Quand je repense aux premières fois où j'ai entendu Steve Lacy, je me dis que j'ai été vraiment con. J'étais passionné de free, et en même temps je rejetais le jazz. Et quand j'entendais ce type reprendre du Monk, je prenais carrément ça pour une trahison aux idéaux du free (même si aujourd'hui je considère Monk comme un des musiciens jazz les plus créatifs, et surtout un de ceux qui a le plus contribué à sortir le jazz de ses impasses, même beaucoup plus que de nombreux musiciens free).
Puis j'ai découvert Saxophone Special qui m'a complètement fait changé d'avis, où l'aspect rugueux et abstrait de Steve Lacy prenait le dessus sur son swing si singulier. Puis (encore), quand j'étudiais le saxo, je me suis consacré quelques temps au soprano, et malgré mon admiration pour Coltrane, Evan Parker et Doneda, c'est bien vers Steve Lacy que je suis revenu pour étudier cet instrument, car je le considérais comme le maître, finalement. Aujourd'hui encore, ce n'est pas forcément comme improvisateur, comme musicien ou comme compositeur que j'admire ce dernier, mais avant tout comme instrumentiste, comme saxophoniste. C'est toujours un plaisir de ressortir des disques comme Scratching the seventies, son duo avec Joëlle Léandre ou sa collaboration avec Mal Waldron, mais rien n'égale un solo de ce musicien, où tout n'est que saxophone, où il n'y a plus rien que le soprano dans toute sa splendeur.
En 1974, Emanem publiait un LP, le premier disque solo de Steve Lacy, enregistré en live au Théâtre du Chêne noir à Avignon, en 1972. Il y a eu plusieurs rééditions de ce concert historique, la dernière date est un CD, toujours publié par Emanem, augmenté d'enregistrements live également (à Berlin en 1974), jusque là inédits. Et l'histoire de ces éditions ne s'arrête pas là, puisque en 2014, Martin Davidson du label Emanem décide de publier encore d'autres bandes de ces concerts à Avignon ainsi que plusieurs autres enregistrements solo live inédits des années 70 sur un deuxième disque : ce sont les volumes 1 et 2 d'Avignon and after. La qualité du son est assez inégale en fonction des enregistrements, mais Steve Lacy reste bien égal à lui-même au fil de ces années.
Comme les saxophonistes cités plus haut, Steve Lacy a la particularité d'avoir un son bien à lui, ainsi qu'un phrasé unique. On le retrouve dans ses compositions aussi ce son, dans le son du groupe, mais c'est encore plus flagrant en solo. Le soprano de Steve Lacy a quelque chose de brut, âpre et rugueux, les attaques sont sèches, le souffle est intense, Steve Lacy joue du soprano comme une percussion parfois. Et je pense que c'est pour ça qu'il a toujours continué à utiliser des phrases syncopées et des rythmiques ternaires, qu'il a conservé le swing qu'il jouait à l'époque où il faisait du post-bop ou du jazz modal. Ce n'est pas pour le swing à proprement parler, mais plutôt pour l'aspect percussif du phrasé bop, et ce n'est certainement pas une coïncidence s'il a interprété pendant tant d'années les standards de Monk, pour qui le piano était avant tout une histoire de placement rythmique et de percussion.
Ces enregistrements retracent l'activité de Steve Lacy pendant une bonne partie des années 70, une période charnière où il s'est complètement investi dans l'improvisation libre, tout en étant toujours très marqué par le jazz (bop, post-bop) et le free. Une époque où il collaborait avec Derek Bailey et Evan Parker tout en composant des morceaux et des thèmes aux accents bop. Et dans tous ces solos, c'est ce qu'on retrouve : un saxophoniste qui a du swing, un saxophoniste qui déboite les phrases et joue tout en syncopes d'un côté, et qui ensuite, sans prévenir, s'envole dans de longues plages d'harmoniques, crache dans son saxo, grogne dedans.
Ce que je trouve extraordinaire chez ce saxophoniste regretté, c'est que le swing et l'abstraction n'étaient pas séparés chez lui, au contraire, ils étaient intimement liés (ce qui me fait penser à Braxton, qui, à cette époque, jouait également très bop par moments, pour ensuite partir sur des territoires beaucoup plus abstraits, mais chez ce dernier, ces deux pôles étaient beaucoup plus opposés - comme chez la plupart des musiciens de Chicago). Le son comme les compositions de Steve Lacy ont quelque chose de rugueux et d'abstrait comme je le disais plus haut, mais aussi, indéniablement, quelque chose de mélodique, de rythmique et de lyrique. Mais ces deux pôles s'entremêlent toujours dans ces solos. Lors de l'exposition des thèmes et lors d'improvisations très swing, Steve Lacy accentue tellement les phrases qu'elles ne deviennent plus qu'une suite d'accents, de ponctuations rythmiques abstraites et brutes. Le swing de Steve Lacy est rude, c'est un swing épuré, où malgré la grille harmonique et les mélodies, les notes s'effacent derrière les attaques. Une sorte de swing rustique et percussif qui devient très vite abstrait. Et l'abstraction, ou les improvisations libres axées sur la texture et les techniques étendues, est l'autre pôle vers lequel dévie constamment Steve Lacy. Mais lors de ces moments, les attaques et les accents sont toujours là, de manière plus discrets, comme des fantômes qui reviennent le hanter. Une sorte de chant est toujours sous-jacent aux expérimentations de Steve Lacy, il a beau grogner, crier, grincer, le fantôme du jazz est toujours dans son soprano, un chant, une mélodie, un rythme apparaît ou se faufile toujours dans ses envolées abstraites.
Et de mon côté, c'est cette faculté à lier si intimement l'abstraction et le swing dans l'improvisation comme la composition, mais surtout dans le saxophone, qui font de Steve Lacy un des plus remarquables sopranes que j'ai entendu. Bien sûr, il y a ce côté nasillard, rude et rustique du soprano, mis en avant par Steve Lacy qui fait de ce dernier un instrumentiste remarquable, mais c'est surtout ce swing abstrait, ce chant rythmique et brut du saxophone, ces expérimentations libres et dansantes qui parsèment ces disques, c'est tout ceci qui me ramène régulièrement à Steve Lacy et à ces solos.
STEVE LACY - Avignon and after volume 1 (CD, Emanem, 2012) : http://www.emanemdisc.com/E5023.html
STEVE LACY - Avignon and after volume 2 (CD, Emanem, 2014) : http://www.emanemdisc.com/E5031.html
Choi Joonyong, Kevin Drumm, Hong Chulki - Normal
Il y a près de deux ans, à l'occasion d'un voyage de Kevin Drumm à Séoul, deux des plus importants artistes de la scène expérimentale sud-coréenne ont pu enregistrer à Séoul un excellent trio. Improvisations électroacoustiques, expérimenations post-eai, noise abrasive, détournements technologiques, murs de bruit blanc digitaux : bienvenue sur Normal de Choi Joonyong, Kevin Drumm et Hong Chulki.
Souvent, dans les musiques improvisées, et dans la noise aussi parfois, chaque musicien se fait un plaisir de lister tous les instruments et objets utilisés pendant les enregistrements, on s'étonne de retrouver telle ou telle incongruité, surtout que des fois, plus la liste est suprenante, moins la musique l'est. Le trio ici ne précise rien, tout ce qu'on sait, ce qu'on entend, c'est qu'il y a de l'électricité dans l'air. On peut bien imaginer toutes sortes de sources possibles : des ordinateurs, des platines, des disques durs, des feedbacks de table de mixage, des microcontacts, pourquoi pas une guitare, des micros, des magnétoscopes, des jouets, des radios ; on ne sera jamais sûr de rien.
Le trio emploie toutes sortes de sources électriques pour les faire hurler, siffler, cracher, tempêter, souffler, et bourdonner. On s'imagine aisément les trois musiciens enfouis sous un amas de cables, d'objets démontés et préparés, de platines estropiées, d'objets connectés à des feedbacks pour contrôler ces derniers, d'appareils hifi désuets retournés sur eux-mêmes, de pédales d'effets bon marché et de circuits imprimés autonomes. Et les trois comparses font sortir de cette masse orgnanique et électrique d'une culture technologique et médiatique usée une orgie sonore de larsens suraigus, de bourdons telluriques, de murs de bruits blancs assaillants, d'assauts abrasifs et percutants.
Le disque est divisé en cinq pièces, cinq pièces d'environ 10 minutes. Durant chacune, chaque musicien semble se concentrer sur une source électrique à la fois, ou du moins sur un type de timbre. Même si le trio est créatif au niveau des textures, il joue surtout sur la construction de dynamiques différentes et sur le découpage au sein de chaque pièces. C'est toujours très tendu, très abrasif, aucun doute, mais les dynamiques n'arrêtent pas d'être modifiées, parfois lentement, par soustractions ou additions progressives, parfois par découpages bruts et chirurgicaux dans la masse sonore.
Il y a quelque chose de minimaliste et de répétitif malgré l'aspect orgiaque et démesuré de ces pièces. Les mêmes grésillements, le même larsen ou le même buzz ne cesse de revenir au sein de chaque pièce, comme un fil conducteur qui apaiserait la tension propre à cette masse hystérique d'électricité déchaînée. Les phénomènes électriques paraissent incontrolables d'un côté, de par leur intensité et leur tension, et en même temps, tout paraît construit et découpé avec beaucoup de finesse et de précision. L'électricité fuse, dérive et nous assaille, mais le trio ne perd pas le nord, et sait toujours où il va. Il y en a toujours un pour le rappeler et réitérer tel ou tel élément sonore, comme pour rappeler que tout est sous contrôle.
Et pour finir, juste un mot sur les différentes dynamiques de ces pièces. Choi, Drumm et Hong jouent sur des variations d'intensité et de dynamique assez grande, passant d'un simple larsen à un mur de bruit blanc saturé avec sirènes, d'un cliquetis électrique à une profusion de fréquences extrêmes. Et ce qui surprend dans ces pièces, c'est qu'à travers toutes ces variations, la tension est toujours la même. Quelque soit l'intensité ou la dynamique en cours, l'aspect abrasif et extrême de chaque phénomène sonore nous plonge dans un état de tension permanente, mais toujours maîtrisé, car la construction fait que l'on ne se fatigue jamais, qu'on ne se lasse pas de cette tension, contrairement à beaucoup de disque de harsh noise. Cette tension n'est pas usante comme dans la noise, et les moments d'accalmies ne sont pas là juste pour reposer, mais ont leur tension propre, et leur intérêt aussi fort que les passages violents : les écueils de la noise et de l'eai sont ainsi évités.
CHOI, DRUMM, HONG - Normal (CD, Balloon & Needle, 2015) : http://www.balloonnneedle.com/bnn29.html
Souvent, dans les musiques improvisées, et dans la noise aussi parfois, chaque musicien se fait un plaisir de lister tous les instruments et objets utilisés pendant les enregistrements, on s'étonne de retrouver telle ou telle incongruité, surtout que des fois, plus la liste est suprenante, moins la musique l'est. Le trio ici ne précise rien, tout ce qu'on sait, ce qu'on entend, c'est qu'il y a de l'électricité dans l'air. On peut bien imaginer toutes sortes de sources possibles : des ordinateurs, des platines, des disques durs, des feedbacks de table de mixage, des microcontacts, pourquoi pas une guitare, des micros, des magnétoscopes, des jouets, des radios ; on ne sera jamais sûr de rien.
Le trio emploie toutes sortes de sources électriques pour les faire hurler, siffler, cracher, tempêter, souffler, et bourdonner. On s'imagine aisément les trois musiciens enfouis sous un amas de cables, d'objets démontés et préparés, de platines estropiées, d'objets connectés à des feedbacks pour contrôler ces derniers, d'appareils hifi désuets retournés sur eux-mêmes, de pédales d'effets bon marché et de circuits imprimés autonomes. Et les trois comparses font sortir de cette masse orgnanique et électrique d'une culture technologique et médiatique usée une orgie sonore de larsens suraigus, de bourdons telluriques, de murs de bruits blancs assaillants, d'assauts abrasifs et percutants.
Le disque est divisé en cinq pièces, cinq pièces d'environ 10 minutes. Durant chacune, chaque musicien semble se concentrer sur une source électrique à la fois, ou du moins sur un type de timbre. Même si le trio est créatif au niveau des textures, il joue surtout sur la construction de dynamiques différentes et sur le découpage au sein de chaque pièces. C'est toujours très tendu, très abrasif, aucun doute, mais les dynamiques n'arrêtent pas d'être modifiées, parfois lentement, par soustractions ou additions progressives, parfois par découpages bruts et chirurgicaux dans la masse sonore.
Il y a quelque chose de minimaliste et de répétitif malgré l'aspect orgiaque et démesuré de ces pièces. Les mêmes grésillements, le même larsen ou le même buzz ne cesse de revenir au sein de chaque pièce, comme un fil conducteur qui apaiserait la tension propre à cette masse hystérique d'électricité déchaînée. Les phénomènes électriques paraissent incontrolables d'un côté, de par leur intensité et leur tension, et en même temps, tout paraît construit et découpé avec beaucoup de finesse et de précision. L'électricité fuse, dérive et nous assaille, mais le trio ne perd pas le nord, et sait toujours où il va. Il y en a toujours un pour le rappeler et réitérer tel ou tel élément sonore, comme pour rappeler que tout est sous contrôle.
Et pour finir, juste un mot sur les différentes dynamiques de ces pièces. Choi, Drumm et Hong jouent sur des variations d'intensité et de dynamique assez grande, passant d'un simple larsen à un mur de bruit blanc saturé avec sirènes, d'un cliquetis électrique à une profusion de fréquences extrêmes. Et ce qui surprend dans ces pièces, c'est qu'à travers toutes ces variations, la tension est toujours la même. Quelque soit l'intensité ou la dynamique en cours, l'aspect abrasif et extrême de chaque phénomène sonore nous plonge dans un état de tension permanente, mais toujours maîtrisé, car la construction fait que l'on ne se fatigue jamais, qu'on ne se lasse pas de cette tension, contrairement à beaucoup de disque de harsh noise. Cette tension n'est pas usante comme dans la noise, et les moments d'accalmies ne sont pas là juste pour reposer, mais ont leur tension propre, et leur intérêt aussi fort que les passages violents : les écueils de la noise et de l'eai sont ainsi évités.
CHOI, DRUMM, HONG - Normal (CD, Balloon & Needle, 2015) : http://www.balloonnneedle.com/bnn29.html
Wolf Eyes - I Am a Problem : Mind in Pieces
I Am a Problem : Mind in Pieces, comme tout le monde, m'a surpris à la première écoute. J'avais bien vu qu'il était publié sur un label beaucoup plus commercial que d'habitude, que beaucoup le considéraient comme une sorte de revirement, ou de trip rock innatendu, qu'il y avait de la guitare, de la voix et de la batterie. Et aux premières écoutes, moi aussi, j'ai été étonné d'entendre des chansons qui pouvaient faire penser à Pere Ubu, à Sonic Youth, aux Stooges, à Current 93, au Velvet Underground, des chansons grunge ou noise rock (...fin des comparaisons). Et pourtant, à la longue, je n'y vois plus de revirement, soyons clair, le changement n'est pas non plus aussi radical que le tournant synth pop du Machine Age Voodoo de SPK par exemple : Wolf Eyes fait peut-être dans le noise rock, dans la chanson rock pour cet album, mais ça n'en reste pas moins du Wolf Eyes, et je ne pense pas que les admirateurs de ce trio culte seront si surpris, et encore moins déçus.
Alors oui bien sûr c'est très rock (pour faire court et ne pas s'attaquer aux sous-genres). Mais un rock malsain, un rock noise. Du rock clamé avec des riffs de guitare saturée, augmentée de pédales fuzz, des synthés bizarre dans le fond, et des rythmiques tribales. Ce n'est pas du rock superstar, Wolf Eyes ne cherche pas la célébrité (ils l'ont déjà), ils explorent juste une autre facette de leur esprit dérangé et s'attaque au rock, dans une version indus.
Malgré les riffs, le chant, et la batterie acoustique, on retrouve les mêmes effets typiques de Nate Young à la voix, une voix glauque, moite, une voix inquiétante réverbérée, sale, ou nasillarde selon les morceaux. On retrouve aussi les ambiances indus, l'utilisation de sonorités métalliques, les larsens, et tous les débris de notre société technologique. Ce n'est pas vraiment axé power electronics, mais pourtant les rythmiques sont primitives, lourdes et grasses même si elles sont acoustiques, la batterie a peut-être remplacé les boîtes à rythmes et synthés, mais pourtant, elle est toujours martelante, percutante et agressive.
Wolf Eyes semblent seulement être retournés aux principes de l'indus. Ils mélangent le rock avec les musiques expérimentales : I Am a Problem est une superbe illustration des possibilités offertes par l'intégration de l'indus et de l'électronique dans le rock pour produire une musique toujours aussi décalée, subversive, malsaine, et déroutante mais... populaire. Drone, larsens, solos de guitare abrasive, riffs primitifs et obsessionnels, rythmiques agressives et sauvages, utilisation rudimentaire de matériels technologiques, chants obscurs s'entremêlent pour créer des strips sonores glauques, ambiance série Z expérimentale, rock désinhibé et bipolaire, road-movie dans un univers tabou et intime avec bande-son indus.
WOLF EYES : I Am a Problem : Mind in Pieces (LP/CD/cassette, Third Man, 2015) : label / stream
Alors oui bien sûr c'est très rock (pour faire court et ne pas s'attaquer aux sous-genres). Mais un rock malsain, un rock noise. Du rock clamé avec des riffs de guitare saturée, augmentée de pédales fuzz, des synthés bizarre dans le fond, et des rythmiques tribales. Ce n'est pas du rock superstar, Wolf Eyes ne cherche pas la célébrité (ils l'ont déjà), ils explorent juste une autre facette de leur esprit dérangé et s'attaque au rock, dans une version indus.
Malgré les riffs, le chant, et la batterie acoustique, on retrouve les mêmes effets typiques de Nate Young à la voix, une voix glauque, moite, une voix inquiétante réverbérée, sale, ou nasillarde selon les morceaux. On retrouve aussi les ambiances indus, l'utilisation de sonorités métalliques, les larsens, et tous les débris de notre société technologique. Ce n'est pas vraiment axé power electronics, mais pourtant les rythmiques sont primitives, lourdes et grasses même si elles sont acoustiques, la batterie a peut-être remplacé les boîtes à rythmes et synthés, mais pourtant, elle est toujours martelante, percutante et agressive.
Wolf Eyes semblent seulement être retournés aux principes de l'indus. Ils mélangent le rock avec les musiques expérimentales : I Am a Problem est une superbe illustration des possibilités offertes par l'intégration de l'indus et de l'électronique dans le rock pour produire une musique toujours aussi décalée, subversive, malsaine, et déroutante mais... populaire. Drone, larsens, solos de guitare abrasive, riffs primitifs et obsessionnels, rythmiques agressives et sauvages, utilisation rudimentaire de matériels technologiques, chants obscurs s'entremêlent pour créer des strips sonores glauques, ambiance série Z expérimentale, rock désinhibé et bipolaire, road-movie dans un univers tabou et intime avec bande-son indus.
WOLF EYES : I Am a Problem : Mind in Pieces (LP/CD/cassette, Third Man, 2015) : label / stream
Rudolf Eb.er - Extreme Rituals
Autoproclamé chamane d'art brut, éminent artiste de la branche psychoacoustique du field recordings, acteur fondateur de l'actionnisme zurichois, chercheur en expérimentations psychologiques et acoustiques, performer "rituel", créateur du collectif Schimpfluch, Rudolf Eb.er est un des artistes noise les plus extrêmes et les plus reconnus depuis les années 80. Né en Autriche, il a grandi en Suisse où il a fondé Schimpfluch avant d'émigrer au Japon. On a l'habitude de considérer ce pays comme tiraillé entre tradition et modernité, tiraillé entre le costume trois pièces du self made man et les retraites monastiques des shintoïstes, entre le kimono de l'aïkidoka et les tenues de base ball, entre le cri technologique de la japanoise et la quête spirituelle et traditionnelle de l'école de la respiration, entre le cinéma minimaliste d'Ozu et l'hystérie cyber punk de Tetsuo. Beaucoup de clichés, et si je ne sais pas lequel a pu attirer Rudolf Eb.er vers ce pays, ça ne m'étonne pas qu'il est choisi un pays marqué par la confrontation entre ces extrêmes psychologiques, rituels, et esthétiques.
Je reviens dans cette chronique sur un LP publié en 2012 par le label français erratum : Extreme Rituals. Entre le field-recording brutal, la musique électroacoustique industrielle, et le cut-up social, ces rituels sont de véritables tortures psychiques et des bombes esthétiques. Des hurlements féminins, des klaxons, des porcs qui grouinent, des outils du BP, des martèlements incessants, des aboiements, des bruitages de porte ou de flagellations, et encore plein d'autres sources sonores sont découpées, démontées, déconstruites, mises en boucle, des sources qui disparaissent et reviennent sans cesse, qui sont accélérées, ralenties, mixées toujours plus fortes dans une symphonie de l'aliénation moderne.
La musique de Rudolf Eb.er est perturbante parce qu'elle vient de notre quotidien. Un quotidien sonore angoissant, bruyant, malsain. Le quotidien d'une société qui a tout misé sur le progrès et s'adonne aux plaisirs technologiques et industriels. Rudolf Eb.er exploite la tension propre aux médias, aux technologies, à l'industrie, et à la culture (de masse) et révèle les excès psychotiques de notre monde. Ces Rituels sont ceux d'un homme qui veut confronter la violence d'un monde protéiforme et chaotique à l'unité d'un esprit. Le monde nous assaille à travers les haut-parleurs, et cet assaillement renforce notre solitude durant l'écoute. L'expérience n'est pas des plus agréable ; elle est même angoissante, stressante, ou traumatisante selon notre sensibilité et les conditions d'écoute. Le plaisir n'est pas recherché, non, ce qui est recherché c'est la destruction de nos esprits déconstruits par la modernité, un déconditionnement pur.
Mais en même temps, le plaisir est bien là, le plaisir d'être surpris par chaque moment innatendu, à travers la profusion de sources, chaque surprise qui compose ces rituels débridés. Le plaisir d'expérimenter une musique aussi puissante, intense et viscérale. Car les enregistrements bruts et proches, les découpages chirurgicaux, ainsi que le montage aliénant et obsessionnel de ces pièces font de ces Extreme rituals une suite jouissive de manipulations sonores structurées avec précision et intelligence, une déconstruction savante, spirituelle et organique du monde sonore. Et nous, auditeurs, sommes ravis de jouir de ce talent, de cette précision, de cette brutalité bestiale, de cette intensité malsaine, malgré toute l'angoisse et les perturbations psychiques que l'on peut resentir.
RUDOLF EB.ER - Extreme Rituals (LP, erratum, 2012) : erratum / bandcamp
Je reviens dans cette chronique sur un LP publié en 2012 par le label français erratum : Extreme Rituals. Entre le field-recording brutal, la musique électroacoustique industrielle, et le cut-up social, ces rituels sont de véritables tortures psychiques et des bombes esthétiques. Des hurlements féminins, des klaxons, des porcs qui grouinent, des outils du BP, des martèlements incessants, des aboiements, des bruitages de porte ou de flagellations, et encore plein d'autres sources sonores sont découpées, démontées, déconstruites, mises en boucle, des sources qui disparaissent et reviennent sans cesse, qui sont accélérées, ralenties, mixées toujours plus fortes dans une symphonie de l'aliénation moderne.
La musique de Rudolf Eb.er est perturbante parce qu'elle vient de notre quotidien. Un quotidien sonore angoissant, bruyant, malsain. Le quotidien d'une société qui a tout misé sur le progrès et s'adonne aux plaisirs technologiques et industriels. Rudolf Eb.er exploite la tension propre aux médias, aux technologies, à l'industrie, et à la culture (de masse) et révèle les excès psychotiques de notre monde. Ces Rituels sont ceux d'un homme qui veut confronter la violence d'un monde protéiforme et chaotique à l'unité d'un esprit. Le monde nous assaille à travers les haut-parleurs, et cet assaillement renforce notre solitude durant l'écoute. L'expérience n'est pas des plus agréable ; elle est même angoissante, stressante, ou traumatisante selon notre sensibilité et les conditions d'écoute. Le plaisir n'est pas recherché, non, ce qui est recherché c'est la destruction de nos esprits déconstruits par la modernité, un déconditionnement pur.
Mais en même temps, le plaisir est bien là, le plaisir d'être surpris par chaque moment innatendu, à travers la profusion de sources, chaque surprise qui compose ces rituels débridés. Le plaisir d'expérimenter une musique aussi puissante, intense et viscérale. Car les enregistrements bruts et proches, les découpages chirurgicaux, ainsi que le montage aliénant et obsessionnel de ces pièces font de ces Extreme rituals une suite jouissive de manipulations sonores structurées avec précision et intelligence, une déconstruction savante, spirituelle et organique du monde sonore. Et nous, auditeurs, sommes ravis de jouir de ce talent, de cette précision, de cette brutalité bestiale, de cette intensité malsaine, malgré toute l'angoisse et les perturbations psychiques que l'on peut resentir.
RUDOLF EB.ER - Extreme Rituals (LP, erratum, 2012) : erratum / bandcamp
Adrian Knight - Obsessions (R. Andrew Lee)
Depuis deux ou trois ans, j'ai plusieurs fois eu l'occasion d'écouter les disques de R. Andrew Lee. Et à chaque fois ça a été une très bonne surprise. Au début, j'étais vraiment content d'entendre un nouvel interprète des pièces de Jürg Frey et Eva-Maria Houben surtout, puis, au fur et à mesure que je recevais ses autres disques, j'appréhendais toujours de tomber sur un disque de piano solo minimaliste chiant, surtout quand je ne connaissais pas les pièces qu'il réalisait. Je ne connaissais pas Dennis Johnson, ou Paul A. Epstein, mais je n'ai jamais été déçu ni par les réalisations de ce pianiste américain, et surtout pas par son répertoire. Je ne connaissais pas Adrian Knight non plus il y a encore quelques semaines, un jeune compositeur américain d'origine suédoise, dont le travail est divisé entre les compositions pour piano et des projets new-wave ou ambient (d'après les notes de la pochette), et pourtant, ses Obsessions sont peut-être la plus belle pièce réalisée par R. Andrew Lee que j'ai entendu.
Les Obsessions d'Adrian Knight peuvent être qualifiées de minimaliste mais avec des précautions. Il s'agit d'une pièce minimaliste au même titre que certaines compositions tardives de Satie ou Feldman. C'est une longue pièce de plus de 45 minutes, sans structure harmonique rigide et linéaire, pour piano seul, avec une pulsation globalement assez lente (mais pas trop), et de nombreuses pauses : voilà en somme ce qui pourrait faire de cette pièce une composition minimaliste, mais en réalité, c'est tout autre chose. Chez Haydn ou chez Mozart, comme chez la plupart des compositeurs classiques, l'art de l'écriture repose en grande partie sur les ornements, sur des trilles inattendus, des arpèges, des battements et des appoggiatures qui mettent en valeur la structure harmonique et révèle la progression narrative des accords. L'impression que m'a donné cette dernière pièce est d'être purement ornementale, d'être une suite de fioritures, sans structure sous-jacente.
Les Obsessions de Knight ne sont pas des fioritures à proprement parler, il s'agit d'accords, de bribes de mélodies et de ritournelles, mais il y a une légèreté propre à la fioriture dans toutes ces phrases. Adrian Knight a écrit une longue pièce sans construction précise, une pièce qui a pour seul principe de "devoir se conclure", d'avoir une fin. Des mélodies assez courtes se succèdent, des progressions harmoniques de quelques minutes, il s'agit de figures musicales qui se développent sans jamais aboutir à quoique ce soit, une question sans réponse, ou plutôt une suite de questions avec des retours en arrière et des sauts en avant.
Toutes ces figures mélodiques ou harmoniques progressent vers un lieu imprévisible. Elles semblent n'aller nulle part, elles semblent se diriger vers elle-même en fait, comme un drone ou certaines pièces de Feldman. Et voilà un des éléments qui fait toute la beauté de cette œuvre, c'est qu'on ne sait jamais vers quoi on se dirige. Les structures harmoniques sont désordonnées, désorientées, elles ne se dirigent jamais vers là où elles devraient aller. Cette désorientation propre à une sorte de détournement harmonique nous plonge ainsi dans une sorte d'univers vraiment onirique, un univers que l'on connaît, plein de repères, de souvenirs, d'accroches, mais malgré tout, instable, labyrinthique, imprévisible.
L'autre élément qui me ravit à l'écoute de cette pièce, c'est la pure beauté de ces figures musicales toutes simples, épurées, lentes, traînantes parfois. Des ritournelles effectivement obsédantes, des ritournelles qui nous possèdent, très émouvantes. R. Andrew Lee les réalise avec un toucher délicat, en jouant parfaitement des pédales et en accentuant chaque fin de phrase par de sublimes résonances. Toutes ces obsessions sont réalisées avec finesse, tendresse, et passion. Une seconde mineure peut changer la face du monde, au moins dans notre esprit, dans ces conditions. Les harmoniques du piano accentuent chaque émotion, chaque sentiment que ces figures et ces phrases portent en elles, elles les accentuent et les portent. Une très belle découverte en somme, qui donne franchement envie de se plonger dans l'univers de ce compositeur, et qui me laisse penser que décidément, R. Andrew Lee est peut-être l'un des nouveaux pianistes les plus talentueux outre-Atlantique.
ADRIAN KNIGHT - Obsessions (CD, Irritable Hedgehog, 2016) : http://recordings.irritablehedgehog.com/album/adrian-knight-obsessions
Les Obsessions d'Adrian Knight peuvent être qualifiées de minimaliste mais avec des précautions. Il s'agit d'une pièce minimaliste au même titre que certaines compositions tardives de Satie ou Feldman. C'est une longue pièce de plus de 45 minutes, sans structure harmonique rigide et linéaire, pour piano seul, avec une pulsation globalement assez lente (mais pas trop), et de nombreuses pauses : voilà en somme ce qui pourrait faire de cette pièce une composition minimaliste, mais en réalité, c'est tout autre chose. Chez Haydn ou chez Mozart, comme chez la plupart des compositeurs classiques, l'art de l'écriture repose en grande partie sur les ornements, sur des trilles inattendus, des arpèges, des battements et des appoggiatures qui mettent en valeur la structure harmonique et révèle la progression narrative des accords. L'impression que m'a donné cette dernière pièce est d'être purement ornementale, d'être une suite de fioritures, sans structure sous-jacente.
Les Obsessions de Knight ne sont pas des fioritures à proprement parler, il s'agit d'accords, de bribes de mélodies et de ritournelles, mais il y a une légèreté propre à la fioriture dans toutes ces phrases. Adrian Knight a écrit une longue pièce sans construction précise, une pièce qui a pour seul principe de "devoir se conclure", d'avoir une fin. Des mélodies assez courtes se succèdent, des progressions harmoniques de quelques minutes, il s'agit de figures musicales qui se développent sans jamais aboutir à quoique ce soit, une question sans réponse, ou plutôt une suite de questions avec des retours en arrière et des sauts en avant.
Toutes ces figures mélodiques ou harmoniques progressent vers un lieu imprévisible. Elles semblent n'aller nulle part, elles semblent se diriger vers elle-même en fait, comme un drone ou certaines pièces de Feldman. Et voilà un des éléments qui fait toute la beauté de cette œuvre, c'est qu'on ne sait jamais vers quoi on se dirige. Les structures harmoniques sont désordonnées, désorientées, elles ne se dirigent jamais vers là où elles devraient aller. Cette désorientation propre à une sorte de détournement harmonique nous plonge ainsi dans une sorte d'univers vraiment onirique, un univers que l'on connaît, plein de repères, de souvenirs, d'accroches, mais malgré tout, instable, labyrinthique, imprévisible.
L'autre élément qui me ravit à l'écoute de cette pièce, c'est la pure beauté de ces figures musicales toutes simples, épurées, lentes, traînantes parfois. Des ritournelles effectivement obsédantes, des ritournelles qui nous possèdent, très émouvantes. R. Andrew Lee les réalise avec un toucher délicat, en jouant parfaitement des pédales et en accentuant chaque fin de phrase par de sublimes résonances. Toutes ces obsessions sont réalisées avec finesse, tendresse, et passion. Une seconde mineure peut changer la face du monde, au moins dans notre esprit, dans ces conditions. Les harmoniques du piano accentuent chaque émotion, chaque sentiment que ces figures et ces phrases portent en elles, elles les accentuent et les portent. Une très belle découverte en somme, qui donne franchement envie de se plonger dans l'univers de ce compositeur, et qui me laisse penser que décidément, R. Andrew Lee est peut-être l'un des nouveaux pianistes les plus talentueux outre-Atlantique.
ADRIAN KNIGHT - Obsessions (CD, Irritable Hedgehog, 2016) : http://recordings.irritablehedgehog.com/album/adrian-knight-obsessions
Brötzmann/van Hove/Bennink - FMP0130
Etant donné que je ne reçois plus autant de nouveautés, je peux en profiter pour parler de quelques albums marquants, sortis depuis longtemps, que je n'ai pas eu le temps de chroniquer ici. Quand j'ai commencé ce blog, la plupart de mes écoutes étaient dirigées vers le free jazz, l'EFI, l'EAI, le réductionnisme et la noise. Mais c'est aussi le moment où j'ai commencé à me détourner un peu de ces musiques - qui étaient elles-mêmes en train de changer.
Aujourd'hui je m'aperçois que j'ai même pas pris le temps de chroniquer un disque de Peter Brötzmann, qui a pourtant été une des figures de l'improvisation les plus marquantes pour moi. Dans les musiques improvisées européennes, il est le symbole de la liberté la plus totale (sans tomber dans les dogmes de la spontanéité), de la rage la plus incandescente, d'une rage héritière d'un free jazz qui a connu l'émergence du punk et de l'indus. Peter Brötzmann possède sa voix, reconnaissable entre mille, une voix libre, illimitée, violente, puissante, et humoristique. De 1970 à 1975, il a su aussi trouver les compagnons de route idéaux avec Fred van Hove et Han Bennink, en trio ou en compagnie du tromboniste Albert Mangelsdorff, avec qui il a enregistré certains de ses disques les plus incroyables.
En 1973, FMP publiait donc le deuxième disque de ce trio (ou le cinquième si on compte les trois autres en compagnie de Mangelsdorff), un disque sans titre qu'on a pris l'habitude de nommer par son index FMP130. Le trio proposait une suite de dix courtes pièces à moitié improvisées et à moitié écrites par un des membres, des miniatures d'à peine plus de cinq minutes pour les plus longues. Une suite complètement déjantée où se succèdent des cris de saxophone basse, des cris humains, des improvisations collectives saturées, des vignettes de piano enfantines, des harmoniques de clarinettes en duo, encore des cris, encore des blasts, et encore des cris, avant de retrouver un ragtime à l'ancienne, le tout entrecoupé de morceaux très calmes ou drôles.
La liberté est ce qui caractérise le plus ce disque. Pas celle de refuser l'écriture, les mélodies et les rythmes. La liberté de composer la musique qu'ils voulaient entendre, que le trio souhaitait jouer. Une musique criante, drôle, dansante, violente, naïve, selon les pièces. Le trio passe du coq à l'âne, et pourtant on le reconnaît toujours. On le reconnaît à cette liberté de ton, à ce lien organique qui réunit les trois musiciens, à travers toutes les esthétiques différentes qu'ils utilisent.
Le trio Brötzmann/van Hove/Bennink est une vraie force de proposition. Il ne nie pas ni ne rejette le passé. Il ne se contente pas d'être subversif et agressif. Ce trio n'a rien de négatif, il est tout ce qu'il y a de plus positif en tant qu'il propose une nouvelle voie. Une voie qui réutilise et se réapproprie des thèmes, des manières, des structures, des timbres, pour créer leur musique. Une musique originale, qui va au-delà des frontières musicales, qui bousculent ces dernières sans les rejeter. Et c'est ce qui fait toute la force de cette formation. Bien sûr, il y aussi cette intensité au niveau instrumental, les attaques nerveuses de Fred van Hove, les cris de Brötzmann, les rythmiques chaotiques de Bennink, mais leur force est ailleurs. Elle est dans cette réappropriation de la musique, dans cette proposition positive de la musique improvisée. Le trio ne conçoit pas l'improvisation comme une manière de rejeter ou de s'opposer à la composition, il allie d'ailleurs très bien les deux, mais il conçoit la musique improvisée comme une nouvelle manière de s'approprier les traditions musicales. Cette conception de la musique improvisée, en plus de l'engagement viscéral dans la performance et les instruments, de l'intensité et de la puissance incessantes de ces 10 miniatures, tout ça fait de FMP 130 l'un des plus grands disques que j'ai eu à entendre.
PETER BRÖTZMANN, FRED VAN HOVE, HAN BENNINK - FMP0130 (LP, Cien Fuegos, 2015, réédition) : http://www.cienfuegosrecords.com/images/cienfuegos/pdfs/CF012.pdf
Aujourd'hui je m'aperçois que j'ai même pas pris le temps de chroniquer un disque de Peter Brötzmann, qui a pourtant été une des figures de l'improvisation les plus marquantes pour moi. Dans les musiques improvisées européennes, il est le symbole de la liberté la plus totale (sans tomber dans les dogmes de la spontanéité), de la rage la plus incandescente, d'une rage héritière d'un free jazz qui a connu l'émergence du punk et de l'indus. Peter Brötzmann possède sa voix, reconnaissable entre mille, une voix libre, illimitée, violente, puissante, et humoristique. De 1970 à 1975, il a su aussi trouver les compagnons de route idéaux avec Fred van Hove et Han Bennink, en trio ou en compagnie du tromboniste Albert Mangelsdorff, avec qui il a enregistré certains de ses disques les plus incroyables.
En 1973, FMP publiait donc le deuxième disque de ce trio (ou le cinquième si on compte les trois autres en compagnie de Mangelsdorff), un disque sans titre qu'on a pris l'habitude de nommer par son index FMP130. Le trio proposait une suite de dix courtes pièces à moitié improvisées et à moitié écrites par un des membres, des miniatures d'à peine plus de cinq minutes pour les plus longues. Une suite complètement déjantée où se succèdent des cris de saxophone basse, des cris humains, des improvisations collectives saturées, des vignettes de piano enfantines, des harmoniques de clarinettes en duo, encore des cris, encore des blasts, et encore des cris, avant de retrouver un ragtime à l'ancienne, le tout entrecoupé de morceaux très calmes ou drôles.
La liberté est ce qui caractérise le plus ce disque. Pas celle de refuser l'écriture, les mélodies et les rythmes. La liberté de composer la musique qu'ils voulaient entendre, que le trio souhaitait jouer. Une musique criante, drôle, dansante, violente, naïve, selon les pièces. Le trio passe du coq à l'âne, et pourtant on le reconnaît toujours. On le reconnaît à cette liberté de ton, à ce lien organique qui réunit les trois musiciens, à travers toutes les esthétiques différentes qu'ils utilisent.
Le trio Brötzmann/van Hove/Bennink est une vraie force de proposition. Il ne nie pas ni ne rejette le passé. Il ne se contente pas d'être subversif et agressif. Ce trio n'a rien de négatif, il est tout ce qu'il y a de plus positif en tant qu'il propose une nouvelle voie. Une voie qui réutilise et se réapproprie des thèmes, des manières, des structures, des timbres, pour créer leur musique. Une musique originale, qui va au-delà des frontières musicales, qui bousculent ces dernières sans les rejeter. Et c'est ce qui fait toute la force de cette formation. Bien sûr, il y aussi cette intensité au niveau instrumental, les attaques nerveuses de Fred van Hove, les cris de Brötzmann, les rythmiques chaotiques de Bennink, mais leur force est ailleurs. Elle est dans cette réappropriation de la musique, dans cette proposition positive de la musique improvisée. Le trio ne conçoit pas l'improvisation comme une manière de rejeter ou de s'opposer à la composition, il allie d'ailleurs très bien les deux, mais il conçoit la musique improvisée comme une nouvelle manière de s'approprier les traditions musicales. Cette conception de la musique improvisée, en plus de l'engagement viscéral dans la performance et les instruments, de l'intensité et de la puissance incessantes de ces 10 miniatures, tout ça fait de FMP 130 l'un des plus grands disques que j'ai eu à entendre.
PETER BRÖTZMANN, FRED VAN HOVE, HAN BENNINK - FMP0130 (LP, Cien Fuegos, 2015, réédition) : http://www.cienfuegosrecords.com/images/cienfuegos/pdfs/CF012.pdf
Des minimalistes, Pisaro et des chamanes
Ces dernières semaines ont été fortement marquées par le piano par chez moi. Du piano sous différentes formes entre le duo Anthony Pateras & Erkki Veltheim, le retour de John Tilbury en duo avec Marcus Schmickler ou avec Keith Rowe, Spanish Fighters par AMM, les Obsessions d'Adrian Knight (par Andrew Lee), ainsi que Circles and landscapes de Jürg Frey. Mais les deux disques qui m'ont le plus marqué sont Godbear de Charlemagne Palestine et Pan Fried de Phill Niblock (qu'on trouve sur le disque Touch Food). Même si ces deux disques sont vraiment différents, ils ont au moins deux points communs : l'attrait pour le drone et l'utilisation du piano. Il s'agit de deux œuvres minimalistes pour piano, deux tentatives différentes de produire un bourdon avec un instrument aussi percussif qu'harmonique, de créer des versions du drone qui doivent composer avec les marteaux du piano, avec ses attaques prononcées et inévitables.
Cette caractéristique du piano, c'est justement ce qui va opposer ces deux compositeurs. Les trois pièces qui forment Godbear (enregistrées en 1987, publiées en CD en 1998 et rééditées en vinyle cette année) ont été réalisées dans une église new-yorkaise. Il s'agit d'une performance purement acoustique au cours de laquelle Charlemagne Palestine s'est concentré sur l'aspect percussif du piano. On le sait, ce dernier est un compositeur autodidacte qui a découvert la musique avec le carillon, et on comprend son attrait pour la puissance des marteaux, pour l'intensité des attaques du piano. Car au cours de cet enregistrement, Charlemagne Palestine martèle littéralement le piano. Ses attaques sont dures, rustiques, intenses. Le piano, un instrument à cordes frappées ? A bon entendeur, le compositeur new-yorkais va les frapper ces cordes, sans concession, à un rythme frénétique, en maintenant toujours la cadence, aussi bien au niveau du tempo que de l'intensité.
Godbear est divisé en trois parties de durées moyennes (entre 9 et 20 minutes). Les registres ne sont pas les mêmes pour chaque partie, mais le rythme et la puissance sont constants. Charlemagne Palestine a composé trois pièces où il martèle trois ou quatre notes pendant un certain temps, il en retire une puis en ajoute discrètement une autre tout en restant dans un registre limité. Lentement mais surement, une forme de mélodie semble apparaître. Car il joue sur des registres tonaux. Mais ce qui apparaît surtout à travers ces attaques d'une intensité surprenante, ce sont des spectres d'harmoniques et vibrations qui se mélangent et se déplacent au gré des architectures de la pièce et de l'église. Ainsi, à travers la monotonie et la répétition des attaques d'un côté, et à travers l'apparition des harmoniques, une sorte de bourdon fait doucement surface malgré les mélodies qui se noient dedans, malgré les attaques incessantes qui le constitue et qui restent au premier plan.
Les attaques produisent les harmoniques, la structure rythmique constituent le bourdon, et des mélodies se glissent. Autant d'éléments opposés qui sont nécessaires les uns aux autres. Tout se confronte et se mélange en un moment d'extase harmonique, mélodique et rythmique où tous les éléments qui constituent la musique se retrouvent sur un pied d'égalité, sans rapport de hiérarchie. Un bourdon extatique et organique, magnifique et historique où le piano prend un autre sens.
Sur Pan Fried, Phill Niblock aborde la piano d'une manière presque opposée. Ici il s'agit d'une longue pièce (monumentale) de 70 minutes ininterrompues, réalisées à partir d'enregistrements du pianiste Reinhold Friedl. Ce dernier n'utilise que deux notes, mais sur tous les registres du piano, deux notes répétées à un rythme constant et rapide également, mais avec une attaque beaucoup plus fine. Plusieurs bandes ont été enregistrées et mixées ensuite par Niblock pour produire ses fameux "nuages" sonores.
Ici les mélodies sont totalement absentes, et les marteaux du piano sont noyés dans le spectre harmonique qui se déploie et broie tout sur son passage au bout de quelques minutes. Les attaques s'évanouissent au profit d'un magnifique et gigantesque nuage d'harmoniques au teintes célestes. Des harmoniques qui envahissent l'espace, qui glissent d'un registre à l'autre et vivent d'elle-même. Les notes comme les attaques sont noyées dans le flot de vibrations et de battements harmoniques, elles sont noyées dans un bourdon magistral composé d'une superposition de couches de deux notes répétées inlassablement sur toute l'étendue du piano. Le registre du piano est déjà vaste, mais ici il est augmenté par toutes les harmoniques qui résonent et se propagent de manière quasiment autonome, le piano devient ainsi un flux spectral, continu, fantomatique, vivant. Il ressemble à une masse sonore continue qui pourrait être le fruit d'une synthèse numérique abstraite et froide, et pourtant, c'est bien d'un piano qu'il s'agit, à la base de cette pièce. Un piano que l'on ne reconnaît plus, un piano dépassé par le son qu'il produit, un piano submergé par ses harmoniques.
Avec Pan Fried, on retrouve la même intensité que sur Godbear, mais produite différemment. Dans l'œuvre de Phill Niblock, c'est la superposition de couches et la masse d'harmoniques qui la produisent, tout en noyant le piano en tant qu'instrument ; contrairement à Charlemagne Palestine qui semble se battre contre le bourdon en martelant frénétiquement le piano pour sans cesse rappeler la source de sa musique. Deux approches radicalement différentes du piano, du minimalisme et du drone, qui mettent en avant deux systèmes musicaux aussi géniaux l'un que l'autre, mais également deux approches opposées des instruments percussifs, l'un intégrant volontiers les attaques, et l'autre camouflant ces dernières dans la masse sonore.
Des semaines marquées par le piano en somme, mais encore une fois, si je devais ne retenir qu'une seule de ces dernières découvertes, ce serait (sans surprise) A mist is a collection of points de Michael Pisaro, qui utilise aussi le piano, de manière également minimaliste , mais dans un tout autre registre que le drone. Quand j'ai sélectionné les quelques disques sur lesquels j'ai écrit dans mon dernier article, j'avais très envie de l'inclure , mais j'avais besoin de l'écouter encore un peu. Finalement, je crois que j'aurais toujours envie de l'écouter. L'activité discographique de Pisaro n'a pas été très intense en 2015, et j'en ai profité pour ressortir la plupart de ses disques (peut-être tous en fait ?). J'avais peut-être arrêté d'écrire, ma passion pour ce compositeur n'avait pas cessé pour autant, et j'aurais toujours besoin de l'écouter, au même titre que Coltrane...
Quand on roule de nuit sur des routes de campagne, en plein hiver, qui n'a pas été surpris, au creux d'un vallon ou en traversant un ruisseau, par un épais brouillard aveuglant ? Un brouillard qui surgit et disparaît aussi vite, pour réapparaître quelques centaines de mètres plus loin. Des murs épais et discontinus qui, au petit matin, deviennent un léger voile qui recouvre tous les champs. Un voile qui altère les couleurs des pâtures et se glissent dans les sous-bois. Il s'agit toujours d'une sorte de nuage terrestre, mais comme ses congénères aériens, il peut prendre une multitude de formes, de la plus opaque à la plus claire, et c'est de ces formes que traite cette composition de Pisaro pour piano, percussion et sine waves, réalisée ici par lui-même, en compagnie de Phillip Bush et Greg Stuart.
Des points à l'agglomération, il y a la collection. Une succession infinie d'états qui vont de la clarté à l'opacité, de la ligne ou du volume aux points individuels. C'est de ces transitions et de ces états que souhaite nous parler Pisaro à travers A mist is a collection of points... Il y a des états clairs : des lignes mélodiques continues au piano accompagnées d'une crotale frottée à l'archet et d'une longue sinusoïde medium. Il y a des états plus opaques : les sinusoïdes apparaissent et les cymbales disparaissent et apparaissent sans raison, elles se font vibrer, le piano est discontinu ou utilise des secondes mineures à la Carpenter, (attention spoiler : des grains de riz tombent sur les cymbales), etc. Et il y a tout ce qu'il y a entre les deux, les combinaisons possibles infinies qui jouent sur la durée, le volume, le timbre, le silence, la superposition des instruments, la tonalité, les ruptures, la continuité, les harmoniques, le tempo, les attaques et les résonances.
Pisaro joue avec tous ces paramètres pour composer trois pièces qui forment trois univers bien distincts, qui forment trois passages d'un état à un autre. Les musiciens sont partout et nulle part à la fois, chaque son semble sortir de nulle part, tout semble chaotique et étonnament cohérent à la fois. On ne s'étonne pas des phrases atonales rapides au piano après les longues notes résonantes, ni des grains de riz sur les cymbales après les crotales délicatement frottées. Le brouillard est ce qu'il est : totalement imprévisible mais toujours pareil, toujours identifiable en tant que tel en tout cas. Il reste une agglomération de gouttes, même si la composition n'est jamais identique. Et A mist... est justement composé de cette manière : des éléments identifiables (piano, percussion et ondes sinusoïdales) qui forment un groupe toujours identique, mais selon des combinaisons imprévisibles. Et quand le chaos forme la cohérence, quand la clarté forme l'opacité, quand les unités forment la collectivité, on est face à une maîtrise de la composition indéniable.
Une nature chaotique transposée en musique, un univers imaginaire retranscrit en sonorités n'est pas l'apanage de Pisaro, c'est une pratique ancestrale que l'on retrouve également dans les rituels chamaniques, avec des moyens parfois rudimentaires et minimalistes aussi. Au contraire de la transe de possession, la transe chamanique raconte le "voyage" du chamane (un voyage dans les mondes inférieurs ou supérieurs). C'est une transe volontaire et consciente, où le chamane (parfois accompagné "d'esprits auxiliaires"), qui fait lui-même la musique, retranscrit ce qu'il voit. Si sa transcription est musicale, elle est également sonore en un sens plus large, et visuelle : il raconte et imite ce qu'il voit et rencontre, d'où les innombrables bruitages, onomatopées, et cris que l'on peut entendre dans de nombreux rituels (mais également les danses et les gestes). Lors d'un voyage au Vénézuéla en 1978, David Toop a justement été saisi par l'absence d'instruments lors des rituels et chansons chamaniques des Yanomami. Ces chamanes n'utilisent que leur corps, uniquement leur voix, pour accomplir leur rituel. Le corps du chamane a lui seul peut modifier le monde (guérir les malades, invoquer la pluie ou l'arrêt de la pluie, etc). Il a enregistré plusieurs heures de cette musique du corps sur bande, qui ont été publiées une première fois au début des années 80, et réédité récemment en LP ou en version plus complète de 2CD par Sub Rosa, avec un livret de 40 pages dans les deux cas, écrit par David Toop, à propos de son voyage et du contexte des enregistrements.
Cette caractéristique du piano, c'est justement ce qui va opposer ces deux compositeurs. Les trois pièces qui forment Godbear (enregistrées en 1987, publiées en CD en 1998 et rééditées en vinyle cette année) ont été réalisées dans une église new-yorkaise. Il s'agit d'une performance purement acoustique au cours de laquelle Charlemagne Palestine s'est concentré sur l'aspect percussif du piano. On le sait, ce dernier est un compositeur autodidacte qui a découvert la musique avec le carillon, et on comprend son attrait pour la puissance des marteaux, pour l'intensité des attaques du piano. Car au cours de cet enregistrement, Charlemagne Palestine martèle littéralement le piano. Ses attaques sont dures, rustiques, intenses. Le piano, un instrument à cordes frappées ? A bon entendeur, le compositeur new-yorkais va les frapper ces cordes, sans concession, à un rythme frénétique, en maintenant toujours la cadence, aussi bien au niveau du tempo que de l'intensité.
Godbear est divisé en trois parties de durées moyennes (entre 9 et 20 minutes). Les registres ne sont pas les mêmes pour chaque partie, mais le rythme et la puissance sont constants. Charlemagne Palestine a composé trois pièces où il martèle trois ou quatre notes pendant un certain temps, il en retire une puis en ajoute discrètement une autre tout en restant dans un registre limité. Lentement mais surement, une forme de mélodie semble apparaître. Car il joue sur des registres tonaux. Mais ce qui apparaît surtout à travers ces attaques d'une intensité surprenante, ce sont des spectres d'harmoniques et vibrations qui se mélangent et se déplacent au gré des architectures de la pièce et de l'église. Ainsi, à travers la monotonie et la répétition des attaques d'un côté, et à travers l'apparition des harmoniques, une sorte de bourdon fait doucement surface malgré les mélodies qui se noient dedans, malgré les attaques incessantes qui le constitue et qui restent au premier plan.
Les attaques produisent les harmoniques, la structure rythmique constituent le bourdon, et des mélodies se glissent. Autant d'éléments opposés qui sont nécessaires les uns aux autres. Tout se confronte et se mélange en un moment d'extase harmonique, mélodique et rythmique où tous les éléments qui constituent la musique se retrouvent sur un pied d'égalité, sans rapport de hiérarchie. Un bourdon extatique et organique, magnifique et historique où le piano prend un autre sens.
Sur Pan Fried, Phill Niblock aborde la piano d'une manière presque opposée. Ici il s'agit d'une longue pièce (monumentale) de 70 minutes ininterrompues, réalisées à partir d'enregistrements du pianiste Reinhold Friedl. Ce dernier n'utilise que deux notes, mais sur tous les registres du piano, deux notes répétées à un rythme constant et rapide également, mais avec une attaque beaucoup plus fine. Plusieurs bandes ont été enregistrées et mixées ensuite par Niblock pour produire ses fameux "nuages" sonores.
Ici les mélodies sont totalement absentes, et les marteaux du piano sont noyés dans le spectre harmonique qui se déploie et broie tout sur son passage au bout de quelques minutes. Les attaques s'évanouissent au profit d'un magnifique et gigantesque nuage d'harmoniques au teintes célestes. Des harmoniques qui envahissent l'espace, qui glissent d'un registre à l'autre et vivent d'elle-même. Les notes comme les attaques sont noyées dans le flot de vibrations et de battements harmoniques, elles sont noyées dans un bourdon magistral composé d'une superposition de couches de deux notes répétées inlassablement sur toute l'étendue du piano. Le registre du piano est déjà vaste, mais ici il est augmenté par toutes les harmoniques qui résonent et se propagent de manière quasiment autonome, le piano devient ainsi un flux spectral, continu, fantomatique, vivant. Il ressemble à une masse sonore continue qui pourrait être le fruit d'une synthèse numérique abstraite et froide, et pourtant, c'est bien d'un piano qu'il s'agit, à la base de cette pièce. Un piano que l'on ne reconnaît plus, un piano dépassé par le son qu'il produit, un piano submergé par ses harmoniques.
Avec Pan Fried, on retrouve la même intensité que sur Godbear, mais produite différemment. Dans l'œuvre de Phill Niblock, c'est la superposition de couches et la masse d'harmoniques qui la produisent, tout en noyant le piano en tant qu'instrument ; contrairement à Charlemagne Palestine qui semble se battre contre le bourdon en martelant frénétiquement le piano pour sans cesse rappeler la source de sa musique. Deux approches radicalement différentes du piano, du minimalisme et du drone, qui mettent en avant deux systèmes musicaux aussi géniaux l'un que l'autre, mais également deux approches opposées des instruments percussifs, l'un intégrant volontiers les attaques, et l'autre camouflant ces dernières dans la masse sonore.
Des semaines marquées par le piano en somme, mais encore une fois, si je devais ne retenir qu'une seule de ces dernières découvertes, ce serait (sans surprise) A mist is a collection of points de Michael Pisaro, qui utilise aussi le piano, de manière également minimaliste , mais dans un tout autre registre que le drone. Quand j'ai sélectionné les quelques disques sur lesquels j'ai écrit dans mon dernier article, j'avais très envie de l'inclure , mais j'avais besoin de l'écouter encore un peu. Finalement, je crois que j'aurais toujours envie de l'écouter. L'activité discographique de Pisaro n'a pas été très intense en 2015, et j'en ai profité pour ressortir la plupart de ses disques (peut-être tous en fait ?). J'avais peut-être arrêté d'écrire, ma passion pour ce compositeur n'avait pas cessé pour autant, et j'aurais toujours besoin de l'écouter, au même titre que Coltrane...
Quand on roule de nuit sur des routes de campagne, en plein hiver, qui n'a pas été surpris, au creux d'un vallon ou en traversant un ruisseau, par un épais brouillard aveuglant ? Un brouillard qui surgit et disparaît aussi vite, pour réapparaître quelques centaines de mètres plus loin. Des murs épais et discontinus qui, au petit matin, deviennent un léger voile qui recouvre tous les champs. Un voile qui altère les couleurs des pâtures et se glissent dans les sous-bois. Il s'agit toujours d'une sorte de nuage terrestre, mais comme ses congénères aériens, il peut prendre une multitude de formes, de la plus opaque à la plus claire, et c'est de ces formes que traite cette composition de Pisaro pour piano, percussion et sine waves, réalisée ici par lui-même, en compagnie de Phillip Bush et Greg Stuart.
Des points à l'agglomération, il y a la collection. Une succession infinie d'états qui vont de la clarté à l'opacité, de la ligne ou du volume aux points individuels. C'est de ces transitions et de ces états que souhaite nous parler Pisaro à travers A mist is a collection of points... Il y a des états clairs : des lignes mélodiques continues au piano accompagnées d'une crotale frottée à l'archet et d'une longue sinusoïde medium. Il y a des états plus opaques : les sinusoïdes apparaissent et les cymbales disparaissent et apparaissent sans raison, elles se font vibrer, le piano est discontinu ou utilise des secondes mineures à la Carpenter, (attention spoiler : des grains de riz tombent sur les cymbales), etc. Et il y a tout ce qu'il y a entre les deux, les combinaisons possibles infinies qui jouent sur la durée, le volume, le timbre, le silence, la superposition des instruments, la tonalité, les ruptures, la continuité, les harmoniques, le tempo, les attaques et les résonances.
Pisaro joue avec tous ces paramètres pour composer trois pièces qui forment trois univers bien distincts, qui forment trois passages d'un état à un autre. Les musiciens sont partout et nulle part à la fois, chaque son semble sortir de nulle part, tout semble chaotique et étonnament cohérent à la fois. On ne s'étonne pas des phrases atonales rapides au piano après les longues notes résonantes, ni des grains de riz sur les cymbales après les crotales délicatement frottées. Le brouillard est ce qu'il est : totalement imprévisible mais toujours pareil, toujours identifiable en tant que tel en tout cas. Il reste une agglomération de gouttes, même si la composition n'est jamais identique. Et A mist... est justement composé de cette manière : des éléments identifiables (piano, percussion et ondes sinusoïdales) qui forment un groupe toujours identique, mais selon des combinaisons imprévisibles. Et quand le chaos forme la cohérence, quand la clarté forme l'opacité, quand les unités forment la collectivité, on est face à une maîtrise de la composition indéniable.
Une nature chaotique transposée en musique, un univers imaginaire retranscrit en sonorités n'est pas l'apanage de Pisaro, c'est une pratique ancestrale que l'on retrouve également dans les rituels chamaniques, avec des moyens parfois rudimentaires et minimalistes aussi. Au contraire de la transe de possession, la transe chamanique raconte le "voyage" du chamane (un voyage dans les mondes inférieurs ou supérieurs). C'est une transe volontaire et consciente, où le chamane (parfois accompagné "d'esprits auxiliaires"), qui fait lui-même la musique, retranscrit ce qu'il voit. Si sa transcription est musicale, elle est également sonore en un sens plus large, et visuelle : il raconte et imite ce qu'il voit et rencontre, d'où les innombrables bruitages, onomatopées, et cris que l'on peut entendre dans de nombreux rituels (mais également les danses et les gestes). Lors d'un voyage au Vénézuéla en 1978, David Toop a justement été saisi par l'absence d'instruments lors des rituels et chansons chamaniques des Yanomami. Ces chamanes n'utilisent que leur corps, uniquement leur voix, pour accomplir leur rituel. Le corps du chamane a lui seul peut modifier le monde (guérir les malades, invoquer la pluie ou l'arrêt de la pluie, etc). Il a enregistré plusieurs heures de cette musique du corps sur bande, qui ont été publiées une première fois au début des années 80, et réédité récemment en LP ou en version plus complète de 2CD par Sub Rosa, avec un livret de 40 pages dans les deux cas, écrit par David Toop, à propos de son voyage et du contexte des enregistrements.
Lost shadows : In defence of the soul est une collection de sept rituels et chansons Yanomami, et de deux field-recordings centrés sur les animaux nocturnes amazoniens. On retrouve certaines chansons populaires et mélodiques interprétées par tous les habitants (ou par certains groupes), qui observent des règles propres aux musiques rituelles et religieuses (la monotonie, la répétition, le rythme et le timbre incantatoires), magnifiques dans leur simplicité et dans la puissance de groupe, mais qui ne sont pas aussi étonnantes que les rites chamaniques collectifs. Tayari-Teri, qui ouvre ce double CD, est justement un enregistrement d'un de ces rituels. C'est le plus long (près de 45 minutes) et sans aucun doute le plus suprenant et le plus "magique". On est loin ici des chansons et des incantations, ce ne sont que des corps qui s'expriment. Le chant intervient quelque fois, mais il est souvent proche du parlé. Les mélodies sont rares, voire absentes, aucun instrument n'aide aux rites, les rythmes sont confus et ne cessent de se modifier. Ce qui est formidable avec la musique chamanique est qu'elle est la transe même, et non un déclencheur. La transe se manifeste dans la musique : cet état second, proche de l'hystérie pour certains, qui dépase les tabous sociaux et l'ordre tribal devient de la musique. Il ne faut pas chercher les crescendo et les accelerando propres à la musique de possession, ici la musique est celle du musicien qui est en transe et voyage dans un autre monde. Sa musique est celle de son voyage, son corps raconte sa vision, son corps devient langage. Peut-être qu'il est aidé par l'alcool, certaines drogues ou du tabac, mais le chamane va beaucoup plus loin que le rock psychédélique. C'est une musique composée de cris, d'onomatopées, de crachats, de chants, de bruitages rudimentaires, d'imitations d'animaux et de paroles. On imagine aisément les danses brusques et déchirées qui peuvent accompagner ces récits, où la musique est extrême et dépasse les capacités du corps. La musique va ici au-delà des capacités du corps, au-delà des conventions et des codes esthétiques parce qu'elle est le récit d'un voyage dans l'au-delà, un récit débridé de l'imaginaire collectif. La musique n'est pas primitive mais devient l'au-delà : une musique de l'au-delà social et esthétique, ce que de notre côté, nous nommons avant-garde.
Les autres témoignages sonores sont plus "musicaux". On retrouve parfois quelques bruitages, quelques cris, mais dans l'ensemble, le rythme est plus stable, les structures plus claires, les mélodies plus présentes et la voix est plus chantée que parlée. Les chœurs juvénils (féminins ou masculins) sont organisés en versets mélodiques chantés par un soliste auquel le chœur répond comme dans les répons lithurgiques. Les mélodies ont des aspects très répétitifs et incantatoires et possèdent également ce charme magique et envoutant des cérémonies chamaniques.
Ce qui est aussi intéressant dans ces enregistrements c'est leur caractère non-musical. David Toop était peut-être équipé d'un matériel rudimentaire, mais tant mieux. Ainsi on peut entendre les enfants qui assistent de loin aux cérémonies, les animaux de passage ou commensaux, les familles extérieures, bref la vie du village lors des cérémonies et des fêtes. Je ne suis pas sûr que ces "incidents" soient d'un grand intérêt ethnographique ou éthologique, mais de mon côté, je trouve que ça a une grande importance esthétique (et historique). Car intégrer l'environnement à la performance est une autre des préoccupations majeures contemporaines (et occidentales), ce qui place ce disque dans un autre champs que le pur document éthnomusicologique.
(Je me suis beaucoup basé pour écrire cette chronique sur un livre essentiel d'éthnomusicologie que je ne saurais assez recommandé : La musique et la transe de Gilbert Rouget. Il date maintenant de plus de trente ans, je ne sais pas s'il y a eu des avancées plus récentes dans le domaine, mais ce livre est le plus éclairant que j'ai lu sur les relations entre la musique et la transe.)
CHARLEMAGNE PALESTINE - Godbear (LP, Black Truffle, 2016, réédition) : http://www.blacktrufflerecords.com/
PHILL NIBLOCK - Touch Food (2xCD, Touch, 2003) : http://www.touchmusic.org.uk/catalogue/to59_phill_niblock_touch_food.html
MICHAEL PISARO - A mist is a collection of points (CD, New World, 2015) : http://www.newworldrecords.org/album.cgi?rm=view&album_id=93994
DAVID TOOP - Lost Shadows : In defence of the souls - Yanomami shamanism, songs, ritual, 1978 (2xCD, Sub Rosa, 2015, réédition) : http://www.subrosa.net/en/catalogue/le-coeur-du-monde/david-toop-yanomami-shamanism-songs-ritual-1978--lost-shadows-in-defence-of-the-soul.html
retour
C'est étrange de revenir sur cette page après une année d'absence. J'ai pensé à totalement arrêter les chroniques au début, puis en fait j'ai seulement arrêté ce blog et continué à écrire sur Revue & Corrigée, mais finalement, c'est plus fort que moi, je ne peux pas m'empêcher de relancer cette page car il y a toujours de nombreux disques que j'ai envie de partager ici. Il y a un an, je me sentais submergé de promos : je passais plusieurs heures par jour à en écouter, j'écrivais des chroniques presque tous les jours, finissant de plus en plus souvent par perdre le plaisir de l'écoute et de l'écriture. Le plaisir de l'écoute je l'ai vite retrouvé, presque imméditement en fait, une fois que les découvertes musiciales n'étaient plus orientées par les promos ; quant à celui de l'écriture, ça a été un peu plus long.
Pour le moment je pense continuer cette page, avec pour nouveauté, un changement de rythme surtout. Je ne pense pas publier autant de chroniques qu'avant, mais plutôt n'écrire qu'un article sur les quelques disques qui m'ont marqué dans les dernières semaines. Je voudrais ne parler que des disques vraiment marquant dorénavant, et non pas de tout ce que je reçois. Ca ne sert à rien de tout noyer dans un flux de chroniques promotionnelles et élogieuses ininterrompues, je préfère me concentrer uniquement sur ces disques dont je me souviens, que j'ai envie de réécouter, et non pas sur tous ces disques qui ne sont pas mauvais mais que j'oublie très rapidement et qui prennent la poussière dans un carton oublié pendant des années... De plus, je ne chroniquerai peut-être pas que des nouveautés, comme ici, mais aussi les disques plus anciens que je découvre ou redécouvre toujours, comme une sorte de journal d'écoutes.
Et à l'heure où j'écris ces lignes, je suis encore en train d'écouter un de ces disques qui m'ont donné envie de reprendre cette page, et par lequel j'ai envie de commencer : Songs of a dying species de Dave Phillips. Il s'agit d'un CDR publié en tirage très limité (90 exemplaires) par le label portugais Noisendo (qui a également édité le dernier Joe Panzner, également recommandé). Evidemment, il est trop tard pour se procurer le CD, mais pour les intéressés, SOADS reste toujours disponible sur bandcamp (voir lien ci-dessous).
Au cours de ses tournées en Asie, Dave Phillips a enregistré les témoignages sonores des derniers "hommes sauvages" (entendre par là les derniers hommes les plus extérieurs au système capitaliste et au mondialisme j'imagine). Ainsi, principalement en Indonésie, mais aussi à Taïwan, au Japon, en Chine, au Vietnam, en Thaïlande, en Corée du Sud, mais également en Israel, en Russie et en Suisse, Dave Phillips a compilé différentes traces musicales séculaires. Toutes les qualités d'un excellent musicien utilisant les field-recordings appliquées à l'éthnomusicologie. Dave Phillips utilise ici des enregistrements de rituels religieux, de cérémonies civiles, de défilés populaires, d'événements sportifs, de marchés alimentaires, etc. Il s'agit d'études éthnographiques en quelque sorte, mais plus encore.
Car Dave Phillips possède l'art du montage, de l'enregistrement et du mixage, en plus d'être un grand spécialiste des effets psychoacoustiques. Avec toutes ces qualités, il a su capter et laisser percevoir ce que ces enregistrements célèbrent, impliquent émotionnellement, mais aussi leur trace historique et la présence humaine. Des enregistrements au cœur des hommes, au cœur du son, au cœur de l'histoire. Gâce au montage et à l'assemblage, c'est aussi Dave Phillips qui raconte une histoire, son histoire et la nôtre. C'est celle de la musique et de l'homme, du lien affectif et social qui unit les humains au son. L'histoire de la musique et du son comme expression fondamentale et dénuée de tabous. La musique humaine permet d'exprimer une situation affective et/ou sociale dans toute sa pureté, sans être noyée dans les conventions. La musique de l'homme primitif ou "sauvage" est l'expression pure de sentiments, de croyances, de foi, avant l'établissement de codes esthétiques dictés par la valeur marchande.
SOADS collectionne ces traces pures de la musique et de l'homme originels. Du chant orgiaque des foules aux psalmodies intimes des moines, des cornes qui résonnent comme le cri d'une ville entière aux percussions polyrythmiques, Dave Phillips saisit une multitude de formes et raconte l'histoire d'une humanité qui a besoin de la musique pour s'exprimer, et qui parvient à toujours inventer une forme esthétique adaptée à chaque situation (historique, géographique, politique, émotionnelle, etc).
En parlant de ces génies de la manipulation d'enregistrements, dans un tout autre style, je viens de ressortir Les 120 jours de Michel Chion, Lionel Marchetti et Jérôme Noetinger, en apprenant la sortie de Filarium de ce même trio. Et quand j'entends cette suite de pièces composées il y a déjà près de vingt ans (entre 1997 et 1998), j'ai franchement hâte d'écouter leur nouvelle collaboration.
Les 120 jours, ce sont 17 pièces réparties sur deux CD. Une suite totalement hétéroclite d'extraits de films, d'interviews, de musiques, de déclarations ministérielles, d'émissions radiophoniques, de concerts classiques, d'enregistrements de terrain, et de bidouillage électronique. A l'époque, le trio nommait cette nouvelle esthétique le "détournement concret". Car oui il s'agit de musique concrète au sens où le trio manipule les sons par le biais de l'électricité. Le terme de détournement provient du fait que le premier matériau sur lequel travaille le trio est d'origine populaire et audiovisuelle. Ce ne sont pas des tournages sonores ou des prises de son qui sont travaillées (même s'il y en a) mais principalement des extraits et des citations de la culture de masse (du film de guerre à NAS en passant par le journal télévisé). Tous ces matériaux ont été échangés, assemblés et travaillés indépendamment par chaque musicien pour constituer une grande fresque aux accents dadaïstes et situationnistes sous forme de "citation-collage" ou de "détournement concret". Bandes et enregistrements sont superposés, ralentis, accélérés, fracturés, répétés, mais presque toujours reconnaissables : le détournement nécessite en effet que l'on puisse reconnaître la source. Parallèlement, certains passages se font plus abstraits et l'électricité prend le dessus de manière rudimentaire avec des larsens de micro par exemple.
Cette œuvre est longue, très riche, avec de multiples couches qui se révèlent à chaque écoute. Les sources sont massives, hétéroclites, il y en a à profusion et pour tous les goûts, toutes les cultures ; de plus, chacune de ces sources est travaillée différemment en fonction de chacun des artistes présents. Et pourtant, ce qui marque dans ce disque, c'est l'unité et la cohésion qui y règnent. L'unité de sens, la cohésion narrative, chaque musicien travaille différemment certes, mais les trois semblent se diriger dans la même direction : vers la dérision, l'humour, la virtuosité, vers la distanciation des sources, le renouvellement de la musique concrète. De plus toutes ces pièces se succèdent avec une cohérence impressionnante, on glisse d'un paysage à un autre, d'un univers à l'autre sans s'en rendre compte, parfois en plusieurs minutes, parfois en quelques secondes. La surprise est constante, et chaque seconde en contient son lot, mais pourtant, le tout se maintient en une totalité cohérente, dans une unité profonde. Et dernière chose, peut-être pas la plus remarquable au premier abord, mais qu'il faut vraiment noter, c'est qu'après presque 20 ans, ce disque n'a pas pris une ride. Il ne sonne pas comme un disque des années 90, ni comme un disque des années 60, il sonne comme un disque unique, qui aurait tout aussi bien pu être enregistré cette année. Unique car il s'est développé avec de vraies idées, avec la réunion de trois esprits créatifs, et pas seulement avec certaines technologies. Une leçon électroacoustique magistrale.
Et pour finir, j'aimerais parler d'un autre artiste français majeur, qui a d'ailleurs collaboré avec Michel Chion il y a quelques années : Ghédalia Tazartès. Le label Bisou vient de publier un LP de ce géant de la chanson expérimental, mais je ne parlerais ici que de Jeanne, publié en 2007.
Si Ghédalia Tazartès, qui a débuté sa carrière à la fin des années 70, est surtout connu pour s'approprier et inventer des idiomes de musiques traditionnelles, les neuf pièces qui composent Jeanne ne sont pas vraiment dans ce registre. La plupart a été composé pour une pièce de théâtre, il s'agit d'une bande-son avec quelques morceaux instrumentaux qui sont là pour poser des ambiances : sombres, mystérieuses, et à tendance ambient pour la plupart. Sinon ce disque est très marqué par le rock, un rock déjanté, décalé, un rock chanté en onomatopées ou en vers surréalistes et comiques. Du surf rock au psyché en passant par les slows et le blues, Jeanne nous entraîne dans un univers improbable où Ghédalia Tazartès éructe de manière primitive, pleure sans gêne dans un lamento, se lamente, grogne, prie et parfois même, chante.
Comme souvent chez Ghédalia Tazartès, cette suite de pièces est brute, primitive. Les quelques effets sur la guitare ou la voix sont rudimentaires. Mais ce qui envoute tout de suite, c'est la liberté de cet artiste de génie. Une liberté qui le range dans une sorte de rock-ambient brut, une musique personnelle, sans limite, sans code, sans influence. Cette formidable bande-son nous entraîne ainsi dans des territoires entre la folie et la parodie. On ne sait plus ce qui relève de la folie, de la comédie, du génie, et de la liberté, on est dans un territoire autre.
DAVE PHILLIPS - Songs of a dying species (CDR, Noisendo, 2015) : https://dave-phillips.bandcamp.com/album/songs-of-a-dying-species
MICHEL CHION, LIONEL MARCHETTI, JEROME NOETINGER - Les 120 jours (2CD, Fringes, 2004)
GHEDALIA TAZARTES - Jeanne (CD, Vand'œuvre, 2007) : http://centremalraux.com/disques/fiche.php?id=162
Pour le moment je pense continuer cette page, avec pour nouveauté, un changement de rythme surtout. Je ne pense pas publier autant de chroniques qu'avant, mais plutôt n'écrire qu'un article sur les quelques disques qui m'ont marqué dans les dernières semaines. Je voudrais ne parler que des disques vraiment marquant dorénavant, et non pas de tout ce que je reçois. Ca ne sert à rien de tout noyer dans un flux de chroniques promotionnelles et élogieuses ininterrompues, je préfère me concentrer uniquement sur ces disques dont je me souviens, que j'ai envie de réécouter, et non pas sur tous ces disques qui ne sont pas mauvais mais que j'oublie très rapidement et qui prennent la poussière dans un carton oublié pendant des années... De plus, je ne chroniquerai peut-être pas que des nouveautés, comme ici, mais aussi les disques plus anciens que je découvre ou redécouvre toujours, comme une sorte de journal d'écoutes.
Et à l'heure où j'écris ces lignes, je suis encore en train d'écouter un de ces disques qui m'ont donné envie de reprendre cette page, et par lequel j'ai envie de commencer : Songs of a dying species de Dave Phillips. Il s'agit d'un CDR publié en tirage très limité (90 exemplaires) par le label portugais Noisendo (qui a également édité le dernier Joe Panzner, également recommandé). Evidemment, il est trop tard pour se procurer le CD, mais pour les intéressés, SOADS reste toujours disponible sur bandcamp (voir lien ci-dessous).
Au cours de ses tournées en Asie, Dave Phillips a enregistré les témoignages sonores des derniers "hommes sauvages" (entendre par là les derniers hommes les plus extérieurs au système capitaliste et au mondialisme j'imagine). Ainsi, principalement en Indonésie, mais aussi à Taïwan, au Japon, en Chine, au Vietnam, en Thaïlande, en Corée du Sud, mais également en Israel, en Russie et en Suisse, Dave Phillips a compilé différentes traces musicales séculaires. Toutes les qualités d'un excellent musicien utilisant les field-recordings appliquées à l'éthnomusicologie. Dave Phillips utilise ici des enregistrements de rituels religieux, de cérémonies civiles, de défilés populaires, d'événements sportifs, de marchés alimentaires, etc. Il s'agit d'études éthnographiques en quelque sorte, mais plus encore.
Car Dave Phillips possède l'art du montage, de l'enregistrement et du mixage, en plus d'être un grand spécialiste des effets psychoacoustiques. Avec toutes ces qualités, il a su capter et laisser percevoir ce que ces enregistrements célèbrent, impliquent émotionnellement, mais aussi leur trace historique et la présence humaine. Des enregistrements au cœur des hommes, au cœur du son, au cœur de l'histoire. Gâce au montage et à l'assemblage, c'est aussi Dave Phillips qui raconte une histoire, son histoire et la nôtre. C'est celle de la musique et de l'homme, du lien affectif et social qui unit les humains au son. L'histoire de la musique et du son comme expression fondamentale et dénuée de tabous. La musique humaine permet d'exprimer une situation affective et/ou sociale dans toute sa pureté, sans être noyée dans les conventions. La musique de l'homme primitif ou "sauvage" est l'expression pure de sentiments, de croyances, de foi, avant l'établissement de codes esthétiques dictés par la valeur marchande.
SOADS collectionne ces traces pures de la musique et de l'homme originels. Du chant orgiaque des foules aux psalmodies intimes des moines, des cornes qui résonnent comme le cri d'une ville entière aux percussions polyrythmiques, Dave Phillips saisit une multitude de formes et raconte l'histoire d'une humanité qui a besoin de la musique pour s'exprimer, et qui parvient à toujours inventer une forme esthétique adaptée à chaque situation (historique, géographique, politique, émotionnelle, etc).
En parlant de ces génies de la manipulation d'enregistrements, dans un tout autre style, je viens de ressortir Les 120 jours de Michel Chion, Lionel Marchetti et Jérôme Noetinger, en apprenant la sortie de Filarium de ce même trio. Et quand j'entends cette suite de pièces composées il y a déjà près de vingt ans (entre 1997 et 1998), j'ai franchement hâte d'écouter leur nouvelle collaboration.
Les 120 jours, ce sont 17 pièces réparties sur deux CD. Une suite totalement hétéroclite d'extraits de films, d'interviews, de musiques, de déclarations ministérielles, d'émissions radiophoniques, de concerts classiques, d'enregistrements de terrain, et de bidouillage électronique. A l'époque, le trio nommait cette nouvelle esthétique le "détournement concret". Car oui il s'agit de musique concrète au sens où le trio manipule les sons par le biais de l'électricité. Le terme de détournement provient du fait que le premier matériau sur lequel travaille le trio est d'origine populaire et audiovisuelle. Ce ne sont pas des tournages sonores ou des prises de son qui sont travaillées (même s'il y en a) mais principalement des extraits et des citations de la culture de masse (du film de guerre à NAS en passant par le journal télévisé). Tous ces matériaux ont été échangés, assemblés et travaillés indépendamment par chaque musicien pour constituer une grande fresque aux accents dadaïstes et situationnistes sous forme de "citation-collage" ou de "détournement concret". Bandes et enregistrements sont superposés, ralentis, accélérés, fracturés, répétés, mais presque toujours reconnaissables : le détournement nécessite en effet que l'on puisse reconnaître la source. Parallèlement, certains passages se font plus abstraits et l'électricité prend le dessus de manière rudimentaire avec des larsens de micro par exemple.
Cette œuvre est longue, très riche, avec de multiples couches qui se révèlent à chaque écoute. Les sources sont massives, hétéroclites, il y en a à profusion et pour tous les goûts, toutes les cultures ; de plus, chacune de ces sources est travaillée différemment en fonction de chacun des artistes présents. Et pourtant, ce qui marque dans ce disque, c'est l'unité et la cohésion qui y règnent. L'unité de sens, la cohésion narrative, chaque musicien travaille différemment certes, mais les trois semblent se diriger dans la même direction : vers la dérision, l'humour, la virtuosité, vers la distanciation des sources, le renouvellement de la musique concrète. De plus toutes ces pièces se succèdent avec une cohérence impressionnante, on glisse d'un paysage à un autre, d'un univers à l'autre sans s'en rendre compte, parfois en plusieurs minutes, parfois en quelques secondes. La surprise est constante, et chaque seconde en contient son lot, mais pourtant, le tout se maintient en une totalité cohérente, dans une unité profonde. Et dernière chose, peut-être pas la plus remarquable au premier abord, mais qu'il faut vraiment noter, c'est qu'après presque 20 ans, ce disque n'a pas pris une ride. Il ne sonne pas comme un disque des années 90, ni comme un disque des années 60, il sonne comme un disque unique, qui aurait tout aussi bien pu être enregistré cette année. Unique car il s'est développé avec de vraies idées, avec la réunion de trois esprits créatifs, et pas seulement avec certaines technologies. Une leçon électroacoustique magistrale.
Et pour finir, j'aimerais parler d'un autre artiste français majeur, qui a d'ailleurs collaboré avec Michel Chion il y a quelques années : Ghédalia Tazartès. Le label Bisou vient de publier un LP de ce géant de la chanson expérimental, mais je ne parlerais ici que de Jeanne, publié en 2007.
Si Ghédalia Tazartès, qui a débuté sa carrière à la fin des années 70, est surtout connu pour s'approprier et inventer des idiomes de musiques traditionnelles, les neuf pièces qui composent Jeanne ne sont pas vraiment dans ce registre. La plupart a été composé pour une pièce de théâtre, il s'agit d'une bande-son avec quelques morceaux instrumentaux qui sont là pour poser des ambiances : sombres, mystérieuses, et à tendance ambient pour la plupart. Sinon ce disque est très marqué par le rock, un rock déjanté, décalé, un rock chanté en onomatopées ou en vers surréalistes et comiques. Du surf rock au psyché en passant par les slows et le blues, Jeanne nous entraîne dans un univers improbable où Ghédalia Tazartès éructe de manière primitive, pleure sans gêne dans un lamento, se lamente, grogne, prie et parfois même, chante.
Comme souvent chez Ghédalia Tazartès, cette suite de pièces est brute, primitive. Les quelques effets sur la guitare ou la voix sont rudimentaires. Mais ce qui envoute tout de suite, c'est la liberté de cet artiste de génie. Une liberté qui le range dans une sorte de rock-ambient brut, une musique personnelle, sans limite, sans code, sans influence. Cette formidable bande-son nous entraîne ainsi dans des territoires entre la folie et la parodie. On ne sait plus ce qui relève de la folie, de la comédie, du génie, et de la liberté, on est dans un territoire autre.
DAVE PHILLIPS - Songs of a dying species (CDR, Noisendo, 2015) : https://dave-phillips.bandcamp.com/album/songs-of-a-dying-species
MICHEL CHION, LIONEL MARCHETTI, JEROME NOETINGER - Les 120 jours (2CD, Fringes, 2004)
GHEDALIA TAZARTES - Jeanne (CD, Vand'œuvre, 2007) : http://centremalraux.com/disques/fiche.php?id=162
fin du blog
Bon, après presque quatre années à écrire sur quelques centaines de disques, il faut que je fasse une pause. Je n'ai plus vraiment le temps d'écouter les disques que je reçois, à moins que je n'ai plus envie de prendre le temps, bref le plaisir disparaît petit à petit. Pas le plaisir de l'écoute et de la découverte à proprement parler, mais de s'engloutir plusieurs dizaines de disques différents par mois.
C'est trop, je ne sais plus quoi dire, plus quoi en penser. Beaucoup de disques abordent la musique de manière similaire, beaucoup de musiciens tournent en rond, beaucoup de groupes d'artistes investissent un territoire limité et minimaliste, parfois je leur reproche, parfois je les admire pour ça, mais en tout cas, ce que je dis de tous ces disques est toujours pareil. Les chroniques tournent en rond comme beaucoup de disques... Autant arrêter, reprendre le plaisir d'une écoute spontanée et fraîche, choisir ce que j'écoute plutôt que d'écouter quasiment uniquement les promos que je reçois - parfois de manère massive.
L'idée d'arrêter me trotte dans la tête depuis quelques mois, c'est maintenant définitif. Peut-être reprendrais-je ce travail plus tard, peut-être pas, on verra. Quoiqu'il en soit, merci à tous les labels et musiciens de m'avoir accordé leur confiance, merci à tous ceux qui m'ont lu, suivi et soutenu.
Et avant de finir, quelques écoutes fortement conseillées que je n'ai pas eu le temps de chroniquer mais que j'écoute avidement : premièrement le monumental et épique nouveau coffret de Pisaro, Continuum Unbound, sur lequel on retrouve Greg Stuart, Patrick Farmer, Joe Panzner et Toshiya Tsunoda, ainsi bien sûr que la nouvelle version de White Metal, de Pisaro toujours, réalisée par Greg Stuart & Joe Panzner (après un vinyle de Pisaro & Miguel Prado), une pièce enregistrée à Cave12 en téléchargement de d'incise et Jean-Luc Guionnet, ainsi bien sûr que le dernier Jason Lescalleet & Aarron Dilloway.
D'autres disques m'ont fortement marqué récemment, comme le sensuel Organ Works 1 de Klaus Lang, l'austère et minimal untitled#295 de Francisco Lopez, les trois pièces de Pascale Criton, Pauline Oliveros et Eliane Radigue réunies sur Virgin Violin de Silvia Tarozzi, les deux derniers disques de Francisco Meirino intitulés beyond repair et The aesthetics of everything for nothing, le mystérieurx et envoûtant duo de Jim Denley & Cor Fuhler, le très éclectique et hétérogène coffret Schizo-Box de The Striggles (dans un superbe coffret de cinq EP sérigraphié), ainsi que le vinyle magistral Viridité de Christine Mannaz-Dénarié.
Il y a encore eu d'autres sorties que j'ai peu écouté mais qui valent vraiment le détour je pense : les cassettes Dual Processing de Subroutine (Robin Hayward & Morten J. Olsen), La cigogne de déformation de Many Others (Olivier di Placido & Francesco Gregoretti), Excess of vision du duo Haptic (Joseph Clayton Mills & Adam Sonderberg). Et de nombreux CD toujours, tels les trois derniers mikroton : Five Lines de Casey Anderson, Jason Kahn, Norbert Möslang, Günter Müller et Mark Trayle, Ecotone de Martin Brandlmayr & ErikM, la compilation Feedback : Order from noise qui réunit Alvin Lucier, Otomo Yoshihide et Toshimaru Nakamura pour n'en citer que trois. Et pour finir, je conseillerais aussi de jeter une oreille à Vinculum (Coincidence) du duo Coppice, une performance/installation pour accordéons, Turning to Spheres de Dawn Scarfe, une très belle installation harmonique pour sinusoïdes projetés dans des verres posés sur une platine vinyle, et willy nilly de Luciano Maggiore.
Merci à tous les lecteurs et à tous ceux qui m'ont fait confiance, j'espère que vous continuerez de découvrir et de produire ces musiques si marquantes. Quant à moi, je retourne à mes deux monstres :
C'est trop, je ne sais plus quoi dire, plus quoi en penser. Beaucoup de disques abordent la musique de manière similaire, beaucoup de musiciens tournent en rond, beaucoup de groupes d'artistes investissent un territoire limité et minimaliste, parfois je leur reproche, parfois je les admire pour ça, mais en tout cas, ce que je dis de tous ces disques est toujours pareil. Les chroniques tournent en rond comme beaucoup de disques... Autant arrêter, reprendre le plaisir d'une écoute spontanée et fraîche, choisir ce que j'écoute plutôt que d'écouter quasiment uniquement les promos que je reçois - parfois de manère massive.
L'idée d'arrêter me trotte dans la tête depuis quelques mois, c'est maintenant définitif. Peut-être reprendrais-je ce travail plus tard, peut-être pas, on verra. Quoiqu'il en soit, merci à tous les labels et musiciens de m'avoir accordé leur confiance, merci à tous ceux qui m'ont lu, suivi et soutenu.
Et avant de finir, quelques écoutes fortement conseillées que je n'ai pas eu le temps de chroniquer mais que j'écoute avidement : premièrement le monumental et épique nouveau coffret de Pisaro, Continuum Unbound, sur lequel on retrouve Greg Stuart, Patrick Farmer, Joe Panzner et Toshiya Tsunoda, ainsi bien sûr que la nouvelle version de White Metal, de Pisaro toujours, réalisée par Greg Stuart & Joe Panzner (après un vinyle de Pisaro & Miguel Prado), une pièce enregistrée à Cave12 en téléchargement de d'incise et Jean-Luc Guionnet, ainsi bien sûr que le dernier Jason Lescalleet & Aarron Dilloway.
D'autres disques m'ont fortement marqué récemment, comme le sensuel Organ Works 1 de Klaus Lang, l'austère et minimal untitled#295 de Francisco Lopez, les trois pièces de Pascale Criton, Pauline Oliveros et Eliane Radigue réunies sur Virgin Violin de Silvia Tarozzi, les deux derniers disques de Francisco Meirino intitulés beyond repair et The aesthetics of everything for nothing, le mystérieurx et envoûtant duo de Jim Denley & Cor Fuhler, le très éclectique et hétérogène coffret Schizo-Box de The Striggles (dans un superbe coffret de cinq EP sérigraphié), ainsi que le vinyle magistral Viridité de Christine Mannaz-Dénarié.
Il y a encore eu d'autres sorties que j'ai peu écouté mais qui valent vraiment le détour je pense : les cassettes Dual Processing de Subroutine (Robin Hayward & Morten J. Olsen), La cigogne de déformation de Many Others (Olivier di Placido & Francesco Gregoretti), Excess of vision du duo Haptic (Joseph Clayton Mills & Adam Sonderberg). Et de nombreux CD toujours, tels les trois derniers mikroton : Five Lines de Casey Anderson, Jason Kahn, Norbert Möslang, Günter Müller et Mark Trayle, Ecotone de Martin Brandlmayr & ErikM, la compilation Feedback : Order from noise qui réunit Alvin Lucier, Otomo Yoshihide et Toshimaru Nakamura pour n'en citer que trois. Et pour finir, je conseillerais aussi de jeter une oreille à Vinculum (Coincidence) du duo Coppice, une performance/installation pour accordéons, Turning to Spheres de Dawn Scarfe, une très belle installation harmonique pour sinusoïdes projetés dans des verres posés sur une platine vinyle, et willy nilly de Luciano Maggiore.
Merci à tous les lecteurs et à tous ceux qui m'ont fait confiance, j'espère que vous continuerez de découvrir et de produire ces musiques si marquantes. Quant à moi, je retourne à mes deux monstres :
Peter Ablinger - Regenstücke
Si les premiers disques du compositeur et pianiste autrichien Peter Ablinger ont commencé à être édités il y a presque vingt maintenant, et s'il écrit depuis une trentaine d'années environ (je crois que ses premières pièces datent des années 80), il n'en reste pas moins que sa discographie n'est pas très fournie. C'est pourtant un compositeur passionnant, créatif et intelligent, qui évolue sans cesse sur de nouveaux terrains et ne rentre dans aucune case, tout en proposant des compositions très fines, profondes et riches. Il fallait un label comme GOD peut-être pour enfin éditer les Regenstücke, une série de pièces pour piano, percussion, installation sonore ou enregistrement. Car GOD se fout des étiquettes, et propose aussi bien des vinyles de métal que de musique contemporaine. Mais bref, parlons plutôt de ces fameuses Regenstücke proposées sur ces deux LP publiés en 2012 et 2013.
Sur le premier volume, le disque s'ouvre avec une magnifique pièce sans titre pour trois pianos qui ne jouent qu'une note à différentes octaves. Il s'agit d'une sorte de canon qui explore les micro-rythmes et les micro-intervalles entre les pulsations. Les trois musiciens jouent sur trois pulsations différentes, indiquées au quart de seconde près, et explorent un pattern rythmique répétitif. Une seule note, un seul rythme, mais trois pulsations. On pourrait croire qu'il s'agit de musique minimaliste, mais ce n'est pas du tout ce que l'on ressent à l'écoute de ce disque. On attend que les notes se rejoignent, ces notes courtes réduites à une seule attaque simple, mais cela n'arrive jamais. On se laisse seulement bercer par les subtils décalages qui ne cessent de varier et d'évoluer au fil des mesures, et c'est juste superbe.
La deuxième face propose une pièce similaire, en six parties, pour percussion. Les percussions sont ici des pièces aux hauteurs déterminées, proches du registre aigu d'un piano. Et là encore, le percussionniste joue une sorte de canon polyrythmique complexe avec seulement trois notes. Tout se joue là encore sur les micro-intervalles de temps, sur les mini cellules qui séparent chaque note et évoluent à chaque mesure en quelque chose de toujours différent. Il y a peu d'éléments encore, mais la musique reste cependant très riche, elle change constamment, tous les blocs diffèrent les uns des autres et on ne peut jamais prévoir ce qu'il va se passer, surtout pas les peaux très graves et profondes frottées à deux ou trois reprises durant ces vingt minutes, sans avertissement !

Le second volume se termine également avec une pièce qui utilise des matériaux aux couleurs proches, à savoir, huit tubes de verre. Chaque tube ne peut produire qu'une note, et elle est répétée à intervalles réguliers, mais seulement, ce sont ici les pulsations qui fluctuent sans cesse, qui ralentissent, accélèrent, se superposent et se décalent les unes par rapport aux autres. Car là encore, tout est joué sur une pulsation différente, l'intérêt est toujours, au-delà du timbre magique de ces tubes de verre, dans les surprises rythmiques constantes qui ornent cette polyrythmie virtuose et envoutante.
D'après ce que je comprend de l'allemand, on pourrait traduire Regenstücke par "morceaux de pluie". Et toutes ces pièces dont je viens de parler évoquent la pluie d'une certaine manière, elles évoquent la régularité et l'imprévisibilité des précipitations. Mais ce sont surtout les trois pièces de la première face de ce deuxième volume qui évoquent le mieux la pluie. Un orchestre est au loin, des cordes pizzicato sont entendues, quelques attaques cuivrées, régulières, aussi. Mais c'est orchestre est aussi présent que la ville, le trafic, et le son environnant. La pluie est ici évoquée en terme de rythme et de volume, son chaos et sa régularité sont toujours là, ses différentes densités aussi, en fonction du nombre d'instruments, mais elle est surtout évoquée en terme de volume puisqu'elle se fond dans l'environnement, elle le perturbe et le couvre à certains moments, mais sait aussi se faire discrète et à peine entendue lors des précipitations les plus douces.
Avec cette série de compositions, Peter Ablinger a superbement su s'inspirer d'un matériel naturel et bruitiste : la pluie, pour composer une série de pièces musicalement très riches, très finement composées et réalisées. La transposition instrumentale est très juste, les techniques de composition sont créatives, la réalisation est d'une précision ahurissante. Bref, bien sûr, deux disques grandement conseillés.
PETER ABLINGER - Regenstücke volume 1 (LP, God, 2012) : lien
PETER ABLINGER - Regenstücke volume 2 (LP, God, 2013) : lien
Sur le premier volume, le disque s'ouvre avec une magnifique pièce sans titre pour trois pianos qui ne jouent qu'une note à différentes octaves. Il s'agit d'une sorte de canon qui explore les micro-rythmes et les micro-intervalles entre les pulsations. Les trois musiciens jouent sur trois pulsations différentes, indiquées au quart de seconde près, et explorent un pattern rythmique répétitif. Une seule note, un seul rythme, mais trois pulsations. On pourrait croire qu'il s'agit de musique minimaliste, mais ce n'est pas du tout ce que l'on ressent à l'écoute de ce disque. On attend que les notes se rejoignent, ces notes courtes réduites à une seule attaque simple, mais cela n'arrive jamais. On se laisse seulement bercer par les subtils décalages qui ne cessent de varier et d'évoluer au fil des mesures, et c'est juste superbe.La deuxième face propose une pièce similaire, en six parties, pour percussion. Les percussions sont ici des pièces aux hauteurs déterminées, proches du registre aigu d'un piano. Et là encore, le percussionniste joue une sorte de canon polyrythmique complexe avec seulement trois notes. Tout se joue là encore sur les micro-intervalles de temps, sur les mini cellules qui séparent chaque note et évoluent à chaque mesure en quelque chose de toujours différent. Il y a peu d'éléments encore, mais la musique reste cependant très riche, elle change constamment, tous les blocs diffèrent les uns des autres et on ne peut jamais prévoir ce qu'il va se passer, surtout pas les peaux très graves et profondes frottées à deux ou trois reprises durant ces vingt minutes, sans avertissement !

Le second volume se termine également avec une pièce qui utilise des matériaux aux couleurs proches, à savoir, huit tubes de verre. Chaque tube ne peut produire qu'une note, et elle est répétée à intervalles réguliers, mais seulement, ce sont ici les pulsations qui fluctuent sans cesse, qui ralentissent, accélèrent, se superposent et se décalent les unes par rapport aux autres. Car là encore, tout est joué sur une pulsation différente, l'intérêt est toujours, au-delà du timbre magique de ces tubes de verre, dans les surprises rythmiques constantes qui ornent cette polyrythmie virtuose et envoutante.
D'après ce que je comprend de l'allemand, on pourrait traduire Regenstücke par "morceaux de pluie". Et toutes ces pièces dont je viens de parler évoquent la pluie d'une certaine manière, elles évoquent la régularité et l'imprévisibilité des précipitations. Mais ce sont surtout les trois pièces de la première face de ce deuxième volume qui évoquent le mieux la pluie. Un orchestre est au loin, des cordes pizzicato sont entendues, quelques attaques cuivrées, régulières, aussi. Mais c'est orchestre est aussi présent que la ville, le trafic, et le son environnant. La pluie est ici évoquée en terme de rythme et de volume, son chaos et sa régularité sont toujours là, ses différentes densités aussi, en fonction du nombre d'instruments, mais elle est surtout évoquée en terme de volume puisqu'elle se fond dans l'environnement, elle le perturbe et le couvre à certains moments, mais sait aussi se faire discrète et à peine entendue lors des précipitations les plus douces.
Avec cette série de compositions, Peter Ablinger a superbement su s'inspirer d'un matériel naturel et bruitiste : la pluie, pour composer une série de pièces musicalement très riches, très finement composées et réalisées. La transposition instrumentale est très juste, les techniques de composition sont créatives, la réalisation est d'une précision ahurissante. Bref, bien sûr, deux disques grandement conseillés.
PETER ABLINGER - Regenstücke volume 1 (LP, God, 2012) : lien
PETER ABLINGER - Regenstücke volume 2 (LP, God, 2013) : lien
Takahiro Kawaguchi, Tim Olive, Makoto Oshiro - Airs
L'artiste canadien Tim Olive est installé au Japon depuis deux ou trois ans maintenant, et depuis, les collaborations avec toutes sortes de musiciens se multiplient sur son label, et la personnalité de Tim Olive, qui jouait de la guitare préparée sur table au début, se révèle de plus en plus, et laisse poindre une personnalité fraîche et originale. Quand je l'ai découvert, je n'étais pas passionné par son travail, mais aujourd'hui, je suis de plus en plus intrigué et curieux par chacune de ses propositions.
Tout récemment, deux disques sont sortis sur 845 audio : Dominion Mills, duo composé de Tim Olive et Anne-F Jacques qui ne m'a pas plus intéressé que ça ; et Airs, une suite de quatre pièces composées par le trio formé par Tim Olive, Takahiro Kawaguchi et Makoto Oshiro. Les trois musiciens utilisent principalement des instruments fabriqués par eux-mêmes à partir d'objets usuels et quotidiens (métronomes, petits moteurs, etc.), des matériaux simples (bois, plastique), et des micro-contacts. Il s'agit de compositions proches de l'improvisation, des compositions qui n'indiquent que certains paramètres (sur les timbres, la densité, la durée) et laissent une grande place au choix, aux prises de positions, à l'écoute et à la spontanéité. Le trio utilise toutes sortes de matériaux sonores : doux, abrasifs, calmes, forts, linéaires, discontinus, pulsés, lisses, longs, courts, etc. La palette exploré par cette formation est large et innovante, une palette composée de "couleurs" mécaniques, instrumentales, motorisées, naturelles, fabriquées, silencieuses, et bruyantes. Si chaque pièce a sa propre cohérence, on ne sait jamais à quoi s'attendre dans leur succession, aucune des quatre ne se ressemble et elles explorent toutes des paramètres et des atmosphères différentes.
Ce trio propose une musique vraiment neuve et fraîche, une musique faite de recyclages et de bidouillages en tous genres, d'exploration d'univers sonores inédits, mais il propose surtout une grande diversité dans les réponses et les réactions, dans la construction d'une forme personnelle en somme. Et qu'elle soit composée, improvisée, ou les deux, n'y changent rien, le plus important reste que cette musique est créative. Très bon travail.
KAWAGUCHI/OLIVE/OSHIRO - Airs (CD, 845 Audio, 2014) : lien
Tout récemment, deux disques sont sortis sur 845 audio : Dominion Mills, duo composé de Tim Olive et Anne-F Jacques qui ne m'a pas plus intéressé que ça ; et Airs, une suite de quatre pièces composées par le trio formé par Tim Olive, Takahiro Kawaguchi et Makoto Oshiro. Les trois musiciens utilisent principalement des instruments fabriqués par eux-mêmes à partir d'objets usuels et quotidiens (métronomes, petits moteurs, etc.), des matériaux simples (bois, plastique), et des micro-contacts. Il s'agit de compositions proches de l'improvisation, des compositions qui n'indiquent que certains paramètres (sur les timbres, la densité, la durée) et laissent une grande place au choix, aux prises de positions, à l'écoute et à la spontanéité. Le trio utilise toutes sortes de matériaux sonores : doux, abrasifs, calmes, forts, linéaires, discontinus, pulsés, lisses, longs, courts, etc. La palette exploré par cette formation est large et innovante, une palette composée de "couleurs" mécaniques, instrumentales, motorisées, naturelles, fabriquées, silencieuses, et bruyantes. Si chaque pièce a sa propre cohérence, on ne sait jamais à quoi s'attendre dans leur succession, aucune des quatre ne se ressemble et elles explorent toutes des paramètres et des atmosphères différentes.
Ce trio propose une musique vraiment neuve et fraîche, une musique faite de recyclages et de bidouillages en tous genres, d'exploration d'univers sonores inédits, mais il propose surtout une grande diversité dans les réponses et les réactions, dans la construction d'une forme personnelle en somme. Et qu'elle soit composée, improvisée, ou les deux, n'y changent rien, le plus important reste que cette musique est créative. Très bon travail.
KAWAGUCHI/OLIVE/OSHIRO - Airs (CD, 845 Audio, 2014) : lien
Jean-Luc Guionnet & Eric La Casa - Home: Handover
Potlatch, comparé à d'autres labels, ne sort pas énormément de disques, mais quand ce label en sort un il se fait remarquer tout de suite généralement. Et en cette fin d'année, avec un coffret de quatre CD, composés par deux des plus remarquables musiciens français, Jean-Luc Guionnet et Eric La Casa, une fois encore, cette sortie ne passera pas inaperçue dans le milieu des amateurs de musique expérimentale. D'autant plus qu'à défaut d'être une très bonne initiative éditoriale, Home: Handover est un également un projet musical et conceptuel très surprenant.
C'est le genre de projet à faire couler beaucoup d'encre, et il en fera couler je pense. C'est toute une méthode de travail, toute une approche du son, de la matière musicale, de la performance et de la perception (de ces éléments, mais aussi de manière générale) qui sont en jeu ici. Autant d'éléments théoriques et philosophiques sur lesquels on peut multiplier les gloses. Et pour dire la vérité, je n'ai pas très envie de rentrer dans ce jeu, et j'aimerais me contenter de parler uniquement de ce qu'il se passe sur ce disque, le plus simplement possible, car je pense que la mise en forme, les indications du livret, et les articles parus ou à paraître orienteront suffisamment la lecture de ce disque. C'est passionnant, perturbant, très perturbant comme projet, mais de quoi s'agit-il finalement.
Chacun des quatre disques est structuré de la même manière. La première piste est un enregistrement d'une personne dans son appartement, cette personne qui change à chaque disque décrit l'endroit idéal pour écouter de la musique, lit son morceau préféré in situ, puis commentent différentes choses sur l'expérience qu'elle vient de vivre, qu'est-ce qu'elle en penserait dans d'autres conditions, etc. La seconde piste est un enregistrement en situation de concert où cinq personnes interprètent à sa manière l'enregistrement précédent. Deux personnes parlent (imitation ou commentaire) et trois musiciens interprètent les mélodies, rythmes et bruits de l'enregistrement (Lucio Capece, Seijiro Murayama et Neil Davidson). La troisième piste est réalisée par un musicien (Keith Beattie sur chaque disque) qui propose une lecture différente des enregistrements en appartement. Il se situe dans une maison, joue un morceau de musique, parle librement et se déplace en intérieur comme en extérieur en accordant beaucoup plus de place à l'acoustique du lieu où il se trouve et à l'environnement sonore global. Quant à la dernière piste, qui ne fait pas partie de la commande originelle d'Arika, c'est une édition et un mixage des trois précédentes pistes qui ressemble beaucoup à ce qu'on peut attendre d'une pièce de musique concrète, avec ses rythmes et ses mélodies bruitistes et environnementaux.
Voilà. Il y aurait beaucoup à dire, mais je n'y tiens pas. Je pense que rien ne vaut l'expérience vraiment singulière de l'écoute de ce disque. Une expérience qui pose question sur l'écoute, sur la matière musical, sur la perception générale et musicale, sur l'audition dans un environnement intime ou public, sur l'interprétation et plein d'autres choses. Et c'est cette remise en question ainsi que le fait que les questions soient la matière musicale elle-même qui font que Home: Handover est une oeuvre si perturbante, une suite de pièces qui nous plonge dans la confusion la plus totale en faisant perdre tous les repères possibles. C'est pour cette raison que je trouve ce disque admirable, profond, et unique. Je n'ai pas envie de le commenter plus que ça, car je ne me sens pas de le faire, je me sens trop dépassé par cet univers qui s'ouvre, et c'est pour cette raison que je l'aime, car il ouvre réellement de nouvelles perspectives.
JEAN-LUC GUIONNET/ERIC LA CASA - Home: Handover (4CD, Potlatch, 2014) : lien
C'est le genre de projet à faire couler beaucoup d'encre, et il en fera couler je pense. C'est toute une méthode de travail, toute une approche du son, de la matière musicale, de la performance et de la perception (de ces éléments, mais aussi de manière générale) qui sont en jeu ici. Autant d'éléments théoriques et philosophiques sur lesquels on peut multiplier les gloses. Et pour dire la vérité, je n'ai pas très envie de rentrer dans ce jeu, et j'aimerais me contenter de parler uniquement de ce qu'il se passe sur ce disque, le plus simplement possible, car je pense que la mise en forme, les indications du livret, et les articles parus ou à paraître orienteront suffisamment la lecture de ce disque. C'est passionnant, perturbant, très perturbant comme projet, mais de quoi s'agit-il finalement.
Chacun des quatre disques est structuré de la même manière. La première piste est un enregistrement d'une personne dans son appartement, cette personne qui change à chaque disque décrit l'endroit idéal pour écouter de la musique, lit son morceau préféré in situ, puis commentent différentes choses sur l'expérience qu'elle vient de vivre, qu'est-ce qu'elle en penserait dans d'autres conditions, etc. La seconde piste est un enregistrement en situation de concert où cinq personnes interprètent à sa manière l'enregistrement précédent. Deux personnes parlent (imitation ou commentaire) et trois musiciens interprètent les mélodies, rythmes et bruits de l'enregistrement (Lucio Capece, Seijiro Murayama et Neil Davidson). La troisième piste est réalisée par un musicien (Keith Beattie sur chaque disque) qui propose une lecture différente des enregistrements en appartement. Il se situe dans une maison, joue un morceau de musique, parle librement et se déplace en intérieur comme en extérieur en accordant beaucoup plus de place à l'acoustique du lieu où il se trouve et à l'environnement sonore global. Quant à la dernière piste, qui ne fait pas partie de la commande originelle d'Arika, c'est une édition et un mixage des trois précédentes pistes qui ressemble beaucoup à ce qu'on peut attendre d'une pièce de musique concrète, avec ses rythmes et ses mélodies bruitistes et environnementaux.
Voilà. Il y aurait beaucoup à dire, mais je n'y tiens pas. Je pense que rien ne vaut l'expérience vraiment singulière de l'écoute de ce disque. Une expérience qui pose question sur l'écoute, sur la matière musical, sur la perception générale et musicale, sur l'audition dans un environnement intime ou public, sur l'interprétation et plein d'autres choses. Et c'est cette remise en question ainsi que le fait que les questions soient la matière musicale elle-même qui font que Home: Handover est une oeuvre si perturbante, une suite de pièces qui nous plonge dans la confusion la plus totale en faisant perdre tous les repères possibles. C'est pour cette raison que je trouve ce disque admirable, profond, et unique. Je n'ai pas envie de le commenter plus que ça, car je ne me sens pas de le faire, je me sens trop dépassé par cet univers qui s'ouvre, et c'est pour cette raison que je l'aime, car il ouvre réellement de nouvelles perspectives.
JEAN-LUC GUIONNET/ERIC LA CASA - Home: Handover (4CD, Potlatch, 2014) : lien
Jake Meginsky - L'appel du vide
Paru en 300 exemplaires sur open mouth, le label du guitariste Bill Nace et déjà épuisé, L'appel du vide est le premier solo du percussionniste Jake Meginsky. Un seul disque a été publié avec ce musicien, c'était une collaboration avec le duo Nmperign, et c'est tout (ce qui est déjà pas mal!), mais je ne l'ai pas écouté. En tout cas, à écouter ce premier solo de musique électronique et non de percussions, je suis plus que curieux d'entendre les prochaines travaux de Meginsky.
Il s'agit d'une suite de beats défragmentés, déphasés et déstructurés. Des beats profonds, ronds, lourds, qui forment des patterns carrés ? et bien non, des patterns qui ne sont pas linéaires, des patterns qui évoluent par ruptures, par évolutions constantes, des patterns sinueux ou triangulaires plutôt. D'une certaine manière, la musique de Meginsky se rapproche de celle d'Evol, pour son approche minimaliste et hypnotisante. Mais c'est pas tout à fait ça. Déjà, il n'y a pas de référence à la techno et aux raves (ni à la BO de rencontre du troisième type...), ça sonne moins analogique. Meginsky aborde un territoire plus abstrait, plus parasitaire, plus noise en somme. Et ses beats sont régulièrement en interaction avec des fréquences de toutes sortes, des sinusoïdes simples mises en action par les beats, des sinusoïdes hachées, découpées et arrondies par les pulsations et les battements graves irréguliers.
Un disque vraiment surprenant qui ne ressemble à aucun autre et s'écoute facilement. Composées et découpées finement, ces pièces forment des territoires électroniques nouveaux, qui renouent avec le rythme et la mélodie d'une certaine manière, mais des rythmes et des mélodies mises en pièces. Recommandé.
JAKE MEGINSKY - L'appel du vide (LP, open mouth, 2014) : lien
Il s'agit d'une suite de beats défragmentés, déphasés et déstructurés. Des beats profonds, ronds, lourds, qui forment des patterns carrés ? et bien non, des patterns qui ne sont pas linéaires, des patterns qui évoluent par ruptures, par évolutions constantes, des patterns sinueux ou triangulaires plutôt. D'une certaine manière, la musique de Meginsky se rapproche de celle d'Evol, pour son approche minimaliste et hypnotisante. Mais c'est pas tout à fait ça. Déjà, il n'y a pas de référence à la techno et aux raves (ni à la BO de rencontre du troisième type...), ça sonne moins analogique. Meginsky aborde un territoire plus abstrait, plus parasitaire, plus noise en somme. Et ses beats sont régulièrement en interaction avec des fréquences de toutes sortes, des sinusoïdes simples mises en action par les beats, des sinusoïdes hachées, découpées et arrondies par les pulsations et les battements graves irréguliers.
Un disque vraiment surprenant qui ne ressemble à aucun autre et s'écoute facilement. Composées et découpées finement, ces pièces forment des territoires électroniques nouveaux, qui renouent avec le rythme et la mélodie d'une certaine manière, mais des rythmes et des mélodies mises en pièces. Recommandé.
JAKE MEGINSKY - L'appel du vide (LP, open mouth, 2014) : lien
Margarida Garcia - The Leaden Echo
Bassiste, contrebassiste et guitariste qui œuvre principalement dans les musiques improvisées depuis plus de dix ans maintenant, Margarida Garcia est une musicienne que je connais peu et dont on ne parle pas beaucoup malgré ses collaborations avec des artistes de renom (Mattin, ALfredo Costa Monteiro, Andrew Lafkas, Ernesto Rodrigues, Ferran Fages et même Thurston Moore tout récement). C'est Manuel Mota, sur son label Headlights, qui publiait le premier solo de cette musicienne en 2012, une seule face d'un LP intitulé The Leaden Echo.
Pour cette suite de deux pièces d'environ dix minutes chacune, Margarida Garcia utilise une contrebasse électrique seule, sans effets ni techniques étendues. Il pourrait s'agir de réductionnisme, mais ce serait réducteur d'en parler ainsi. Margarida Garcia a développé ici un langage simple, mélodieux, lancinant, et mélancolique. A l'archet sur la première pièce ou en pizzicato sur la seconde, Garcia développe un chant d'une beauté ensorcelante. Des notes simples, espacées, distantes, et surtout intenses se suivent les unes les autres dans un timbre proche de ce que beaucoup d'entre nous imaginent en pensant au chant d'une baleine. De longues notes résonantes, graves, profondes, des cris doux qui envoutent, bercent, émerveillent. Margarida Garcia propose une suite de deux pièces où la contrebasse se fait le médium d'un chant unique, un chant primitif et animal 'une certaine manière, mais également subtilement poétique et raffiné.
Solo de longues notes qui se répondent, d'harmoniques qui résonnent et forment un espace imaginaire et poétique, d'une femme et d'un instrument qui chantent la poésie du monde, d'un espace, et d'une espèce. Le chant lancinant d'une femme qui fait de la poésie subtile avec son instrument. Le chant d'une artiste qui veut chanter le monde, la contrebasse, et soi-même. Un travail très original sur la contrebasse, un travail voluptueux et poétique, subtil et profond, mais surtout beau et envoutant. Vivement conseillé.
MARGARIDA GARCIA - The Leaden Echo (LP, Headlights, 2012) : lien
Pour cette suite de deux pièces d'environ dix minutes chacune, Margarida Garcia utilise une contrebasse électrique seule, sans effets ni techniques étendues. Il pourrait s'agir de réductionnisme, mais ce serait réducteur d'en parler ainsi. Margarida Garcia a développé ici un langage simple, mélodieux, lancinant, et mélancolique. A l'archet sur la première pièce ou en pizzicato sur la seconde, Garcia développe un chant d'une beauté ensorcelante. Des notes simples, espacées, distantes, et surtout intenses se suivent les unes les autres dans un timbre proche de ce que beaucoup d'entre nous imaginent en pensant au chant d'une baleine. De longues notes résonantes, graves, profondes, des cris doux qui envoutent, bercent, émerveillent. Margarida Garcia propose une suite de deux pièces où la contrebasse se fait le médium d'un chant unique, un chant primitif et animal 'une certaine manière, mais également subtilement poétique et raffiné.
Solo de longues notes qui se répondent, d'harmoniques qui résonnent et forment un espace imaginaire et poétique, d'une femme et d'un instrument qui chantent la poésie du monde, d'un espace, et d'une espèce. Le chant lancinant d'une femme qui fait de la poésie subtile avec son instrument. Le chant d'une artiste qui veut chanter le monde, la contrebasse, et soi-même. Un travail très original sur la contrebasse, un travail voluptueux et poétique, subtil et profond, mais surtout beau et envoutant. Vivement conseillé.
MARGARIDA GARCIA - The Leaden Echo (LP, Headlights, 2012) : lien
Tetuzi Akiyama, Jason Kahn, Toshimaru Nakamura - ihj / ftarri
Sur ihj / ftarri (références aux deux lieux qui ont accueilli les performances présentées sur ce disque), on se retrouve face à trois figures dorénavant légendaires des musiques électroniques et improvisées : Tetuzi Akiyama (guitare), Jason Kahn (synthétiseur analogique), et Toshimaru Nakamura (table de mixage bouclée sur elle-même). Donc, il n'est certainement pas besoin de présenter ces monstres des musiques réductionnistes et électroniques, je pense que tous les lecteurs de cette page les connaissent.
En 2012, Jason Kahn faisait une tournée au Japon, durant laquelle il en a profité pour rencontrer de nombreux musiciens, ou rejouer avec de nombreux autres, collaborations qui sont présentées sur plusieurs disques récents (Yugue, Two Sunrises). Ainsi, durant cette résidence au Japon, c'était l'occasion pour l'artiste suisse d'origine américaine de retrouver deux collaborateurs avec qui il avait déjà joué, Akiyama et Nakamura, deux des principales figures du mouvement onkyo. Et c'est avec plaisir que j'ai découvert cette rencontre très fertile.
Akiyama, avec une simple guitare folk, produit des notes et des accords disséminés, espacés et distants, Jason Kahn, au synthé analogique, fabrique régulièrement des nappes ou des formes de bourdons en mouvement, du bruit de fond hautement imprégné de vie, de motifs aléatoires et de filtrages constants, et Nakamura agite sa table de mixage pour produire des interventions hachurées, découpées, soudaines et brusques, des interventions corrosives et dures. Trois langages personnels et créatifs s'entremêlent pour former des mélodies, des boucles, des échantillonnages, des interruptions ; en langage plastique, on parlerait peut-être de formes circulaires, linéaires, longilignes et de points. Et si on continue dans ce sens, on pensera toujours à Kandisky et une sorte une sorte d'entrelacement très équilibré de formes et de couleurs.
La musique de ce trio n'est pas réductionniste, ni électroacoustique au sens académique. Bien sûr, ça ressemble à de l'improvisation électroacoustique, c'est d'ailleurs de l'eai, mais de l'improvisation régie pour une écoute très attentive et qui prend pleinement en compte les personnalités de chacun, et surtout de l'improvisation régie par des idées musicales fortes, des langages bien ancrés, dirigée par une virtuosité incontestable et un sens de l'à-propos indéniable. Bref, deux excellentes improvisations électroacoustiques, riches, denses, intenses et créatives. Conseillé.
TETUZI AKIYAMA, JASON KAHN, TOSHIMARU NAKAMURA - ihj / ftarri (CD, winds measure, 2014) : lien
En 2012, Jason Kahn faisait une tournée au Japon, durant laquelle il en a profité pour rencontrer de nombreux musiciens, ou rejouer avec de nombreux autres, collaborations qui sont présentées sur plusieurs disques récents (Yugue, Two Sunrises). Ainsi, durant cette résidence au Japon, c'était l'occasion pour l'artiste suisse d'origine américaine de retrouver deux collaborateurs avec qui il avait déjà joué, Akiyama et Nakamura, deux des principales figures du mouvement onkyo. Et c'est avec plaisir que j'ai découvert cette rencontre très fertile.
Akiyama, avec une simple guitare folk, produit des notes et des accords disséminés, espacés et distants, Jason Kahn, au synthé analogique, fabrique régulièrement des nappes ou des formes de bourdons en mouvement, du bruit de fond hautement imprégné de vie, de motifs aléatoires et de filtrages constants, et Nakamura agite sa table de mixage pour produire des interventions hachurées, découpées, soudaines et brusques, des interventions corrosives et dures. Trois langages personnels et créatifs s'entremêlent pour former des mélodies, des boucles, des échantillonnages, des interruptions ; en langage plastique, on parlerait peut-être de formes circulaires, linéaires, longilignes et de points. Et si on continue dans ce sens, on pensera toujours à Kandisky et une sorte une sorte d'entrelacement très équilibré de formes et de couleurs.
La musique de ce trio n'est pas réductionniste, ni électroacoustique au sens académique. Bien sûr, ça ressemble à de l'improvisation électroacoustique, c'est d'ailleurs de l'eai, mais de l'improvisation régie pour une écoute très attentive et qui prend pleinement en compte les personnalités de chacun, et surtout de l'improvisation régie par des idées musicales fortes, des langages bien ancrés, dirigée par une virtuosité incontestable et un sens de l'à-propos indéniable. Bref, deux excellentes improvisations électroacoustiques, riches, denses, intenses et créatives. Conseillé.
TETUZI AKIYAMA, JASON KAHN, TOSHIMARU NAKAMURA - ihj / ftarri (CD, winds measure, 2014) : lien
Rudolf Eb.er - Brainnectar
Rudolf Eb.er est un artiste éminent du field recording, des installations sonores, et des performances psychoacoustiques, au même titre que Dave Philips certainement. Ce dernier, d'ailleurs, a été publié en double CD il y a très peu de temps sur le label de ces deux artistes : schimpfluch associates. C'était homo animalis, une sublime collection de field recordings activistes, réfléchis, et ultra intenses. Et très peu de temps après, voire en même temps, Rudolf Eb.er publiait également Brainnectar, un double CD regroupant de nombreux enregistrements de lui-même, avec la compagnie de la chanteuse/hurleuse membre de Hijokaidan Junko par moments (9 titres sur 42 pour être précis).
Brainnectar compile une série de miniatures soniques étranges. Un mélange d'enregistrements naturels et quotidiens, d'insectes et de machines industriels, d'animaux, d'éléments naturels (feu, eau) et de bruits banals associés à des instruments de traditions chamaniques, des voix ou des vieux enregistrements instrumentaux ralentis, ou à des bruits électroniques primitifs et forts (comme des buzzs par exemple). Eb.er ne joue pas sur l'aspect angoissant ou inquiétant des sons, il ne joue pas sur leurs effets les plus forts, mais plutôt sur le collage et l'assemblage d'éléments disparates. Les différentes pièces présentées sur ce disque, courtes et nombreuses, peuvent s'apparenter à une sorte d'art sonore proche du lettrisme ou du situationnisme. Rudolf Eb.er juxtapose des éléments mondains pour les perturber, mais aussi pour perturber l'expérience des auditeurs. Il propose ainsi une expérience et une perception déroutantes du monde, flippantes et agressives en présence des hurlements de Junko, possessives et contemplatives dans les pièces qui utilisent les éléments les plus banals, intrigantes aussi quand on n'arrive pas à reconnaître les sources, mais toujours décalées.
Une expérience et une perception décalées du monde car les sources et les éléments utilisés ne sont pas faits pour aller ensemble. Et pourtant, Rudolf Eb.er parvient à composer avec et à les assembler en maintenant une cohérence totale, il compose avec ces éléments de manière à ce qu'ils conservent toujours un intérêt, même pour les éléments les plus fins et les plus imperceptibles, et surtout de manière à ce qu'ils agissent toujours sur la conscience de l'auditeur, sur sa perception du monde, et sur l'expérimentation nouvelle de l'environnement sonore que propose cette suite de miniatures psychoacoustiques. Très bon travail.
RUDOLF EB.ER - Brainnectar (2CD, schimpfluch associates, 2014)
Brainnectar compile une série de miniatures soniques étranges. Un mélange d'enregistrements naturels et quotidiens, d'insectes et de machines industriels, d'animaux, d'éléments naturels (feu, eau) et de bruits banals associés à des instruments de traditions chamaniques, des voix ou des vieux enregistrements instrumentaux ralentis, ou à des bruits électroniques primitifs et forts (comme des buzzs par exemple). Eb.er ne joue pas sur l'aspect angoissant ou inquiétant des sons, il ne joue pas sur leurs effets les plus forts, mais plutôt sur le collage et l'assemblage d'éléments disparates. Les différentes pièces présentées sur ce disque, courtes et nombreuses, peuvent s'apparenter à une sorte d'art sonore proche du lettrisme ou du situationnisme. Rudolf Eb.er juxtapose des éléments mondains pour les perturber, mais aussi pour perturber l'expérience des auditeurs. Il propose ainsi une expérience et une perception déroutantes du monde, flippantes et agressives en présence des hurlements de Junko, possessives et contemplatives dans les pièces qui utilisent les éléments les plus banals, intrigantes aussi quand on n'arrive pas à reconnaître les sources, mais toujours décalées.
Une expérience et une perception décalées du monde car les sources et les éléments utilisés ne sont pas faits pour aller ensemble. Et pourtant, Rudolf Eb.er parvient à composer avec et à les assembler en maintenant une cohérence totale, il compose avec ces éléments de manière à ce qu'ils conservent toujours un intérêt, même pour les éléments les plus fins et les plus imperceptibles, et surtout de manière à ce qu'ils agissent toujours sur la conscience de l'auditeur, sur sa perception du monde, et sur l'expérimentation nouvelle de l'environnement sonore que propose cette suite de miniatures psychoacoustiques. Très bon travail.
RUDOLF EB.ER - Brainnectar (2CD, schimpfluch associates, 2014)
maxi 45 tours
Retour du duo Fujako, deux musiciens belge et portugais qui officient dans une sorte de dub/hip hop expérimental depuis quelques années. Et pour ce nouvel EP, ils s'adjoignent les services d'un rapeur nommé MC Black Saturn, laconique et virulent. La formule n'a pas changé, mais reste toujours aussi efficace. Fujako mélange le dub et le hip hop à l'indus et au noise. Un mélange détonant qui redonne toute la puissance et l'intensité initiales de ces genres qui peuvent paraître galvaudés aujourd'hui.
Avec Fujako, les beats lourds et gras sont soutenus pour des larsens stridents, par des résonances métalliques, par des basses caverneuses et organiques, mais aussi par des samples de voix mis en boucles et réverbérés un maximum. C'est laconique comme du dub, lancinant et rituel comme de l'indus, intense comme du noise et puissant comme du rap. Fujako a trouvé la formule parfaite pour ne pas faire danser, mais pour mettre par terre ses auditeurs non avertis. Le duo explore des territoires sombres, durs, crades, il explore les bas fonds, et avec génie s'il vous plaît.
Et quand on parle d'EP, je pense tout de suite au label autrichien Dry Lungs, qui s'est spécialisé dans l'édition d'EP noise et grind après un premier vinyle de Merzbow. Le second était donc un court EP d'une face à lire en 33 tours. Un disque sans titre du duo belge Bruital Orgasme, coproduit avec Hirntrust Grnid Media.
Pour ceux qui aiment le harsh noise, mais à petite dose, ce disque est parfait. Une dizaine de minutes de bruits déconstruits, de murs de larsens psychoacoustiques, où l'électricité devient une suite ininterrompue de sensations extrêmes : peur, panique, orgasme, illumination, obsession, angoisse et autres s'entremêlent dans le flux incessants de signaux sonores : du bruit, des voix, des samples.
Les accalmies sont rares, Bruital Orgasme joue surtout sur les climax, avec toujours plus de densité, de puissance, et d'intensité. C'est mouvementé, extrêmement mouvementé, et violent. J'adore, mais heureusement que c'est court.
Egalement coproduit par Dry Lungs, cette fois avec trois autres labels, A comprehensive guide to dismantling the weapons of mass destruction est un EP dont la singularité est qu'il faut plus de temps pour lire le titre que pour l'écouter.
Mais c'est aussi un disque de Raven, un artiste/activiste serbe qui propose ici deux pièces de cinq minutes chacune. Il s'agit de noise toujours, dans une version plus ambient, dark-ambient que harsh. Raven utilise à souhait de longues basses continues, sur lesquelles s'ajoutent progressivement des strates de bruit blanc.
Un disque sombre, abrasif, glauque et moite, qui ravira les amateurs de noise underground, de noise du fond de l'Europe, là où les musiciens ont connu le bruit ar le biais de la guerre, et non au conservatoire. C'est plus intime, personnel, plus morbide aussi, mais plus créatif que de nombreux disque de noise.
FUJAKO - Soul Buzz (EP/téléchargement, Angstrom, 2014) : lien / bandcamp
BRUITAL ORGASME - sans titre (EP, Dry Lungs/Hintrust Grind Media, 2011) : lien
RAVEN - A comprehensive guide to dismantling the weapons of mass destruction (EP, Dry Lungs/Underground Pollution/Rauha Turva/NHDIYSTREC) : lien
Avec Fujako, les beats lourds et gras sont soutenus pour des larsens stridents, par des résonances métalliques, par des basses caverneuses et organiques, mais aussi par des samples de voix mis en boucles et réverbérés un maximum. C'est laconique comme du dub, lancinant et rituel comme de l'indus, intense comme du noise et puissant comme du rap. Fujako a trouvé la formule parfaite pour ne pas faire danser, mais pour mettre par terre ses auditeurs non avertis. Le duo explore des territoires sombres, durs, crades, il explore les bas fonds, et avec génie s'il vous plaît.
Et quand on parle d'EP, je pense tout de suite au label autrichien Dry Lungs, qui s'est spécialisé dans l'édition d'EP noise et grind après un premier vinyle de Merzbow. Le second était donc un court EP d'une face à lire en 33 tours. Un disque sans titre du duo belge Bruital Orgasme, coproduit avec Hirntrust Grnid Media. Pour ceux qui aiment le harsh noise, mais à petite dose, ce disque est parfait. Une dizaine de minutes de bruits déconstruits, de murs de larsens psychoacoustiques, où l'électricité devient une suite ininterrompue de sensations extrêmes : peur, panique, orgasme, illumination, obsession, angoisse et autres s'entremêlent dans le flux incessants de signaux sonores : du bruit, des voix, des samples.
Les accalmies sont rares, Bruital Orgasme joue surtout sur les climax, avec toujours plus de densité, de puissance, et d'intensité. C'est mouvementé, extrêmement mouvementé, et violent. J'adore, mais heureusement que c'est court.
Egalement coproduit par Dry Lungs, cette fois avec trois autres labels, A comprehensive guide to dismantling the weapons of mass destruction est un EP dont la singularité est qu'il faut plus de temps pour lire le titre que pour l'écouter.
Mais c'est aussi un disque de Raven, un artiste/activiste serbe qui propose ici deux pièces de cinq minutes chacune. Il s'agit de noise toujours, dans une version plus ambient, dark-ambient que harsh. Raven utilise à souhait de longues basses continues, sur lesquelles s'ajoutent progressivement des strates de bruit blanc.
Un disque sombre, abrasif, glauque et moite, qui ravira les amateurs de noise underground, de noise du fond de l'Europe, là où les musiciens ont connu le bruit ar le biais de la guerre, et non au conservatoire. C'est plus intime, personnel, plus morbide aussi, mais plus créatif que de nombreux disque de noise.
FUJAKO - Soul Buzz (EP/téléchargement, Angstrom, 2014) : lien / bandcamp
BRUITAL ORGASME - sans titre (EP, Dry Lungs/Hintrust Grind Media, 2011) : lien
RAVEN - A comprehensive guide to dismantling the weapons of mass destruction (EP, Dry Lungs/Underground Pollution/Rauha Turva/NHDIYSTREC) : lien
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