EVA-MARIA HOUBEN

Eva-Maria Houben, membre du collectif Wandelweiser, a lancé son propre label au début de l'année, qui comporte déjà onze disques, presque tous composés par Houben elle-même. Je ne mettrai pas d'images pour ces disques, car ils sont tous identiques à la photo ci-dessus, un design simple, épuré et minimaliste à l'image de Wandelweiser. Je ne les ai pas tous écoutés, mais il y a beaucoup de compositions pour orgue, beaucoup de collaborations avec Bileam Kümper, et bien sûr beaucoup de silences et une forte présence de l’environnement extérieur. Cinq exemples des compositions de cette excellente organiste :

  chords est une pièce pour orgue composée et réalisée en 2013, en l'église St Marien à Witten, par Eva-Maria Houben elle-même.
  Une pièce étrange, longue et monotone, qui est loin d'être ma préférée de cette série. La construction est simple : un silence de deux secondes, un accord de la même durée, puis une autre pause, un accord différent de la même durée toujours - et ainsi de suite durant cinquante-cinq minutes. Il n'y a pas de progression harmonique ou tonale, ni de changement de rythme ou de tempo, le rythme est réduit à sa plus pure simplicité (les accords sont très proches d'une respiration). Eva-Maria Houben joue surtout sur les textures et les attaques des accords, et sur leur lien avec l'intensité. Comment telle hauteur, telle attaque, ou telle tessiture produit-elle telle forme d'intensité, selon ses modes d’apparition et de disparition ? Un disque plein de variations trop légères et subtiles par rapport à la diversité des accords pour créer de la tension, je suis peut-être passer à côté mais j'ai eu du mal à accrocher et l'ai trouvé un peu trop formel.
[informations, présentation & extraits: http://www.diafani.de/?product=chords-cd]

  Sur yosemite (ensemble), comme le titre le laisse entendre, l'effectif est cette fois beaucoup plus large pour cette pièce composée en 2007 par Eva-Maria Houben : Evelyn Teuwen à la flûte, Sebastian Jeuck au saxophone, Frank Söte à la clarinette, Peter Springer au trombone, Alexander Fox aux percussions, Rommel Ayoub et Charlotte Jonigkeit aux violons, Bileam Kümper à l'alto, Anna Pätsch au violoncelle et Matthias Bernsmann à la contrebasse.
  Il s'agit là de cinq courtes pièces réalisées avec un magnifique bruit de fond sur lequel des accords se succèdent selon leur nature (instrumentale) ou leur tessiture : les vents d'un côté, les cordes de l'autre, les graves d'un côté (timbales, contrebasse, trombone), et les aigus de l'autre (violon, flûte, cymbale frottée). Le dialogue entre chaque bloc et l'environnement (extrêmement bien choisi et envoutant) forme un tout harmonieux et cohérent, subtil et très bien construit. Tout est bien équilibré entre les bruits, les familles d'instruments, les tessitures, les notes, les accords. Une construction simple mais qui se révèle très riche et surprenante : une réalisation pleine de sensibilité et de fragilité pour une excellente composition.
   On trouve également sur ce disque deux pièces composées la même année par Eva-Maria Houben et intitulées duo I - duo II (var.). Comme dans beaucoup d’œuvres de Houben, cette composition s'intéresse particulièrement à l'apparition et à la disparition des sons, ainsi qu'au silence qui leur est lié. Deux approches (réalisées par EMH à la cymbale puis à l'harmonium et Bileam Kümper aux sons électroacoustiques puis au tuba) permettent ici de mettre l'accent sur ces phénomènes aussi musicaux que sonores : une succession de vagues sonores toujours identiques et toujours différentes (la même cymbale frottée durant cinq à dix secondes et accompagnée d'un léger bruit rose discret), entrecoupées de silences égaux. Puis, sur la deuxième partie, des longues notes continues à l'harmonium, qui arrivent par vague aussi, et trois interventions très brèves et fortes du tuba sur les sept minutes de cette partie. Deux pièces également simples mais qui révèlent toute la richesse de chaque son, dès lors qu'on est sensible à leur durée, mais aussi aux conditions de leur existence (apparition, durée et disparition). Recommandé.
[informations & extraits: http://www.diafani.de/?product=yosemite-duo-i-duo-ii-cd]

  atmen 1 / 2 est une pièce en deux parties, réalisée en 2010 par Eva-Maria Houben (orgue) et Bileam Kümper (viole d'amour, tuba) en l'église St. Thomas Morus à Krefeld (Allemagne). La première partie est un remarquable duo assez court (une dizaine de minutes) composé de longues notes continues, seules, ou par groupes, à l'orgue, et quelques notes assez courtes dispersées au tuba. Les vents se confondent et s'assemblent en un univers riche et uni, forment des blocs compacts mouvementés par des micro-variations. Très beau duo. La suite est encore plus remarquable, durant environ quarante-cinq minutes, Houben & Kümper explorent les aspects primitifs de leurs instruments : la première ne produit que des vagues de souffles, et le second érafle ses cordes de manière à ne produire que quelques harmoniques de temps à autres (j'imagine que c'est la résonance des cordes sympathiques), mais surtout à ne produire que des hauteurs indéterminées faites des crins sur les boyaux recouverts d'aluminium, ou sur le corps de la viole. Seules ou en duo, les vagues de sons primitifs et abstraits apparaissent et disparaissent de manière assez régulière et organique, sur fond d'un souffle continu. Une œuvre très minimaliste et abstraite, encore toute en sensibilité et en fragilité, qui met cette fois l'accent sur les différences et les ressemblances entre le bruit et les notes, et sur les possibilités de les réconcilier en les utilisant de la même manière. Une pièce remarquable, vivement conseillée.
[informations & extraits: http://www.diafani.de/?product=atmen-1-atmen-2-cd]

  unda maris est une longue pièce de 2013 pour orgue seul, réalisée par Eva-Maria Houben en l'église St. Marian à Witten (Allemagne). Il s'agit cette fois d'une longue traversée épique d'une seule note, d'une seule respiration sans fin. Car seule une note basse est entendue de manière continue et ininterrompue durant ces 75 minutes. Plus précisément, il ne s'agit pas réellement d'un orgue, mais de l'enregistrement d'un orgue. EMH semble appliquer ensuite quelques filtres à cette note, des filtres légers qui révèlent les variations subtiles et riches de l'orgue, des filtres qui composent une mélodie d'harmonique ultra-minimale et lente. unda maris est un hommage ultime à l'orgue, dans la mesure où assez de confiance lui est accordé pour produire 75 minutes de musique avec une seule de ses notes. Cette espèce de drone rend ainsi un hommage grandiose à l'orgue en révélant et en explorant la richesse d'un seul de ses sons, une seule note qui par ses subtiles déclinaisons et sa richesse harmonique peut produire 1h15 de musique.
  Une pièce magistrale et envoûtante, sensible et riche. Une plongée épique dans un son unique et organique : vivement conseillé.
[informations & extrait: http://www.diafani.de/?product=unda-maris-cd]

  landscapes est une œuvre de 2012, composée de quatre parties et réalisée par Eva-Maria Houben (orgue, bar chime) et Bileam Kümper (tuba, viole d'amour), à partir de field-recordings réalisés par les deux musiciens, et de leurs interventions instrumentales. Sur la première partie, on peut entendre les enregistrements d'une gare avec ses trains, des enregistrements au sein desquels EMH s'immerge et sur lesquels elle propose une partie d'orgue à peine audible. Le but de chacune de ces pièces est l'intégration de la musique et des instruments à l'environnement sonore extérieur, une intégration qui permet également une nouvelle perception des bruits ambiants. Avec cette première partie, l'immersion est totale, radicale, et même avec la plus grande attention, on se demande tout le temps si l'orgue est réellement présent, dispositif qui met en place une écoute très active des bruits. De loin la partie que je préfère. Car sur les autres, il s'agit plus d'un dialogue que d'une immersion, des dialogues entre le tuba et le vent, entre la viole d'amour et un escalier, ou entre un bar chime et un balcon, dialogues où la tension est plus faible même si la composition/réalisation est très sensible.
  Une proposition assez intéressante sur les relations entre la musique et son environnement, qui active une perception très active chez l'auditeur comme chez les musiciens. Le seul dommage : les espèces d'effets "vocoder" sur le troisième enregistrement, qui viennent vraiment gâcher toute la poésie et la sensibilité du reste de cette œuvre. Pas mal en somme.
[informations & extraits: http://www.diafani.de/?product=landscapes-cd]

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