utilisation instrumentale d'objets non-musicaux [adam asnan, olaf hochherz, gregory büttner, osvaldo coluccino]



Autant inspirées de la musique concrète, que des field-recordings, de l’art et des installations sonores, de la musique lo-fi ou de l’improvisation dite réductionniste, de nouvelles pratiques apparaissent chaque jour autour des objets. Objets fétiches, objets quotidiens, objets domestiques, objets traités par l’électronique, objets acoustiques. Si le répertoire instrumental et électroacoustique paraît s’essouffler, les pratiques musicales ne sont pas en reste, tout un univers sonore est encore à explorer avec ces nouvelles pratiques : je pense inévitablement à Ryu Hankil et sa machine à écrire, Atsuhiro Ito et ses néons, Gill Arnò (alias mpld) et ses rétroprojecteurs, Osvaldo Coluccino et Lali Barrière pour leurs objets quotidiens, etc.

ADAM ASNAN – FBFC (1000füssler, 2013)

Sur le label allemand 1000füssler dirigé par le musicien Gregory Büttner, une série de trois mini-Cd consacrée à ces pratiques vient justement de paraître. FBFC, par exemple, est une composition d’Adam Asnan centrée sur l’amplification du couvercle d’une pellicule 35mm – travail qui n’est pas forcément sans rappeler celui de mpld. Je n’avais encore jamais entendu ce musicien, mais un artiste prometteur s’annonce avec cette suite. Des battements réguliers semblables à des hélices d’hélicoptère, quelques larsens, des couleurs métalliques et industrielles, ainsi qu’une approche percussive ressortent clairement de l’ensemble de ces quatre pièces. Si aucun élément instrumental n’est mis en jeu ici, on croirait souvent entendre la peau d’une grosse caisse, et les formes utilisées sont souvent linéaires comme dans beaucoup de pièces réductionnistes. Adam Asnan, musicien issu de la musique concrète, exploite son couvercle comme un instrument, et explore ce matériau de manière plus musicale que bruitiste. Il s’agit de composer avec ce matériau issu du cinéma, pour en faire non un « cinéma pour l’oreille » mais bien une pièce musicale, qui s’apparente plus à de la musique instrumentale qu’autre chose. Très bon travail, j’attends d’en écouter d’autre avec impatience. 


OLAF HOCHHERZ – Rooms to carry books through (1000füssler, 2013)
Dans une veine similaire, Olaf Hochherz tente lui aussi de créer de la musique à partir d’une source sonore extérieure au domaine musical. Rooms to carry books through est une pièce de vingt minutes fondée sur une source sonore plus qu’incongrue, un livre, objet silencieux par excellence... C’est aguichant, étonnant et surprenant dans l’idée peut-être, mais à vrai dire, je ne suis pas sûr qu’une absence de sources sonores aurait changé grand-chose à cette pièce. Le livre est relié à tout un système de dix enceintes et de microphones piézoélectriques qui génèrent un larsen modifié par la pression exercé sur le livre. Il s’agit donc bien plus ici d’une exploration des champs piézoélectriques que des propriétés sonores d’un livre. En résulte une pièce très électrique et abrasive, improvisation granuleuse aux sonorités primitives et lo-fi. Ça grince, ça couine, ça pète, musique défectueuse et parasitaire, improvisation basée sur le bricolage et le bruit. Pas exceptionnel, mais j’aime plutôt bien ce côté simple et archaïque, ainsi que l’énergie avec laquelle l’instrument est utilisé.


GREGORY BÜTTNER – Scherenschnitt (1000füssler, 2013)


Le dernier disque de cette série est une pièce intitulée Scherenschnitt, extraite d’une installation sonore éponyme de Gregory Büttner. Une pièce très courte (dix minutes) basée en partie sur des objets (papiers, cartons, ciseaux et cutter) mais surtout sur une action (le découpage). Gregory Büttner a placé ses micros très très près des objets pour pénétrer au mieux le phénomène sonore. Une exploration sonore profonde du découpage, assez proche de la musique concrète. Car hormis quelques effets de delay, de réverbération, et d’amplification après la performance, le son est projeté tel quel. On reconnaît très bien les actions. Des découpages qui arrivent par assauts et par vagues. On peut percevoir la volonté de recherche assez minutieuse à travers le renouvellement constant des couleurs, Büttner ne lésine pas sur l’exploration et développe perpétuellement de nouveaux timbres avec de nouveaux matériaux toujours très proches. La construction est simple, une succession de vignettes sonores, mais du fait de la courte durée aussi, ce renouvellement perpétuel attise la curiosité et maintient l’attention. On a envie de connaître toutes les possibilités sonores de ce matériel et de cette action. Et on n’est vraiment pas déçu face à ce que propose Büttner au cours de ces dix minutes – format idéal pour un champ d’investigation si réduit. Conseillé.


OSVALDO COLUCCINO – Oltreorme (Another Timbre, 2013)


Je finis cet article sur les objets sonores avec Oltreorme, une suite de quatre pièces pour objets acoustiques d’un musicien italien qui avait déjà sorti un disque sur ce principe l’année dernière : Osvaldo Coluccino. Durant cinq mois, cet artiste a enregistré et composé quatre pièces acoustiques à partir d’objets frottés, frappés, caressés, percutés, etc. Aucun instrument n’est utilisé, mais l’approche de Coluccino est plutôt instrumentale, les sonorités tendent à se rapprocher des percussions le plus souvent, voire des cuivres sur la dernière partie. Sur les notes du disque, Osvaldo Coluccino recommande d’écouter ce disque à volume normal, voire bas, dans un environnement le plus silencieux possible. Effectivement, les sons ont tendance à être imperceptibles, ils passent comme des ombres fugitives qu’on peine souvent à percevoir. L’univers d’Oltreorme est instable, fantomatique et au-delà du réel. Même si ce sont des objets usuels et quotidiens qui sont utilisés tout du long, et de manière brute en plus, on n’arrive pas à se les représenter, pas plus qu’on ne parvient à se figurer la forme dans laquelle ils s’inscrivent. Une musique très ténue en somme, qui se fond dans l’environnement tout en s’en détachant, on ne sait plus si les sons proviennent des enceintes ou de l’environnement, la distinction est souvent imperceptible et le disque parvient même à se faire oublier par moments. Tout est affaire d’écoute, d’attention et de perception. Une expérience vraiment originale basée sur des textures uniques. Dans mon souvenir, je trouvais déjà le précédent disque de Coluccino assez inaccessible à cause de ces timbres trop abstraits et rudes, mais en fait, plus que difficile, Oltreorme est déroutant. A cause notamment de cette distinction qui s’efface entre l’univers musical abstrait et l’univers environnant concret. En plus de donner une vie musicale à des objets non-musicaux, Coluccino efface – de manière musicale - la distinction entre la projection sonore et son environnement, pratique radicale inspirée de la philosophie de Cage. Je ne suis pas sûr « d’aimer » ce disque, mais rien que pour l’aspect très déroutant et perturbant de l’expérience, je le conseille.

Informations, présentations, extraits, chroniques, interview

OLAF HOCHHERZ – Rooms to carry books through: http://www.1000fussler.com/seiten/reviews/reviews_olaf_hochherz.html
OSVALDO COLUCCINO – Oltreorme: http://anothertimbre.com/oltreorme.html

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