vendredi 20 janvier 2012

Nouvelles musiques coréennes

A la fin de l'année 2011, de nombreuses productions coréennes ont vu le jour, et une scène assez injustement méconnue pouvait une fois de plus exposer ses expérimentations, souvent radicales. Je n'ai pas pu tout écouter, et j'en chroniquerai seulement trois ici, mais je signale tout de même la sortie d'Inferior Sounds sur le label coréen Balloon & Needle par le trio Choi Joonyong/Hong Chulki/Ryu Hankil, ainsi que Sorefa, un solo de l'excellent saxophoniste Kang Tae Hwan sur le label Audioguy, et enfin 옆모습 (profile) par le trio Kim Taeyong/Lee Youngji/Ryu Hankil et 베케트의 타이피스트 (Beckett's Typist) par le duo lo wie/Ryu Hankil, tous les deux chez The Manual. Hormis Kang Tae Hwan, tous ces musiciens ont en commun une approche extrême et non-idiomatique de l'improvisation, une approche électroacoustique qui intègre de multiples sources sonores, parfois incongrues, comme la machine à écrire et les divers objets mécaniques de Ryu Hankil.

Hong Chulki, Jin Sangtae, Kevin Parks - 音影 (Celadon, 2011)

Celadon est un nouveau label coréen lancé par Bill Ashline, un label concentré sur les musiques improvisées et électroacoustiques coréennes, qu'on attendait depuis quelques temps pour compléter les publications de Balloon & Needle, The Manual et Audioguy. Ce label prometteur inaugure sa collection avec un trio surpuissant composé de Hong Chulki aux platines, de Jin Sangtae à l'ordinateur, et de Kevin Parks (américain émigré en Corée depuis le début des années 90), à la guitare et à l'électronique.

Comme son titre l'indique, 音影 (Eum-young, néologisme signifiant une forme sonore de clair/obscur) est une suite de pièces pleines de contrastes. Durant ces cinq improvisations, les trois musiciens peuvent parfois trifouiller en toute quiétude leurs instruments/machines/dispositifs, dans des expérimentations pleines d'attention au timbre et à l'espace; mais par moments, l'univers s'agite et les sons fusent dans une atmosphère quantique et apocalyptique. On ne sait jamais vraiment à quoi s'attendre, les tensions se résolvent de manière aléatoire, du bruit blanc succède à de légers parasites incompréhensibles. Je ne sais pas si l'on peut encore vraiment parler de structure quant à ces improvisations, la multitude d'intensités, de densités, semble se produire au gré de principes irrationnels et inaccessibles, un puissant larsen peut surgir d'un duo serein, des mélodies à la guitare ou des boucles informatiques s'insèrent également à certains moments au beau milieu d'un chaos indescriptible de sonorités souvent corrosives et abrasives. Timbres bruitistes et industriels, faits de faux-contacts et de vinyles défoncés, qui explorent un territoire sonore où les contrastes se soutiennent et s'aident mutuellement à se déployer, telles ces basses issues de câbles jack, basses ombragées qui supportent des larsens éclatants et lumineux. Mais ce sont également les sources sonores qui s'opposent et se complètent, la musique numérique de Jin Sangtae déploie les sonorités acoustiques des platines de Hong Chulki tandis que la guitare de Kevin Parks, par le biais de notes saturées un maximum ou de mélodies, approfondit le dialogue entre les trois sources opposées.

Une (non-)musique industrielle sans structure, à moins qu'elle soit noyée par son opacité, qui parvient à renouveler aussi bien l'improvisation que la noise. Inspiré par les compositions lumineuses visuelles, 音影 nous livre durant plus d'une heure une musique puissante et contrastée, dense, inouïe, et jouissive. Recommandé!

Deux plus: le mixage et le mastering assurés par Parks sont juste exceptionnels, il y a parfait équilibre et parfaite égalité entre chacun, tout en préservant les contrastes et les reliefs. Et la photo de couverture est juste hallucinante.

Jason Kahn/Ryu Hankil - Circle (Celadon, 2011)

Le label coréen de Bill a également publié Circle, simultanément à 音影, lors de l'inauguration de son catalogue. Sur ce double CD d'une heure trente, on retrouve l'américano-suisse Jason Kahn (percussions, mixeur, micro-contacts, radio) et une des principales figures des nouvelles musiques coréennes, Ryu Hankil (mécanismes et appareils divers, mixeur, micro-contacts).

Beaucoup plus aride, cette pièce divisée en deux parties de cinquante et quarante minutes requiert une attention et une disponibilité pas toujours facile à trouver. Circle est une pièce plutôt simple basée sur des bourdonnements, auxquels s'ajoutent les étranges moteurs mécaniques de Ryu Hankil, ainsi que de nombreux parasites de toutes sortes. Une pièce en somme très abstraite où le son acquiert facilement des dimensions physiques et visuelles; on a du mal à s'empêcher d'imaginer quels types de mécanismes a pu produire tel ostinato rythmique, quelle installation sonore a pu produire tel résonance fantomatique et inouïe. Comme sur 音影, les timbres déployés sur Circle ne ressemblent pas à grand chose, mais semblent tout de même beaucoup plus s'inspirer des musiques acoustiques. Ici, le duo n'hésite pas à se servir de percussions, à produire des pulsations et des sons déjà connus (on croirait même, à la trentième minute de la première partie, entendre le soprano de Stéphane Rives!). Il ne s'agit pas vraiment de créer un univers absolument nouveau qui n'offre aucun repère, mais de produire une pièce avec de nouveaux procédés instrumentaux sur une structure simple, souple, offrant une multitude de possibilités que le duo s'enthousiasme à saisir. L'omniprésence des bourdons pèse constamment, et donne à Circle une atmosphère apocalyptique et sombre, inquiétante et oppressante, que les différents rythmes déploient d'autant plus qu'ils ont souvent une sonorité proche d'une sorte de musique industrielle ou post-industrielle. Je notais déjà à propos du dernier solo de Kahn, Beautiful Ghost Wave, que le compositeur suisse semblait quitter le minimalisme pour aborder des compositions plus proche de l'architecture sonore. Cela semble se confirmer à nouveau sur Circle, également plus âpre et abrasif que ses précédentes œuvres, où une certaine forme de minimalisme semble laisser la place à une musique plus spontanée et moins formelle, une musique qui accorde beaucoup plus de place à l’interaction entre les couches sonores (notamment bourdons/nappes et pulsations/mécanismes). Il y a également de nombreux contrastes et différentes dynamiques abordés tout au long de Circle, mais de manière beaucoup plus douce et linéaire que sur 音影 qui favorisait les ruptures brutales.

Tout de même assez minimaliste, cette pièce où les idées qui se succèdent prennent une ampleur surprenante et s'étendent à travers des temps qui peuvent parfois paraître hors du commun, Circle reste cependant une pièce improvisée basée sur une nappe quelque peu agressive et surtout très intense, pas très dense et claire, mais qui sait d'une manière presque magique rester dans une atmosphère faite de calme et de quiétude, comme une lente contemplation d'une dégradation sonore. Après la longue tempête industrielle qui a aussi bien ravagé la Suisse que la Corée, ce duo s'approprie des débris de civilisation pour une œuvre aussi belle qu'exceptionnelle. Tout aussi réussi et original que son double 音影, Circle est hautement recommandé. Un grand merci à Bill Ashline et tous mes souhaits pour ce label très prometteur.


Choi Joonyong/Hong Chulki/Ryu Hankil - all Ears Festival for Improvisert Musikk 2011 (Audition, 2011)

Pour cette courte session d'une trentaine de minutes enregistrées durant un festival norvégien, aucun invité européen ou américain, le trio est seulement composé de trois des artistes les plus radicaux de la musique coréenne. Choi Joonyong aux lecteurs CD, Hong Chulki aux platines acoustiques, et Ryu Hankil à la machine à écrire (sic). Un live généreusement publié par les archives documentaires Audition, disponible gratuitement donc sur leur site web. Par rapport aux deux albums publiés chez Celadon (sur lesquels étaient également présents les deux premiers membres de ce trio), la musique produite ici est beaucoup plus extrême. La pièce présentée ici est véritablement abrasive, violente, urgente et puissante. Faux-contacts et larsens, irruptions de percussions, timbres industriels, numériques et électriques, grésillements, crépitements et ruptures. Une improvisation extrême et viscérale qui mène l'auditeur sur des terrains hostiles et apocalyptiques.

Une pièce très intense et dense qui prend l'auditeur aux tripes et produit une musique brutale, d'une énergie sauvage utilisant des techniques qui vont au-delà de la propreté et de l'imperfection. Le trio improvise sur des textures acides et résiduelles, sans aucun apport structurel, et fait très attention aux différentes interactions possibles entre les timbres et les dynamiques, interactions sur des modes fusionnels ou opposés.

En bref, une musique brute, primitive et sauvage tout en étant neuve et originale, une improvisation intense et violente. Recommandé!

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