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mike majkowski

BLIP - Dead Space (Bocian, 2012)
Dead Space est le second album du duo australien Blip (Jim Denley aux saxophone alto, flûte et ballon, et Mike Majkowski à la contrebasse, pitch pipe et objets), et le titre n'a pas été choisi au hasard puisque cet album a d'une part été enregistré dans une chambre anéchoïque (sans aucun écho), et qu'en plus il est dédié à la mémoire des pères des deux musiciens.

Le duo tente, semble-t-il, de faire revivre cet espace vide d'écho, mort de résonance. Si les phénomènes acoustiques sont faibles dans cet espace, il n'y a qu'à propager toute la richesse sonore possible semblent vouloir dire les deux musiciens. Et c'est ce qu'ils font : Jim Denley accumule techniques étendues sur techniques étendues, avec une large préférence accordée aux souffles et aux harmoniques métalliques, tandis que Majkowski n'est jamais très loin au niveau sonore, et s'emploie à copier le son du souffle et des harmoniques avec un frottement léger des cordes, ainsi qu'avec l'insertion d'objets métalliques. Le duo propose ainsi sept improvisations libres concentrées sur les textures et les timbres, mais également sur l'interaction entre les instruments et leurs possibles entremêlements. Des improvisations plutôt calmes et linéaires, avec une narration sans rupture, un volume et une intensité constants : l'intérêt n'étant pas dans les formes et les structures, mais dans le son lui-même. Le duo se plonge littéralement dans ses instruments (flûte, saxophone et contrebasse avant tout) et offre une approche assez unique du jeu instrumental. Oui, d'un côté, Majkowski n'est pas sans rappeler Clayton Thomas et ses plaques d'immatriculation, tandis que les harmoniques avec souffles et salive de Denley font aussi penser à Martin Küchen, mais il y a tout de même une touche vraiment personnelle dans l'approche des instruments : Majkowski et Denley ont eux aussi développé un langage instrumental nouveau et frais, fait de techniques, de timbres, et d'atmosphères personnelles. Ces atmosphères sont sombres souvent, et mélancoliques, mais surtout riches et innovantes. 

Un très bel exemple d'improvisation libre non-idiomatique, avec toute la recherche instrumentale et sonore, ainsi que les développements techniques que cette pratique requiert. Conseillé.

MIKE MAJKOWSKI - Why is there something instead of nothing ? (Bocian, 2013)
Nouveau solo de contrebasse de Mike Majkowski publié cette fois en LP par Bocian, Why is there something instead of nothing renvoie aux questionnements métaphysiques de Leibniz et autres penseurs de l'ontologie. Musicalement pourtant, je ne vois aucune relation à faire entre l'ontologie et ce solo, hormis le titre de ce vinyle.

Majkowski propose une improvisation par face - enfin je parle d'improvisation mais c'est très clairement structuré et ça n'a rien de spontané. La première face est une longue pièce de quinze minutes où le contrebassiste australien d'origine polonaise ne cesse de faire aller et venir l'archet sur ses cordes à une rapidité surprenante. C'est très énergique, et posé en même temps, car Majkowski répète inlassablement le même geste, à la même vitesse, avec une pression plutôt constante, et laisse ainsi place aux multiples accidents de parcours et incidents sonores qui peuvent avoir lieu. En plus, je me demande tout de même si un objet métallique n'est pas placé dans les cordes, mais c'est possible que non, auquel cas le son de Majkowski est vraiment riche et surprenant. Une pièce intense et répétitive réussie. Puis sur la deuxième face, Majkowski propose une autre forme d'exploration sonore obsessionnelle en ne jouant que deux notes à l'archet, puis une pizzicato, à un rythme beaucoup plus calme et lent, et surtout en laissant place cette fois à la résonance des cordes et aux harmoniques fantômes qui surgissent quand les notes s'évanouissent.

C'est simple, précis, beau, subtil, et très bien structuré. Bon travail, très original pour un solo de basse.  

Blip - Calibrated (Splitrec, 2011)


Enregistré en une après-midi, après six essais répartis sur trois ans, Calibrated est une suite de trois pièces interprétées par le duo Blip, soit Jim Denley au saxophone alto et aux flûtes, accompagné de Mike Majkowski à la contrebasse, au diapason et aux objets. Trois pièces où se réunissent quiétude et violence, techniques étendues et sons bruitistes, un duo acoustique qui parvient à explorer des territoires sonores complexes et jouissifs.


"Pod", la première pièce de cet album, explore les recoins inexplorés des instruments, ainsi que l'interaction entre les différents modes de jeux. Souffles, grésillements gazeux et humides, slaps, percussion des cordes et de la basse en général, saxophone sans bec, etc., l'utilisation des techniques étendues est omniprésente et le duo explore les potentialités et l'acoustique inhérentes à leurs instruments. Des nappes sonores à tendance réductionniste se succèdent, se répondent et se structurent les unes par rapport aux autres dans une imbrication sonore complexe. Véritable jeu de timbre, où des sonorités apparaissent, disparaissent et sont rappelés en toute quiétude. La musique est assez calme, assurée et assumée, et les deux musiciens font preuve d'une grande attention l'un à l'autre, ils dialoguent chacun avec respect, délicatesse et admiration pour le son comme pour le partenaire. Un voyage riche à travers les possibilités sonores de l'alto et de la basse, plein de sensibilité.

Puis vient « Oad », de deux minutes plus courte que la précédente (8’30 et 6’30). Cette pièce est plus proche du drone et de l’ambient, et utilise certains sons déjà présents sur la première piste, telle cette sorte d’onde sinusoïdale sortie d’on ne sait où. Mais rapidement, elle se déconstruit pour aboutir à une forme musicale de plus en plus expérimentale, où le timbre gagne le devant de la scène. En fait, de nombreux paysages sonores sont réutilisés, mais gagnent ici un caractère beaucoup plus nerveux, agressif et bruyant, le timbre se met ainsi au service d’une intensité de plus en plus puissante et d’un univers sonore de plus en plus urgent et spontané.

Avec ses 26’30 minutes, la dernière pièce, « Branes », est de loin la plus longue et la plus riche (l'apparition de la flûte et d'objets de plus en plus nombreux aidant). Cette pièce gagne en richesse et en profondeur car le jeu de timbres est accompagné d’un jeu d’intensités tout en relief, où des passages extrêmement bruyants et intenses entrecoupent des plages méditatives et contemplatives similaires aux deux précédentes pièces. Une profondeur atteinte également grâce à l’apparition de cycles et de pulsations, de notes et de phrases mélodiques, et, sporadiquement, de silences. De plus, l’urgence et la nervosité gagnent en intensité, les espaces désertiques laissent place à des espaces où les sons grouillent, frottent, disparaissent et apparaissent brusquement. Les sons fourmillent, les structures éclatent, mais l’assurance, l’attention  et la tranquillité ne disparaissent pourtant jamais, ce qui rend cette musique aussi surprenante que saisissante.

Trois pièces parfois extrêmes, mais étonnamment agréables. Elles ont beau chercher et exploiter un maximum de ressources sonores instrumentales, il n’y a jamais rien de formel et de froid, il y a toujours un aspect saisissant (surtout dans « Branes », qui est pourtant la plus extrême) et chaleureux. Œuvres marquées par l’urgence et la spontanéité, elles collent ainsi au plus près des instrumentistes (de leurs désirs, de leurs sensibilités et de leurs émotions) et nous plongent dans une ambiance plus intimiste que laborantine. Calibrated, tout en explorant la matière sonore de manière riche et profonde, n’en reste pas moins une œuvre musicale sensible et délicate, intense, forte et prenante. Recommandé !

Tracklist: 01-Pod / 02-Oad / 03-Branes