de se prononcer sur ce genre de musique informelle : j'aime beaucoup l'aspect spontané et archaïque qui a quelque chose de sauvage et de fort ; mais les côtés informels, lo-fi et anarchiques ne facilitent pas l'écoute et détruisent tous les repères. C'est dissonant, sale, bordélique, chaotique, sauvage et très dense, et du coup, ça peut être très apprécié à certains moments comme ça peut rebuter à d'autres; Mais dans tous les cas, ça vaut le détour et le coup d'oreille.

ELWOOD EPPS & JOSHUA ZUBBOT - Land of Marigold (bug incision, 2013)
Land of Marigold est le premier enregistrement des musiciens Elwood Epps (trompette) et Joshua Zubbot (violon), tous deux basés à Montréal. Une instrumentation originale pour un duo qui se veut assez aventureux, pas qui ne l'est pas tellement. Epps & Zubbot explorent parfois des territoires purement sonores, utilisant de nombreuses techniques étendues, mais aussi des territoires harmoniques ou même mélodique (ce qui est le plus réussi). Le dialogue entre les deux musiciens est interactif, la proximité est sensible, surtout lorsqu'ils explorent la superposition de notes ou de timbres continus et l'interaction entre les harmoniques.

Ce duo pourrait être vraiment bien, car tout est présent au niveau de l'écoute et de la virtuosité et/ou de la maîtrise instrumentale. Mais seulement si les idées développées et explorées avaient plus de consistance. L'impression de déjà entendu mille fois ne m'a rarement quitté à l'écoute de ces improvisations, et chaque idée explorée n'avait rien d'absorbante. Encore un disque d'improvisation libre que j'oublierai certainement très vite...

Gino Robair - Solo drums with ebow

GINO ROBAIR - Solo drums with ebow (bug incision, 2013)
Gino Robair est un percussionniste qui a régulièrement collaboré avec John Butcher et Birgit Ulher, et à chaque fois que je l'ai entendu, j'ai toujours été surpris par l'originalité et la créativité de ses explorations sonores. Etant donné le parcours de Gino Robair et l'ebow utilisé tout au long de ce disque, on pourrait s'attendre à un énième disque réductionniste et minimaliste, assez chiant et convenu... mais non.

On en est pas loin bien sûr, car les cinq pièces de ce disque sont composées selon le même principe, des lamelles de métal et une corde de guitare posées sur une caisse claire et un tom, et actionnées par un ebow. Mais d'une part, de manière purement sonore, le son de Gino Robair est plutôt agressif et abrasif, assez proche de la noise en fait, d'une noise acoustique, ce qui est amplifié par de nombreuses attaques violentes et un enregistrement très proche - ce qui l'éloigne de la sérénité des enregistrements réductionnistes. Et d'autre part, Gino Robair ne contrôle pas tout, il laisse les objets vivre, résonner et se déplacer par eux-mêmes sur les percussions - un peu comme Cyril Bondi par exemple, qui laisse ses objets évoluer sur sa grosse caisse.

Ce solo paraît alors extrêmement travaillé et hasardeux en même temps. Robair semble bien savoir quelques textures seront produites par tel disposition des métaux et de l'ebow sur les percussions, mais ce qu'il ne prévoit pas, ce sont les mouvements chaotiques qui seront produits par la résonance. Un chaos qui forme très vite une grande richesse rythmique et harmonique, une grande richesse sonore imprévisible.

Donc d'un côté, les textures et les couleurs déployées sont vraiment très inventives et intenses ; et d'un autre côté, la mise en forme spontanée de ces sons et de ces bruits souvent durs est extrêmement riche et vivante. Excellent travail, vivement conseillé.

bug incision

CHAN/SMITH/WALTER - Improvised Music and Tentacles (bug incision, 2013)
Improvised Music and Tentacles regroupe six improvisations en registrées en 2007 du trio américano-canadien composé de Charity Chan (piano, objets), Damon Smith (contrebasse) et Weasel Walter (batterie). Certains viennent du free jazz traditionnel, d'autres des mouvances plus rock et noise de l'improvisation, et du coup on sait à peu près à quoi s'attendre venant de membres de Flying Luttenbachers ou d'anciens collaborateurs de John Tchicaï.

Des improvisations énergiques et réactives. Ce n'est pas très violent dans l'ensemble, les trois musiciens ne jouent jamais excessivement fort, il n'y a pas de crescendo interminable, et on peut même trouver de nombreuses plages assez calmes et espacées. Mais il y a une forme de tension et de nervosité toujours présente dans l'interaction (notamment chez Walter, mais aussi chez Smith dans une moindre mesure), même aux moments les plus concentrés sur les textures. A ce niveau, c'est Charity Chan qui paraît le plus intéressant, avec un jeu qui met l'accent sur des phrasés lisses et atonaux, qui nous plonge souvent dans une sorte de brouillard informe pas commun.

Pas grand chose à dire sinon sur ces improvisations libres qui ne marqueront certainement pas les auditeurs pour leur aspect innovant...

DAN MEICHEL & CHRIS DADGE - Mannington (bug incision, 2013)
Dan Meichel était apparemment un saxophoniste très important au Canada, malheureusement décédé il y a quelques années maintenant. Son collaborateur, Chris Dadge, par chance, a décidé d'éditer un de ses duos enregistré en 2008. On y retrouve le premier au saxophone ténor principalement, mais aussi au soprano et à la clarinette basse, et le second à la batterie, violon et sk-1.

Les duos sax/batterie sont très courants en free jazz, et les esthétiques nombreuses. Le choix de celui-ci est orienté en mémoire de Han Bennink et Peter Brötzmann, un des duos sax/batterie les plus marquants de l'improvisation libre européenne avec celui de Evan Parker & Paul Lytton. Il s'agit donc d'improvisations énergiques souvent, non dénuées d'humour et de mélodies. Mais la plupart du temps, l'interaction tourne autour de l'intensité et de la tension. Une sorte de retour au cri, mais avec plus de joie et de liberté que chez les américains. Ce duo sonne très années 70, quand les musiciens brisaient les frontières, avec violence et humour, avec bonheur et spontanéité. Des improvisations qui prennent de nombreux chemins inattendus et où sont mises en avant des personnalités riches, fortes et complexes, malgré les fantômes de Bennink & Brötzmann. Très beau travail.

SIMEON ABBOTT & MIKE GENNARO - Meditations on First (bug incision, 2013)
Toujours sur le label canadien dédié aux musiques improvisées nord-américaine, Meditations on First  est une suite de cinq pièces entièrement improvisées par le pianiste Simeon Abbot et le batteur Mike Gennaro.

Encore une fois, il s'agit d'un duo assez classique d'impro libre et spontanée, plutôt axé sur les aspects rythmiques des deux instruments, notamment sur les toms pour la batterie, et sur les attaques au piano. Je ne trouve pas le dialogue très interactif, on dirait que chacun veut montrer ce qu'il sait faire de son côté, sans trop se soucier de ce que l'autre peut bien faire, notamment aux moments les plus prolixes. Ce qui arrive souvent, car ce duo joue aussi souvent sur l'énergie et la rapidité.

Une suite d'improvisations sous forme de démonstration de force, la plupart du temps, atonales et rythmiques, aux pulsations fortes et rapides, mais aussi décalées et complexes. C'est assez monotone en somme, sauf lors de rares moments mélodiques, ou lorsque les deux musiciens paraissent enfin s'écouter. Il faut vraiment être un inconditionnel du free jazz et des improvisations collectives pour aimer, ou bien de l'improvisation libre des années 60, celle encore teintée de jazz et de musique américaine ; sinon, on risque comme moi de ne pas y trouver beaucoup d'intérêt.

THE UNREPEATABLE QUARTET - calgary 2012 (bug incision, 2013)
The unrepeatable quartet, c'est la réunion du saxophoniste américain Jack Wright (alto & soprano), du trompettiste Elwood Epps et du duo Bent Spoon : Scott Munro (basse, trombone, électronique) et Chris Dadge (batterie, percussions) - les deux fondateurs du label bug incision.

Sur ce live enregistré en 2012, le quartet propose une seule et unique improvisation de plus de 35 minutes. Une improvisation énergique et réactive composée souvent de phrases et d'idées très courtes. Toute intervention est suivie d'une réponse immédiate et spontanée d'un autre musicien, chaque phrase est une question adressée au groupe - qui se doit de répondre le plus vite et de la manière la plus créative. De l'improvisation libre non-idiomatique souvent tendue, intense, et énergique, très énergique même avec ces pointes incisives de deux ou trois notes lancées à la trompette et au saxophone - accompagnées par une section rythmique soit obstinée, soit inlassablement prolixe. Le quartet part aussi à certains moments dans des explorations plus méthodiques du timbre et des textures - comme lors d'un très bon duo sax/trompette où Wright et Epps explorent des notes tenues et des techniques étendues durant quelques minutes pour un passage calme, contemplatif, lyrique et créatif.

Du repos et beaucoup de tension, une performance équilibrée entre l'improvisation libre réactive et le réductionnisme, la musique de ce quartet est assurément virtuose, tendue souvent, belle aussi, assez créative et intense. Pas très original mais néanmoins, servi avec de la passion et de la personnalité.

Bruno Duplant, Philo Lenglet, Rachael Wadham - Proverbes (Bug Incision, 2011)


Bruno Duplant: percussions, toy drums
Philo Lenglet: guitare acoustique, objets
Rachael Wadham: piano (intérieur et extérieur)

Pour ce disque paru sur le label canadien Bug Incision, le très prolifique Bruno Duplant et son collaborateur Philo Langlet ont envoyé quatre pièces par mail à la pianiste canadienne Rachael Wadham (qui a notamment collaboré avec Jandek).L'esthétique adoptée par le duo français se situe dans un espace ouvert et aéré qui travaille le son en tant que tel, presque plus en tant que phénomène physique que musical. On ressent fortement la tension due à l'incertitude des deux musiciens qui ne peuvent pas se représenter ce que sera la réponse de Wadham à leurs propositions musicales. Et l'artiste canadienne réagit à chaque fois de manières très diverses: à contrepied lorsqu'elle superpose des bribes de mélodies aux nappes de sons indistincts avec un talent bercé d'influences contrapuntiques, ou en se noyant dans cette étrange masse sonore en manipulant l'intérieur du piano et son cadre. Toujours est-il que la séparation des musiciens n'est pas évidente tant l'entente et la fusion sont profondes; à chaque moment, Rachael Wadham semble répondre exactement aux attentes de Duplant et Lenglet malgré la distance et le temps qui les sépare.

Et si cet aspect télépathique en plus de l'étrangeté sonore due à l'incertitude et l'instabilité ont un côté vraiment envoûtant et très singulier, le champ sonore et la richesse de l'exploration sont déconcertants de par leur amplitude, leur largeur, et leur nouveauté, une nouveauté vraiment rafraichissante. Duplant, en utilisant presque exclusivement des percussions de manière frappée sans être rythmique se place dans une dynamique qui n'est pas sans rappeler Paul Lytton en créant un vaste réseau d'attaques étouffées qui finissent par s'entremêler jusqu'à ne former plus qu'une nappe. Longlet, lui, n'hésite pas à utiliser une multitude (parfois ahurissante) de techniques étendues par le biais de l'archet et de nombreux objets coincés entre les cordes (ou indépendants de la guitare) jusqu'à transformer la guitare en percussion ou en générateur de sons parasitaires. Avec Wadham, ils utilisent tous deux des objets et des vieilleries et leur offrent une seconde vie musicale -aussi étrange soit-elle- à travers la récupération au sein de l'improvisation. Sans oublier les interventions hétéroclites, courtes et discrètes de Wadham, qui réussit pleinement à conserver l'espace qui lui était accordé, et maintient donc ces improvisations dans un paysage ouvert.

Cet ensemble de quatre pièces forme donc un univers très particulier, un univers déconcertant, intrigant, envoûtant ou rebutant (parfois - selon les humeurs). Des proverbes souvent très abstraits, aérés et ouverts, mais toujours remplis d'une grande richesse musicale: richesse des interactions et des trouvailles sonores. Un objet vraiment singulier qui ne se laisse peut-être pas facilement appréhendé mais vaut le coup d'oreille.

Tracklist: 01-Même les singes tombrent dans les arbres / 02-Le coassement des grenouilles n'empêche pas l'éléphant de noire / 03-Le tigre aussi a besoin de sommeil / 04-Qui voit le ciel dans l'eau, voit les poissons sur les arbres