[fataka]

D'un côté, je suis partagé sur le pullulement de labels, notamment depuis l'arrivée d'internet. Mais là, avec Fataka, qui a commencé à publier en fin d'année dernière, je me dis que ça fait quand même du bien de voir arriver de nouveaux labels de très haute qualité. Un label de plus bien sûr, qui pourrait nous y perdre, mais avec seulement quatre publications, ce label se révèle très prometteur pour l'instant, et n'offre que de la musique improvisée de très haute qualité. Après le duo Matthew Shipp/John Butcher et le trio John Coxon/Evan Parker/Eddie Prevost, Fataka revient avec encore deux nouvelles et excellentes publications d'improvisation libre.

John Edwards / Okkyung Lee - White Cable/Black Wires (Fataka, 2013)

Depuis les débuts de l'improvisation libre, on a compris que l'Angleterre était LE pays par excellence où l'on avait le plus de chance d'entendre les meilleurs créations de cette musique. Ce qui est plus étonnant, c'est que cette situation semble perdurer, en tout cas pour une partie de cette musique (efi), qui a aussi tendance à se figer. Mais en même temps, avec ce duo, du contrebassiste John Edwards et de la violoncelliste Okkyung Lee, tout semble indiquer que les possibles restent encore ouverts.

Même si certains codes restent en œuvre, on ne peut pas nier l'inventivité et la créativité mises en œuvre par ce duo (enregistré dans une chapelle par Sebastien Lexer). Car John Edwards & Okkyung Lee jouent sur de nombreuses inventions mélodiques, sur des rythmiques complexes qui s'enchevêtrent, et sur des sonorités inattendues. L'improvisation est libre des codes musicaux passés, mais également des codes propres à l'improvisation libre, en ce sens qu'elle refuse pas systématiquement ni méthodiquement mélodies et pulsation par exemple, tout en produisant une musique qui se fonde aussi sur des techniques étendues et des textures nouvelles. Car rien que l'instrumentation a quelque chose de nouveau dans cette formule, une instrumentation de musique de chambre incomplète.

Et c'est peut-être cet aspect tronqué qui donne au duo toute cette énergie, une énergie incroyable qui semble tenter à tout prix de combler les lacunes des cordes manquantes, en raclant des harmoniques ou en jouant des double-cordes. Car sur ces cinq improvisations, généralement réactives et fortes, il y a un aspect énergique et puissant omniprésent, avec une tension présente même lors des passages plus calmes et contemplatifs. On ne se lasse pas de ce duo, on aimerait que ça dure, et on se laisse facilement happé par cette interaction profonde, où les jeux de question-réponse sont aussi créatifs que l'inventivité de chacun pris individuellement. Un grand moment d'improvisation libre, organique, viscéral, puissant, créatif et sans concession, qui redonne de la fraîcheur et de la vigueur à cette musique. Recommandé.


Pat Thomas - Al-Khwarizmi Variations  (Fataka, 2013)

Des variations dédicacées au mathématicien perse Al Khawarizmi, une reproduction d'une céramique mamelouk (ces esclaves insoumis qui renversèrent et prirent le pouvoir à de nombreuses reprises en Egypte, en Syrie et en Irak) datant du XVe siècle, autant de références aux civilisations arabes et persanes qui ne paraissent pas avoir grand chose en commun avec ce solo de piano de Pat Thomas. Mais bon, vu la cote du Hedjaz, de l'Iran, du Machrek et de l'Egypte à l'heure actuelle, je reste reconnaissant devant cet hommage même s'il est incongru.

Car avec ce solo, Pat Thomas ne semble s'inspirer en rien des musiques arabes, persanes ou kurdes, il n'est pas du tout question de maqâm (sous ses formes arabes, ottomanes, ouzbeks, kurdes ou persanes) ni de sama' ou d'une quelconque forme de musique populaire - profane ou sacrée - originaire du Moyen-Orient. Pat Thomas est ici ancré dans une exploration au contraire typiquement occidentale d'un instrument archétypal de l'Occident - le piano. Mais en dix variations, Pat Thomas en explore une multitude de possibilités. Des possibilités purement sonores grâce aux préparations, des possibilités polyrythmiques, tonales et mélodiques, atonales, dynamiques. Avec autant d'aisance, Pat Thomas joue ici sur les inflexions, les attaques, les modes de jeux, l'opposition entre consonance et dissonance, entre musique pulsée et lisse. Pat Thomas glisse d'un registre à un autre selon les variations. Le piano paraît ici être visité et revisité selon tous les modes possibles, une relecture monumentale, virtuose et surtout inventive d'un instrument pourtant déjà largement exploré. Une démonstration de force vraiment créative, intense, profonde et encore organique. Conseillé à tous les amateurs de piano.

2 commentaires:

  1. Pat Thomas en dit davantage sur les rapports entre jazz et islam ici :

    http://fr.scribd.com/doc/19298771/Islam-Music

    RépondreSupprimer
  2. merci beaucoup!

    un autre article intéressant, sur le rap et l'islam:

    http://comp.uark.edu/~tsweden/5per.html

    RépondreSupprimer