Keith Rowe - Concentration Of The Stare (Bottrop-Boy, 2011)

La chapelle Rothko à Houston est un bâtiment octogonal où sont exposés en permanence 14 des derniers tableaux du célèbre peintre souvent catégorisé (contre sa volonté) comme "expressionniste abstrait". Les œuvres ressemblent à de grands panneaux monochromes ou à des triptyques d'aplats noirs nuancés. Haut lieu de l'art contemporain, cette structure a l'habitude de recevoir de nombreux artistes et musiciens, parmi lesquels on a récemment pu voir Mural, mais également Keith Rowe, dont la performance saisie en 2007 donna lieu à ce Concentration of the stare.

J'ai rapidement présenté le lieu d'enregistrement car il me semble être de première importance dans ce concert. A la première écoute, j'ai tout d'abord eu l'impression que M. Rowe entamait une phase dépressive, tant cette musique me paraissait sombre et les nappes qui l'a composaient, froides et hivernales. Puis je me suis rappelé que les panneaux extrêmement sombres, toujours très proches du noir, qui ornent la chapelle Rothko, ont été peints très peu de temps avant son suicide; la chapelle expose en effet les dernières œuvres de l'artiste américain, celles où il abandonne progressivement la couleur au moment même où la vie semble le quitter. Au milieu de ces œuvres méditatives et intensément mélancoliques, Keith Rowe compose un drone évolutif et en plusieurs parties, muni de son éternelle guitare préparée sur table, de sa radio et d'électroniques. Durant la pièce, la guitare se rapproche du tampura indien et le drone, proche d'un bourdon harmonique, s'apparente alors à une sorte de râga minimaliste et électronique, une sorte de râga abstrait. Au fil du temps, ce drone prend plusieurs couleurs abstraites qui n'en sont pas réellement, comme Rothko, Keith Rowe semble surtout naviguer sur des teintes qui vont du grisâtre au noir; et ses drones répondent totalement aux aplats sombres du peintre. Ainsi, l'interaction et le dialogue entre peinture et musique notamment au niveau des correspondances formelles ainsi qu'au niveau de la relation timbre sonore-couleur plastique, tout ce jeu de relations interdisciplinaires rendent cette pièce véritablement intense et émouvante, puissante et profonde.

De plus, par-dessus ces nappes statiques et linéaires, le guitariste anglais ajoute de nombreux éléments qui forment une nouvelle strate faisant vivre et évoluer la pièce: interférences et signaux électriques, buzz de l'ampli, fréquences sinusoïdales et radios se greffent en surimpression sur les différents tableaux qui acquièrent ainsi relief, profondeur et densité. Opposés à la linéarité du drone, cette seconde couche ne cesse d'évoluer et d'interagir avec le reste. Ces sortes d'ornements créent du volume et un espace singulier, ils creusent le drone et le sculptent, comme si le drone était un bloc de marbre auquel ces différentes fréquences et interférences donneraient forme. Durant cette pièce, Keith Rowe construit et sculpte un espace particulier, un espace simple marqué par une apparente linéarité, mais au sein duquel surgissent constamment divers détails aussi ornementaux qu'essentiels. Comme Rothko, Rowe a su créer un paysage sonore imaginaire, abstrait d'une certaine manière, mais surtout vivant et organique, peut-être pas narratif mais très sensible et mélancolique, sombre et délicat. Recommandé!

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