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Eric La Casa & Cédric Peyronnet - Zones Portuaires

ERIC LA CASA & CEDRIC PEYRONNET - Zones Portuaires (Herbal International, 2013)
Cinq ans après la publication de La Creuse sur le même label (Herbal International), Eric La Casa et Cédric Peyronnet reviennent avec un nouveau disque duo, entre le split et la collaboration. Sur ce double disque, chaque musicien propose sur un disque chacun une suite de pièces composées en solo, à partir de matériaux enregistrés à deux sur les zones portuaires du Havre et de Liège. 

A plusieurs reprises, j'ai chroniqué sur ce site des mini-disques publiés par Peyronnet, des compositions d'une multitudes de musiciens à partir de matériaux enregistrés par Peyronnet, publiées (si ma mémoire est bonne) au rythme d'un disque/proposition par trimestre environ. Cette intiative éditoriale met en avant une ambition artistique forte : pour Peyronnet, comme pour la plupart des acteurs du field-recordings, la pratique de l'enregistrement d'éléments concrets est une pratique musicale et esthétique avant tout. Quelque soit le matériel sonore utilisé (je parle en tout cas du "sujet" des field-recordings), de la musique peut en surgir - et ce n'est pas le sujet de l'enregistrement qui détermine réellement la composition. 

Avec ces Zones Portuaires, ce principe est encore une fois mis en évidence. Eric La Casa et Cédric Peyronnet ont collaboré à l'enregistrement de sons extraits des ports du Havre et de Liège, puis ils ont chacun composé des pièces bien distinctes. Les ambiances sont différentes, les procédés d'écriture aussi, même si les sons se correspondent. Sur chacun des disques, on entend des sirènes, des avertisseurs de camion, quelques mouettes, beaucoup de travaux, mais peu importe. Chaque enregistrement est considéré par La Casa comme par Peyronnet pour sa valeur en terme de fréquence, d'amplitude, pour son caractère sonore, pour sa durée, etc. Peu importe le sujet - même si les zones portuaires ont leurs caractéristiques sonores propres - il ne s'agit pas d'un documentaire. Le choix des lieux semble être effectué comme si un compositeur choisissait entre telle ou telle formation, tel ou tel orchestre ou instrument, voire comme s'il choisissait entre telle ou telle tonalité. 

A partir de ces matériaux - déjà exemplaires pour la qualité des prises de son - La Casa et Peyronnet montent et assemblent plusieurs pièces où chacun travaille à sa manière le montage à partir des ruptures et des fractures de dynamiques, à partir de continuums sonores progressifs, à partir d'une multitude de couleurs et de textures sonores ; bref ils composent de véritables symphonies concrètes, très riches et profondes en tant que matériaux, mais surtout agencées et composées de manière très attentive, sensible, et intelligente. Car si les enregistrements nous surprennent et nous émerveillent, ce n'est pas que pour leur qualité, c'est surtout par le talent avec lequel ils ont été montés et arrangés. Le field-recording est de la musique, une pratique musicale complexe et dure, les "recorders" sont des musiciens, bien plus que des techniciens, et actuellement, Eric La Casa comme Cédric Peyronnet sont certainement les plus pertinents et les plus créatifs de ces musiciens, les plus à même de (dé)montrer les qualités musicales et esthétiques du field-recording.

Sabine Ercklentz & Andrea Neumann - LAlienation

ERCKLENTZ/NEUMANN - LAlienation (Herbal International, 2010)
Il y a trois ans, Sabine Ercklentz (trompette & électronique) et Andrea Neumann (inside piano & table de mixage) publiaient Lalienation, un disque qui a fait parlé de lui à ce moment. Car les deux musiciennes proposaient d'une part un disque d'eai accompli, mais non contentes d'arriver au sommet, elles parvenaient en plus à prendre une toute autre direction et à faire un disque plus accessible que les productions habituelles d'improvisation électroacoustique.

Une formule d'eai accomplie tant dans la pratique que dans le dispositif utilisé. Chacune des musiciennes utilise un instrument et l'utilise en tant qu'instrument aussi bien qu'en tant que source sonore abstraite. Sur ces instruments sont placés des micros piezzos reliés soit à des pédales d'effets et des filtres (pour Ercklentz), soit à une table de mixage en larsen (Andrea Neumann). Et durant, ces improvisations (qui ne sont pas tant improvisées que ça d'ailleurs), les textures peuvent aussi bien être instrumentales, complètement électroniques et abstraites, ou abstraites et acoustiques (par le biais de nombreuses préparations sur le piano et d'une foule de techniques étendues à la trompette). Tout se mélange à certains moments, on ne sait plus qui fait quoi, tandis qu'à d'autres moments, la trompette ressort clairement, ou le piano, ou alors on ne sait plus si les instruments sont modifiés par l'électronique ou par les préparations et techniques étendues. Ercklentz & Neumann utilisent le dispositif avec un équilibre harmonieux entre le jeu purement instrumental, l'instrumentation modifiée de manière acoustique, les instruments amplifiés et modifiés par l'électricité, et l'électronique pure. Impossible de qualifier cette musique d'instrumentale, ou d'électronique, tant le dispositif et les techniques sont équilibrés - et c'est en cela que ce disque est un des rares sommets de l'eai je trouve. 

Et l'autre aspect excellent de ce disque relève plutôt du comportement et du caractère des musiciennes face à l'approche électroacoustique. Ercklentz et Neumann ne se plongent dans une exploration austère, abstraite et chiante du son, ni dans un jeu de réactivité suractif et surexcité qui en rajoute à chaque seconde. Les deux musiciennes paraissent avoir pris beaucoup de recul face à ces clichés de l'improvisation, et elles adoptent une disposition plus légère et humoristique face à la musique. Oui, elles explorent parfois les textures électroacoustiques de manière très sérieuse et calme, où l'interaction entre elles-mêmes et leur dispositif ; mais ça ne les empêche pas non plus à de nombreuses reprises de produire des motifs qui groovent, des patterns électro, de détourner les phrasés du jazz ou de jouer avec des glissandi électroniques niais. Neumann & Ercklentz adoptent une position à contre-courant de l'eai, une position de recul et de légèreté face au réductionnisme berlinois qu'elles connaissent (toutes les deux vivaient à Berlin à ce moment je crois), face à l'improvisation libre réactive et énergique, tout en produisant une musique extrêmement talentueuse, profonde, unique et surtout très créative et innovatrice. J'aimerais en effet entendre beaucoup plus de trucs comme ça dans l'improvisation libre et électroacoustique.

Une musique fraîche, innovante, drôle, extrêmement virtuose, talentueuse et précise. Neumann & Ercklentz gère leur dispositif qui allie électronique et instruments avec un équilibre saisissant, puis elles en explorent les propriétés les abstraites (de grains, de textures) et les plus inattendues (avec les passages les plus groove) - le tout sans renier l'humour et la joie propre au partage et à la collaboration. 

Zbigniew Karkowski & Kelly Churko - infallibilism

KARKOWSKI/CHURKO - infallibilism (Herbal International, 2010)
Nous avons ici Zbigniew Karkowski et Kelly Churko, deux habitués de la musique par ordinateur, qui sont réunis pour une suite de quatre pièces enregistrées en live au Japon entre 2008 et 2009. Les deux utilisent apparemment surtout le software kenaxis pour produire leurs sons. Je le note car c'est peut-être aussi l'utilisation de ce logiciel qui rend cette musique aussi instantannée, rapide, et virtuose - je ne sais pas.

En tout cas, les deux musiciens nous livrent ici une suite d'une richesse et d'une virtuosité impressionnantes. La première pièce est un véritable assaut sonore digne de la réputation de Karkowski. Du harsh noise d'une violence et d'une agressivité poignantes, mais qui laisse apparaître par moments des sortes de mélodies et de patterns composés à partir de bruits blancs. C'est singulier et humoristique, en tout cas ça rend cette pièce ultra brutale et complètement saturée plus légère. La suite est composée d'un crescendo fondé sur une tension continue, puis on arrive à l'exploration de basses proches de l'infra et de quasi silence fait tout de même de bruits, avant d'arriver à une dernière partie plus linéaire et envoutante. 

Quelque soit l'intensité des pièces - de la plus calme et espacée à la plus violente et saturée, le duo emploit des textures très granuleuses et abrasives et beaucoup de bruits blancs, tout en sachant très bien varier les textures et réagir rapidement à ce qui se passe. Mais la plupart des sons sortent des ordianteurs tellement saturés qu'on se demande si ce ne sont pas nos enceintes qui viennent de cramer... Un duo plutôt enragé et sombre, qui joue de manière très forte et violente, souvent au-delà des seuils de tolérance, mais qui sait aussi jouer sur les silences et les seuils de perception. En bref, ce duo agresse l'auditeur d'une certaine manière tout en le ménageant et en prenant bien soin de faire attention aux notions de dynamiques, de contrastes, de narration parfois aussi, bref, tout en prenant soin de composer avec le bruit plutôt que de l'envoyer gratuitement jusqu'à la nausée. 

Murmer - Framework 1-4

MURMER - framework 1-4 (Herbal International, 2012)
Murmer (Patrick McGinley) est un artiste sonore américain qui réside en Europe depuis une quinzaine d'années maintenant. Son travail est axé sur des enregistrements bruts de sons quotidiens, qu'il parvient à écouter de manière unique. Avec cette série de quatre framework  par exemple, Murmer travaille uniquement à partir de "sons trouvés", des field-recordings qu'il ne retouche pas du tout, et qui sont enregistrés de la manière la plus simple (parfois avec juste un MD). Il enregistre de longues scènes quotidiennes, banales, mais qui n'ont plus rien de reconnaissables à l'arrivée.

Le principe de composition est à peu près le même sur chacune des parties : on trouve deux pièces de 15 minutes environ et deux longues de trente minutes concentrées sur différents thèmes. Les unes explorent les différences de volume sonore, les autres l'espace d'enregistrement, ou encore l'opposition entre les prises de son intérieures et extérieures, etc. Si le premier disque à un aspect plus industriel (avec les bruits de moteur, de machine à écrire, de ventilation), le second utilise plus de sons animaux et naturels (comme le bourdonnement d'insectes, ou le chant de grenouilles et d'oiseaux). Mais peu importe en fait, car finalement, même s'ils sont bruts, les sons disparaissent derrière leurs propriétés sonores et leur dynamique lors de la composition.

C'est assez incroyable comme méthodologie et comme rendu je trouve. Chaque enregistrement est laissé tel quel, Murmer se contente juste d'en superposer un ou deux pour que tout apparaisse différemment - et même si un enregistrement est seul, il parvient toujours à apparaître pour autre chose que ce qu'il signifie. La musique de Murmer apparaît comme des longues compositions abstraites, de purs sons, quand bien même il s'agit à l'origine d'enregistrements aussi reconnaissable que des matchs de sports, des essaims d'abeilles, ou un orage. L'enchaînement des enregistrements est fait de telle manière qu'ils apparaissent tous pour leur propriété sonore avant tout, on sait qu'un enregistrement est utilisé parce qu'il a des caractéristiques lourdes, agressives, douces, graves, aigues, espacées, parce qu'il dégage un sentiment de proximité, d'éloignement, etc, etc. Peu importe ce qu'il signifie, l'enregistrement est toujours traité comme une matière sonore abstraite, et ce traitement le rend abstrait sans aucun besoin de modifications des sons en tant que tel (filtrage, effets, équalisation, etc.), ni de prise de son particulière.

Ces framework présentent un excellent travail de composition proche de la musique concrète et des intérêts que beaucoup de musique expérimentales portent aux notions d'espace. Une vision très particulière et étrange du monde, passée au filtre d'une composition unique des field-recordings qui renie leurs propriétés documentaires.

Eric Cordier - Osorezan

ERIC CORDIER - Osorezan (Herbal International, 2007)
Retour sur Osorezan, un disque marquant au sein du field recording français, qui à sa sortie, marquait l'arrivée, après Eric La Casa et Cédric Peyronnet, d'un nouveau génie de la prise de son hexagonale : l'ancien vielliste Eric Cordier.

Le disque est composé d'une sélection de field recordings réalisés entre 1993 et 2006, en France et au Japon. Les enregistrements sont assemblés et très peu, voire pas du tout, retouchés, car pour les field-recordings, Cordier pense en termes musicaux dès la prise de son, et parvient à créer de la musique avec les sons naturels dès ce moment, par le biais du choix des micros, de leur emplacement, et de leur mouvement durant l'enregistrement. Ainsi avec Cordier, la musique ne se fait pas durant la phase d'édition, mais dès l'enregistrement, ce qui le rapproche de La Casa et fait de lui un homme capable de réaliser des enregistrements uniques - à noter que c'est peut-être aussi du fait de sa fréquente collaboration avec des improvisateurs (Jean-Luc Guionnet, Seijiro Murayama) en tant qu'instrumentiste (vielle à roue) qui l'a amené à travailler ainsi.

Quant à Osorezan, il s'agit d'une suite de cinq pièces magnifiques. La première surtout est très marquante car elle aborde des volcans japonais, et se compose d'enregistrements de gaz qui remue l'eau, d'eau, de vent, et de tous les éléments. Ici surtout, on perçoit l'art de Cordier dans les déplacements, le lien organique qui le lie entre ce qu'il enregistre et sa manière d'enregistrer : il ne s'agit pas que de capter et d'écouter passivement, mais bien d'un dialogue direct et humain avec le milieu saisi. Puis viennent deux pièces plus courtes à partir d'un ferry qui débarque des voitures sur la Seine, et d'un pont japonais durant une petite tempête, deux pièces plus anecdotiques à mon goût.

Retour en France ensuite avec Le feu de Saint-Clair, enregistrement d'une fête estivale dans le nord de la France, à quelques pas du village natif de Cordier. Ici l'enregistrement est composé des préparatifs de la fête, du montage d'un brasier d'une dizaine de mètres à sa mise à feu, en passant par les cloches des églises et les festivités. Un enregistrement plus familial qui se base sur les sons des préparatifs, du bois, des métaux, de l'environnement et de l'ambiance festifs, puis sur le son du feu, sur le calme qu'il suscite. Une prise de son extraordinaire qui, à côté de son aspect documentaire et intime, révèle surtout une richesse sonore et mise en forme savante. Quant à la dernière pièce, il s'agit d'un enregistrement plus énigmatique, austère et abstrait, d'un hameau dans le sud de la France au début de l'été. Un enregistrement endurant et patient, brut, mais qui peut se révéler saisissant dans la richesse minimaliste qui se dévoile avec un peu de concentration.

J'adorais le travail de Cordier à la vielle à roue, et Osorezan a été le premier disque composé de field-recordings que j'écoutais de lui. Même si j'étais un peu déçu à ce moment qu'il quitte cet instrument si rare que j'aime tant, ma déception est vite passée devant ce talent pour la prise de son active, poétique, musicale, mouvementée et savante. Osorezan reste un de mes disques préférés de field-recording actuel : recommandé.

Machinefabriek - Stroomtoon II

MACHINEFABRIEK - Stroomtoon II (Herbal International, 2013)
Machinefabriek (Rutger Zuydervelt) est un artiste sonore et designer hollandais qui pratique les musiques électroniques et expérimentales depuis une dizaine d'années maintenant. Ce deuxième volume de stroomtoon fait suite à un album publié sur Nuun un an avant. Je ne l'avais pas écouté, je ne sais pas si c'étaient des enregistrements inédits, mais pour ce second volume publié par le label malaisien Herbal international, il s'agit de la réédition de neuf pièces parues initialement entre 2010 et 2012 sur des 45 tours en édition très limitée.

Cette réédition propose plusieurs pièces composées sur plusieurs années donc, et sont assez différentes malgré une ambiance que l'on retrouve au travers de chacune, ce que l'on doit à l'utilisation des mêmes outils (analogiques en majorité). Des pièces assez courtes qui vont de l'abstraction sonore ambient au drone en passant par des morceaux plus electronica à moitié pulsés, ou à moitié mélodiques. Il y a toujours une ambiance un peu sombre, fantomatique ou industrielle, caverneuse aussi et mélancolique, une atmosphère générale qui semble traverser chacune de ces compositions. Les neuf titres proposés n'ont rien de détonant je trouve, mais l'instrumentarium est très bien maîtrisé, c'est très propre, les univers sonores sont assez inventifs et personnels. En bref, neuf compositions électroniques singulières et personnelles, plutôt fraiches et très travaillées, mais qui manquent parfois d'une idée vraiment forte. Je trouve ça pas mal, mais je pense qu'il faut vraiment être fan d'ambient pour complètement savourer/apprécier (même si ça n'en est pas véritablement, beaucoup -trop- de codes propres à l'ambient sont présents).

JASON KAHN

JASON KAHN - Things fall apart (Herbal International, 2013)
Dans la plupart des travaux de Jason Kahn, on trouve ce dernier crédité à de nombreux instruments/outils. Son travail minimaliste de recherches de textures en lien avec l'espace de diffusion empêche souvent de reconnaître les sources. Sur ce dernier solo intitulé Things fall apart, Jason Kahn renoue avec tous ses instruments, ceux qu'il avait un peu délaissé (la batterie, les objets acoustiques), ceux qu'il utilise régulièrement (radio, table de mixage, ordinateur et micro contacts) ou encore ceux qu'il n'avait que très rarement utilisé (comme la voix). Et cette fois, ils sont tous clairement reconnaissables puisque Jason Kahn propose quatorze courtes pistes, où seul un élément ou un dispositif très léger est utilisé.

Les quatorze pièces sont très variées et disparates : on trouve aussi bien des recherches très abstraites à base de fréquences radios, ou d'amplifications saturées d'objets, que des pièces pour batterie qui renouent avec la pulsation et le rythme, ou encore pour les pièces vocales (très surprenantes et belles) un retour au lyrisme et à la mélodie. Néanmoins, quelque soit le mode de jeu utilisé, Jason Kahn joue surtout sur la diffusion du son dans l'espace et prend énormément de soin à choisir chaque son. Une grande attention est portée à la réalité physique du son, de l'espace dans lequel il est projeté, et à l'interaction de ces éléments. Toutes les pièces sont donc quand même reliées par cet intérêt minutieux pour le lien qui existe entre le son et l'architecture, aux phénomènes et aux mouvements acoustiques en général. Et c'est ce qui fait certainement tout le charme de la musique de JK, cette attention précise et méticuleuse au son, pris dans ses dimensions physiques d'un côté, mais aussi poétiques pour ce que chaque son évoque et pour les émotions qu'il suscite. 

Chaque pièce, même si elle est courte, est très soignée et réfléchie. Elle n'est pas beaucoup développée, mais on sent le travail qui s'est accompli derrière. Et c'est l'autre intérêt de ce disque je pense. Pour quiconque s'intéresse de près ou de loin au travail de JK, c'est passionnant de percevoir comment ont été travaillées chacunes des propositions soniques qu'il a pu faire. Car en séparant chaque élément, on perçoit d'autant mieux comment il a pu les utiliser et les intégrer dans des structures plus complexes auparavant. Et en utilisant une matière plus réduite, on perçoit aussi d'autant mieux comment il travaille le rapport du son au lieu d'enregistrement. 

Quatorze pièces très variées et passionnantes pour les amateurs de JK. Une session d'enregistrement éclairante et intéressante, qui nous révèle certaines méthodes et certaines facettes insoupçonnées de son travail. Mais même sans s'intéresser aux travaux précédents de JK, ces quatorze miniatures sont en elles-mêmes suffisamment riches et denses, précises et attentionnées dans leur rapport à l'espace, pour valoir le coup d'oreille.

JASON KAHN & RICHARD FRANCIS - sans titre (Monochrome Vision, 2009)
Le duo Jason Kahn & Richard Francis a été publié il y a maintenant quatre ans. Il s'agit d'une suite de quatre pièces enregistrées entre septembre 2007 et juin 2008 à Oakland, Zürich et Grenoble, sur lesquelles on retrouve le premier aux percussions et au synthétiseur analogique et le second à l'ordinateur et à l'électronique.

Un disque sans titre, composé de pièces sans titres non plus. Peu de place est laissée ici à l'imaginaire et aux références. Kahn et Francis construisent leur musique de manière épurée et abstraite - en lien toujours avec l'acoustique des lieux où ils jouent. Il s'agit de quatre pièces assez statiques, qui évoluent par micro-variations, par instabilités, et de manière progressive. Les quatre pièces sont linéaires et se construisent par superposition de deux couches sonores : un couche de percussions non-pulsées instables et fébriles, une couche de textures abrasives. Ce n'est pas joué fort, il n'y a pas de rupture, mais on est loin du drone et de l'ambient. Ce qui guide les progressions semble être le son lui-même, Kahn et Francis modifient légèrement les textures en fonction de la réverbération et de la projection du son. Les deux musciens se laissent guider par le lieu et par les textures simples mais denses de parasites acoustiques et électroniques, comme par les nappes numériques plus stables.

Un duo plutôt statique de musique électroacoustique abstraite et minimaliste, où les différents types de sources se confondent et importent peu, où les musiciens agissent en vertu du son lui-même et de l'espace de diffusion. Une musique impersonnelle où les musiciens se débarassent de leurs intentions pour mieux laisser vivre la réalité acoustique elle-même, épurée et froide, mais riche et efficace.

JASON KAHN & MARK TRAYLE - Fronts (Khalija, 2013)
Autre duo encore différent des deux albums chroniqués ci-dessus, Fronts est une collaborationde Jason Kahn et Mark Trayle que j'entends je pense pour la première fois ici ; collaboration  publiée en cassette. Enregistrées en live à Zürich et Genève, ces deux pièces sont beaucoup moins épurées que le dernier solo de Kahn ou sa collaboration avec Richard Francis. On le retrouve ici au synthétiseur analogique, aux fréquences radio et à la table de mixage - dispositif assez courant chez Jason Kahn - tandis que Mark Trayle est à la guitare et à l'électronique.

Le duo propose donc deux pièces qui durent entre 15 et 20 minutes, deux pièces vives et mouvementées, qui ont l'air d'être en grande partie improvisées. Elles ne sont pas spécialement fortes, ni très énergiques, mais il se passe toujours quelque chose de nouveau, tout en maintenant une forme de cohérence assurée par les longues fréquences radio et par la minutie de Kahn de manière générale. La musique est souvent tendue, brute, abstraite et composée de sons très physiques tels que les larsens ou le frottement des micro-contacts de la guitare. Ce n'est pas exceptionnel mais pour qui s'intéresse au noise brut, dur, et abstrait sans jouer sur l'intensité et des volumes très forts, pour qui s'intéresse au noise sous une forme plus proche de l'improvisation et de la musique électroacoustique, ça peut être intéressant, mais ça reste je trouve assez inégal dans l'ensemble : on navigue souvent entre de très bonnes trouvailles et des éléments lassants. 

herbal international


Pascal Battus / Lionel Marchetti / Emmanuel Petit - La vie dans les bois (Herbal International, 2012)

La vie dans les bois est une étrange pièce de 40 minutes enregistrée il y a presque dix ans à l'intérieur d'une forêt, pendant une performance butô de Yôko Higashi. Outre ces quelques spécificités circonstancielles, il y a également cette surprenante accréditation de Marchetti à l'électricité. Et étant donné que les des autres musiciens jouent de la guitare électrique comme d'une source de larsens, on a du mal à distinguer si Marchetti joue vraiment de l'électronique avec eux ou s'il s'est simplement occupé du groupe électrogène... Ce que j'ai du mal à croire.

En tout cas, cette pièce a quelque chose de très absorbant, figuratif, et de très concret. On y entend tout d'abord les sons de la forêt, principalement ses oiseaux mais quelque fois aussi le bruissement des arbres et le vent. Puis le trio Battus/Marchetti/Petit commence à produire de longues nappes sonores, à jouer avec les sons de la forêt dans une forme de questions-réponses où les larsens peuvent prendre la forme d'un chant d'oiseau. Une musique très axée sur l'ambiance et l'atmosphère, mais également sur la figuration, toute variation de la nappe servant surtout des buts imitatifs et imagés, ou servant de réponse au chant de la forêt; mais ne servant que rarement un but musical ou formel.

Une musique calme et contemplative, où les sons électriques dialoguent et communient avec les sons naturels. L'osmose n'a pas seulement lieu entre les musiciens (et la danseuse), mais également avec la forêt elle-même, qui tend à revivre sur ce disque par la réponse que le trio propose à sa vie sonore. Une longue piste progressive, qui ne suit pas une montée linéaire, mais qui suit invariablement le cours de l'environnement, qui suit La vie dans les bois. Une progression calme et envoutante, poétique et sensible, minimale, patiente, et surtout, charmante. Un bel exemple d'improvisation et d'interaction entre la musique et l'environnement.

Informations: http://herbalinternational.blogspot.fr/2012/04/1201-bathus-marchetti-petit-la-vie-dans.html

Roel Meelkop - Oude Koeien (Herbal International, 2010)

Collection de huit pièces enregistrées et pour la plupart déjà éditées entre 1998 et 2010, Oude Koeien compile une drôle de série de pièces plutôt courtes interprétées par l'un des noyaux durs de la musique électroacoustique hollandaise. Une grande partie de ces pièces est faite pour synthétiseur analogique et ondes sinusoïdales apparemment, mais le vocabulaire et la forme esthétique de ces pièces se rapprochent plus de la musique électroacoustique avec ses manipulations de bandes magnétiques ou vinyles. Musique électroacoustique à forte tendance glitch, avec ses courtes imperfections, ses sauts de tension (électrique aussi bien que musicale), ses disques rayés qui sautent et qui craquent, ses étranges enregistrements sonores un peu crades et méconnaissables.

Des pièces souvent assez courtes, calmes, avec de nombreux silences. En fait, une musique assez étrange, imprévue, qui oscille entre le bruit, le silence, le minimalisme, le réductionnisme, entre les répétitions, les ruptures de ton et les fractures. Roel Meelkop joue sur les textures avec de nombreuses nappes analogiques, mais aussi sur différentes intensités et atmosphères, univers composés parfois de bruits, parfois d'accords, de rythmes, ou de nappes. Une musique complexe, variée, tour à tour sérieuse et sans prétention, qui peut aussi bien ennuyer qu'absorber l'auditeur selon son état et sa disponibilité. En tout cas, la compilation en tant que telle forme une belle présentation des travaux de Roel Meelkop, artiste que l'on peut ainsi découvrir dans toute sa diversité, mais aussi dans sa radicalité.

Informations : http://herbalinternational.blogspot.fr/2009/10/xxxx-roel-meelkop-old-cows-from-ditch.html 

Éric La Casa / Cédric Peyronnet - La Creuse (Herbal International, 2008)

Été 2006, au beau milieu de la France, dans un département qui fait rarement parler de lui (la Creuse), deux amoureux du son dressent une carte dans le but de produire une cartographie sonore de ce territoire. Pendant plusieurs jours, La Casa et Peyronnet se baladent à travers trois points géographiques, contemplent les paysages, et prennent des relevés sonores qui constitueront bientôt une banque de sons. Ressac, confluence de deux rivières, chants d'oiseaux, cris d'insectes, bruits de lignes électriques sous haute tension, moulin, barque, clapotis, cloches d'église. Si ce territoire est réputé pour être vide, les deux cartographes sonores reviennent tout de même avec des données sonores vastes et riches. D'un côté, Éric La Casa a envoyé un montage des enregistrements, montage qui donne son interprétation du lieu choisi. Puis Cédric Peyronnet a collé son interprétation sonique. Et inversement sur certaines pièces. Double interprétation sonore d'un environnement particulier. Une musique interactive, où l'imaginaire prend le dessus sur la restitution sonore documentaire. Car cette suite de field-recordings n'est pas figurative, et si elle peint quelque chose, c'est surtout les impressions et les sensations des enregistreurs-capteurs. Une peinture mentale plus que documentaire. A travers les données brutes des field-recordings, puis à travers le choix, le montage, et l'assemblage de ces sons enregistrées avec patience, délicatesse et précision, c'est surtout l'état émotif des musiciens qui ressort plus que les données sonores de l'environnement. Mais également, il ressort de cette suite l'état d'intimité entre les deux artistes qui confondent leurs enregistrements, ainsi que l'état d'intimité entre ces derniers et l'environnement dont ils ont su tirer toute la magie et la poésie sonore.

Neuf pièces enregistrées et montées de manière très sensible et poétique, où l'imaginaire et les sens ont su prendre le dessus sur la froideur de la raison et de la science. Un tableau intime de la relation triadique entre deux musiciens et une région géographique.

Pascal Battus - Simbol / L'Unique Trait D'Pinceau (Herbal International, 2011)


Pour ce double CD publié par le label malaisien Herbal International, l'artiste Pascal Battus nous livre deux albums assez différents mais, selon les notes du musicien, guidés par le même geste heuristique. Ce geste consiste en une exploration électroacoustique du son, faite entre autres de détournements d'instruments, de sélections de fréquences, et de techniques étendues.

Ainsi, le premier album, Simbol, réunit trois pièces basées sur l'utilisation de la cymbale. Pascal Battus utilise des enregistrements de cymbales et sélectionne des fréquences pures et des harmoniques stables issues de ces enregistrements. Sur ces trois magnifiques pièces, les frontières sont complètement brouillées entre l'électronique et l'acoustique: on reconnait autant les cymbales que l'impossibilité d'obtenir naturellement un tel son, mais aussi entre l'improvisation et la composition: si l'évolution paraît spontanée, l'organisation des sons n'en semble pas moins nécessaire. Une technique surprenante qui nous amène dans un territoire très riche, entre noise et minimalisme, où la texture prend une ampleur et une profondeur démesurées et envoutantes. Car Pascal Battus sait disséquer le son avec une habileté singulière et surprenante, les fréquences choisies sont très justement sélectionnées et très intelligemment agencées. L'échantillonnage du son prend très vite une dimension spatiale et architecturale, les différentes textures sonores qui se succèdent, s'opposent et s'enchevêtrent, se soutiennent et se confrontent, se déploient toujours de manière optimale et atteignent dans ce déploiement une dimension sacrée et rituelle. Il y a comme une teinte de mysticisme et de spiritualité dans cet album, comme si ce geste heuristique était motivé par une sorte de panthéisme sonore ritualisé à travers une sacralisation du timbre.

Le deuxième CD, L’Unique Trait D'Pinceau, réunit cinq pièces beaucoup plus hétérogènes, mais aussi plus confuses et moins réussies. Les notes ne précisent pas quels instruments ou procédés sont utilisés, et il est souvent très difficile d'identifier les sources sonores: qu'elles soient mécaniques, numériques, acoustiques. Les frontières sont encore plus brouillées entre les différentes manières d'obtenir, de travailler et de créer un son quelconque. Par contre, les cinq pièces sont beaucoup plus clairement axées sur l'improvisation en tant que réaction spontanée, Battus prend des risques,explore et travaille de nombreux univers sonores de manière très singulière et personnelle, à travers des vents, des percussions, une guitare, des installations, et il semble réagir à un résultat incertain ou même inattendu parfois. Beaucoup moins profond que Simbol, ce deuxième disque réunit certainement trop de matières, ou bien travaille des idées floues pour l'auditeur. Ceci-dit, il y a des moments très riches, telle la première pièce qui explore un son proche d'un cuivre extraterrestre dans un jeu de dynamismes plutôt intense, ou la dernière qui travaille l'interaction entre le timbre de la guitare, le silence et le larsen, ces trois éléments étant apparemment indépendants l'un de l'autre durant cette piste. Mais ce qui se trouve entre ces deux pièces est plutôt inégal, parfois même ennuyeux, le ton n'est pas toujours assuré, et la recherche sonne comme un travail incertain, mal assumé. Pendant ces pièces, j'ai souvent été frustré, car il y a de nombreuses trouvailles riches et passionnantes, mais elles sont malheureusement trop peu développées et ne prennent pas assez de consistance, hormis sur la dernière piste.

Comme Frans de Waard (Vital Weekly 786), on peut prendre le deuxième disque comme un bonus, car il est certain que Simbol est LE véritable bijou de cette publication, un chef d’œuvre d'une profondeur et d'une richesse hors du commun, qui sait développer et déployer une texture sonore de manière abyssale grâce à des outils et des procédés assez réduits. Du coup, je trouve vraiment dommage que l'inventivité et le talent de Pascal Battus perdent en consistance durant L'Unique Trait D'Pinceau, aussi riche qu'évanescent. Difficile d'écrire sur ces pièces, un premier disque magnifique et merveilleux, proche de la perfection, et un deuxième groupe de pièces très originales certes, mais plutôt appauvries par des réflexes spontanées, par cette spontanéité à laquelle Battus accorde certainement trop d'importance. En tout cas, je recommande vraiment l'écoute de ce disque, au moins le premier, qui nous offre un paysage sonore absolument splendide, intense, spirituel, chaleureux, aventureux et inventif.

Tracklist:
CD1-01-Limb / 02-Mobil / 03-Soil
CD2-01-L'unique trait d'1 / 02-Percussion verticale / 03-L'unique trait d'2 / 04-Percussion horizontale / 05-Bouteille magnétique

Jason Kahn - Beautiful Ghost Wave


JASON KAHN - Beautiful Ghost Wave (Herbal International, 2011)

Jason Kahn: analog synthesizer, mixing board, contact microphones, short wave radio and electromagnetic coils

Le label malaisien de Goh Lee Kwang nous offre régulièrement des recherches électroacoustiques de qualité et originales, et le dernier Jason Kahn - Beautiful ghost wave - ne déroge pas à cette règle. Après de nombreux enregistrements teintés de minimalisme, voire de formalisme ou de conceptualisme, cette nouvelle œuvre du compositeur suisse  a quelque chose de plus rude et âpre, de plus brutal et frontal. L'atmosphère toujours saturée de cette unique pièce d'une trentaine de minutes est proche des productions harsh noise par certains aspects: une matière sonore parfois très agressive et une énergie virulente. Sauf que Jason Kahn ne se contente pas de superposer un maximum de fréquences inaudibles dans le seul but de former un mur de bruit blanc censé être joué le plus fort possible, afin de faire réagir l'auditeur de manière purement physique et épidermique. Au contraire, le traitement minimaliste que Jason Kahn pratiquait antérieurement sur les matières sonores l'amène aujourd'hui à juxtaposer les sons de manière très sensible, en accordant une place capitale à leur interaction et à leur mouvement respectif. Beautiful ghost wave est tout d'abord fondée sur une seule fréquence/bourdon(-nement) qu'on peut percevoir presque sans interruption du début à la fin, puis viennent se greffer des vagues successives, hétéroclites et dissemblables qui ne s'entrechoquent qu'avec délicatesse. Car ce compositeur suisse sait apprécier les sons à leur juste valeur, il leur laisse toujours le temps de se déployer, de vivre et de s'intégrer à la structure globale du morceau; de même l'apparition de chaque évènement sonore est minutieusement déterminée afin que jamais le changement ne soit trop brusque, ou tout au moins qu'il ne noie pas ce qui se passait précédemment. Cependant, Kahn n'hésite pas non plus à utiliser de nombreux contrastes dans les timbres ainsi que des reliefs au niveau de l'intensité, plusieurs fois, tension et saturation se résolvent presque dans le silence, puis de nouveaux éléments se superposent progressivement dans un mouvement incessant et éternel (peut-être est-ce pourquoi nous ne sommes pas face à une énième production électroacoustique aussi violente que soporifique).

Une pièce vraiment intéressante, riche et créative, qui laisse place à la sensibilité quand bien même elle se meut sur un territoire d'une violence austère.

Eric Cordier & Seijiro Murayama - Nuit


ERIC CORDIER & SEIJIRO MURAYAMA - Nuit (HerbalInternational, 2010)

Seijiro Murayama: percussion, voice, etc.
Eric Cordier: field recordings, various actions

En principe, je n'ai rien contre l'électronique, sauf les field recordings... L'aspect figuratif des enregistrements concrets enlève beaucoup de l'impact et du potentiel propre à chaque son, à mon sens, ça en dit trop sur la musique et ça entrave le travail le l'auditeur en quelque sorte, puisque le potentiel absent de ces textures sonores, c'est la possibilité d'association d'idées et d'affects remplacés par un référent déjà donné qui nous empêche de donner du sens à ce que l'on écoute.
Abstraction faite de ce ressentiment envers la musique concrète (ou les fields recordings comme on dit maintenant mais je vois pas la différence), il n'en reste pas moins que ce disque a quelque chose (mais peut-être que je ressens ça seulement à cause de mon admiration pour ce spécialiste de la caissse claire et ce virtuose de la vielle à roue...). Bon déjà, j'imagine que le but était de retranscrire musicalement la nuit, et en l'occurence, on peut dire que ce but est atteint. Tout y passe: l'ambiance nocturne naturelle à travers des crissements et des insectes, aussi bien que la nuit urbaine à travers cette ambiance sombre, lente et tendue rendue par le frottement de divers objets et percussions ainsi que des enregistrements d'annonces ferroviaires ou publicitaires.
Mais le meilleur ne réside pas ici je trouve, ce qu'il y a de surprenant dans ce disque est l'agencement des différentes strates sonores qui s'opposent ou s'interpénètrent selon les moments. Chaque son est traité comme un objet avec ses singularités, puis il est manipulé et associé à un autre objet sonore pour enfin créer une texture: et c'est bien l'agencement de ces différentes textures en strates (ce qu'on compare habituellement à l'architecture) qui fait la force et l'attrait de ce disque. Car, abstraction faite de leurs référents, ces nappes sonores, de par leur timbre, ne ressemble à rien de connu (musicalement); et c'est alors que, de ce magma sonore, peut émerger le génie de Cordier (Enkidu, Suture, Pheremone) et Murayama (K.K. Null, Suture, Lo). Tous les deux résident en France, et ils ont plusieurs fois collaboré ensemble (notamment sur le magnifique Suture), mais on ne peut pas dire qu'ils sont des stars ici: et pour cause, tous deux sont ancrés dans une culture expérimentale radicale et extrême (cf. les deux solos de Murayama pour caisse claire et cymbale, un seul paramètre: le timbre). Mais ils ont beau être radicaux et extrêmes, je ne dirais pas non plus qu'ils tombent dans le formalisme ou l'autosuffisance, quand ils enregistrent, c'est pour communiquer quelque chose, et ça s'adresse à des gens, ils ne font pas exprès d'être incompris pour se lamenter d'être incompris. La musique de Cordier et Murayama, qu'elle soit électronique ou acoustique, est bien une part d'eux-mêmes qu'ils souhaitent partager à un maximum de gens mais sans faire de compromis.
La démarche est radicale, l'écoute est dure et demande beaucoup d'attention, mais le jeu en vaut la chandelle. Il y a plein de trucs à ressentir et à penser à travers cette écoute, le son du duo est vraiment remarquable par sa singularité et son "authenticité", et l'agencement organique des strates sonores est digne d'un Berio, d'un Ligeti ou d'un Penderecki (même si ça n'a rien à voir...).
Recommandé!