bruno duplant/barry chabala - la nuit (Roeba, 2012)


Première collaboration entre le contrebassiste français Bruno Duplant et le guitariste américain Barry Chabala, la nuit est une étrange et surprenante suite de trois pièces calmes et envoutantes. Aucun instrument n'est indiqué sur la pochette, la plupart des sons semblent être générés par ordinateur ou électronique, avec quelques interventions instrumentales, notamment à la guitare, caisse claire et percussions.

La première pièce est un long drone de 23 minutes, une nappe calme et planante, qui voyage à travers des espaces éthérés assez statiques malgré quelques légères modulations de fréquence. On se laisse facilement bercer et enivrer par ce voyage jusqu'à ce qu'un silence impromptu coupe la première nappe basse de manière aride et sèche, un silence surprenant et inattendu qui dure plus d'une minute avant de laisser surgir un autre drone plus riche, notamment en sonorités aiguës telles des espèces de carillons se greffant au "mouvement statique" du drone de base. Au cours de cette pièce, d'autres silences viendront interrompre, toujours de manière inattendue, les drones mis en place. Un peu comme si Bruno et Barry voulaient à tout prix empêcher l'auditeur de se laisser bercer par la musique de manière un peu trop passive. 

Car la force de chacun de ces silences est bien de réveiller l'auditeur, d'activer sa curiosité et son questionnement. A chaque fois que la musique s'interrompt, je me suis trouvé emparé par un mélange de surprise, de frustration, puis d'admiration. Surprise devant la sécheresse de ces interruptions inattendues et irrationnelles, frustration de ne pouvoir s'immerger dans les nappes, puis admiration devant la réaction que parviennent à susciter Bruno et Barry en interrompant simplement le processus musical mis en œuvre. Même si les textures formées par Bruno Duplant et Barry Chabala sont riches, c'est bien plutôt pour la structure de ces pièces que cet album m'a plu. Une forme toujours surprenante, où une nappe peut durer une minute, comme elle peut en durer dix, où elle peut être interrompue à tout moment, par un silence, comme par une caisse claire. C'est linéaire, mais tout de même fracturée, et fracturée de manière anarchique et extrêmement précise tout de même. Une précision qui va à l'encontre de toute règle.

Là où la musique me touche le plus au niveau de son contenu, c'est certainement lorsque des instruments se superposent aux nappes dronesques. Je pense par exemple à la deuxième pièce, "far a go", où Barry Chabala disperse avec parcimonie une mélodie lente, calme et étirée, faite d'intervalles irréguliers, une mélodie très belle et sensible, qui se mélange avec poésie aux vagues sombres et digitales de Bruno, ainsi qu'à sa pulsation frénétique et obsessionnelle produite par une caisse claire étouffée et discrète. Il en est de même sur la dernière piste, "la nuit", où mélodies fantomatiques, silences et textures digitales s'entremêlent avec une finesse et un sens de la musicalité précis. Cette dernière pièce est certainement ma favorite, la plus complète et la plus aboutie, on y retrouve tout ce qui faisait le succès des deux pièces précédentes, notamment une utilisation réactive du silence, et un équilibre poétique entre mélodie et son, auquel s'ajoute le silence encore.

Trois pièces qui, au-delà de leur aspect calme, linéaire et contemplatif, parviennent à surprendre et à interroger l'auditeur avec sensibilité et intelligence. Un beau disque.

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