Taku Unami & Takahiro Kawaguchi - Teatro Assente (Erstwhile, 2011)

Teatro Assente est une sorte d'objet sonore non-identifié, un objet qui a émergé de l'esprit peut-être un peu dérangé de deux musiciens japonais, ou de deux artistes sonores, Taku Unami et Takahiro Kawaguchi. Tout d'abord, ne me demandez surtout pas de cataloguer cette musique, je ne suis même pas sûr qu'il s'agisse réellement de musique; peut-être s'agit-il plus d'une forme de narration abstraite sonore, mais il y a tout de même un agencement des sons intentionnel. Partons donc du principe que c'est bien une forme de musique, même si beaucoup la qualifieront de cette étiquette étrange: la "non-musique". Dans tous les cas, la musique de ce duo nippon ne s'arrête surtout pas à une simple organisation des sons et à une gestion du temps, car Unami et Kawaguchi semblent avoir intégré deux autres paramètres extra-musicaux (extra-musicaux selon moi, car il sont depuis longtemps intégrés à d'autres formes de musique): la narration et la figuration.

Venons-en aux différents éléments sonores présents durant cette œuvre, concrètement, comment Unami et Kawaguchi remplissent la durée de ce disque et construisent une narration et des sortes d'icônes sonores abstraites? Il y a tout d'abord le titre de chacune des pièces qui est extrêmement évocateur et permet d'associer chaque son à une image ou à un évènement assez précis ("her cellphone rang while she was watching the blank screen of the theatre", "clockwork society transformed into tropical rain forest..."). A partir de là, de nombreux procédés sonores desservent cette narration étrange et escarpée: métronomes et objets mécanisés, vibreurs de téléphone, guitare électrique, cartes magnétiques, field-recordings, canettes, silences, etc. Chaque son figure ou narre quelque chose, aucun bruit ne paraît inutile, mais chaque son est également inattendu et surprenant: pourquoi cet hélicoptère à la fin du disque par exemple? et ce riff de guitare à tendance trash/black metal 20 minutes plus tôt? Le temps prend ici une dimension extrêmement particulière dans la mesure où le son est asservi bien plus à ce qu'il représente qu'à sa durée concrète et objective, ce qui nous plonge dans un sentiment d'intemporalité ou de temps radicalement étiré, tellement étiré qu'il ne paraît plus réel, tellement irréel qu'il ne paraît même plus existant, un temps inexistant autant au niveau de la réalité que de l'imagination.

Durant plus d'une heure, Unami et Kawaguchi nous plongent dans une atmosphère fantasmagorique et inquiétante, Teatro Assente peut ressembler à une sorte de conte glauque et abstrait, un conte surréaliste et immoral. Car l'univers sonore de ce duo est véritablement extérieur à toute norme et à toute mode, un univers franchement radical et extrême, tellement radical que ça en devient presque gênant. Car après plusieurs écoutes, je reste toujours aussi perplexe, impossible de savoir si j'aime cette musique ou non, je me demande même si ça a un sens de se poser cette question en fait, et je me demande surtout quel sens cela peut-il avoir d'écrire sur un disque aussi indescriptible, un disque dont l'écoute seule peut retranscrire l'ambiance si singulière et hors du commun. L'écoute de Teatro Assente est une expérience en soi, une expérience extrême qui demande une disponibilité et une attention complète, mais c'est aussi une expérience sensible qui tente de nous submerger dans une narration poétique et onirique.

En me relisant, je me rends compte du fossé entre mes mots et la musique de Kawaguchi et Unami, un fossé qui est peut-être l'essence de leur musique, cette musique qui produit une narration au-delà du langage, une musique presque ontologique qui pose l'existence d'une réalité en-deçà de sa réalité matérielle et discursive. Teatro Assente c'est peut-être cela, peut-être autre chose, comme une construction sonique abstraite guidée par un inconscient psychotique, c'est peut-être un peu des deux, en tout cas c'est assurément beaucoup d'autres choses essentielles et substantielles, car Unami et Kawaguchi ont su créer une sorte de monde complet en-dehors du langage, ce qui en soi est certainement une réussite, mais une réussite tellement inhabituelle que je ne sais toujours pas si je l'apprécie. Comme un chef d'œuvre inappréciable ou monstrueux, comme un plaisir insupportable ou malsain...

Tracklist: 01-She walked into a room, and found her absence. / 02-Her cellphone rang while she was watching the blank screen of the theatre. / 03-She entered the theater and took her seat. 5 times at the same time (beep on her appearance and disappearance). / 04-She left her seat and walked out. 5 times at the same time (beep on her appearance and disappearance). / 05-Knocking by anybody of nowhere (dub mix). / 06-Clockwork society transformed into tropical rain forest, however, nothing was changed. / 07-A metal object colored with green, after a while, with green and black. / 08-Teatro Assente.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire