Adam RUDOLPH

Adam RUDOLPH's Moving Pictures with Organic Orchestra Strings - Both/And (Meta, 2011)

Retour au free jazz acoustique. Au free façon old school, avec Adam Rudolph, un percussionniste originaire d'une ville mythique pour le free américain, Chicago. Depuis les années 70, Rudolph a parcouru le monde pour apprendre les diverses possibilités musicales offertes par des cultures hétéroclites: les raga indiens, la musique gnawa marocaine, le gamelan balinais et javanais, la musique malienne des Dogons, etc. En bon yogi, Rudolph veut par sa musique dépasser les oppositions traditionnelles pour mieux les unir: union de l'intellectuel et de l'intuitif, de l'écriture horizontale et verticale, du rythme et de la mélodie, de la composition et de l'improvisation. Plus précisément, la philosophie de Rudolph consiste à penser que chacun des termes implique l'autre, qu'il n'y a pas d'improvisation sans composition et inversement, que les cellules rythmiques ne peuvent être pensées en-dehors de leur aspect mélodique, et ainsi de suite.

Musicalement, cela donne non plus une forme de Great Black Music, même si les éléments africains (cycles de 33 temps sur "Return of the magnificent spirits") et afro-américains (la structure blues de "Blues in orbit"), mais plutôt une forme de Great Universal Music. Éléments indiens ("Love's light" est une interprétation libre d'un raga), européens (orchestre de cordes) et instruments de tous les pays et de toutes les cultures musicales (djembe, clarinette, flûte en bambou, trombone, harmonica, cornet, oud, guitare, banjo, bata et j'en passe), s'accordent en une musique qui tente l'union impossible. Union des cultures mises sur un pied d'égalité autant dans les compositions que dans l'instrumentation mais aussi des systèmes d'écritures, car Rudolph ne privilégie aucune pensée de la musique et tente au contraire d'intégrer les pensées et les systèmes de toutes les cultures et de toutes les époques (de la musique proto-historique africaine au jazz le plus moderne). On a un équilibre constant entre une écriture précise et claire, des improvisations collectives libres, des improvisations dirigées et des systèmes de notations plus ou moins indéterminées.

De manière générale, Both/And est assez intense, les solistes et improvisateurs (parmi lesquels on trouve Ralph M. Jones, Joseph Bowie, Graham Haynes, Brahim Fribgane, Kenny Wessel, Jerome Harris et Matt Kilmer) ont une puissance indéniable et s’accommodent avec virtuosité de chaque couleur désirée ou recherchée. L'équilibre entre les traditions est maîtrisé, on passe aisément d'un funk balinais à un raga jazzy, et la musique de Rudolph arrive presque à un caractère universel, car Both/And parvient à assimiler et à intégrer avec naturel un nombre impressionnant de cultures et de traditions. Le seul problème, c'est qu'à mon avis, malgré la virtuosité des musiciens et le talent d'écriture de Rudolph, c'est typiquement le genre de musique qui risque également de tuer toutes les traditions qu'il utilise. L'utilisation profane de musiques sacrées ou rituelles, même si elles sont maniées avec respect et admiration souvent, tend à désubstantialiser ces musiques en les extrayant de leur contexte. Cette dynamique d'abstraction, abstraction de l'art relativement à son contexte et à son environnement, selon moi, est également une forme de mise à mort de ces musiques que l'on tente d'intégrer à notre culture.

Dix pièces certainement très réussies, en tout cas très bien arrangées et orchestrées, magnifiquement interprétées, mais qui sont je crois nuisibles dans leur démarche. Une musique qui ravira les amateurs de world music savante et proprement structurée et interprétée, ainsi que les férus de jazz moderne.

Tracklist: 01-Return of the magnificent spirits / 02-Love's light / 03-Tree Line (Call) / 04-Blues in orbit / 05-Dance drama part 3 / 06-Dance drama part 2 / 07-Interiors (for Yusef) / 08-Dance drama part 4 / 09-Tree Line (Response) / 10-Both/And

Adam RUDOLPH's Go: Organic Orchestra - Can you imagine... The sound of a dream (Meta, 2011)

Je m'attarderais moins sur ce disque. A peu de choses près, Rudolph adopte ici la même démarche, sauf qu'au lieu des huit musiciens et de l'orchestre de cordes présents sur Both/And, on a ici 48 musiciens provenant de tous les continents. Parmi eux, quelques noms connus dans le milieu des musiques improvisées: David Rothenberg, Steve Swell et Daniel Levin pour ne citer que les plus renommés.

Les compositions sont ici moins linéaires, et tentent de donner une place égale à chacun des musiciens tout en diversifiant au maximum les couleurs sonores et les dynamiques. Un jeu d'écriture complexe, mais aussi et surtout d'orchestration. La direction est claire et laisse une grande marge de manœuvre la plupart du temps. Je ne reviens pas dessus, mais le même problème qui a partie liée aux phénomène d'acculturation me gêne  encore dans cette démarche peut-être créative pour la musique improvisée occidentale, mais destructrice pour les traditions utilisées et représentées par différents procédés d'écriture, divers modes de jeux et instruments.

Aucun problème, l'écriture est complexe, très intelligente dans la mesure où elle gère parfaitement les tensions et l'équilibre entre l'improvisation solo, l’improvisation collective, l'improvisation dirigée et l'écriture à proprement parler. Et ici encore, les musiciens ne manquent pas de talent et savent jouer avec puissance autant dans les solos que dans les ponctuations écrites, dans les mélodies comme dans les accompagnements. Sans parler de l'alchimie virtuose entre mélodie et rythme, entre horizontalité et verticalité.  Une musique riche et virtuose, mais qui a aussi ses limites dans la voie qu'elle emprunte.

Tracklist: 01-Glimpse and Departure / 02-Dance Drama Part 3 (Green) / 03-Ambrosia Offering / 04-Slip of Shadows / 05-Lament and Remembrance / 06-Love'sLight / 07-White Sky, Black Clouds / 08-Dance Drama Part 3 (Blue) / 09-Treelines / 10-Neither Mirage No Death / 11-To Rafter, To Skylight / 12-Murmur and Dust / 13-Dance Drama Part 3 (Red) / 14-Dance Drama Part 4 / 15-Wing Swept / 16-Glow and Orbit / 17-Dawn Redwoods / 18-Nascence

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire