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Jérôme Noetinger, Robert Piotrowicz, Anna Zaradny - Crackfinder

En 2016, Jérôme Noetinger rejoignait les deux musiciens polonais Robert Piotrowicz et Anna Zaradny pour un concert à Cracovie. Je ne sais pas s'il y a eu d'autres collaborations avant, ni s'ils ont continué ensuite, mais à l'écoute de ce concert, on ne peut que souhaiter que cette réunion se produise encore. Car si Zaradny et Piotrowicz ont beaucoup joué ensemble, la présence de Noetinger paraît toute aussi naturelle que la collaboration de longue date des deux premiers. Chacun a un langage propre, et les rôles sont distincts dans ce trio, on reconnaît très bien les nappes de synthétiseurs de Piotrowicz, les variations de vitesse sur les bandes de Noetinger et le saxophone de Zaradny, mais le trio forme un ensemble organique et uni, une masse cohérente et riche. Crackfinder, c'est donc ce live d'une intensité, d'une profondeur et d'une puissance rares, le genre de concert auquel on rêve d'assister.
Des oscillateurs profonds forment des masses mouvantes aux sonorités proches de clusters d'orgue d'église. Des bandes sont manipulées de manière abstraite où le son semble couler, courir, sauter comme dans un delay à bandes déconstruit. Un saxophone se mêle à tout ça de manière parfois abstraite, parfois plus "mélodique", et apporte une touche instrumentale, acoustique et free jazz qui donne un relief supplémentaire à ces pièces. Le trio joue sur des basses très profondes et des mediums très riches, sur des résonances et des sons continus. De manière générale, le son est d'une beauté et d'une richesse frappantes, mais ce n'est pas tellement le plus intéressant.

On n'est pas tellement surpris par l'environnement sonore, mais plutôt par la cohésion qui règne dans cette formation. Expérimentations électroniques, manipulations de bandes, synthèses analogiques et improvisations de saxophone ne font qu'un dans ces deux pièces. Toutes les sources sonores semblent circuler en circuit fermé et être manipulées par chacun des musiciens. On dirait que le son est filtré et manipulé par chacun des musiciens, que chaque musicien joue avec le son des autres. Je ne sais pas si c'est vraiment le cas, ou si c'est seulement l'intérêt collectif de faire de la performance elle-même avec ses accidents, son environnement, le processus de création, mais quoiqu'il en soit, cette collaboration est d'une cohésion incroyable. Tout ce mélange en un magma organique où les différents éléments sont bien distincts, mais parfaitement homogènes. Même au niveau de la structure, malgré les nombreuses fractures et la multitude d'évènements, on reste surtout marqué par la continuité des évènements. Tout semble fluide, naturel et organique, au niveau sonore comme au niveau structurel, et c'est cette fluidité, cette cohésion qui font pour moi toute la puissance de ce disque.

Une collaboration unique entre trois grands musiciens où la diversité des instruments fait toute la richesse sonore d'un côté, mais passe quand même au second plan derrière la cohésion de l'ensemble. L'échange et l'écoute entre chacun est incroyable, et produit une niveau d'intensité et de puissance rares. Les évènements sont nombreux mais assemblés de manière à former quelque chose de cohérent et continu, ce qui renforce encore l'intensité de cette performance. Tout ça fait de Crackfinder un disque original, qui marque par sa densité, sa richesse, son intelligence et sa sensibilité. Trois musiciens virtuoses au service d'une musique extrêmement dense et intense, pour une performance électroacoustique d'une précision et d'une profondeur rares.


JEROME NOETINGER, ROBERT PIOTROWICZ, ANNA ZARADNY - Crackfinder (LP, Musica Genera, 2018)




Jérôme Noetinger - dr

Fondateur et acteurs au sein de labels, de catalogue de distribution, d'ensembles électroacoustique ou multi-disciplinaire, Jérôme Noetinger a un parcours musical et artistique trop vaste pour en parler ici. Mais ces dernières années, ses activités bénévoles se réduisent petit à petit avec notamment la fin de son activité au sein de Revue & Corrigée et la vente du catalogue de distribution Metamkine. Est-ce que ça a un rapport, mais cette diminution de ses activités correspond avec la parution de son premier solo. Car aussi étonnant que cela puisse paraître, après toutes ces collaborations avec des musiciens aussi variés que Keith Rowe, Lionel Marchetti, John Tilbury, Sec_, Will Guthrie, Anthony Pateras, Voice Crack ou Soixante Etages, après une vingtaine d'années de publications, on n'avait pas encore vu un seul solo de Noetinger, musicien hors-pair qui a fait de l'exploration sonore (et surtout électroacoustique) un art à part entière, notamment à travers l'utilisation du Revox.
Mais avec cette nouvelle année nous parvient enfin un album solo de ce dernier. Le travail de Noetinger ne m'est pas étranger, et son album ne nous réserve pas tant de surprise quand on connaît un peu ses productions ou ses lives. Mais c'est quand même avec un grand bonheur qu'on peut enfin l'entendre dans un cadre disons plus intime, plus personnel. Jingles, chansons populaires, discours radiophoniques, publicités, objets détournés, et synthés analogiques sont bouclés, travaillés et entremêlés aux bandes magnétiques du Revox. Peu importe la source, seul compte le résultat en fait. Et le résultat est une exploration du son sous toutes ses coutures : qu'il soit faible, fort, aigu, musical, bruitiste, simple, complexe, propre, dégradé, l'univers sonore de Noetinger ne connaît aucune limite et tout peut s'intégrer dans les structures éclatées de ses compositions.

Car il ne s'agit pas que de manipulations et d'explorations du son, ce qui importe c'est aussi de construire quelque chose de cohérent avec cette "matière". C'est peut-être là que Noetinger excelle  et c'est dans ce contexte (en solo donc) qu'on peut l'apprécier à sa juste valeur. Les dynamiques et les intensités sont au cœur de cette musique, et ces dernières se travaillent soit à partir du son lui-même, soit à travers la composition (et peu importe à vrai dire qu'elle soit improvisée ou non ici). Les structures ressemblent ici à un gigantesque jeu de montage et découpage parfois brutal, parfois plus souple. Un jeu où se jouent les dynamiques sonores, où chaque son prend toute sa forme et son sens. Les "matériaux" sonores utilisés semblent illimités, mais ils se fondent néanmoins dans un tout cohérent, dans une forme de narration personnelle et intime où le son se raconte lui-même. Ce qui fait la force de ces montages et découpages, de ces structures qui paraissent éclatées, ce ne sont pas leur forme, mais le sens et la puissance qu'elles donnent au son.

A l'heure qu'il est, si Jérôme Noetinger décide de consacrer plus de temps à son activité musicale qu'à ses nombreuses activités bénévoles, et quand bien même ces dernières comptent énormément pour la diffusion des musiques expérimentales, ce disque ne peut que laisser accepter ces nouvelles avec joie. Car oui, j'aimerais entendre beaucoup plus de productions de ce dernier, en solo ou non, mais voilà le genre de disque qui laisse espérer que ce musicien n'arrêtera jamais ses recherches musicales. Un artiste sans limite qui possède une personnalité artistique si forte, qui propose une musique aussi bien construite que n'importe quelle musique savante (même mieux souvent au regard des musiques dites "contemporaines") et aussi puissante que le meilleur groupe de grind, on n'en veut toujours plus forcément.


JEROME NOETINGER - dr (CD, Pied Nu, 2018)


Jérôme Noetinger & Ensemble Phoenix Basel - Les voix de l'invisible

Alors que Jérôme Noetinger est certainement une des figures les plus importantes des musiques expérimentales en France (en tant que musicien, distributeur, organisateur et sous plein d'autres casquettes), son activité discographique n'a jamais été vraiment abondante. Et quand on la regarde de près, une chose frappe tout de suite, c'est l'absence de solo. Chaque publication est le témoignage d'une collaboration avec un ou plusieurs autres musiciens (électroniques ou instrumentistes), d'une collaboration avec des membres très actifs des musiques électroacoustiques ou improvisées. Et puis, arrivé en 2016, Les voix de l'invisible, paru sur le label polonais Bocian (qui a déjà édité plusieurs disques avec Noetinger) se détache de ses précédentes éditions, car il s'agit cette fois d'une collaboration avec un orchestre d'instrumentistes, l'Ensemble Phoenix Basel, dirigé par le percussionniste récemment décédé Daniel Buess, qui avait commandé une partition à cet acteur majeur de la manipulation de bandes sur Revox en 2012.

N'étant pas adepte de la notation musicale, la principale difficulté de Noetinger a tout d'abord été de savoir comment transmettre des intentions musicales à des instrumentistes, comment créer une partition qu'on lui a commandé : " j'ai décidé de faire ce que je savais faire soit travailler avec l'enregistrement et des boucles, et ensuite demander aux musiciens un travail d'imitation. Après une première séance de répétition, j'ai pu tout réorganiser avec leur interprétation en tête et en prenant aussi en compte les limites physiques de chaque instrument " nous dit Jérôme Noetinger dans ses notes de présentation.

Le résultat est une sorte de maelstrom sonore où tout se mélange, un maelstrom construit de manière toujours surprenante et évolutive. On traverse des territoires sombres, puis lumineux, graves ou aigus, continus ou discontinus, rompus brutalement ou évoluant progressivement. Il y a plusieurs choses de vraiment réussie dans cette collaboration. La première est cette fusion et cette cohésion entre les musiciens. Tout d'abord les enregistrements de Noetinger ne se distinguent pas tellement des interventions instrumentales (flûte, saxophone, contrebasse, percussion, clarinette, synthétiseur et guitare électrique), ou électroniques, des membres de l'Ensemble Phoenix. Les musiciens ont parfaitement su saisir les propriétés essentielles de chaque enregistrement et de chaque boucle, et ont su s'intégrer à leur timbre, à leur dynamique, à leur volume, ou à leur  progression. Ils ont su copier l'essence même de chaque boucle, et sont ainsi parvenu à s'intégrer et à fusionner avec les bandes de Noetinger.

Cette méthode de travail et cette virtuosité propre à l'ensemble comme à Noetinger nous amène à la deuxième chose que je trouve franchement remarquable dans ce disque : le dépassement des frontières. Quand les instruments acoustiques et électriques, les manipulations électroniques et les boucles électroacoustiques ne se différencient plus, tout ce qui sépare habituellement ces méthodes et ces outils se trouve aboli. Il n'est pas question de division ici, l'électronique, l'électrique, l'acoustique et l'électroacoustique sont sur un pied d'égalité, il n'y a plus que des musiciens, présents pour jouer cette musique, dans laquelle ils s'investissent pleinement. Et dans cette méthode basée sur l'imitation et la copie, sur les enregistrements et leur construction, il y a également un dépassement des séparations entre la musique improvisée et la musique savante. 

Les voix de l'invisible explore une zone musicale floue, une zone où la notation ne s'oppose pas à l'improvisation, où l'improvisation créer la composition, où des enregistrements dont les sources ne sont pas musicales ni instrumentales dictent la partition à suivre. C'est l'exploration d'une zone indéfinie où toutes les séparations et les divisions sont abolies au profit d'une union et d'une fusion riche et épanouissante entre des instrumentistes, des "ingénieurs" compositeurs, des improvisateurs et des musiciens classiques ; une musique qui n'est pas acoustique ni électronique ni électroacoustique, une musique qui est simplement la jouissance des phénomènes sonores, la jouissance du "jouer ensemble" pour une exploration de territoires sonores nouveaux et riches. Et si on ne parvient pas toujours à saisir comment est construite cette pièce, c'est pour mieux saisir chaque instant présent, la beauté de chaque phénomène sonore exploré à tel moment. Et l'écoute de chaque moment, de chaque son, de chaque phase, est toujours un plaisir, une surprise qui se renouvelle sans que l'on s'inquiète de la suite ou du passé. Un superbe disque en somme.


JEROME NOETINGER & ENSEMBLE PHOENIX BASEL - Les voix de l'invisible (LP, Bocian, 2016) : http://www.bocianrecords.com/releases.html


retour

C'est étrange de revenir sur cette page après une année d'absence. J'ai pensé à totalement arrêter les chroniques au début, puis en fait j'ai seulement arrêté ce blog et continué à écrire sur Revue & Corrigée, mais finalement, c'est plus fort que moi, je ne peux pas m'empêcher de relancer cette page car il y a toujours de nombreux disques que j'ai envie de partager ici. Il y a un an, je me sentais submergé de promos : je passais plusieurs heures par jour à en écouter, j'écrivais des chroniques presque tous les jours, finissant de plus en plus souvent par perdre le plaisir de l'écoute et de l'écriture. Le plaisir de l'écoute je l'ai vite retrouvé, presque imméditement en fait, une fois que les découvertes musiciales n'étaient plus orientées par les promos ; quant à celui de l'écriture, ça a été un peu plus long.

Pour le moment je pense continuer cette page, avec pour nouveauté, un changement de rythme surtout. Je ne pense pas publier autant de chroniques qu'avant, mais plutôt n'écrire qu'un article sur les quelques disques qui m'ont marqué dans les dernières semaines. Je voudrais ne parler que des disques vraiment marquant dorénavant, et non pas de tout ce que je reçois. Ca ne sert à rien de tout noyer dans un flux de chroniques promotionnelles et élogieuses ininterrompues, je préfère me concentrer uniquement sur ces disques dont je me souviens, que j'ai envie de réécouter, et non pas sur tous ces disques qui ne sont pas mauvais mais que j'oublie très rapidement et qui prennent la poussière dans un carton oublié pendant des années... De plus, je ne chroniquerai peut-être pas que des nouveautés, comme ici, mais aussi les disques plus anciens que je découvre ou redécouvre toujours, comme une sorte de journal d'écoutes.


Et à l'heure où j'écris ces lignes, je suis encore en train d'écouter un de ces disques qui m'ont donné envie de reprendre cette page, et par lequel j'ai envie de commencer : Songs of a dying species de Dave Phillips. Il s'agit d'un CDR publié en tirage très limité (90 exemplaires) par le label portugais Noisendo (qui a également édité le dernier Joe Panzner, également recommandé). Evidemment, il est trop tard pour se procurer le CD, mais pour les intéressés, SOADS reste toujours disponible sur bandcamp (voir lien ci-dessous).



Au cours de ses tournées en Asie, Dave Phillips a enregistré les témoignages sonores des derniers "hommes sauvages" (entendre par là les derniers hommes les plus extérieurs au système capitaliste et au mondialisme j'imagine). Ainsi, principalement en Indonésie, mais aussi à Taïwan, au Japon, en Chine, au Vietnam, en Thaïlande, en Corée du Sud, mais également en Israel, en Russie et en Suisse, Dave Phillips a compilé différentes traces musicales séculaires. Toutes les qualités d'un excellent musicien utilisant les field-recordings appliquées à l'éthnomusicologie. Dave Phillips utilise ici des enregistrements de rituels religieux, de cérémonies civiles, de défilés populaires, d'événements sportifs, de marchés alimentaires, etc. Il s'agit d'études éthnographiques en quelque sorte, mais plus encore.

Car Dave Phillips possède l'art du montage, de l'enregistrement et du mixage, en plus d'être un grand spécialiste des effets psychoacoustiques. Avec toutes ces qualités, il a su capter et laisser percevoir ce que ces enregistrements célèbrent, impliquent émotionnellement, mais aussi leur trace historique et la présence humaine. Des enregistrements au cœur des hommes, au cœur du son, au cœur de l'histoire. Gâce au montage et à l'assemblage, c'est aussi Dave Phillips qui raconte une histoire, son histoire et la nôtre. C'est celle de la musique et de l'homme, du lien affectif et social qui unit les humains au son. L'histoire de la musique et du son comme expression fondamentale et dénuée de tabous. La musique humaine permet d'exprimer une situation affective et/ou sociale dans toute sa pureté, sans être noyée dans les conventions. La musique de l'homme primitif ou "sauvage" est l'expression pure de sentiments, de croyances, de foi, avant l'établissement de codes esthétiques dictés par la valeur marchande.

SOADS collectionne ces traces pures de la musique et de l'homme originels. Du chant orgiaque des foules aux psalmodies intimes des moines, des cornes qui résonnent comme le cri d'une ville entière aux percussions polyrythmiques, Dave Phillips saisit une multitude de formes et raconte l'histoire d'une humanité qui a besoin de la musique pour s'exprimer, et qui parvient à toujours inventer une forme esthétique adaptée à chaque situation (historique, géographique, politique, émotionnelle, etc).


En parlant de ces génies de la manipulation d'enregistrements, dans un tout autre style, je viens de ressortir Les 120 jours de Michel Chion, Lionel Marchetti et Jérôme Noetinger, en apprenant la sortie de Filarium de ce même trio. Et quand j'entends cette suite de pièces composées il y a déjà près de vingt ans (entre 1997 et 1998), j'ai franchement hâte d'écouter leur nouvelle collaboration.


Les 120 jours, ce sont 17 pièces réparties sur deux CD. Une suite totalement hétéroclite d'extraits de films, d'interviews, de musiques, de déclarations ministérielles, d'émissions radiophoniques, de concerts classiques, d'enregistrements de terrain, et de bidouillage électronique. A l'époque, le trio nommait cette nouvelle esthétique le "détournement concret". Car oui il s'agit de musique concrète au sens où le trio manipule les sons par le biais de l'électricité. Le terme de détournement provient du fait que le premier matériau sur lequel travaille le trio est d'origine populaire et audiovisuelle. Ce ne sont pas des tournages sonores ou des prises de son qui sont travaillées (même s'il y en a) mais principalement des extraits et des citations de la culture de masse (du film de guerre à NAS en passant par le journal télévisé). Tous ces matériaux ont été échangés, assemblés et travaillés indépendamment par chaque musicien pour constituer une grande fresque aux accents dadaïstes et situationnistes sous forme de "citation-collage" ou de "détournement concret". Bandes et enregistrements sont superposés, ralentis, accélérés, fracturés, répétés, mais presque toujours reconnaissables : le détournement nécessite en effet que l'on puisse reconnaître la source. Parallèlement, certains passages se font plus abstraits et l'électricité prend le dessus de manière rudimentaire avec des larsens de micro par exemple.

Cette œuvre est longue, très riche, avec de multiples couches qui se révèlent à chaque écoute. Les sources sont massives, hétéroclites, il y en a à profusion et pour tous les goûts, toutes les cultures ; de plus, chacune de ces sources est travaillée différemment en fonction de chacun des artistes présents. Et pourtant, ce qui marque dans ce disque, c'est l'unité et la cohésion qui y règnent. L'unité de sens, la cohésion narrative, chaque musicien travaille différemment certes, mais les trois semblent se diriger dans la même direction : vers la dérision, l'humour, la virtuosité, vers la distanciation des sources, le renouvellement de la musique concrète. De plus toutes ces pièces se succèdent avec une cohérence impressionnante, on glisse d'un paysage à un autre, d'un univers à l'autre sans s'en rendre compte, parfois en plusieurs minutes, parfois en quelques secondes. La surprise est constante, et chaque seconde en contient son lot, mais pourtant, le tout se maintient en une totalité cohérente, dans une unité profonde. Et dernière chose, peut-être pas la plus remarquable au premier abord, mais qu'il faut vraiment noter, c'est qu'après presque 20 ans, ce disque n'a pas pris une ride. Il ne sonne pas comme un disque des années 90, ni comme un disque des années 60, il sonne comme un disque unique, qui aurait tout aussi bien pu être enregistré cette année. Unique car il s'est développé avec de vraies idées, avec la réunion de trois esprits créatifs, et pas seulement avec certaines technologies. Une leçon électroacoustique magistrale.


Et pour finir, j'aimerais parler d'un autre artiste français majeur, qui a d'ailleurs collaboré avec Michel Chion il y a quelques années : Ghédalia Tazartès. Le label Bisou vient de publier un LP de ce géant de la chanson expérimental, mais je ne parlerais ici que de Jeanne, publié en 2007.


Si Ghédalia Tazartès, qui a débuté sa carrière à la fin des années 70, est surtout connu pour s'approprier et inventer des idiomes de musiques traditionnelles, les neuf pièces qui composent Jeanne ne sont pas vraiment dans ce registre. La plupart a été composé pour une pièce de théâtre, il s'agit d'une bande-son avec quelques morceaux instrumentaux qui sont là pour poser des ambiances : sombres, mystérieuses, et à tendance ambient pour la plupart. Sinon ce disque est très marqué par le rock, un rock déjanté, décalé, un rock chanté en onomatopées ou en vers surréalistes et comiques. Du surf rock au psyché en passant par les slows et le blues, Jeanne  nous entraîne dans un univers improbable où Ghédalia Tazartès éructe de manière primitive, pleure sans gêne dans un lamento, se lamente, grogne, prie et parfois même, chante.


Comme souvent chez Ghédalia Tazartès, cette suite de pièces est brute, primitive. Les quelques effets sur la guitare ou la voix sont rudimentaires. Mais ce qui envoute tout de suite, c'est la liberté de cet artiste de génie. Une liberté qui le range dans une sorte de rock-ambient brut, une musique personnelle, sans limite, sans code, sans influence. Cette formidable bande-son nous entraîne ainsi dans des territoires entre la folie et la parodie. On ne sait plus ce qui relève de la folie, de la comédie, du génie, et de la liberté, on est dans un territoire autre.


DAVE PHILLIPS - Songs of a dying species (CDR, Noisendo, 2015) : https://dave-phillips.bandcamp.com/album/songs-of-a-dying-species
MICHEL CHION, LIONEL MARCHETTI, JEROME NOETINGER - Les 120 jours (2CD, Fringes, 2004) 
GHEDALIA TAZARTES - Jeanne (CD, Vand'œuvre, 2007) : http://centremalraux.com/disques/fiche.php?id=162

Jérôme Noetinger & SEC_ - Testacoda [LP]

JEROME NOETINGER & SEC_ - Testacoda (Bocian, 2012)
Bon là attention, c'est du lourd. Deux excellents manipulateurs du Revox en duo pour deux faces enregistrées à Grenoble et à Naples, villes d'origines des deux musiciens. Testacoda est un album d'improvisation électroacoustique par Jérôme Noetinger (Revox, micros, radio) et SEC_ (Revox, table de mixage bouclée, ordinateur). Chacun de ces musiciens est largement reconnu pour sa maîtrise du Revox et sa créativité, chacun est souvent qualifié d'artiste de la nouvelle musique concrète, d'une musique électroacoustique influencée par la noise et les musiques électroniques autant que par l'improvisation libre.

Quand deux personnes de cette envergure se rencontrent on en attend beaucoup, et ça ne marche pas toujours. Mais là, aucune déception, Noetinger & SEC_ proposent une musique comme on peut l'espérer de cette rencontre. Des boucles, des cris, de la radio, du larsen, le tout passé, manipulé et repassé sur bandes de Revox, avec irruptions brusques de bruit blanc, de nappes numériques, etc. Les bandes magnétiques, point de rencontre organique entre les deux musiciens, sont traitées de manière très active, très physique. Toute la puissance de ce disque vient à mon avis du fait que l'on ressent clairement la manière dont ces bandes sont traitées : avec les mains. Noetinger & SEC_ ne prennent pas leur Revox avec des détours, ils le prennent à bras le corps, prennent les bandes à la main, les stoppent, les ralentissent, modifient leur parcours, etc. S'ils devaient s'approcher d'instrumentistes, ce serait des batteurs : un jeu direct, sans détour, brut et primitif. Et c'est cette pratique brute que l'on ressent dans toutes ces textures typiques des bandes magnétiques et de l'analogique, dans ce collage hyperénergique et survolté, dans cette créativité rude et cette énergie violente.

A partir de deux enregistrements de Noetinger et SEC_, l'artiste napolitain a monté deux faces d'une musique puissante, énergique, faite d'hommages à la musique concrète, à l'indus, au gabber même parfois, à la noise aussi et à la musique improvisée. De l'improvisation électroacoustique comme on en redemande : un collage brusque et sans concession de manipulations magnétiques, de larsens et de bruits, un collage dense, éprouvant, violent et intense, avec de nombreuses ruptures et quelques passages pulsés. Conseillé.

EMPAN - Entraxes inégaux / TANKJ - Craquer les liants

EMPAN - Entraxes inégaux / TANKJ - Craquer les liants (Trace, 2012)
Il y a environ trois ans, Jean Noël Cognard publiait, sur son label Bloc Thyristors, deux vinyles de projets auxquels il participait : Empan et Tankj. Après un premier tirage limité, le label Trace a récemment réédité ces deux disques en un double CD augmenté de morceaux supplémentaires.

Des deux, c'est surtout le projet Trankj qui a retenu mon attention : un quartet d'eai qui réunit Serge Adam (trompette, bugle), Jérôme Noetinger (dispositif électroacoustique), Titus Oppmann (contrebasse), et Jean-Noël Cognard (batterie et objets). Ce projet possède la même énergie et l'humour d'un disque comme FMP130 tout en revêtant des couleurs plus modernes. Des couleurs et une approche nouvelles dues aux caractères et aux histoires de chacun : aux solides lignes de basse qui dialoguent avec l'influence rock et parois binaire du très énergique Jean-Noël Cognard, aux cuivres passés au crible des pédales de disto, et aux manipulations électriques de bandes magnétiques aux tendances extraterrestres et fracturées.

Tankj propose des pièces courtes, énergiques et étincelantes. Ca pète, ça envoie, c'est inventif, créatif, spontané et tout de même structuré. Une idée est développée sur chaque pièce, une ligne souvent riche et forte sur laquelle se déploie quatre musiciens créatifs et aux personnalités distinctes. De l'improvisation libre originale, qui conserve l'inventivité et la spontanéité de l'eai, la puissance et l'énergie du free rock, tout en proposant une alternative qui ne ressemble pas tout à fait à aucune de ces tendances.

Quant à Empan, il s'agit cette fois d'un quintet plus orienté vers l'improvisation libre acoustique et le free jazz avec Jac Berrocal (trompette, piano), Jean-Noël Cognard (percussions), Béatrice Godeau (violoncelle), Judith Khan (voix) et Dan Warburton (violon, claviers). Ici encore, c'est un projet d'improvisation libre très énergique et réactif, basé sur la spontanéité et utilisant pas mal d'éléments jazz. Et dans le "genre" c'est plutôt réussi, c'est assez efficace (passez moi l'expression...). Seulement voilà, je suis assez voire complètement hermétique au chant dans l'impro libre, ainsi qu'aux touches parfois jazz-rock/fusion de Berrocal et Warburton notamment lorsqu'ils utilisent orgue Hammond (ou autres) et reverb sur la trompette. Pour quelqu'un qui a longtemps détesté le jazz-rock et une grande partie de tout ce qui pouvait être vocal, et qui, en plus, n'est pas un inconditionnel de la free improvisation, ce sont autant d'éléments qui me paraissent difficilement surmontables. Ceci-dit, on retrouve - comme sur les autres prjets de Jean-Noël Cognard - une passion sans préjugés et une énergie viscérale qui sont largement appréciables.

Ce qui me dérange est vraiment personnel, et je pense qu'un bon nombre d'amateurs d'impro libre y trouveront largement leur compte. Et sinon, il y a toujours l'autre disque de Tankj qui vaut vraiment le coup. A vous de voir.

Jérôme Noetinger / Will Guthrie - Face Off (Erstwhile, 2011)

Will Guthrie, batteur originaire d'Australie installé à Nantes depuis quelques années, joue ici avec Jérôme Noetinger, figure émérite de la musique électroacoustique française. Très différent des dernières productions Erstwhile, ce duo s'inscrit dans une énergie beaucoup plus primitive et instinctive. Noetinger/Guthrie proposent ici 12 pièces assez courtes pour la plupart, douze sortes de collages pour la plupart tendus et énergiques, dédicadés au "cinéaste pour l'oreille" Alain de Filippis, et superbement masterisés par Giuseppe Ielasi. Les premières pièces ont un quelque chose de cartoonesque: assemblage de modulations analogiques, de micro-contacts, de percussions et de radios, la tension monte très vite, les deux musiciens augmentent le son très vite, puis coupent tout, sans prévenir, de façon inopportune. Collage presque surréaliste de matériaux parfois rudimentaires, parfois plus perfectionnés, qui vont du feed-back aux interférences lo-fi en passant par les harmoniques des cymbales. Il y a une ambiance souvent proche de l'hystérie, une forme d'énergie exarcerbée en tout cas, mais l'atmosphère peut aussi se détendre, seul un souffle analogique ou une peau caressée se maintiennent contre le silence parfois, ce que Jérôme s'empresse de détruire avec des interventions incongrues mais heureuses, avec des puissantes modulations de fréquences qui ne sont pas sans rappeler quelques expérimentations de la musique concrète.

La forme même du duo est une sorte de collage entre la musique improvisée européenne et la dynamique tension/rupture qui lui est propre, cette défragmentation de l'énergie qui consiste à en fracturer tout embryon dès que le climax est atteint (ce qui ne prend souvent pas plus de quelques secondes ici), ou à insérer des points de rupture dans des nappes de son calmes et contemplatives, des pics de tension hystériques et puissants. Assemblage de cet aspect de la musique improvisée donc, mais également des expérimentations de la musique électracoustique, avec le timbre spécifique aux manipulations de bandes analogiques (Noetinger) et de micro-contacts (Guthrie) à même la batterie ou sur d'autres supports plus bruts. Les sons sont donc très hétéroclites et les directions prises sont souvent innatendues et surprenantes. Une pulsation légère se trouve soudainement submergée par des fréquences parasitaires monstrueuses, une radio dialogue avec un micro-contact qui capte des vibrations inquiétantes, etc. On l'aura compris, la musique de ce duo est brute, radicale, et surtout, spontanée. Il n'est pas question de révolution timbrale, le contenu sonore est déjà connu de tous, mais formellement, cette forme de collage et d'utilisation instinctive de ces matériaux est plutôt innovante, on n'avait pas souvent entendu des bandes magnétiques utilisées avec autant d'énergie par exemple, et l'insertion des percussions, instrument tradtionnel sans hauteur déterminée, apporte également une touche de fraîcheur à cette forme d'improvisation électroacoustique.

Un duo puissant qui élabore des petits tableaux avec de la matière brute et primitive. Pas forcément très innovant, Face Off apporte quand même une touche de fraîcheur et de spontanéité, et surtout, il ne manque pas d'énergie ni de puissance. Recommandé.

Tracklist: 1-Snide / 2-Creep Show / 3-Slo-Nife /4-Swamp / 5-Le analise / 6-Cymslake / 7-Saw / 8-Carpet burn / 9-Atelier forge / 10-Crackney / 11-Saikopasu-komento / 12-Sunday morning english wine

Ron Anderson - Secret Curve (Tzadik, 2011)


Ron AndersonBass Guitar 
Anthony ColemanPiano 
Keith AbramsDrums, Percussion
Tim ByrnesTrumpet, French Horn, Keyboards
Jérôme NoetingerElectronics, Tape Manipulation
Eve RisserPiano, Prepared Piano
Tom SwaffordViolin 
Stefan ZeniukClarinet, Bass Clarinet, Tenor Saxophone, Bass Saxophone, English Horn
 

Après Tim Hodgkinson sur The Black Hills et Colin Stetson sur Judges, je reste dans le rock avec le dernier Ron Anderson. Un album aux confins du zeuhl, du RIO, et bien sûr, du jazz: des réminiscences de James Chance parfois, d'Art Bears souvent, de musiques klezmer (on est chez Tzadik...) et surtout l'omniprésence de Magma. L'écriture est éclatée et disloquée, de breaks en saccades, Anderson a l'air d'avoir l'esprit fragile, aucune place pour la contemplation, il y a à peine assez d'espace pour la respiration, sauf chez les solistes. L'instrumentation est riche, originale et fraiche: piano (Anthony Coleman) et piano préparé, violon, électronique (Jérôme Noetinger), cuivres et bois. Un album parfois essoufflant parce que d'une intensité toujours maximale et d'une énergie hystérique proche des Ruins. Mais les compositions ne sont pas pompeuses ni trop clinquantes, l'écriture et le son de cet orchestre sont frais et singuliers. Le choix des instrumentistes est vraiment excellent et c'est bien les multiples combinaisons possibles de cet orchestre qui permettent de créer un relief qui ne manque pas, ainsi qu'une respiration, au moins de temps en temps.

Thymolphthalein - Ni maître, Ni marteau (Mego, 2011)


Natasha Anderson: contrabass recorder & electronics
Will Guthrie: percussion & electronics
Jérôme Noetinger: tape machine & electronics
Clayton Thomas: double bass & preparations
Anthony Pateras: prepared piano & analogue synthesizer

Ni maître, Ni marteau est le premier enregistrement du quintet franco-australien formé en 2009 par Anthony Pateras. Si le titre de ce vinyle paru aux éditions Mego peut faire penser à un quelconque pamphlet anarcho-insurrectionnaliste, refusant tout compromis avec le capitalisme tout comme avec le communisme et la gauche légalistes, la musique de Pateras, quant à elle, n'essaye pas de se démarquer en refusant obstinément tout compromis et toute influence. Au contraire, de nombreuses sources musicales se font entendre ici et là: musique électroacoustique et concrète d'une part, musique improvisée d'autre part, mais également les scènes réductionniste et onkyo, le minimalisme et John Cage, puis la noise dans tous ses états, sans oublier tout ce qui est extérieur au domaine expérimental et avant-gardiste, comme le gamelan, le dub, et bien sûr, le jazz. Ces sources sont apportées par chacun pris individuellement mais sont assimilées collectivement, elles s'intègrent à une écriture précise et se fondent dans des modes de jeux et une instrumentation hétéroclites.

La composition des pièces accorde une grande place à l'équilibre, à la symbiose et à l'expression individuelle. Il y a bien un son collectif, mais pas monolithique, chacun apporte son timbre et sa fonction (rythme, texture, énergie, harmonique), de manière personnelle mais subordonnée à une volonté et une intention collectives. Si la formation est assez large et comporte une instrumentation qui peut facilement devenir imposante et bruyante, l'équilibre est assuré par le retrait permanent d'un ou plusieurs membres du quintet, ainsi que par la place accordé quelque fois au silence ou à des modes de jeux discrets, par le peu d'entrelacement des voix ou encore par les oppositions et les confrontations entre un duo et un trio (et autres combinaisons). Mais l'équilibre n'est pas seulement assuré entre les instrumentistes, il est également présent dans les différents niveaux d'intensité et d'énergie qui peuvent atteindre une violence et une virulence extrêmement agressive autant qu'une délicatesse tendue où la moindre intervention semble épiphanique et résonne éternellement. Ainsi, de nombreuses combinaisons (instrumentales, spatiales, timbrales ou énergiques) sont utilisées méthodiquement afin de ne jamais tomber dans un maelström sonore gratuit et incompréhensible.

Thymolphthalein n'a pas peur des paradoxes et on peut même dire qu'il les cultive: une musique aussi binaire qu'arythmique, aussi harmonique que tonale, aussi méditative et introspective qu'exutoire et violente, aussi mutique que volubile. Qu'est-ce que ça veut dire? Est-ce une tentative d'actualiser musicalement la dialectique marxiste? Car on a l'impression que le processus de création est l'aboutissement de la négation de la musique populaire par l'avant-garde, de quoi résulte une musique populaire expérimentale (ce qu'Adorno n'a pas soupçonné, soit dit en passant). Et c'est certainement le plus grand mérite de ces compositions: avoir su dépasser et intégrer l'éternelle opposition (académique) entre musique populaire et musique savante (ou expérimentale devrais-je plutôt dire ici). Cette réussite se traduit par une écriture aussi collective que l'interprétation est personnalisée, par une musique aussi aventureuse et créative qu'accessible et agréable. Thymolphthalein interprète de manière précise, sans être froide et insensible, des intentions claires, logiques et structurées d'une manière parfaitement équilibrée dans chaque opposition (contradiction) musicale. Hautement recommandé!

FACE A:01-Meta-Tingue / 02-Soaked George / 03-Off The Wall / 04-Mosquito Squash  / 05-L.B.O.K / 06-Streetcar Slugfuck/ 07-Ayala
FACE B: 01-Jean Psycho / 02-Quince / 03-Lips / 04-Pierre Willy / 05-Greatest Hits / 06-Pim