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James Tenney - acoustic phenomena / hymnic sounds

 


1988, James Tenney publie une histoire des consonances et dissonances : deux concepts harmoniques qui engagent notre perception et qui interrogent le système tonal. Parfois avec humour, parfois avec sérieux, James Tenney ne cessera durant ces années de composer sa musique autour de ces questions. Harmonium #2 - for Lou Harrison, tout comme critical band, les deux pièces sélectionnées sur ce disque, semblent ainsi être au cœur de ces interrogations.  Deux compositions pour ensemble instrumental réalisées par l’Open Music GERA, sous la direction de Burkhard Schlothauer, où se succèdent notes et accords tenus jusqu’à un climax central ou final. Ces deux pièces jouent soient sur des accords majeurs qui finissent par créer de la tension selon leur superposition, soit sur des partiels harmoniques qui glissent vers une magnifique nappe lisse et profonde.  Schlothauer et son ensemble réalisent ces deux pièces avec une précision et une finesse flagrante. On peut ressentir les heures de préparation et de plongée dans ces partitions. Chaque instrumentiste semble connaître et maîtriser chaque recoin microtonal et chaque battement de fréquence, et surtout chaque musicien semble prendre du plaisir à s’immerger dans ces pièces, à les partager et à nous y inviter. Et effectivement c’est un plaisir de voyager dans ces sortes de nuages où les consonances douces flirtent avec des dissonances légèrement tendues, où le flot harmonique nous entraîne dans un bain de notes rayonnantes et lumineuses. Pourquoi une note est-elle belle ? Pourquoi un accord suscite tant d’émotions et de perceptions ? James Tenney ne répond pas à ces questions, mais il les met en pratique tout simplement. Il utilise la beauté inhérente à la tonalité et à l’harmonie, en se servant de  leurs dissonances et de leurs systèmes de tension et de détente innés, pour créer des pièces fluides et complexes, des voyages sonores et perceptuels à travers une fondamentale ou un système d’accords simples.

 Extrait audio

 Page wandelweiser

west coast soundings

Je parlais ci-dessous de la diversité des productions du label wandelweiser, qui vont de la musique électroacoustique à l'improvisation type wandelweiser en passant par l'opéra et les compositions post-sérielles. Volontairement, j'oubliais une compilation que le label vient de publier, qui pourrait également illustrer cette diversité. Je n'en ai pas parlé car elle est un peu trop spécifique je pense, puisque ce double disque intitulé west coast soundings s'intéresse principalement à Michael Pisaro et James Tenney, ainsi qu'aux jeunes compositeurs américains influencés par le travail de ces deux compositeurs. Ainsi aux côtés des deux musiciens déjà cités, on retrouve également Mark So, Michael Winter, Chris Kallmyer, Tashi Wada, Liam Mooney, Scott Cazan, Laura Steeberge, Catherine Lamb, Quentin Tolimieri, et Casey Anderson. Quant aux interprètes, il s'agit de Frank Gratkowski, Seth Josel, Hans W. Koch, Anton Lukoszevieze, et Lucia Mense. Ces cinq musiciensn en quelques jours, parfois en compagnie des compositeurs, ont donc enregistrés une pièce de chacun de ces compositeurs durant le mois de juin 2013 à Cologne.

Cette compilation est partie de l'idée de fêter le centenaire de John Cage, mais tous les participants se sont vite mis d'accord pour dire qu'il était peut-être plus intéressant de se consacrer aux nouvelles musiques expérimentales, aux nouvelles générations et aux nouveaux musiciens, et de ne pas jouer Cage, ce qui est certainement l'idée qui aurait le plus plut à Cage lui-même, puisqu'il était aussi intéressé par les conséquences de sa musique sur les nouvelles générations, autant que par les différentes réalisations possibles de sa musique, en corrélation immédiate justement avec comment les nouvelles générations se l'appropriaient.En tout cas, même si c'est un plaisir d'écouter de nouvelles performances de Cage, c'est tout aussi heureux de découvrir de nouveaux compositeurs ou de nouvelles pièces de certains déjà connus, et je suis plutôt ravi de ce changement d'initiative.

Je n'ai pas très envie de parler de chaque pièce séparément, je pense qu'il vaut mieux laisser la surprise en fait. Très peu de pièces dépassent les dix minutes sur ces disques, et comme sur n'importe quelle compilation, ça peut être très frustrant de n'entendre que cinq minutes d'un compositeur. Je préfère donc laisser la voie entièrement libre à une écoute la plus fraîche possible. Mais pour le dire rapidement, on retrouve de nombreuses compositions pour notes tenues, souvent instrumentales avec parfois un peu d'électronique. Il n'y a pas beaucoup de silence, les volumes ne sont jamais très forts, quelque fois le bruit est présent à travers des enregistrements, et quelques surprises comme une pièce pour radio, une étrange valse dissonante et une pièce  pour des triangles et de la glace parcourent cette compilation. Et quant aux compositions elles-mêmes, elles sont souvent assez minimales, ouvertes, parfois graphiques, mais s'orientent toutes de manière diverse. Mention spéciale en tout cas pour Mark So, Tashi Wada, Scott Cazan, Catherine Lamb,et Quentin Tolimieri qui ont tous proposé des œuvres singulières, belles, et riches. Mention spéciale également à chaque musicien, car toutes ces pièces sont réalisées avec brio, finesse, sensibilité, et réflexion.

Une très bonne occasion de se plonger dans les nouvelles musiques expérimentales américaines, la sélection des pièces et des compositeurs est judicieuse et intelligente, elle est certes orientée mais c'est pleinement assumé en même temps. En tout cas ce disque est le bienvenue pour promouvoir un peu de jeunes artistes très prometteurs qui n'en sont pas à leur premier essai et qui restent sous-estimé, tels ceux que je viens de mentionner.

compilation -  west coast soundings (2CD, Wandelweiser, 2014) : lien

JOHN CAGE - Sonatas & Interludes (HatHut, 2012)

Bon d'accord, je pense que la majorité des lecteurs de ce blog a entendu au moins une fois cette œuvre (certainement la plus célèbre avec 4'33) de John Cage. 16 sonates et 4 interludes pour piano préparé. Une des plus importantes œuvres pour cet instrument et cette méthode de jeu en un sens. Et ce notamment grâce à sa place historique, car elle fut une des premières œuvres a utiliser le piano préparé de manière systématique (l'instrument avait tout de même été utilisé dans des pièces antérieures à 1946 - date de début de composition de cette œuvre qui fut écrite jusqu'en 1948). On connaît aussi l'influence qu'exerça la philosophie et la musique indiennes sur cette œuvre qui tente d'en restituer les émotions. Mais aussi d'autres musiques comme la musique balinaise et son balafon qui semble à l'origine de certaines préparations à base d'objets métalliques, tels ces clous qui font ressembler le piano à un balafon ou à un vibraphone, mais aussi à un gamelan javanais à certains moments. Des sonorités orientales, complétées par des procédés d'écriture polyphoniques et/ou polyrythmiques qui nous rapprochent encore et toujours de l'Orient tel qu'imaginé par John Cage. Mais la force de ces Sonatas & Interludes ne résident pas seulement dans la puissance d'évocation ni dans l'imitation, c'est aussi aussi le prisme occidental qui fait de cette œuvre quelque chose d'unique. Car Cage explore des timbres et des procédés d'écritures orientaux tout en conservant de nombreuses techniques et procédés orientaux: l'utilisation du piano d'une part, mais également la forme sonate  qui est méticuleusement conservée avec ses deux parties répétées. Un mélange improbable et unique de pensées indiennes et orientales, de techniques d'écriture classiques européennes, et d’expérimentations américaines et contemporaines. Splendide!

Quelques mots maintenant sur James Tenney. L'enregistrement de cette interprétation date maintenant de 10 ans, et on peut se demander l'intérêt de publier cette interprétation inédite je crois. Outre ses connaissances monumentales de l’œuvre de Nancarrow (dont l'influence sur le piano fut presque aussi énorme que Cage), James Tenney était également un ancien élève et un proche de JC avec qui il a donné plusieurs représentations. Pour cette performance des S&I, James Tenney choisit une approche virtuose et plutôt rapide, plus axée sur les sonorités et les rythmiques que sur les nuances. Ces dernières sont peu exploitées et rendent cet enregistrement assez égale à lui-même, mais laisse également ressortir encore plus les potentialités émotionnelles de chacune des pièces. L'enregistrement et le son du piano ont un son pur, cristallin, qui se déploie avec aisance et avec puissance. Chaque phrase et chaque timbre surgit avec une émotion si forte qu'elle en cache presque la forme et la technique. Des quelques interprétations que je possède (Tilbury, Berman par exemple), c'est sans aucun doute la plus forte au niveau émotionnel, mais aussi la plus claire au niveau des couleurs. Je pense même que c'est la meilleure interprétation que j'ai entendu de cette œuvre. Vivement conseillé.