Jeph Jerman & Tim Barnes - Versatile Ambience

Jeph Jerman, musicien électoacoustique, et Tim Barnes, percussionniste et musicien électroacoustique aussi, collaborent depuis une dizaine d'années maintenant. Il y a eu quelques éditions de ce duo en tirage limité au cours des dernières années, mais c'est seulement l'année dernière que le duo a vu sa première "vraie" édition avec Matterings sur erstwhile, pour revenir un an après avec Versatile Ambience, certainement ce que j'ai entendu de mieux de ces musiciens, qu'ils soient en duo ou non. Ca fait quelques temps maintenant que je souhaite écrire sur ce disque mais que je ne sais pas comment m'y prendre. D'un côté, leur musique paraît convenue, elle ressemble à de plus en plus de ces "jeunes musiciens et compositeurs américains (ou non)" que l'on retrouve sur erstAEU notamment, mais en même temps, à chaque fois que je l'écoute, j'ai l'impression qu'il y a un quelque chose de plus : comme un mélange de maîtrise, de maturité et de talent surtout.
Versatile Ambience est composé de deux pièces qui explorent l'opposition entre le concret et l'abstrait, entre le musical et le bruit, à travers deux montages opposés. Dans un premier temps, il s'agit pour le duo de mettre en avant l'abstraction du son à travers des enregistrements au premier abord musicaux. Des enregistrements instrumentaux (qui pourraient être extraits d'un concert de Beuger ou Malfatti) accompagnés de field-recordings caractérisés par des rythmes naturels cycliques, des chants animaux discrets, etc. La superposition de ces éléments qu'on a l'habitude de qualifier de musicaux rend ces derniers abstraits, dénués de musicalité. Le montage et le mixage effaçent le caractère musical de ces objets sonores pour explorer le son sans préjugés, pour explorer le son à l'état pur, le son dénué de nos attentes et de nos repères musicaux.

Des plongées dans le son à l'état pur, ça fait quelques années qu'on en entend régulièrement, et c'est avec la deuxième piste que tout prend son sens. Le duo propose alors une musique plus "électroacoustique", plus électronique. Le duo s'aventure maintenant dans la vie parasitaire des machines, il joue avec les feedbacks, les reverb, les delays et compagnie. Il ne s'agit plus d'explorer l'abstraction propre aux phénomènes sonores jugés musicaux, mais d'explorer la musicalité propre aux phénomènes sonores jugés abstraits. Le système est le même : à travers le mixage, le montage, le choix des phénomènes sonores, à travers la composition en somme, Jeph Jerman et Tim Barnes parviennent à rendre le bruit musical, à créer une symphonie bruitiste avec ses crescendo, ses tensions et ses détentes, son découpage et sa constuction précise.

Rien de nouveau dit comme ça, mais le simple fait d'explorer ces deux opposés forme un tout qui est l'exploration d'un territoire ambigu. Jeph Jerman et Tim Barnes ne sont peut-être pas si intéressés que ça par la musicalité du bruit ou l'abstraction des notes, mais peut-être beaucoup plus par ce qui se passe entre les deux, par le flou qui délimite ces opposés et l'absence, dans la musique actuelle, de frontière claire entre les objets musicaux et non-musicaux, l'absence de limites à la musique - qui n'est plus restreinte par des instruments, des sons précis, un espace scénique, un mode de diffusion, la composition, des rythmes ni quoi que ce soit.

Jerman et Barnes proposent quelque chose de clair ici, de clair et de maîtrisé. Ils le proposent à travers deux pièces conçus avec précision, finesse, et subtilité. Il y a des clichés, c'est sûr, mais il y a quelque chose qui fait qu'on a envie d'y revenir, plusieurs choses en fait : la teneur du propos et la puissance du hors-propos, la composition en elle-même, la gestion de l'environnement sonore, et la décontextualisation du son. Tout ça est abstrait, surtout pour dire que c'est surtout très bon et prenant.


JEPH JERMAN & TIM BARNES - Versatile Ambience (LP, Idea Intermedia, 2016) : http://ideaintermedia.com/


Marc Baron - Carnets

Le "retour" de Marc Baron sur la scène, son troc du saxophone pour un kit de synthétiseurs et de magnétophones, et son tournant donc, vers une musique électroacoustique, ont été largement remarqués avec Hidden Tapes, un disque superbe qui a fait l'unanimité. Pourtant, l'aventure électroacoustique de Marc Baron ne s'arrête pas là, un autre disque est sorti quelque mois plus tard, où l'intérêt de ce dernier pour la dégradation des bandes et la diffusion du son restent au premier plan, il s'agissait de Carnets.

Pourquoi ces Carnets passent-ils plus inaperçus que Hidden Tapes ? Ok, peut-être que Glistening Examples, le label de Jason Lescalleet a moins de notoriété que Potlatch (qui a sorti HD), oui une édition vinyle éditée en tirage très limité (70 exemplaires) ambiance œuvre d'art est certainement moins accessible qu'un gros tirage CD, mais pourtant, ces Carnets sont aussi remarquables que la première incursion de Marc Baron dans le domaine des bandes.

Ces deux disques sont assez proches dans la forme comme dans le contenu, mais on va quand même arrêter là les comparaisons : peut-être que je vais me répéter mais peu importe, il s'agit de deux disques différents. Les Carnets rassemblent quelques unes des premières expérimentations de Marc Baron avec des installations analogiques et électroacoustiques. Des bandes, des synthétiseurs, des magnétophones, et des enceintes. Le changement paraît radical par rapport au saxophone, car l'installation électracoustique permet des juxtapositions et des collages, mais pourtant, les précédents projets de MB ne sont pas si éloignés de cette nouvelle forme de solo. Quand j'ai vu ce dernier avec le trio OZ en 2007 ou avec le quartet Propagations en 2009, ces formations étaient pleinement conscientes de comment certains types d'ondes (acoustiques ici, du moins instrumentales) se propagaient dans tel ou tel lieu (en fonction de l'architecture, des matériaux de construction, du public), et ils en jouaient autant que MB aujourd'hui avec son projet électroacoustique.

Dorénavant, Marc Baron peut intégrer les haut-parleurs ou le casque ainsi qu'une foule de possibilités électriques et analogiques à son répertoire de "sons à projeter". Sa musique est faite de bandes vieillies, filtrées ou manipulées, d'ondes et de sons synthétiques, de bruit blanc et de triturations électriques ou électroniques. Autant d'élements parfois bruitistes, parfois mélodiques, parfois harsh et parfois méditatifs, concrets ou abstraits, qui forment une longue symphonie d'éléments sonores qui se font écho, qui se superposent, qui se découpent, qui s'entremêlent. Les techniques et les sources sont vastes : on retrouve des sons de synthé, des bandes de field-recordings, des enregistrements musicaux, du bruit électrique, le tout monté à la manière d'un collage, ou découpé abruptement parfois, avec des effets naturels dus aux bandes ou d'autres dus à des filtres, à un égaliseur, à de la reverb, à la stéréo, etc. Donc oui, le répertoire de Marc Baron est vaste, très vaste, parfois convenu, et parfois inattendu, et l'espace ne cesse de se remplir d'une symphonie orchestrée de manière équilibrée, personnelle et intelligente.

Mais le plus surprenant reste peut-être le rapport au temps et à la narration. Car oui, la musique électroacoustique a cette particularité de sonner vieille et moderne en même temps. Toutes ses bandes vieillotes et ses outils pas tout jeune travaillés de manière contemporaine, travaillés de manière à explorer leur dégradation, tout cela nous plonge dans un univers sans âge. Il y a donc le son propre au matériel d'un côté, qui amène ce côté atemporel, mais la construction également de ces pièces. Marc Baron évolue dans le son de manière fluide souvent, comme un nageur, avec douceur. La temporalité de chaque événement semble noyée dans le tout, dans la narration. On ne sait jamais combien de temps un élément sera utilisé, ni combien viendront se joindre à lui et pour combien de temps. Le temps se déroule ici comme dans un rêve, avec une logique propre mais inconsciente, ce qui est accentuée par le travail sur la vitesse de lecture et les filtres. Est-ce un travail sur la mémoire, sur le temps, sur la dégradation du son, sur la narration ? Peut-être tout cela en même temps, en tout cas c'est ce que j'apprécie certainement le plus dans ces travaux : une exploration onirique et atemporelle de phénomènes sonores vastes et subtilement agencés.



MARC BARON - Carnets (LP, Glistening Examples, 2015) : https://glisteningexamples.com/2015/12/16/marc-baron-carnets-glex1503/



Axel Dörner, Franz Hautzinger, Mazen Kerbaj, Carl Ludwig Hübsch - Ariha Brass Quartet

Trois trompettes et un tuba, attention Dörner, Hautzinger, Kerbaj et Hübsch ont sorti la plomberie lourde. Ca pète, ça crisse, ça hurle ça souffle, ça fait gloup, pschhht, tac...tac tac, krkrkrkr, mfff, .....clop. A ne pas écouter en nettoyant la salle de bain sous risque de confusion. De l'improvisation libre comme ça, c'est vrai que je n'en écoute plus beaucoup, mais là il y a quelque chose qui sort de l'ordinaire : on ne s'ennuie pas !

Une descritpion de la musique et une présentation des musiciens est inutile ici : ceux qui s'intéressent à ces musiques ont déjà entendu ces artistes sur de nombreux disques, et les ont vu dans leurs salles et festivals favoris. Mais je tiens malgré tout à parler de ce disque d'une part parce qu'il est bon, et surtout parce qu'on y retrouve le trompettiste et dessinateur Mazen Kerbaj que j'admire depuis plusieurs années (autant pour ses dessins que pour ses improvisations), et que j'avais découvert pour la première fois je crois avec le puissant Starry Night (voir extrait ici) : un long duo de trompette et de bombardements israéliens sur un balcon libanais...

Mais revenons au Ariha Brass Quartet. Vous l'aurez compris, pas la peine de chercher des rythmes, des mélodies, ni rien d'autre qu'une avalanche de techniques étendues. Voilà, peut-être que j'ai découvert ce disque au bon moment, ou peut-être pas, mais le fait est que je le trouve vraiment bon. Non pas pour la virtuosité dont chacun sait faire preuve ici, c'est justement cette virtuosité qui m'agace souvent. Mais pour la musicalité de ces cinq improvisations : car le quartet parvient à créer des textures aérées, cohérentes, homogènes tout en étant composées de couches assez disparates. Et surtout, le quartet évite les écueils de l'improvisation spontanée qui part dans tous les sens et les dérives réductionnistes minimalistes et creuses.

Tout au long de ces improvisations, le quartet gère une certaine tension toujours égale : qu'ils jouent collectivement, à deux, forts, lentement, agressivement. C'est toujours intense quoi qu'il se passe, et on est toujours en attente de ce qui va arriver. Ce n'est pas que cette musique soit agressive ou forte, ni même chaotique, loin de là, il y a plein de finesse dans le jeu de chacun, plein d'espace pour que chaque son se développe, mais chaque intervention sonore apparaît comme une sorte d'événement, il y a comme un quelque chose de dramatique, de fort. C'est comme si rien n'était laissé au hasard et que tout arrivait au bon moment, et c'est ce qui fait une bonne improvisation selon moi, une musique où les réponses sont adaptées, précises, cohérentes, où le groupe laisse de l'espace à chacun tout en agissant de manière collective. Une musique qui se développe comme une histoire, avec ses accalmies, ses progressions, ses climax, ses tensions et ses détentes, le tout étant de bien doser chacun de ses éléments, et c'est ce que fait le Ariha Brass Quartet justement.

Cette musique n'est pas exempte de clichés (ma chronique non plus), non, mais c'est un cliché de qualité, un des disques que j'aurais envie de conseiller quand on me demande un disque représentatif des musiques improvisées au 21e siècle.


DÖRNER, HAUTZINGER, KERBAJ, HÜBSCH - Ariha Brass Quartet (CD, Al Maslakh, 2015) : http://www.almaslakh.org/catalog_mslkh18.php


Matthew Revert & Vanessa Rossetto - Earnest Rubbish

J'avais découvert Vanessa Rossetto aux alentours de 2010 avec Hwaet et Mineral Orange, mais c'est surtout avec Exotic Exit que je me suis dit qu'il y avait vraiment quelque chose qui sortait de l'ordinaire là. Rossetto fait de la musique électroacoustique, principalement basée sur des field-recordings quotidiens. Ce qui sortait de l'ordinaire, c'était surtout les "sujets" des field-recordings, des enregistrements intimes, banals et bruts, ainsi que la manière de les traiter : un mixage et un découpage subtils mais qui faisaient tout. Quant à Matthew Revert, en-dehors de ses activités d'infographistes et des nombreuses pochettes d'albums qu'il a pu faire, je ne connais pas du tout sa production musicale. Nous voilà donc avec deux jeunes artistes, habitués de Kye, le label de Graham Lambkin, et réunis par erstwhile, pour un duo aussi surprenant que chacune des éditions de ce label.

Earnest Rubbish est composé de trois pièces assez similaires donc. Rossetto et Revert utilisent principalement des field-recordings très "familiers" : restaurants, salle d'attente, etc. Des enregistrements bruts, sans traitements ou effets apparents, mais très finement sculptés au mixage. Par-dessus ces enregistrements, Rossetto et Revert collent parfois des interventions électroniques ou acoustiques (avec des objets surtout), aussi simples et brutes souvent, ou bien d'autres enregistrements.

Je ne veux pas rentrer dans les détails de composition ou d'instrumentation, rien ne vaut le plaisir de découvrir ces trois pièces magiques et uniques. Mais j'aimerais parler d'une chose qui me paraît vraiment intéressante dans ce disque. Si le troisième morceau intitulé Making A Documentary semble être un hommage au duo Keith Rowe/Graham Lambkin, le premier morceau semble indiquer, de par son titre, une intention fondamentale de cette musique : Secret Celebrity Facebook Accounts. Car toute la force de disque réside certainement dans la faculté de confronter le public et le privé, de mettre en scène l'intime, et de dramatiser le quotidien et le banal. A travers tous ces enregistrements banals, Revert et Rossetto offrent leur point de vue sur le monde, mais en un sens purement esthétique, et aucunement documentaire.

Peu importe ce qui se dit, ce qui se joue et se passe dans ces scènes, dans ces enregistrements, le sens est dirigé de main de maître par le duo de toute façon. Le sens ne vient pas des sujets de l'enregistrement, mais de la composition elle-même. Car Rossetto et Revert se plaisent à faire "grincer" ces scènes, à mettre en avant l'insignifiant et à camoufler le sens des scènes sous des effets électroacoustiques. Le plus fort dans tout ça, c'est la finesse et la subtilité mises à l'œuvre pour composer cette musique, qui situent cette dernière dans un entre-deux inexplicable. On ne sait jamais trop ce qui se passe, ce qu'on entend, ce que les musiciens veulent dire, pourquoi ils ont choisi tel ou tel enregistrement, tel ou tel son, tel ou tel collage. On est toujours entre la musique électroacoustique pure et la musique concrète, entre la sphère privée des musiciens ou des enregistrements, et la sphère publique des enregistrements toujours, ou de l'œuvre musicale, netre l'électronique et l'acoustique aussi, entre l'intimité d'un rendez-vous, et la diffusion massive d'un CD.

Ce que l'on sait, c'est que Vanessa Rossetto et Matthew Revert parviennent à rendre la réalité, la quotidienneté et la banalité complètement extraordinaires, unique, profonde, et magique. Ils parviennent à métamorphoser le réel et à matérialiser leur perception, ce qui est une chose, mais surtout à créer une musique neuve.


MATTHEW REVERT / VANESSA ROSSETTO - Earnest Rubbish (CD, erstwhile, 2016) : http://www.erstwhilerecords.com/catalog/079.html


Daniel Menche - Cave Canem

Habituellement, quand un musicien me plaît, j'ai la facheuse tendance obsessionnelle à vouloir écouter tout ce qu'il a fait, ce qu'il fait et fera. Mais pour certains, ça se passe différemment, je me laisse guider par le hasard, je les écoute quelques semaines, les oublie plusieurs mois, plusieurs années, puis y revient avec plaisir toutjours. C'est le cas de Daniel Menche donc. Sa discographie est massive, et j'ai beaucoup aimé ce que j'ai entendu de lui (à moins que j'en oublié certains qui m'ont déplu), mais pourtant, je ne cherche jamais à en écouter davantage que ce que le hasard ou des envies subites mettent dans ma platine. J'aime beaucoup sa musique, mais je pense que je pourrais vite m'en lasser, alors je l'écoute de temps en temps, je l'apprécie le temps de l'oublier, puis j'y retourne. Du coup, je ne pense pas avoir entendu un disque de ce dernier depuis deux ou trois ans maintenant, mais c'est avec plaisir que je découvre Cave Canem cette année.





Des quelques souvenirs que j'en ai, j'ai l'impression que Daniel Menche utilise presque toujours la même formule, mais en changeant les instruments. Sur Cave Canem, Daniel Menche propose donc (encore j'ai envie de dire) une sorte de drone aux rythmiques tribales, accompagné d'effets électroniques. Un bourdon, une rythmique lancinante, des sonorités exotico-ésotériques, et de la noise, voilà les quatre couches qui composent chacune des trois pièces présentées sur ce "disque" (je le mets entre guillemets puisque c'est une édition uniquement digitale).

Daniel Menche utilise ici une slide guitar avec une seule corde, un vibraphone, une batterie et de l'électronique. La guitare en guise de tampura pour le bourdon harmonique, le vibraphone en guise de gamelan, la batterie réduite aux toms basses pour les rythmiques tribales, et de l'électronique discret pour accentuer le tout, surtout les spectres harmoniques mais également pour donner une effet plus agressif et abrasif.

Voilà les quelques ingrédients de Daniel Menche pour nous faire un drone bien tribal, à moitié rock, à moitié noise, un drone planant et abrasif, exotique aussi. Une recette originale pour une musique plaisante. Je ne trouve pas ce disque fantastique, le détournement et l'utilisation des instruments est "facile" en quelque sorte, mais j'apprécie cet aspect noise mystico-tribal, et on se laisse facilement prendre au jeu de ce voyage lumineux, abrasif, et lourd fait d'accélérations, de crescendo, de saturations et de superpositions.


DANIEL MENCHE - Cave Canem (téléchargement, autoproduction, 2016) : https://danielmenche.bandcamp.com/album/cave-canem



The Recedents - Zombie bloodbath on the isle of dogs

Il y a une quinzaine de jours, j'écrivais une chronique sur quelques solo de Steve Lacy, et me revoici aujourd'hui à écouter Lol Coxhill, une autre grande figure du saxophone soprano (mais pas seulement), décédé il y a maintenant quatre ans. Enfin, je n'écoute pas vraiment Lol Coxhill, mais plutôt The Recedents, un projet auquel il a participé avec Roger Turner et Mike Cooper. Un gros coffret consacré à ce trio est récemment sorti, et c'est aisni que j'ai découvert ce groupe méconnu, actif pendant trois décennies, mais comptant seulement deux publications : Barbecue Strut en 1987 et Zombie bloodbath on the isle of dogs en 1991....


Si ce "dernier" est mon préféré, c'est certainement parce qu'il est le moins free jazz, et peut-être le plus libre paradoxalement. Ici, The Recedents n'hésite pas à jouer du reggae, quelques riffs exotiques propres à Cooper, à partir dans des explorations de synthés les plus cheaps possibles, avant de proposer un morceau rock, bien rock, ou de laisser Coxhill exprimer tout son lyrisme sur une ligne de basse groove et sombre. The Recedents est peut-être le chaînon manquant entre Zappa et Mr Bungle, ou entre Devo et Naked City, ou peut-être n'est-ce que l'équivalent "free jazz" de ces groupes qui se jouent des genres et les déconstruisent en les parodiant.

Mais peut-être que The Recedents n'a rien à voir avec une histoire d'affiliation et d'influence. Ce groupe peut aussi être tout simplement l'histoire de trois musiciens qui se rencontrent, trois musiciens qui aiment le surf rock, le garage, le free jazz, Marvel, James Ellroy, la musique hawaïenne, dada, et qui détestent les barrières et les frontières. Du coup, ils se rencontrent et se réunissent et assemblent leur talent et leur imagination pour proposer une musique nouvelle.

Cette musique est une suite inclassable de free rock pulsé et dynamique, d'explorations sonores avec des effets simples, d'hommages aux musiques de films, à la BD, de jazz, et de bien d'autres choses. Une musique qui swingue, qui groove, qui est drôle parfois, mais qui fait peur aussi, qui est ensoleillée avant de devenir sombre. The Recedents est une rencontre historique qui raconte la musique d'une époque, d'une génération : celle d'un jazz libéré et d'un rock éclaté. L'histoire de trois musiciens qui savent jouer comme on dit, mais qui, avant de jouer les virtuoses, veulent jouer leur musique : celle qui les ont bercer, celle qui les ont fait rire, celle qu'ils aiment jouer ou celle qu'ils aiment écouter. Une musique qui fait éclater les barrières, qui décloisonnent les genres, mais avec de l'humour, de la joie, et du talent.


THE RECEDENTS - Zombie bloodbath on the isle of dogs (CD, Nato, 1991) : http://www.natomusic.fr/catalogue/musique-jazz/cd/nato-disque.php?id=127



Christian Wolff & Michael Pisaro - Looking Around

Pas besoin de présenter Christian Wolff et Michael Pisaro j'imagine, et j'imagine également que la plupart des lecteurs de cette page sont aussi au courant de la sortie de Looking Around. Un disque qui réunit deux figures aussi importantes des musiques expérimentales américaines, non, ça ne passe pas inaperçu. Et bien sûr, ça attise la curiosité, on s'imagine plein de trucs avant de l'écouter, et même si on sait que le label erstwhile, en arrangeant ces rencontres surprenantes, et en sortant toujours ce qu'on n'attend pas, on sait que ce disque risque d'être à côté de nos attentes, mais malgré tout, rien ne nous y prépare vraiment.


La première écoute est sans aucun doute la plus étonnante. Un piano (Wolff), une guitare (Pisaro), plus quelques objets parfois (sifflets, pierres), sans effets, sans électricité, sans silence, sans techniques étendues (très peu en tout cas), qui font quoi ? qui semblent improviser. Et oui, la première fois que j'ai entendu ce disque, j'ai bien eu l'impression d'entendre un disque d'improvisation libre assez daté. Le plus étonnant dans ce disque est certainement son air familier : on a l'impression d'entendre les prémisses du réductionnisme, du Sugimoto avant l'heure... mais 20 ans plus tard, ou encore les récentes publications d'AMM en duo (c'est l'effet du sifflet qui interrompt le piano ça, ça me fait tout de suite penser à Tilbury et ses appeaux). Il n'y a pas vraiment de silence, mais c'est assez espacé, le rythme est souvent absent, les improvisations sont généralement atonales même si on peut ressentir quelques fondamentales de temps à autres, et le duo se permet quelques explorations sonores à l'intérieur du piano, ou avec un ebow.

Quelle est la part d'improvisation, de composition, d'indétermination, de hasard ? C'est ce qu'on se demande, car même si ce disque sonne familier, il y a quelque chose qui fait dire qu'on est face à autre chose que de l'improvisation libre. Ca y fait penser, sans aucun doute, mais ça ne ressemble à rien en particulier (sauf peut-être aux improvisations de Wolff...). Ceci-dit, je n'ai pas de réponses précises après une douzaine d'écoutes. De mon côté, ça me paraît structuré dans une certaine mesure, je pense que certains modes de jeux, certaines sonorités, et d'autres paramètres vagues et ouverts ont du être prédéterminés sur certaines périodes, à moins qu'ils n'aient écrit une partition graphique, ou que ce soit une composition ouverte. Mais ces méthodes peuvent se retrouver dans beaucoup "d'improvisations libres" également donc ce n'est pas vraiment ça qui fait la différence je pense. Ce qui fait la différence à mon avis, n'importe qui peut le voir avant même d'écouter ce disque, c'est que Wolff et Pisaro n'ont pas la même histoire, la même expérience et les même intérêts que Derek Bailey et Schlippenbach.... C'est la personnalité musicale de ces deux musiciens qui fait que leur musique est autre. C'est leur expérience d'explorations complètement différentes, de réflexions esthétiques sans rapport qui font que leurs improvisations ne sonnent pas complètement comme de l'improvisation (en tant qu'esthétique).

Wolff et Pisaro proposent ici deux pièces ouvertes à des explorations instrumentales personnelles. Un jeu sur l'attaque, sur les résonances, sur le silence, sur les mélodies et l'atonalité, sur le "bruit" des instruments après la musique électroacoustique, mais aussi sur le temps. Ils utilisent tous les deux un langage instrumental qu'ils développent pour l'occasion (ou qui s'inspirent d'improvisateurs), mais aussi un langage qu'ils utilisent dans leurs travaux usuels. Tout ceci n'est pas évident à décrire, car il se passe beaucoup de choses dans ces deux pièces de 28 minutes et 10 secondes. Sans rentrer dans les détails, Looking Around fourmille de choses parfois très convenues venant de Pisaro ou de Wolff, mais inattendues dans ce cadre, quand ce n'est pas l'inverse : des modes de jeu qu'on n'aurait jamais imaginés venant de l'un comme de l'autre, mais qui nous sont familiers dans un contexte d'improvisation. Quoiqu'il en soit, oui il se passe une foule de choses durant cette heure, des choses toujours à la frontière de l'inattendu et du familier, du commun et du déroutant. On connaît cette musique, mais on ne s'y attend pas, et on ne sait jamais vraiment comment elle va se dérouler. Elle rebute et elle attire en même temps : elle déroute par son aspect familier, mais on n'y revient toujours avec l'impression d'avoir râter quelque chose qu'on veut saisir, d'avoir oublié quelque chose, et on se laisse bercer à nouveau par cette étrange familiarité.

CHRISTIAN WOLFF / MICHAEL PISARO : Looking Around (CD, erstwhile, 2016) : http://www.erstwhilerecords.com/catalog/080.html


Steve Lacy - Avignon and after

Quand je repense aux premières fois où j'ai entendu Steve Lacy, je me dis que j'ai été vraiment con. J'étais passionné de free, et en même temps je rejetais le jazz. Et quand j'entendais ce type reprendre du Monk, je prenais carrément ça pour une trahison aux idéaux du free (même si aujourd'hui je considère Monk comme un des musiciens jazz les plus créatifs, et surtout un de ceux qui a le plus contribué à sortir le jazz de ses impasses, même beaucoup plus que de nombreux musiciens free).

Puis j'ai découvert Saxophone Special qui m'a complètement fait changé d'avis, où l'aspect rugueux et abstrait de Steve Lacy prenait le dessus sur son swing si singulier. Puis (encore), quand j'étudiais le saxo, je me suis consacré quelques temps au soprano, et malgré mon admiration pour Coltrane, Evan Parker et Doneda, c'est bien vers Steve Lacy que je suis revenu pour étudier cet instrument, car je le considérais comme le maître, finalement. Aujourd'hui encore, ce n'est pas forcément comme improvisateur, comme musicien ou comme compositeur que j'admire ce dernier, mais avant tout comme instrumentiste, comme saxophoniste. C'est toujours un plaisir de ressortir des disques comme Scratching the seventies, son duo avec Joëlle Léandre ou sa collaboration avec Mal Waldron, mais rien n'égale un solo de ce musicien, où tout n'est que saxophone, où il n'y a plus rien que le soprano dans toute sa splendeur.


En 1974, Emanem publiait un LP, le premier disque solo de Steve Lacy, enregistré en live au Théâtre du Chêne noir à Avignon, en 1972. Il y a eu plusieurs rééditions de ce concert historique, la dernière date est un CD, toujours publié par Emanem, augmenté d'enregistrements live également (à Berlin en 1974), jusque là inédits. Et l'histoire de ces éditions ne s'arrête pas là, puisque en 2014, Martin Davidson du label Emanem décide de publier encore d'autres bandes de ces concerts à Avignon ainsi que plusieurs autres enregistrements solo live inédits des années 70 sur un deuxième disque : ce sont les volumes 1 et 2 d'Avignon and after. La qualité du son est assez inégale en fonction des enregistrements, mais Steve Lacy reste bien égal à lui-même au fil de ces années.

Comme les saxophonistes cités plus haut, Steve Lacy a la particularité d'avoir un son bien à lui, ainsi qu'un phrasé unique. On le retrouve dans ses compositions aussi ce son, dans le son du groupe, mais c'est encore plus flagrant en solo. Le soprano de Steve Lacy a quelque chose de brut, âpre et rugueux, les attaques sont sèches, le souffle est intense, Steve Lacy joue du soprano comme une percussion parfois. Et je pense que c'est pour ça qu'il a toujours continué à utiliser des phrases syncopées et des rythmiques ternaires, qu'il a conservé le swing qu'il jouait à l'époque où il faisait du post-bop ou du jazz modal. Ce n'est pas pour le swing à proprement parler, mais plutôt pour l'aspect percussif du phrasé bop, et ce n'est certainement pas une coïncidence s'il a interprété pendant tant d'années les standards de Monk, pour qui le piano était avant tout une histoire de placement rythmique et de percussion.


Ces enregistrements retracent l'activité de Steve Lacy pendant une bonne partie des années 70, une période charnière où il s'est complètement investi dans l'improvisation libre, tout en étant toujours très marqué par le jazz (bop, post-bop) et le free. Une époque où il collaborait avec Derek Bailey et Evan Parker tout en composant des morceaux et des thèmes aux accents bop. Et dans tous ces solos, c'est ce qu'on retrouve : un saxophoniste qui a du swing, un saxophoniste qui déboite les phrases et joue tout en syncopes d'un côté, et qui ensuite, sans prévenir, s'envole dans de longues plages d'harmoniques, crache dans son saxo, grogne dedans.

Ce que je trouve extraordinaire chez ce saxophoniste regretté, c'est que le swing et l'abstraction n'étaient pas séparés chez lui, au contraire, ils étaient intimement liés (ce qui me fait penser à Braxton, qui, à cette époque, jouait également très bop par moments, pour ensuite partir sur des territoires beaucoup plus abstraits, mais chez ce dernier, ces deux pôles étaient beaucoup plus opposés - comme chez la plupart des musiciens de Chicago). Le son comme les compositions de Steve Lacy ont quelque chose de rugueux et d'abstrait comme je le disais plus haut, mais aussi, indéniablement, quelque chose de mélodique, de rythmique et de lyrique. Mais ces deux pôles s'entremêlent toujours dans ces solos. Lors de l'exposition des thèmes et lors d'improvisations très swing, Steve Lacy accentue tellement les phrases qu'elles ne deviennent plus qu'une suite d'accents, de ponctuations rythmiques abstraites et brutes. Le swing de Steve Lacy est rude, c'est un swing épuré, où malgré la grille harmonique et les mélodies, les notes s'effacent derrière les attaques. Une sorte de swing rustique et percussif qui devient très vite abstrait. Et l'abstraction, ou les improvisations libres axées sur la texture et les techniques étendues, est l'autre pôle vers lequel dévie constamment Steve Lacy. Mais lors de ces moments, les attaques et les accents sont toujours là, de manière plus discrets, comme des fantômes qui reviennent le hanter. Une sorte de chant est toujours sous-jacent aux expérimentations de Steve Lacy, il a beau grogner, crier, grincer, le fantôme du jazz est toujours dans son soprano, un chant, une mélodie, un rythme apparaît ou se faufile toujours dans ses envolées abstraites.

Et de mon côté, c'est cette faculté à lier si intimement l'abstraction et le swing dans l'improvisation comme la composition, mais surtout dans le saxophone, qui font de Steve Lacy un des plus remarquables sopranes que j'ai entendu. Bien sûr, il y a ce côté nasillard, rude et rustique du soprano, mis en avant par Steve Lacy qui fait de ce dernier un instrumentiste remarquable, mais c'est surtout ce swing abstrait, ce chant rythmique et brut du saxophone, ces expérimentations libres et dansantes qui parsèment ces disques, c'est tout ceci qui me ramène régulièrement à Steve Lacy et à ces solos.


STEVE LACY - Avignon and after volume 1 (CD, Emanem, 2012) : http://www.emanemdisc.com/E5023.html
STEVE LACY - Avignon and after volume 2 (CD, Emanem, 2014) : http://www.emanemdisc.com/E5031.html



Choi Joonyong, Kevin Drumm, Hong Chulki - Normal

Il y a près de deux ans, à l'occasion d'un voyage de Kevin Drumm à Séoul, deux des plus importants artistes de la scène expérimentale sud-coréenne ont pu enregistrer à Séoul un excellent trio. Improvisations électroacoustiques, expérimenations post-eai, noise abrasive, détournements technologiques, murs de bruit blanc digitaux : bienvenue sur Normal de Choi Joonyong, Kevin Drumm et Hong Chulki.






Souvent, dans les musiques improvisées, et dans la noise aussi parfois, chaque musicien se fait un plaisir de lister tous les instruments et objets utilisés pendant les enregistrements, on s'étonne de retrouver telle ou telle incongruité, surtout que des fois, plus la liste est suprenante, moins la musique l'est. Le trio ici ne précise rien, tout ce qu'on sait, ce qu'on entend, c'est qu'il y a de l'électricité dans l'air. On peut bien imaginer toutes sortes de sources possibles : des ordinateurs, des platines, des disques durs, des feedbacks de table de mixage, des microcontacts, pourquoi pas une guitare, des micros, des magnétoscopes, des jouets, des radios ; on ne sera jamais sûr de rien.

Le trio emploie toutes sortes de sources électriques pour les faire hurler, siffler, cracher, tempêter, souffler, et bourdonner. On s'imagine aisément les trois musiciens enfouis sous un amas de cables, d'objets démontés et préparés, de platines estropiées, d'objets connectés à des feedbacks pour contrôler ces derniers, d'appareils hifi désuets retournés sur eux-mêmes, de pédales d'effets bon marché et de circuits imprimés autonomes. Et les trois comparses font sortir de cette masse orgnanique et électrique d'une culture technologique et médiatique usée une orgie sonore de larsens suraigus, de bourdons telluriques, de murs de bruits blancs assaillants, d'assauts abrasifs et percutants.

Le disque est divisé en cinq pièces, cinq pièces d'environ 10 minutes. Durant chacune, chaque musicien semble se concentrer sur une source électrique à la fois, ou du moins sur un type de timbre. Même si le trio est créatif au niveau des textures, il joue surtout sur la construction de dynamiques différentes et sur le découpage au sein de chaque pièces. C'est toujours très tendu, très abrasif, aucun doute, mais les dynamiques n'arrêtent pas d'être modifiées, parfois lentement, par soustractions ou additions progressives, parfois par découpages bruts et chirurgicaux dans la masse sonore.

Il y a quelque chose de minimaliste et de répétitif malgré l'aspect orgiaque et démesuré de ces pièces. Les mêmes grésillements, le même larsen ou le même buzz ne cesse de revenir au sein de chaque pièce, comme un fil conducteur qui apaiserait la tension propre à cette masse hystérique d'électricité déchaînée. Les phénomènes électriques paraissent incontrolables d'un côté, de par leur intensité et leur tension, et en même temps, tout paraît construit et découpé avec beaucoup de finesse et de précision. L'électricité fuse, dérive et nous assaille, mais le trio ne perd pas le nord, et sait toujours où il va. Il y en a toujours un pour le rappeler et réitérer tel ou tel élément sonore, comme pour rappeler que tout est sous contrôle.

Et pour finir, juste un mot sur les différentes dynamiques de ces pièces. Choi, Drumm et Hong jouent sur des variations d'intensité et de dynamique assez grande, passant d'un simple larsen à un mur de bruit blanc saturé avec sirènes, d'un cliquetis électrique à une profusion de fréquences extrêmes. Et ce qui surprend dans ces pièces, c'est qu'à travers toutes ces variations, la tension est toujours la même. Quelque soit l'intensité ou la dynamique en cours, l'aspect abrasif et extrême de chaque phénomène sonore nous plonge dans un état de tension permanente, mais toujours maîtrisé, car la construction fait que l'on ne se fatigue jamais, qu'on ne se lasse pas de cette tension, contrairement à beaucoup de disque de harsh noise. Cette tension n'est pas usante comme dans la noise, et les moments d'accalmies ne sont pas là juste pour reposer, mais ont leur tension propre, et leur intérêt aussi fort que les passages violents : les écueils de la noise et de l'eai sont ainsi évités.


CHOI, DRUMM, HONG - Normal (CD, Balloon & Needle, 2015) : http://www.balloonnneedle.com/bnn29.html



Wolf Eyes - I Am a Problem : Mind in Pieces

I Am a Problem : Mind in Pieces, comme tout le monde, m'a surpris à la première écoute. J'avais bien vu qu'il était publié sur un label beaucoup plus commercial que d'habitude, que beaucoup le considéraient comme une sorte de revirement, ou de trip rock innatendu, qu'il y avait de la guitare, de la voix et de la batterie. Et aux premières écoutes, moi aussi, j'ai été étonné d'entendre des chansons qui pouvaient faire penser à Pere Ubu, à Sonic Youth, aux Stooges, à Current 93, au Velvet Underground, des chansons grunge ou noise rock (...fin des comparaisons). Et pourtant, à la longue, je n'y vois plus de revirement, soyons clair, le changement n'est pas non plus aussi radical que le tournant synth pop du Machine Age Voodoo de SPK par exemple : Wolf Eyes fait peut-être dans le noise rock, dans la chanson rock pour cet album, mais ça n'en reste pas moins du Wolf Eyes, et je ne pense pas que les admirateurs de ce trio culte seront si surpris, et encore moins déçus.


Alors oui bien sûr c'est très rock (pour faire court et ne pas s'attaquer aux sous-genres). Mais un rock malsain, un rock noise. Du rock clamé avec des riffs de guitare saturée, augmentée de pédales fuzz, des synthés bizarre dans le fond, et des rythmiques tribales. Ce n'est pas du rock superstar, Wolf Eyes ne cherche pas la célébrité (ils l'ont déjà), ils explorent juste une autre facette de leur esprit dérangé et s'attaque au rock, dans une version indus.

Malgré les riffs, le chant, et la batterie acoustique, on retrouve les mêmes effets typiques de Nate Young à la voix, une voix glauque, moite, une voix inquiétante réverbérée, sale, ou nasillarde selon les morceaux. On retrouve aussi les ambiances indus, l'utilisation de sonorités métalliques, les larsens, et tous les débris de notre société technologique. Ce n'est pas vraiment axé power electronics, mais pourtant les rythmiques sont primitives, lourdes et grasses même si elles sont acoustiques, la batterie a peut-être remplacé les boîtes à rythmes et synthés, mais pourtant, elle est toujours martelante, percutante et agressive.

Wolf Eyes semblent seulement être retournés aux principes de l'indus. Ils mélangent le rock avec les musiques expérimentales : I Am a Problem est une superbe illustration des possibilités offertes par l'intégration de l'indus et de l'électronique dans le rock pour produire une musique toujours aussi décalée, subversive, malsaine, et déroutante mais... populaire. Drone, larsens, solos de guitare abrasive, riffs primitifs et obsessionnels, rythmiques agressives et sauvages, utilisation rudimentaire de matériels technologiques, chants obscurs s'entremêlent pour créer des strips sonores glauques, ambiance série Z expérimentale, rock désinhibé et bipolaire, road-movie dans un univers tabou et intime avec bande-son indus.


WOLF EYES : I Am a Problem : Mind in Pieces (LP/CD/cassette, Third Man, 2015) : label / stream 


Rudolf Eb.er - Extreme Rituals

Autoproclamé chamane d'art brut, éminent artiste de la branche psychoacoustique du field recordings, acteur fondateur de l'actionnisme zurichois, chercheur en expérimentations psychologiques et acoustiques, performer "rituel", créateur du collectif Schimpfluch, Rudolf Eb.er est un des artistes noise les plus extrêmes et les plus reconnus depuis les années 80. Né en Autriche, il a grandi en Suisse où il a fondé Schimpfluch avant d'émigrer au Japon. On a l'habitude de considérer ce pays comme tiraillé entre tradition et modernité, tiraillé entre le costume trois pièces du self made man et les retraites monastiques des shintoïstes, entre le kimono de l'aïkidoka et les tenues de base ball, entre le cri technologique de la japanoise et la quête spirituelle et traditionnelle de l'école de la respiration, entre le cinéma minimaliste d'Ozu et l'hystérie cyber punk de Tetsuo. Beaucoup de clichés, et si je ne sais pas lequel a pu attirer Rudolf Eb.er vers ce pays, ça ne m'étonne pas qu'il est choisi un pays marqué par la confrontation entre ces extrêmes psychologiques, rituels, et esthétiques.


Je reviens dans cette chronique sur un LP publié en 2012 par le label français erratum : Extreme Rituals. Entre le field-recording brutal, la musique électroacoustique industrielle, et le cut-up social, ces rituels sont de véritables tortures psychiques et des bombes esthétiques. Des hurlements féminins, des klaxons, des porcs qui grouinent, des outils du BP, des martèlements incessants, des aboiements, des bruitages de porte ou de flagellations, et encore plein d'autres sources sonores sont découpées, démontées, déconstruites, mises en boucle, des sources qui disparaissent et reviennent sans cesse, qui sont accélérées, ralenties, mixées toujours plus fortes dans une symphonie de l'aliénation moderne.

La musique de Rudolf Eb.er est perturbante parce qu'elle vient de notre quotidien. Un quotidien sonore angoissant, bruyant, malsain. Le quotidien d'une société qui a tout misé sur le progrès et s'adonne aux plaisirs technologiques et industriels. Rudolf Eb.er exploite la tension propre aux médias, aux technologies, à l'industrie, et à la culture (de masse) et révèle les excès psychotiques de notre monde. Ces Rituels sont ceux d'un homme qui veut confronter la violence d'un monde protéiforme et chaotique à l'unité d'un esprit. Le monde nous assaille à travers les haut-parleurs, et cet assaillement renforce notre solitude durant l'écoute. L'expérience n'est pas des plus agréable ; elle est même angoissante, stressante, ou traumatisante selon notre sensibilité et les conditions d'écoute. Le plaisir n'est pas recherché, non, ce qui est recherché c'est la destruction de nos esprits déconstruits par la modernité, un déconditionnement pur.

Mais en même temps, le plaisir est bien là, le plaisir d'être surpris par chaque moment innatendu, à travers la profusion de sources, chaque surprise qui compose ces rituels débridés. Le plaisir d'expérimenter une musique aussi puissante, intense et viscérale. Car les enregistrements bruts et proches, les découpages chirurgicaux, ainsi que le montage aliénant et obsessionnel de ces pièces font de ces Extreme rituals une suite jouissive de manipulations sonores structurées avec précision et intelligence, une déconstruction savante, spirituelle et organique du monde sonore. Et nous, auditeurs, sommes ravis de jouir de ce talent, de cette précision, de cette brutalité bestiale, de cette intensité malsaine, malgré toute l'angoisse et les perturbations psychiques que l'on peut resentir.

RUDOLF EB.ER - Extreme Rituals (LP, erratum, 2012) : erratum / bandcamp

Adrian Knight - Obsessions (R. Andrew Lee)

Depuis deux ou trois ans, j'ai plusieurs fois eu l'occasion d'écouter les disques de R. Andrew Lee. Et à chaque fois ça a été une très bonne surprise. Au début, j'étais vraiment content d'entendre un nouvel interprète des pièces de Jürg Frey et Eva-Maria Houben surtout, puis, au fur et à mesure que je recevais ses autres disques, j'appréhendais toujours de tomber sur un disque de piano solo minimaliste chiant, surtout quand je ne connaissais pas les pièces qu'il réalisait. Je ne connaissais pas Dennis Johnson, ou Paul A. Epstein, mais je n'ai jamais été déçu ni par les réalisations de ce pianiste américain, et surtout pas par son répertoire. Je ne connaissais pas Adrian Knight non plus il y a encore quelques semaines, un jeune compositeur américain d'origine suédoise, dont le travail est divisé entre les compositions pour piano et des projets new-wave ou ambient (d'après les notes de la pochette), et pourtant, ses Obsessions sont peut-être la plus belle pièce réalisée par R. Andrew Lee que j'ai entendu.


Les Obsessions d'Adrian Knight peuvent être qualifiées de minimaliste mais avec des précautions. Il s'agit d'une pièce minimaliste au même titre que certaines compositions tardives de Satie ou Feldman. C'est une longue pièce de plus de 45 minutes, sans structure harmonique rigide et linéaire, pour piano seul, avec une pulsation globalement assez lente (mais pas trop), et de nombreuses pauses : voilà en somme ce qui pourrait faire de cette pièce une composition minimaliste, mais en réalité, c'est tout autre chose. Chez Haydn ou chez Mozart, comme chez la plupart des compositeurs classiques, l'art de l'écriture repose en grande partie sur les ornements, sur des trilles inattendus, des arpèges, des battements et des appoggiatures qui mettent en valeur la structure harmonique et révèle la progression narrative des accords. L'impression que m'a donné cette dernière pièce est d'être purement ornementale, d'être une suite de fioritures, sans structure sous-jacente.

Les Obsessions de Knight ne sont pas des fioritures à proprement parler, il s'agit d'accords, de bribes de mélodies et de ritournelles, mais il y a une légèreté propre à la fioriture dans toutes ces phrases. Adrian Knight a écrit une longue pièce sans construction précise, une pièce qui a pour seul principe de "devoir se conclure", d'avoir une fin. Des mélodies assez courtes se succèdent, des progressions harmoniques de quelques minutes, il s'agit de figures musicales qui se développent sans jamais aboutir à quoique ce soit, une question sans réponse, ou plutôt une suite de questions avec des retours en arrière et des sauts en avant.

Toutes ces figures mélodiques ou harmoniques progressent vers un lieu imprévisible. Elles semblent n'aller nulle part, elles semblent se diriger vers elle-même en fait, comme un drone ou certaines pièces de Feldman. Et voilà un des éléments qui fait toute la beauté de cette œuvre, c'est qu'on ne sait jamais vers quoi on se dirige. Les structures harmoniques sont désordonnées, désorientées, elles ne se dirigent jamais vers là où elles devraient aller. Cette désorientation propre à une sorte de détournement harmonique nous plonge ainsi dans une sorte d'univers vraiment onirique, un univers que l'on connaît, plein de repères, de souvenirs, d'accroches, mais malgré tout, instable, labyrinthique, imprévisible.

L'autre élément qui me ravit à l'écoute de cette pièce, c'est la pure beauté de ces figures musicales toutes simples, épurées, lentes, traînantes parfois. Des ritournelles effectivement obsédantes, des ritournelles qui nous possèdent, très émouvantes. R. Andrew Lee les réalise avec un toucher délicat, en jouant parfaitement des pédales et en accentuant chaque fin de phrase par de sublimes résonances. Toutes ces obsessions sont réalisées avec finesse, tendresse, et passion. Une seconde mineure peut changer la face du monde, au moins dans notre esprit, dans ces conditions. Les harmoniques du piano accentuent chaque émotion, chaque sentiment que ces figures et ces phrases portent en elles, elles les accentuent et les portent. Une très belle découverte en somme, qui donne franchement envie de se plonger dans l'univers de ce compositeur, et qui me laisse penser que décidément, R. Andrew Lee est peut-être l'un des nouveaux pianistes les plus talentueux outre-Atlantique.

ADRIAN KNIGHT - Obsessions (CD, Irritable Hedgehog, 2016) : http://recordings.irritablehedgehog.com/album/adrian-knight-obsessions

Brötzmann/van Hove/Bennink - FMP0130

Etant donné que je ne reçois plus autant de nouveautés, je peux en profiter pour parler de quelques albums marquants, sortis depuis longtemps, que je n'ai pas eu le temps de chroniquer ici. Quand j'ai commencé ce blog, la plupart de mes écoutes étaient dirigées vers le free jazz, l'EFI, l'EAI, le réductionnisme et la noise. Mais c'est aussi le moment où j'ai commencé à me détourner un peu de ces musiques - qui étaient elles-mêmes en train de changer.

Aujourd'hui je m'aperçois que j'ai même pas pris le temps de chroniquer un disque de Peter Brötzmann, qui a pourtant été une des figures de l'improvisation les plus marquantes pour moi. Dans les musiques improvisées européennes, il est le symbole de la liberté la plus totale (sans tomber dans les dogmes de la spontanéité), de la rage la plus incandescente, d'une rage héritière d'un free jazz qui a connu l'émergence du punk et de l'indus. Peter Brötzmann possède sa voix, reconnaissable entre mille, une voix libre, illimitée, violente, puissante, et humoristique. De 1970 à 1975, il a su aussi trouver les compagnons de route idéaux avec Fred van Hove et Han Bennink, en trio ou en compagnie du tromboniste Albert Mangelsdorff, avec qui il a enregistré certains de ses disques les plus incroyables.


En 1973, FMP publiait donc le deuxième disque de ce trio (ou le cinquième si on compte les trois autres en compagnie de Mangelsdorff), un disque sans titre qu'on a pris l'habitude de nommer par son index FMP130. Le trio proposait une suite de dix courtes pièces à moitié improvisées et à moitié écrites par un des membres, des miniatures d'à peine plus de cinq minutes pour les plus longues. Une suite complètement déjantée où se succèdent des cris de saxophone basse, des cris humains, des improvisations collectives saturées, des vignettes de piano enfantines, des harmoniques de clarinettes en duo, encore des cris, encore des blasts, et encore des cris, avant de retrouver un ragtime à l'ancienne, le tout entrecoupé de morceaux très calmes ou drôles.

La liberté est ce qui caractérise le plus ce disque. Pas celle de refuser l'écriture, les mélodies et les rythmes. La liberté de composer la musique qu'ils voulaient entendre, que le trio souhaitait jouer. Une musique criante, drôle, dansante, violente, naïve, selon les pièces. Le trio passe du coq à l'âne, et pourtant on le reconnaît toujours. On le reconnaît à cette liberté de ton, à ce lien organique qui réunit les trois musiciens, à travers toutes les esthétiques différentes qu'ils utilisent.

Le trio Brötzmann/van Hove/Bennink est une vraie force de proposition. Il ne nie pas ni ne rejette le passé. Il ne se contente pas d'être subversif et agressif. Ce trio n'a rien de négatif, il est tout ce qu'il y a de plus positif en tant qu'il propose une nouvelle voie. Une voie qui réutilise et se réapproprie des thèmes, des manières, des structures, des timbres, pour créer leur musique. Une musique originale, qui va au-delà des frontières musicales, qui bousculent ces dernières sans les rejeter. Et c'est ce qui fait toute la force de cette formation. Bien sûr, il y aussi cette intensité au niveau instrumental, les attaques nerveuses de Fred van Hove, les cris de Brötzmann, les rythmiques chaotiques de Bennink, mais leur force est ailleurs. Elle est dans cette réappropriation de la musique, dans cette proposition positive de la musique improvisée. Le trio ne conçoit pas l'improvisation comme une manière de rejeter ou de s'opposer à la composition, il allie d'ailleurs très bien les deux, mais il conçoit la musique improvisée comme une nouvelle manière de s'approprier les traditions musicales. Cette conception de la musique improvisée, en plus de l'engagement viscéral dans la performance et les instruments, de l'intensité et de la puissance incessantes de ces 10 miniatures, tout ça fait de FMP 130 l'un des plus grands disques que j'ai eu à entendre.

PETER BRÖTZMANN, FRED VAN HOVE, HAN BENNINK - FMP0130 (LP, Cien Fuegos, 2015, réédition) :  http://www.cienfuegosrecords.com/images/cienfuegos/pdfs/CF012.pdf

Des minimalistes, Pisaro et des chamanes

Ces dernières semaines ont été fortement marquées par le piano par chez moi. Du piano sous différentes formes entre le duo Anthony Pateras & Erkki Veltheim, le retour de John Tilbury en duo avec Marcus Schmickler ou avec Keith Rowe, Spanish Fighters par AMM, les Obsessions d'Adrian Knight (par Andrew Lee), ainsi que Circles and landscapes de Jürg Frey. Mais les deux disques qui m'ont le plus marqué sont Godbear de Charlemagne Palestine et Pan Fried de Phill Niblock (qu'on trouve sur le disque Touch Food). Même si ces deux disques sont vraiment différents, ils ont au moins deux points communs : l'attrait pour le drone et l'utilisation du piano. Il s'agit de deux œuvres minimalistes pour piano, deux tentatives différentes de produire un bourdon avec un instrument aussi percussif qu'harmonique, de créer des versions du drone qui doivent composer avec les marteaux du piano, avec ses attaques prononcées et inévitables.


Cette caractéristique du piano, c'est justement ce qui va opposer ces deux compositeurs. Les trois pièces qui forment Godbear (enregistrées en 1987, publiées en CD en 1998 et rééditées en vinyle cette année) ont été réalisées dans une église new-yorkaise. Il s'agit d'une performance purement acoustique au cours de laquelle Charlemagne Palestine s'est concentré sur l'aspect percussif du piano. On le sait, ce dernier est un compositeur autodidacte qui a découvert la musique avec le carillon, et on comprend son attrait pour la puissance des marteaux, pour l'intensité des attaques du piano. Car au cours de cet enregistrement, Charlemagne Palestine martèle littéralement le piano. Ses attaques sont dures, rustiques, intenses. Le piano, un instrument à cordes frappées ? A bon entendeur, le compositeur new-yorkais va les frapper ces cordes, sans concession, à un rythme frénétique, en maintenant toujours la cadence, aussi bien au niveau du tempo que de l'intensité.

Godbear est divisé en trois parties de durées moyennes (entre 9 et 20 minutes). Les registres ne sont pas les mêmes pour chaque partie, mais le rythme et la puissance sont constants. Charlemagne Palestine a composé trois pièces où il martèle trois ou quatre notes pendant un certain temps, il en retire une puis en ajoute discrètement une autre tout en restant dans un registre limité. Lentement mais surement, une forme de mélodie semble apparaître. Car il joue sur des registres tonaux. Mais ce qui apparaît surtout à travers ces attaques d'une intensité surprenante, ce sont des spectres d'harmoniques et vibrations qui se mélangent et se déplacent au gré des architectures de la pièce et de l'église. Ainsi, à travers la monotonie et la répétition des attaques d'un côté, et à travers l'apparition des harmoniques, une sorte de bourdon fait doucement surface malgré les mélodies qui se noient dedans, malgré les attaques incessantes qui le constitue et qui restent au premier plan.

Les attaques produisent les harmoniques, la structure rythmique constituent le bourdon, et des mélodies se glissent. Autant d'éléments opposés qui sont nécessaires les uns aux autres. Tout se confronte et se mélange en un moment d'extase harmonique, mélodique et rythmique où tous les éléments qui constituent la musique se retrouvent sur un pied d'égalité, sans rapport de hiérarchie. Un bourdon extatique et organique, magnifique et historique où le piano prend un autre sens.


Sur Pan Fried, Phill Niblock aborde la piano d'une manière presque opposée. Ici il s'agit d'une longue pièce (monumentale) de 70 minutes ininterrompues, réalisées à partir d'enregistrements du pianiste Reinhold Friedl. Ce dernier n'utilise que deux notes, mais sur tous les registres du piano, deux notes répétées à un rythme constant et rapide également, mais avec une attaque beaucoup plus fine. Plusieurs bandes ont été enregistrées et mixées ensuite par Niblock pour produire ses fameux "nuages" sonores.

Ici les mélodies sont totalement absentes, et les marteaux du piano sont noyés dans le spectre harmonique qui se déploie et broie tout sur son passage au bout de quelques minutes. Les attaques s'évanouissent au profit d'un magnifique et gigantesque nuage d'harmoniques au teintes célestes. Des harmoniques qui envahissent l'espace, qui glissent d'un registre à l'autre et vivent d'elle-même. Les notes comme les attaques sont noyées dans le flot de vibrations et de battements harmoniques, elles sont noyées dans un bourdon magistral composé d'une superposition de couches de deux notes répétées inlassablement sur toute l'étendue du piano. Le registre du piano est déjà vaste, mais ici il est augmenté par toutes les harmoniques qui résonent et se propagent de manière quasiment autonome, le piano devient ainsi un flux spectral, continu, fantomatique, vivant. Il ressemble à une masse sonore continue qui pourrait être le fruit d'une synthèse numérique abstraite et froide, et pourtant, c'est bien d'un piano qu'il s'agit, à la base de cette pièce. Un piano que l'on ne reconnaît plus, un piano dépassé par le son qu'il produit, un piano submergé par ses harmoniques.

Avec Pan Fried, on retrouve la même intensité que sur Godbear, mais produite différemment. Dans l'œuvre de Phill Niblock, c'est la superposition de couches et la masse d'harmoniques qui la produisent, tout en noyant le piano en tant qu'instrument ; contrairement à Charlemagne Palestine qui semble se battre contre le bourdon en martelant frénétiquement le piano pour sans cesse rappeler la source de sa musique. Deux approches radicalement différentes du piano, du minimalisme et du drone, qui mettent en avant deux systèmes musicaux aussi géniaux l'un que l'autre, mais également deux approches opposées des instruments percussifs, l'un intégrant volontiers les attaques, et l'autre camouflant ces dernières dans la masse sonore.


Des semaines marquées par le piano en somme, mais encore une fois, si je devais ne retenir qu'une seule de ces dernières découvertes, ce serait (sans surprise) A mist is a collection of points de Michael Pisaro, qui utilise aussi le piano, de manière également minimaliste , mais dans un tout autre registre que le drone. Quand j'ai sélectionné les quelques disques sur lesquels j'ai écrit dans mon dernier article, j'avais très envie de l'inclure , mais j'avais besoin de l'écouter encore un peu. Finalement, je crois que j'aurais toujours envie de l'écouter. L'activité discographique de Pisaro n'a pas été très intense en 2015, et j'en ai profité pour ressortir la plupart de ses disques (peut-être tous en fait ?). J'avais peut-être arrêté d'écrire, ma passion pour ce compositeur n'avait pas cessé pour autant, et j'aurais toujours besoin de l'écouter, au même titre que Coltrane...


Quand on roule de nuit sur des routes de campagne, en plein hiver, qui n'a pas été surpris, au creux d'un vallon ou en traversant un ruisseau, par un épais brouillard aveuglant ? Un brouillard qui surgit et disparaît aussi vite, pour réapparaître quelques centaines de mètres plus loin. Des murs épais et discontinus qui, au petit matin, deviennent un léger voile qui recouvre tous les champs. Un voile qui altère les couleurs des pâtures et se glissent dans les sous-bois. Il s'agit toujours d'une sorte de nuage terrestre, mais comme ses congénères aériens, il peut prendre une multitude de formes, de la plus opaque à la plus claire, et c'est de ces formes que traite cette composition de Pisaro pour piano, percussion et sine waves, réalisée ici par lui-même, en compagnie de Phillip Bush et Greg Stuart.

Des points à l'agglomération, il y a la collection. Une succession infinie d'états qui vont de la clarté à l'opacité, de la ligne ou du volume aux points individuels. C'est de ces transitions et de ces états que souhaite nous parler Pisaro à travers A mist is a collection of points... Il y a des états clairs : des lignes mélodiques continues au piano accompagnées d'une crotale frottée à l'archet et d'une longue sinusoïde medium. Il y a des états plus opaques : les sinusoïdes apparaissent et les cymbales disparaissent et apparaissent sans raison, elles se font vibrer, le piano est discontinu ou utilise des secondes mineures à la Carpenter, (attention spoiler : des grains de riz tombent sur les cymbales), etc. Et il y a tout ce qu'il y a entre les deux, les combinaisons possibles infinies qui jouent sur la durée, le volume, le timbre, le silence, la superposition des instruments, la tonalité, les ruptures, la continuité, les harmoniques, le tempo, les attaques et les résonances.

Pisaro joue avec tous ces paramètres pour composer trois pièces qui forment trois univers bien distincts, qui forment trois passages d'un état à un autre. Les musiciens sont partout et nulle part à la fois, chaque son semble sortir de nulle part, tout semble chaotique et étonnament cohérent à la fois. On ne s'étonne pas des phrases atonales rapides au piano après les longues notes résonantes, ni des grains de riz sur les cymbales après les crotales délicatement frottées. Le brouillard est ce qu'il est : totalement imprévisible mais toujours pareil, toujours identifiable en tant que tel en tout cas. Il reste une agglomération de gouttes, même si la composition n'est jamais identique. Et A mist... est justement composé de cette manière : des éléments identifiables (piano, percussion et ondes sinusoïdales) qui forment un groupe toujours identique, mais selon des combinaisons imprévisibles. Et quand le chaos forme la cohérence, quand la clarté forme l'opacité, quand les unités forment la collectivité, on est face à une maîtrise de la composition indéniable.


Une nature chaotique transposée en musique, un univers imaginaire retranscrit en sonorités n'est pas l'apanage de Pisaro, c'est une pratique ancestrale que l'on retrouve également dans les rituels chamaniques, avec des moyens parfois rudimentaires et minimalistes aussi. Au contraire de la transe de possession, la transe chamanique raconte le "voyage" du chamane (un voyage dans les mondes inférieurs ou supérieurs). C'est une transe volontaire et consciente, où le chamane (parfois accompagné "d'esprits auxiliaires"), qui fait lui-même la musique, retranscrit ce qu'il voit. Si sa transcription est musicale, elle est également sonore en un sens plus large, et visuelle : il raconte et imite ce qu'il voit et rencontre, d'où les innombrables bruitages, onomatopées, et cris que l'on peut entendre dans de nombreux rituels (mais également les danses et les gestes). Lors d'un voyage au Vénézuéla en 1978, David Toop a justement été saisi par l'absence d'instruments lors des rituels et chansons chamaniques des Yanomami. Ces chamanes n'utilisent que leur corps, uniquement leur voix, pour accomplir leur rituel. Le corps du chamane a lui seul peut modifier le monde (guérir les malades, invoquer la pluie ou l'arrêt de la pluie, etc). Il a enregistré plusieurs heures de cette musique du corps sur bande, qui ont été publiées une première fois au début des années 80, et réédité récemment en LP ou en version plus complète de 2CD par Sub Rosa, avec un livret de 40 pages dans les deux cas, écrit par David Toop, à propos de son voyage et du contexte des enregistrements.


Lost shadows : In defence of the soul est une collection de sept rituels et chansons Yanomami, et de deux field-recordings centrés sur les animaux nocturnes amazoniens. On retrouve certaines chansons populaires et mélodiques interprétées par tous les habitants (ou par certains groupes), qui observent des règles propres aux musiques rituelles et religieuses (la monotonie, la répétition, le rythme et le timbre incantatoires), magnifiques dans leur simplicité et dans la puissance de groupe, mais qui ne sont pas aussi étonnantes que les rites chamaniques collectifs. Tayari-Teri, qui ouvre ce double CD, est justement un enregistrement d'un de ces rituels. C'est le plus long (près de 45 minutes) et sans aucun doute le plus suprenant et le plus "magique". On est loin ici des chansons et des incantations, ce ne sont que des corps qui s'expriment. Le chant intervient quelque fois, mais il est souvent proche du parlé. Les mélodies sont rares, voire absentes, aucun instrument n'aide aux rites, les rythmes sont confus et ne cessent de se modifier. Ce qui est formidable avec la musique chamanique est qu'elle est la transe même, et non un déclencheur. La transe se manifeste dans la musique : cet état second, proche de l'hystérie pour certains, qui dépase les tabous sociaux et l'ordre tribal devient de la musique. Il ne faut pas chercher les crescendo et les accelerando propres à la musique de possession, ici la musique est celle du musicien qui est en transe et voyage dans un autre monde. Sa musique est celle de son voyage, son corps raconte sa vision, son corps devient langage. Peut-être qu'il est aidé par l'alcool, certaines drogues ou du tabac, mais le chamane va beaucoup plus loin que le rock psychédélique. C'est une musique composée de cris, d'onomatopées, de crachats, de chants, de bruitages rudimentaires, d'imitations d'animaux et de paroles. On imagine aisément les danses brusques et déchirées qui peuvent accompagner ces récits, où la musique est extrême et dépasse les capacités du corps. La musique va ici au-delà des capacités du corps, au-delà des conventions et des codes esthétiques parce qu'elle est le récit d'un voyage dans l'au-delà, un récit débridé de l'imaginaire collectif. La musique n'est pas primitive mais devient l'au-delà : une musique de l'au-delà social et esthétique, ce que de notre côté, nous nommons avant-garde. 

Les autres témoignages sonores sont plus "musicaux". On retrouve parfois quelques bruitages, quelques cris, mais dans l'ensemble, le rythme est plus stable, les structures plus claires, les mélodies plus présentes et la voix est plus chantée que parlée. Les chœurs juvénils (féminins ou masculins) sont organisés en versets mélodiques chantés par un soliste auquel le chœur répond comme dans les répons lithurgiques. Les mélodies ont des aspects très répétitifs et incantatoires et possèdent également ce charme magique et envoutant des cérémonies chamaniques. 

Ce qui est aussi intéressant dans ces enregistrements c'est leur caractère non-musical. David Toop était peut-être équipé d'un matériel rudimentaire, mais tant mieux. Ainsi on peut entendre les enfants qui assistent de loin aux cérémonies, les animaux de passage ou commensaux, les familles extérieures, bref la vie du village lors des cérémonies et des fêtes. Je ne suis pas sûr que ces "incidents" soient d'un grand intérêt ethnographique ou éthologique, mais de mon côté, je trouve que ça a une grande importance esthétique (et historique). Car intégrer l'environnement à la performance est une autre des préoccupations majeures contemporaines (et occidentales), ce qui place ce disque dans un autre champs que le pur document éthnomusicologique.

(Je me suis beaucoup basé pour écrire cette chronique sur un livre essentiel d'éthnomusicologie que je ne saurais assez recommandé : La musique et la transe  de Gilbert Rouget. Il date maintenant de plus de trente ans, je ne sais pas s'il y a eu des avancées plus récentes dans le domaine, mais ce livre est le plus éclairant que j'ai lu sur les relations entre la musique et la transe.)


CHARLEMAGNE PALESTINE - Godbear (LP, Black Truffle, 2016, réédition) : http://www.blacktrufflerecords.com/
PHILL NIBLOCK - Touch Food (2xCD, Touch, 2003) : http://www.touchmusic.org.uk/catalogue/to59_phill_niblock_touch_food.html
MICHAEL PISARO - A mist is a collection of points (CD, New World, 2015) : http://www.newworldrecords.org/album.cgi?rm=view&album_id=93994
DAVID TOOP - Lost Shadows : In defence of the souls - Yanomami shamanism, songs, ritual, 1978 (2xCD, Sub Rosa, 2015, réédition) : http://www.subrosa.net/en/catalogue/le-coeur-du-monde/david-toop-yanomami-shamanism-songs-ritual-1978--lost-shadows-in-defence-of-the-soul.html

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C'est étrange de revenir sur cette page après une année d'absence. J'ai pensé à totalement arrêter les chroniques au début, puis en fait j'ai seulement arrêté ce blog et continué à écrire sur Revue & Corrigée, mais finalement, c'est plus fort que moi, je ne peux pas m'empêcher de relancer cette page car il y a toujours de nombreux disques que j'ai envie de partager ici. Il y a un an, je me sentais submergé de promos : je passais plusieurs heures par jour à en écouter, j'écrivais des chroniques presque tous les jours, finissant de plus en plus souvent par perdre le plaisir de l'écoute et de l'écriture. Le plaisir de l'écoute je l'ai vite retrouvé, presque imméditement en fait, une fois que les découvertes musiciales n'étaient plus orientées par les promos ; quant à celui de l'écriture, ça a été un peu plus long.

Pour le moment je pense continuer cette page, avec pour nouveauté, un changement de rythme surtout. Je ne pense pas publier autant de chroniques qu'avant, mais plutôt n'écrire qu'un article sur les quelques disques qui m'ont marqué dans les dernières semaines. Je voudrais ne parler que des disques vraiment marquant dorénavant, et non pas de tout ce que je reçois. Ca ne sert à rien de tout noyer dans un flux de chroniques promotionnelles et élogieuses ininterrompues, je préfère me concentrer uniquement sur ces disques dont je me souviens, que j'ai envie de réécouter, et non pas sur tous ces disques qui ne sont pas mauvais mais que j'oublie très rapidement et qui prennent la poussière dans un carton oublié pendant des années... De plus, je ne chroniquerai peut-être pas que des nouveautés, comme ici, mais aussi les disques plus anciens que je découvre ou redécouvre toujours, comme une sorte de journal d'écoutes.


Et à l'heure où j'écris ces lignes, je suis encore en train d'écouter un de ces disques qui m'ont donné envie de reprendre cette page, et par lequel j'ai envie de commencer : Songs of a dying species de Dave Phillips. Il s'agit d'un CDR publié en tirage très limité (90 exemplaires) par le label portugais Noisendo (qui a également édité le dernier Joe Panzner, également recommandé). Evidemment, il est trop tard pour se procurer le CD, mais pour les intéressés, SOADS reste toujours disponible sur bandcamp (voir lien ci-dessous).



Au cours de ses tournées en Asie, Dave Phillips a enregistré les témoignages sonores des derniers "hommes sauvages" (entendre par là les derniers hommes les plus extérieurs au système capitaliste et au mondialisme j'imagine). Ainsi, principalement en Indonésie, mais aussi à Taïwan, au Japon, en Chine, au Vietnam, en Thaïlande, en Corée du Sud, mais également en Israel, en Russie et en Suisse, Dave Phillips a compilé différentes traces musicales séculaires. Toutes les qualités d'un excellent musicien utilisant les field-recordings appliquées à l'éthnomusicologie. Dave Phillips utilise ici des enregistrements de rituels religieux, de cérémonies civiles, de défilés populaires, d'événements sportifs, de marchés alimentaires, etc. Il s'agit d'études éthnographiques en quelque sorte, mais plus encore.

Car Dave Phillips possède l'art du montage, de l'enregistrement et du mixage, en plus d'être un grand spécialiste des effets psychoacoustiques. Avec toutes ces qualités, il a su capter et laisser percevoir ce que ces enregistrements célèbrent, impliquent émotionnellement, mais aussi leur trace historique et la présence humaine. Des enregistrements au cœur des hommes, au cœur du son, au cœur de l'histoire. Gâce au montage et à l'assemblage, c'est aussi Dave Phillips qui raconte une histoire, son histoire et la nôtre. C'est celle de la musique et de l'homme, du lien affectif et social qui unit les humains au son. L'histoire de la musique et du son comme expression fondamentale et dénuée de tabous. La musique humaine permet d'exprimer une situation affective et/ou sociale dans toute sa pureté, sans être noyée dans les conventions. La musique de l'homme primitif ou "sauvage" est l'expression pure de sentiments, de croyances, de foi, avant l'établissement de codes esthétiques dictés par la valeur marchande.

SOADS collectionne ces traces pures de la musique et de l'homme originels. Du chant orgiaque des foules aux psalmodies intimes des moines, des cornes qui résonnent comme le cri d'une ville entière aux percussions polyrythmiques, Dave Phillips saisit une multitude de formes et raconte l'histoire d'une humanité qui a besoin de la musique pour s'exprimer, et qui parvient à toujours inventer une forme esthétique adaptée à chaque situation (historique, géographique, politique, émotionnelle, etc).


En parlant de ces génies de la manipulation d'enregistrements, dans un tout autre style, je viens de ressortir Les 120 jours de Michel Chion, Lionel Marchetti et Jérôme Noetinger, en apprenant la sortie de Filarium de ce même trio. Et quand j'entends cette suite de pièces composées il y a déjà près de vingt ans (entre 1997 et 1998), j'ai franchement hâte d'écouter leur nouvelle collaboration.


Les 120 jours, ce sont 17 pièces réparties sur deux CD. Une suite totalement hétéroclite d'extraits de films, d'interviews, de musiques, de déclarations ministérielles, d'émissions radiophoniques, de concerts classiques, d'enregistrements de terrain, et de bidouillage électronique. A l'époque, le trio nommait cette nouvelle esthétique le "détournement concret". Car oui il s'agit de musique concrète au sens où le trio manipule les sons par le biais de l'électricité. Le terme de détournement provient du fait que le premier matériau sur lequel travaille le trio est d'origine populaire et audiovisuelle. Ce ne sont pas des tournages sonores ou des prises de son qui sont travaillées (même s'il y en a) mais principalement des extraits et des citations de la culture de masse (du film de guerre à NAS en passant par le journal télévisé). Tous ces matériaux ont été échangés, assemblés et travaillés indépendamment par chaque musicien pour constituer une grande fresque aux accents dadaïstes et situationnistes sous forme de "citation-collage" ou de "détournement concret". Bandes et enregistrements sont superposés, ralentis, accélérés, fracturés, répétés, mais presque toujours reconnaissables : le détournement nécessite en effet que l'on puisse reconnaître la source. Parallèlement, certains passages se font plus abstraits et l'électricité prend le dessus de manière rudimentaire avec des larsens de micro par exemple.

Cette œuvre est longue, très riche, avec de multiples couches qui se révèlent à chaque écoute. Les sources sont massives, hétéroclites, il y en a à profusion et pour tous les goûts, toutes les cultures ; de plus, chacune de ces sources est travaillée différemment en fonction de chacun des artistes présents. Et pourtant, ce qui marque dans ce disque, c'est l'unité et la cohésion qui y règnent. L'unité de sens, la cohésion narrative, chaque musicien travaille différemment certes, mais les trois semblent se diriger dans la même direction : vers la dérision, l'humour, la virtuosité, vers la distanciation des sources, le renouvellement de la musique concrète. De plus toutes ces pièces se succèdent avec une cohérence impressionnante, on glisse d'un paysage à un autre, d'un univers à l'autre sans s'en rendre compte, parfois en plusieurs minutes, parfois en quelques secondes. La surprise est constante, et chaque seconde en contient son lot, mais pourtant, le tout se maintient en une totalité cohérente, dans une unité profonde. Et dernière chose, peut-être pas la plus remarquable au premier abord, mais qu'il faut vraiment noter, c'est qu'après presque 20 ans, ce disque n'a pas pris une ride. Il ne sonne pas comme un disque des années 90, ni comme un disque des années 60, il sonne comme un disque unique, qui aurait tout aussi bien pu être enregistré cette année. Unique car il s'est développé avec de vraies idées, avec la réunion de trois esprits créatifs, et pas seulement avec certaines technologies. Une leçon électroacoustique magistrale.


Et pour finir, j'aimerais parler d'un autre artiste français majeur, qui a d'ailleurs collaboré avec Michel Chion il y a quelques années : Ghédalia Tazartès. Le label Bisou vient de publier un LP de ce géant de la chanson expérimental, mais je ne parlerais ici que de Jeanne, publié en 2007.


Si Ghédalia Tazartès, qui a débuté sa carrière à la fin des années 70, est surtout connu pour s'approprier et inventer des idiomes de musiques traditionnelles, les neuf pièces qui composent Jeanne ne sont pas vraiment dans ce registre. La plupart a été composé pour une pièce de théâtre, il s'agit d'une bande-son avec quelques morceaux instrumentaux qui sont là pour poser des ambiances : sombres, mystérieuses, et à tendance ambient pour la plupart. Sinon ce disque est très marqué par le rock, un rock déjanté, décalé, un rock chanté en onomatopées ou en vers surréalistes et comiques. Du surf rock au psyché en passant par les slows et le blues, Jeanne  nous entraîne dans un univers improbable où Ghédalia Tazartès éructe de manière primitive, pleure sans gêne dans un lamento, se lamente, grogne, prie et parfois même, chante.


Comme souvent chez Ghédalia Tazartès, cette suite de pièces est brute, primitive. Les quelques effets sur la guitare ou la voix sont rudimentaires. Mais ce qui envoute tout de suite, c'est la liberté de cet artiste de génie. Une liberté qui le range dans une sorte de rock-ambient brut, une musique personnelle, sans limite, sans code, sans influence. Cette formidable bande-son nous entraîne ainsi dans des territoires entre la folie et la parodie. On ne sait plus ce qui relève de la folie, de la comédie, du génie, et de la liberté, on est dans un territoire autre.


DAVE PHILLIPS - Songs of a dying species (CDR, Noisendo, 2015) : https://dave-phillips.bandcamp.com/album/songs-of-a-dying-species
MICHEL CHION, LIONEL MARCHETTI, JEROME NOETINGER - Les 120 jours (2CD, Fringes, 2004) 
GHEDALIA TAZARTES - Jeanne (CD, Vand'œuvre, 2007) : http://centremalraux.com/disques/fiche.php?id=162

fin du blog

Bon, après presque quatre années à écrire sur quelques centaines de disques, il faut que je fasse une pause. Je n'ai plus vraiment le temps d'écouter les disques que je reçois, à moins que je n'ai plus envie de prendre le temps, bref le plaisir disparaît petit à petit. Pas le plaisir de l'écoute et de la découverte à proprement parler, mais de s'engloutir plusieurs dizaines de disques différents par mois.

C'est trop, je ne sais plus quoi dire, plus quoi en penser. Beaucoup de disques abordent la musique de manière similaire, beaucoup de musiciens tournent en rond, beaucoup de groupes d'artistes investissent un territoire limité et minimaliste, parfois je leur reproche, parfois je les admire pour ça, mais en tout cas, ce que je dis de tous ces disques est toujours pareil. Les chroniques tournent en rond comme beaucoup de disques... Autant arrêter, reprendre le plaisir d'une écoute spontanée et fraîche, choisir ce que j'écoute plutôt que d'écouter quasiment uniquement les promos que je reçois - parfois de manère massive.

L'idée d'arrêter me trotte dans la tête depuis quelques mois, c'est maintenant définitif. Peut-être reprendrais-je ce travail plus tard, peut-être pas, on verra. Quoiqu'il en soit, merci à tous les labels et musiciens de m'avoir accordé leur confiance, merci à tous ceux qui m'ont lu, suivi et soutenu.

Et avant de finir, quelques écoutes fortement conseillées que je n'ai pas eu le temps de chroniquer mais que j'écoute avidement : premièrement le monumental et épique nouveau coffret de Pisaro, Continuum Unbound, sur lequel on retrouve Greg Stuart, Patrick Farmer, Joe Panzner et Toshiya Tsunoda, ainsi bien sûr que la nouvelle version de White Metal, de Pisaro toujours, réalisée par Greg Stuart & Joe Panzner (après un vinyle de Pisaro & Miguel Prado), une pièce enregistrée à Cave12 en téléchargement de d'incise et Jean-Luc Guionnet, ainsi bien sûr que le dernier Jason Lescalleet & Aarron Dilloway.
D'autres disques m'ont fortement marqué récemment, comme le sensuel Organ Works 1 de Klaus Lang, l'austère et minimal untitled#295 de Francisco Lopez, les trois pièces de Pascale Criton, Pauline Oliveros et Eliane Radigue réunies sur Virgin Violin de Silvia Tarozzi, les deux derniers disques de Francisco Meirino intitulés beyond repair et The aesthetics of everything for nothing, le mystérieurx et envoûtant duo de Jim Denley & Cor Fuhler, le très éclectique et hétérogène coffret Schizo-Box de The Striggles (dans un superbe coffret de cinq EP sérigraphié), ainsi que le vinyle magistral Viridité de Christine Mannaz-Dénarié.
Il y a encore eu d'autres sorties que j'ai peu écouté mais qui valent vraiment le détour je pense : les cassettes Dual Processing de Subroutine (Robin Hayward & Morten J. Olsen), La cigogne de déformation de Many Others (Olivier di Placido & Francesco Gregoretti), Excess of vision du duo Haptic (Joseph Clayton Mills & Adam Sonderberg). Et de nombreux CD toujours, tels les trois derniers mikroton : Five Lines de Casey Anderson, Jason Kahn, Norbert Möslang, Günter Müller et Mark Trayle, Ecotone de Martin Brandlmayr & ErikM, la compilation Feedback : Order from noise qui réunit Alvin Lucier, Otomo Yoshihide et Toshimaru Nakamura pour n'en citer que trois. Et pour finir, je conseillerais aussi de jeter une oreille à Vinculum (Coincidence) du duo Coppice, une performance/installation pour accordéons, Turning to Spheres de Dawn Scarfe, une très belle installation harmonique pour sinusoïdes projetés dans des verres posés sur une platine vinyle, et willy nilly de Luciano Maggiore.

Merci à tous les lecteurs et à tous ceux qui m'ont fait confiance, j'espère que vous continuerez de découvrir et de produire ces musiques si marquantes. Quant à moi, je retourne à mes deux monstres :