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Radio Cegeste - three inclements (the ocean does not mean to be listened to)

Après deux superbes collaborations avec Lee Noyes, l'artiste néozélandaise Sally Ann McIntyre, alias Radio Cegeste, propose son premier disque solo sur le label anglais Consumer Waste, un disque poétiquement intitulé three inclements (the ocean does not mean to be listened to). Trois pièces d'environ dix minutes enregistrées lors d'une résidence sur une petite île proche de la Nouvelle-Zélande.

Radio Cegeste a utilisé pour ces pièces différentes radios qui captent plusieurs rangs de fréquences, ainsi qu'un violon cassé. Au bord de la plage et dans des réserves naturelles, Radio Cegeste improvise et manipule des fréquences courtes, moyennes et très basses. La radio est un outil largement utilisé dans les musiques expérimentales depuis plusieurs décennies maintenant. Mais ce n'est qu'avec Radio Cegeste que j'ai eu l'impression de découvrir tous ses potentiels. Sally Ann McIntyre utilise la radio comme un instrument complexe, elle l'utilise comme un outil à deux facettes, une première abstraite et bruitiste, et une seconde chaleureuse, humaine et mélodique. La radio forme la voix de l'homme, de la technologie, de la communication. C'est aussi un instrument de diffusion musicale. C'est humain et organisé, et en même temps, quelque chose de chaotique et d'aléatoire, quelque chose d'une vie souterraine, est présent dans toutes les fréquences en stand-by, toutes les fréquences inutilisées où les courants électriques ne diffusent que des bruits blancs de toutes sortes.

Radio Cegeste utilise ainsi ces informations sonores qui donnent des indications géographiques, sociales et historiques pour dialoguer avec une terre naturelle, neutre, vierge. La technologie et les médias font irruptions dans un environnement étranger, et Radio Cegeste utilise principalement les données les plus chaotiques de cette technologie pour dialoguer avec l'île où elle réside. Une réserve naturelle, une femme munie de radios et d'un vieux violon. Les éléments clés pour un dialogue artistique entre la nature, la technologie, l'espace vierge d'une réserve naturelle et l'espace saturé de la communication. Les fréquences radios reflètent l'activité humaine et se trouvent en contraste avec l'activité naturelle riche et chaotique, en contraste et en parallèle, car à travers le filtre des fréquences radios, les activités humaines (technologies et communications) semblent aussi riches et chaotiques, aussi saturées que les activités naturelles (vents, marées, chants d'oiseaux, etc.).

La dernière chose que je voudrais noter à propos de l'utilisation des radios chez Sally Ann McIntyre, c'est l'approche musicale et mélodique qu'elle travaille depuis plusieurs années. Les fréquences radios semblent autant d'éléments mélodiques que les cordes de son violon, elle les aborde avec finesse, chaleur, poésie, et musicalité. Elle joue sur les timbres et sur les hauteurs de la même manière qu'avec les harmoniques de son violon, et c'est ce qui fait toute la beauté des installations radiophoniques de Radio Cegeste. Très beau travail encore.

RADIO CEGESTE - three inclements (the ocean does not mean to be listened to) (CDr, Consumer Waste, 2014) : lien

Luciano Maggiore & Enrico Malatesta

Enrico Malatesta et Luciano Maggiore sont deux jeunes artistes italiens qui œuvrent dans les domaines des musiques improvisées (Malatesta surtout, aux percussions) mais aussi et surtout dans les installations sonores et les recherches expérimentales sur le son à travers une grande variété de médias.

Enrico Malatesta & Luciano Maggiore viennent aussi de lancer un label (triscele registrazioni) avec pour première publication, une suite de miniatures sonore réalisée par eux-mêmes et intitulée talladura.

A première vue, cette suite de quatorze pièces d'neviron deux minutes semble fortement influencée par Maggiore surtout. Un système de diffusion utilise des boucles de parasites minimalistes et les exploitent en toute simplicité, sans collage, ni effet, ni suramplification. Mais Malatesta apporte aussi une touche acoustique et plus aléatoire avec des objets en tous genres qu'il laisse vivre par eux-mêmes. Des balles de pingpong tombent à terre, du bois est déplacé, etc. Malatesta & Maggiore jouent sur des courtes durées, avec seulement un ou deux sons, des sons quotidiens, simples, banals, des sons de tous les jours qu'on a oublié depuis longtemps, mais que les deux musiciens mettent ici en forme d'une manière surprenante.

La musique de ce duo est très étrange. Ce n'est pas vraiment électroacoustique, et ce n'est pourtant pas acoustique ni électronique. La source n'a pas tellement d'intérêt, le son est posé tel quel, sans fioritures ni artefacts. Luciano Maggiore & Enrico Malatesta explorent ici un environnement sonore banal, et ils l'explorent dans toute sa simplicité. Et de par cette simplicité et cette banalité, ces sketches paraissent ainsi tour à tour bruts, drôles, incongrus, austères, riches, ou pauvres. Mais toujours, la simplicité de ces sketches est déroutante et elle étonne.


Quelques mois (au plus) avant cette sortie, le label consumer waste publiait la première collaboration entre Luciano Maggiore et Enrico Malatesta. Il s'agissait de talabalàcco, une longue pièce encore plus surprenante de 40 minutes et des poussières. Cette fois, les musiciens sont crédités aux synthétiseurs et aux objets acoustiques, mais comme sur l'autre opus, les sources s'effacent toujours derrière le son en tant que tel.

Sur ce disque les phénomènes sonores, acoustiques ou synthétiques, sont utilisés de la même manière : une approche brute, directe, et minimaliste. Par certains aspects, je trouve que la musique de ce duo ressemble beaucoup à de la musique concrète ou acousmatique, de par l'utilisation de phénomènes et d'objets sonores quotidiens, mais aussi dans sa manière d'user des sons de manière brute. Mais il s'agirait d'une musique concrète hyper minimaliste. Comme si Pierre Henry réalisait une partition d'Antoine Beuger. C'est d'autant plus flagrant dans ce disque composé également sous forme de vignettes sonores qui se succèdent. Des vignettes simples et archaïques, à très bas volume, et séparées ci par de longs silences qui doivent remplir entre un quart et un tiers du disque. Ces silences informels rendent la structure très opaque et confèrent à chaque phénomène ou idée sonore une dimension épiphanique. Les sons ne sont presque rien, mais après un silence de plusieurs dizaines de secondes, ils prennent une dimension complètement autre, et c'est ce qui fait l'intérêt de ce disque. Car ici aussi, Maggiore et Malatesta utilisent des sons qui paraissent usuels, banals et quotidiens, mais au sein de ce disque, ils parviennent à offrir à ces phénomènes sonores une dimension qu'on n'aurait jamais imaginé.

LUCIANO MAGGIORE & ENRICO MALATESTA - talladura (CDr, Triscele Registrazioni, 2014) : lien
LUCIANO MAGGIORE & ENRICO MALATESTA - talabalàcco (CDr, Consumer Waste, 2014) : lien

Yann Leguay - Quasi Static Crack Propagation

YANN LEGUAY - Quasi Static Crack Propagation (Consumer Waste, 2013)
Le label consumer waste publiait habituellement des disques sous forme d'une pochette en carton recyclée repliée sur elle-même parfois grossièrement, c'était pas très engageant, mais la musique était excellente. Avec ce disque, le label propose un nouveau format de présentation avec une pochette (recyclée toujours) au format 45 tours, plus propre et alléchante, qui inclut également un livret. Et la musique est toujours aussi bonne.

Cette nouvelle formule correspond à la sortie du nouveau Yann Leguay (aussi connu comme Phonotopy), un artiste résidant en Belgique qui s'intéresse beaucoup aux médias de diffusion. Ainsi, un de ses disques vinyles était livré sans le trou central, ou certains ont pu le voir durant certaines performances se livrer à la destruction ordonnée de matériel musical (micros, guitare, etc.). Tout ce qui peut avoir un lien avec la production ou la diffusion de musique intéresse Yann Leguay, et il s'y intéresse la plupart du temps pour mieux le détruire.

Avec Quasi Static Crack Propagation, Yann Leguay s'attache ainsi à détourner plusieurs supports de diffusion courants comme des baladeurs CD, des lecteurs cassettes, etc. Un détournement systématique mais qui n'est pas aussi crade que ce que l'on pourrait attendre de ce type de démarche. Les sonorités trouvées ne sont pas loin de ce que Voice Crack a pu faire, mais ici, il y a un côté plus rigoureux, plus rigide. Yann Leguay n'est certainement pas aussi proche de l'eai et des musiques improvisées que Norbert Möslang déjà, il se situe sûrement plus près de l'art sonore. Cette proximité avec le champs des installations, c'est peut-être ce qui joue sur le processus. Yann Leguay aborde chaque outils sonore un à un au fil des pièces, les outils donnent par ailleurs leur nom à chaque titre. Que ce soit un walkman, un lecteur cassette ou un disque dur, l'artiste l'aborde sous un angle précis, il capte rarement plus d'un ou deux sons et compose une pièce avec ce matériau réduit. Ce n'est pas très vivant, les morceaux sont assez statiques, comme le titre l'indique, ou répétitif et mécanique, et utilisent un matériau de base plutôt réduit, Yann Leguay joue sur des variations sensibles et physiques du média à travers les interactions éléctromagnétiques et la proximité des micros.

En tout cas, il fait preuve d'une grande inventivité, et parvient à faire ressortir des textures insoupçonnées des médias détournés. Et tout ça est fait avec une grande minutie, avec une précision et une finesse rares. Les sonorités sont proches de la noise - granuleuses, abrasives, extrêmes, mais ce n'est pas de la noise pour autant. Yann Leguay fait du bruit, mais pas pour faire du bruit. Il fait du bruit peut-être pour démontrer la richesse d'un acte destructeur, ou la richesse du détournement. Plus que le résultat, déjà impressionnant et riche par lui-même, c'est le processus qui compte. Un processus qui dévoile également les processus généraux de la musique et qui en fait une sorte de musique réflexive. Yann Leguay dévoile le bruit qui sous-tend chaque support de diffusion, le bruit quotidien qui se terre derrière chaque diffusion sonore, du téléchargement d'un disque de breakcore à l'écoute des Beatles pendant son jogging ou à l'enregistrement cassette d'une interview familiale.

Une suite créative, intéressante, qui ouvre de nouveaux territoires et pose des questions sur les processus de diffusion de la musique, des questions mises en musique qui forment une suite de pièces plutôt jouissives. Une vraie curiosité, plutôt réjouissante.

consumer waste

NICK HENNIES - Flourish (Consumer Waste, 2013)
Je ne sais pas combien de disques j'ai entendu avec Nick Hennies (pas des masses en tout cas), ni depuis combien de temps je croise ses enregistrements, mais une chose est sûre, c'est que c'est la première fois avec Flourish que j'entends une œuvre écrite et interprétée par cet excellent percussionniste. Et putain que c'est bon ! car si ses interprétations et ses improvisations m'ont laissé de bons souvenirs, voire très bons, cette composition se révèle quant à elle aussi riche que prometteuse.

Ce n'est pourtant pas grand chose cette composition : deux fois trois blocs de sons (plus une coda) pour vibraphone, séparés par un silence ; une structure simple et symétrique qui évolue par blocs successifs. Les blocs 1, 2, 4 et 5 jouent sur le décalage entre les baguettes, décalages temporels ou écarts entre les différentes baguettes utilisées (dures, médiums ou douces), tandis que les blocs 3 et 6 jouent plus sur les nappes, les résonatrices du vibraphone et l'espace. Seulement, tout est écrit et joué avec une sensibilité incroyable et une attention minutieuse : de la précision métronomique des premiers blocs basés sur des répétitions rigoureuses et obsédantes, à l'aspect inouï et inattendu des nappes sonores finales, jusqu'à la coda qui bénéficie d'une prise son très lointaine, ce qui la rend d'autant plus énigmatique et fantastique.

De plus, Nick Hennies prend ici le temps qu'il faut pour dévoiler toute la richesse de chaque bloc sonore. Au bout de cinq-six minutes, de mystérieuses harmoniques finissent toujours par s'enchevêtrer de manière énigmatique, comme si Hennies jouait une musique "spectrale" mais de manière naturelle. Le jeu sur les résonances et les harmoniques tisse un corps complexe et riche d'harmoniques et de variations microtonales, tout en faisant attention à la façon dont ce corps (une sorte de "réseau spectral") remplit et/ou produit un certain espace sonore.

Une très belle composition et une interprétation rigoureuse et minutieuse de cette étude pour vibraphone, harmoniques et espace sonore. Conseillé.

VA AA LR - It Just Ain't Flapping (Consumer Waste, 2013)
VA AA LR est un nom de groupe derrière lequel se cachent trois musiciens expérimentaux basés à Londres : Vasco Alves, Adam Asnan, et Louie Rice. Tous les trois utilisent des radios, des outils analogiques,des bandes, jouent sur les phénomènes électromagnétiques et les ondes statiques, sur des sons enregistrés et amplifiés, etc. Leur musique semble surgir des scènes expérimentales les plus radicales de Corée, Nouvelle-Zélande et Australie, ou américaine (qui en gros pourrait ravir les fans de Graham Lambkin, Hong Chulki, ou Matt Earle).

Une musique abstraite et abrasive, dure, rocailleuse et très aventureuse. Il s'agit de huit courtes pièces très certainement complètement improvisées : des miniatures qui se ressemblent et composées de sonorités réductionnistes, une musique assez calme qui présente quelques ruptures surprenantes, en utilisant des textures de musique concrète proche du glicth et du lo-fi, sur des formes héritières de l'eai et du réductionnisme. Ça couine, grince, percute, siffle, c'est assez statique mais sans que l'on sache où l'on va, ni d'où ça vient. Une musique franchement expérimentale qui semble tenter d'extraire toutes formes de références musicales (tant au niveau de la forme que du contenu). Un trio qui navigue en somme sur des territoires osés et créatifs, qui explorent le son de manière interne et granuleuse. Du bon travail.

informations, présentation, chroniques & extraits: 
Nick Hennies - Flourish http://consumerwaste.org.uk/cw10  
VA AA LR - It Just Ain't Flapping http://consumerwaste.org.uk/cw09 

[Jason Kahn] échos océaniens

Matt Earle / Jason Kahn / Adam Sussmann - Daught (consumer waste, 2012)

Peut-être certains d'entre vous ont déjà entendu ce trio paru l'année dernière en édition gratuite sur le label Avant Whatever (que vous pouvez trouver ici si ça vous intéresse). Sinon, pour les présenter rapidement, il s'agit d'un côté des deux membres du duo Stasis, soit Matt Earle (aka Muura) & Adam Sussmann, accompagnés ici par l'artiste sonore et improvisateur Jason Kahn. Sur ces deux pièces enregistrées à l'occasion d'une tournée en Australie, les trois artistes sonores utilisent tous différentes installations électriques et électroniques (tables de mixage en circuit fermé, radio, synthétiseurs analogiques, etc.).

Il s'agit donc de deux pièces pas évidentes à décrire, deux pièces où tout le monde se répond par des bruits parasites souvent, par des larsens, des grésillements, crépitements, fréquences radio, infrabasses, etc. Quarante minutes d'improvisation électronique glitch et minimale, où les défauts techniques des machines et les résidus sonores occupent le tout premier plan. L'originalité de ce duo est de parvenir à créer une musique dense et riche, tout en étant calme et espacée. Ils ne jouent que rarement fort, tout le monde ne joue pas en même temps, et seuls quelques éléments sonores simples s'imbriquent et se superposent. Une accumulation épurée de matériaux crades, en constante évolution et mutation. On ne sait jamais trop où est-ce qu'on est ni ou est-ce qu'ils vont nous emmener. Le trio parvient à surprendre et à déjouer l'agression sonore pour produire une musique simple et dense, intense et calme simultanément. Deux bonnes performances plutôt singulières.

Richard Francis / Jason Kahn / Bruce Russell - Dunedin (CMR, 2012)

Quittons l'Australie pour Dunedin en Nouvelle-Zélande où a eu lieu cette étonnante rencontre en janvier 2011. Un court (mais excellent!) enregistrement live en compagnie de Richard Francis (synthétiseur modulaire, ordinateur), Jason Kahn (synthétiseur analogique, radio, table de mixage) et Bruce Russell (électronique analogique).

Cette fois, nous n'avons qu'une seule pièce, où les trois univers électriques s’accommodent merveilleusement. Une strate de boucles obsédantes qui donneront le tempo tout au long de la pièce, tissant ainsi un fil conducteur difficilement perturbé, une autre de larsens, une de crépitements radiophoniques, quelques fractures momentanées de bruit blanc, rose, etc. La pièce improvisée ici se fait dans un équilibre étonnant, il s'agit d'un long flux continu qui n'est cependant pas exempt de ruptures (sautes d'intensités, puissance réduite ou augmentée brutalement), les trois musiciens et leur univers sonores respectifs sont différents et variés, mais ils parviennent tout de même à créer une entité sonore qui a quelque chose de monolithique. Le continu et le discontinu, l'un et le multiple, le divisible et l'indivisible, l'ordre et le chaos: voici une manière sensible et musicale de répondre à des dilemmes métaphysiques. Musicale et bruitiste car le trio joue là aussi avant tout sur les imperfections de chaque machine, sur les défauts, les détritus et les défaillances techniques et acoustiques des instruments apportés.

Une très bonne performance plutôt dense et riche, où l'on s'immerge facilement dans cet univers sonore particulier et envoutant, mais aussi très intense. Recommandé.

Sarah Hughes & Kostis Kilymis - The Good Life (consumer waste, 2012)

6h00 du matin, je me lève, et je pense tout de suite à ce disque que j'ai encore envie d'écouter. Pourtant, ça fait déjà quelques jours qu'il tourne en boucle, mais je me plais vraiment bien dans cet univers, je n'ai pas envie de passer à autre chose. Il y a un aspect magistral et puissant dans ce duo, et c'est peut-être du à la facilité déconcertante avec laquelle les deux musiciens évitent soigneusement les écueils et les habitudes propres de l'eai ou de la noise: je pense notamment aux fétiches de l'urgence et de l'agression sonore. Ici, Sarah Hughes (cithare) et Kostis Kilymis (table de mixage bouclée sur elle-même) nous offrent au contraire une musique calme, gracieuse et poétique. 

Deux pièces grandement improvisées composent ce disque donc: 'Fossils and things' puis 'Puissy Riot'. La première est basée sur de longues notes interminables, sur des nappes fines et sombres qui me rappelaient par certains moments certains sons contemplatifs utilisés par Oren Ambarchi. Les cordes de la cithare sont délicatement frottées jusqu'à devenir indiscernables des fréquences de Kilymis, et ce dernier use souvent de sons simples, monocordes, à tendance lo-fi et glitch. De manière générale, les deux musiciens utilisent des sons simples, d'une intensité faible, et la musique est plutôt aérée et contemplative, voire statique, bien qu'elle soit tout de même ponctuée d'évènements minimalistes et inattendus.

Puis vient 'Pussy Riot' - qui n'est une référence au groupe russe que par le titre. Si j'avais surtout l'impression que les strates étaient égales sur la première piste, où que Kilymis était au premier plan lorsqu'elles se divisaient, c'est ici au tour de Sarah Hughes d'être au premier plan. Sur un fond sonore encore sombre et statique qui ressemble par moments aux bruitages du Cheval de Turin (je pense au vent obsédant), Sarah Hughes dépose une lente mélodie poétique et délicate, une mélodie lumineuse et bouleversante. Ici, les cordes sont dorénavant pincées, les attaques sont précises et intenses, et l'espace laissé à la résonance n'est que grâce. L'histoire évoquée par cette musique fantomatique est mélancolique, on s'y attache. Et j'aime m'y perdre, car c'est inattendu, intime, poétique, singulier et incroyablement intense.

Hautement recommandé!

immersions soniques

 Jamie Drouin & Sabine Vogel - Raumfluchten (Infrequency, 2012)

Raumfluchten est une piste de trente minutes divisée en sept sections et interprétée par le duo Jamie Drouin (synthétiseur analogique, radio) et Sabine Vogel (flûte, cailloux). Sept tableaux plutôt calmes, aux sonorités et aux atmosphères à chaque fois surprenantes. Fréquences radios, bruits de clés, cailloux frottés et frappés, électricité dérangée, souffles humains et électriques, clapotis, fréquences analogiques saturées et calmes, quelques sons épars s'entremêlent avec grâce au profit d'une atmosphère souvent sereine ou même contemplative. Une contemplation du son et de l'interaction parfaite entre deux musiciens inventifs et réceptifs au discours de chacun. Un discours toujours adapté à l'autre mais de manière intransigeante et sans compromis.

Cette suite de trente minutes propose des tableaux aux atmosphères pleines de contrastes, à l'image de cette étrange pochette ornée d'un clair-obscur surexposé. Des tableaux d'ombres et de lumières, de synthèses analogiques et de bruits acoustiques, de silence et de bruit. Le but de ces sept improvisations est de surprendre l'auditeur, et autant dire que le pari est réussi, car pour ma part, je n'avais encore jamais entendu rien de semblable: une musique principalement composée d'éléments abstraits qui, se superposant, finissent par former des figures concrètes, narratives ou expressives. Entre abstraction et figuration, entre lumière et obscurité, entre bruit et musique, entre silence et son, la situation des musiciens paraît intermédiaire mais la musique est tout de même sans compromis, et l'expressionnisme du duo est aussi puissant que sa capacité d'écoute, d'interaction, et surtout, d'inventivité. Une suite peut-être courte mais riche et dense, aux atmosphères très travaillées, pour une suite d'esquisses qui se mettent en valeur les unes à la suite des autres. Tableaux calmes, poétiques et sensibles, lumineux à certains moments, obscurs à d'autres, mais toujours précis et absorbant. 

Une immersion profonde et dense dans des bruits obscurs et des notes lumineuses. Très bon.


 Coppice - Holes/Tracts (Consumer Waste, 2012)

Autre immersion profonde dans le son, Holes/Tracts est une suite de quatre pièces interprétée par le duo Coppice, nom de scène pour Noé Cuéllar et Joseph Kramer. Des pièces étranges et uniques, composées à partir de shruti box, de filtres acoustiques, et de boucles magnétiques. On peut s'en douter, il s'agit là de pièces principalement axées sur le timbre et l'exploration sonique d'instruments/objets acoustiques. Clapotements, grincements, frottements, le son est noyé, répercuté, amplifié, on ne sait jamais trop comment ni avec quoi. Et c'est sans compter sur les silences et les nombreux passages très faibles et calmes où les repères deviennent encore plus évanescents, flous, obscurs.

Un album dur d'écoute, hors de toute esthétique et qui semble extérieur à toute norme et à tout langage musical. Holes/Tracts immerge l'auditeur dans des profondeurs soniques acoustiques abstraites et non-musicales souvent, mais tout de même poétiques et envoutantes. Car Coppice semble raconter une histoire, un fil narratif semble conduire ces quatre pièces, mais il s'agit bien évidemment d'une histoire purement sonore, où les rebondissements se font par modulations d'intensité, par évolution de textures. Coppice nous narre une histoire peut-être irrationnelle, en tout cas extérieure aux codes esthétiques préétablis, mais une histoire qui vaut le coup pour sa singularité, pour l'originalité du langage qu'elle met en place, mais également pour sa structure souvent surprenante. Une musique extraterrestre, qui ne semble pas produite sur la même planète, qui semble surgir d'une nouvelle espèce, une espèce dotée d'une perception extrêmement aiguisée, sensible et poétique du son.

Cremaster - live at audiograft (consumer waste, 2012)

Ce live at audiograft est le troisième disque en date du duo Cremaster, un duo composé de deux musiciens bien connus par les lecteurs de ce blog, Alfredo Costa Monteiro (dispositifs électroacoustiques) et Ferran Fages (dispositifs électroacoustiques, larsens et table de mixage). Un duo qui aime les parasites électriques, les sons corrosifs ou abrasifs, les larsens incessants, et autres textures bruitistes et abstraites. Pour ce court enregistrement live de 26 minutes, les deux plasticiens sonores nous délivrent une palette de sons hétéroclites qui s'embrassent et s'entremêlent constamment, boucles analogiques, court-circuits, et larsens forment des textures qui s'agencent avec sensibilité dans une construction improbable de sonorités électriques.

Une unique pièce plutôt courte en effet, mais qui n'en est pas moins intense et riche. Les textures sont riches, originales, les variations d'intensités nombreuses. A leur manière, Cremaster explore le son également et construit un environnement musical principalement axé sur le timbre et l'exploration sonique électroacoustique cette fois. L'art de sculpter des informations électriques avec une perception musicale du courant et du son, l'art de peindre de magnifiques tableaux avec ce que l'on considère comme des parasites sonores comme le souffle ou le larsen. Une musique surprenante, jouissive, riche, où les textures sont agencées avec précision dans une attention constante à chaque intervention de l'un comme de l'autre membre du duo.

En un peu plus de vingt-cinq minutes, FF et ACM nous délivrent une pièce riche de couleurs et très intense, construite et structurée de manière à immerger l'auditeur de manière intensive. Une plongée immersive dans des courants électroacoustiques abrasifs et parasitaires, mais aussi sensiblement musicaux et savamment structurés. Un enregistrement qui ne cesse de surprendre pour ces couleurs sonores organiques et physiques, ingénieusement et hautement créatif et inventif. Recommandé.