Edité en vinyle (500 exemplaires) avec une superbe pochette, ce solo de Peter Evans est une très bonne surprise. Beyond Civilized and Primitive présente six pièces plutôt courtes, de deux à douze minutes, mais six pièces virtuoses, intelligentes et variées. Tout commence avec une trompette aérienne, légère, Peter Evans débute cet enregistrement avec de courtes notes, subtiles, riches et délicates. Des notes qui se resserrent et se frottent de plus en plus aridement au fil de ces cinq minutes tendues, comme pour annoncer la seconde et plus longue pièce de cette suite. Et celle-ci, n'est pas sans rappeler un Evan Parker en grande forme. Car ici, Peter Evans développe un long continuum en souffle continu, un flux polyphonique où les notes se mêlent aux inspirations nasales, où les variations de la colonne d'air ponctuent et donnent du relief à cette ligne sans fin. En bref, tout commence en beauté pour ainsi dire. Toute la technique de Peter Evans et les potentialités de la trompette sont déjà mises au service d'une musique intense, dense, et puissante. Une musique qui prend toujours autant aux tripes et pourrait faire danser n'importe quel mélomane le plus réticent aux musiques improvisées.
C'est donc après ces deux pièces pour trompette simple que Peter Evans commence à utiliser le studio et ses possibilités. Réenregistrements et boucles rentrent donc en compte: pour des drones bien sûr, mais de manière plus étonnante et moins conventionnelle, pour une sorte de duo gestuel et énergique entre deux enregistrements où les techniques étendues, la voix, des attaques et des intonations franches et violentes se confrontent en un dialogue éloquent et puissant. Des voix qui se coupent, s'entrechoquent et se brutalisent pour finir en un très surprenant thème joué à l'unisson! La pièce suivante explore un nombre assez impressionant de possibilités liées uniquement au jeux de souffles sur l'embouchure et aux potentialités sonores des pistons. Puis vient cette conclusion aussi surprenante que le reste des pièces: une mélodie aérée comme l'introduction, mais cette fois, d'un aspect très solennel, encore plus harmonieux. Une conclusion triste et mélancolique, puissante et nasillarde, à l'image de la trompette qui aura été explorée ici sous nombre de ses coutures.
Voilà quelques années que je pense que Peter Evans est un des trompettistes les plus talentueux de sa génération: ce solo ne fait que me réconforter. Un solo qui sait allier la virtuosité technique et la créativité au niveau des idées. Surprenant, éclectique, et singulier: recommandé.
(informations: http://dancingwayang.com/my_portfolio/peter-evans/)
JOHN BUTCHER
John Butcher - Bell Trove Spools (Northern Spy, 2012)
Autant que ceux d'Evan Parker, les soli de John Butcher font partis depuis longtemps de mes expériences musicales les plus intenses. La virtuosité, la profondeur et la musicalité de ces performances ont toujours été une nourriture musicale essentielle pour moi. C'est donc avec plaisir que j'ai redécouvert une nouvelle expérience solo de JB, que je n'avais pas entendu seul depuis les Resonant Spaces publiés en 2008.
L'avantage du solo réside certainement en grande partie dans l'intimité et la proximité auxquelles on est confronté. Le musicien peut déployer tout son talent et sa créativité sans être déterminé ou contraint par d'autres musiciens. C'est particulièrement enthousiasmant dans le cas de JB qui se plaît à se confronter à de nombreuses situations. Après, ce n'est pas parce qu'il s'agit d'un solo que ces deux performances sont pleinement spontanées, car l'espace d'enregistrement et de représentation, ainsi que le choix des instruments, inspirent et déterminent tout autant l'improvisation qu'un groupe de musicien. Ce que nous démontre aussi JB sur Bell Trove Spools...
Sur les dix pièces qui composent BTS en effet, cinq ont éré enregistré à Houston, avec pour instrument le saxophone ténor uniquement, puis cinq autres un an plus tard à Brooklyn pour saxophone soprano cette fois. Dans les deux cas, JB se plaît à utiliser les paramètres acoustiques du lieu de performance, il laisse souvent de courtes notes incisives se réverbérer dans toute la profondeur de la salle. Il explore le lieu et l'espace comme son instrument. Une exploration en profondeur, qui veut saisir toutes les potentialités et les possibilités: résonances des murs, du tube du saxophone ou de ses clefs, de son propre corps aussi, vibration des anches, de la colonne d'air mais aussi du corps du performer. Le tout à l'aide toujours de nombreuses techniques étendues et de multiples modes de jeux, comme on s'en doute: souffle continu, harmonique, multiphonique, flatterzunge, slaps, attaques incisives, variatons extrêmes d'intensité, mise en résonance de la salive, jeu sur l'embouchure, etc...
Ceci-dit, on connaît à peu près tous le talent et la virtuosité de JB. On sait jusqu'où son exploration des saxophones ténor et soprano peut aller. Mais là, un autre paramètre semble se rajouter à ses enregistrements précédents en solo. Ces deux soli, en effet, paraissent basés sur des structures et des formes plus solides, plus claires. Même si elle est tout aussi extrême dans l'exploration des timbres, la musique de JB semble cependant moins abstraite et clinique aujourd'hui. Une forme se dégage, forme qui le rapproche de la musique pour l'écarter d'une approche à tendance bruitiste-réductionniste. Des strcutures qui laissent apparaître un talent pour la composition (spontanée, non-écrite). Lors de ses improvisations, JB ne se laisse pas submerger par le présent et se confronte à une vision globale de chaque pièce, une forme dessine chaque improvisation, forme qui nous submerge et nous envoute d'autant plus. Une attention aussi sensible au local qu'au global, ausSi sensible au présent qu'au déroulement général du temps. Une approche savante et ingénieuse où le détail est considéré avec autant d'importance que la forme dans laquelle il s'insère, sans que l'un ne prime jamais sur l'autre.
En bref: j'adore et je conseille vivement.
(informations & extraits: http://northern-spy.com/products-page/john-butcher-bell-trove-spools/)
john butcher - liberté et son : à nous trois, maintenant
guillaume belhomme & guillaume tarche - abécédaire john butcher
(le son du grisli, 2012)
Le site web le son du grisli, consacré aux musiques improvisées, expérimentales et au free jazz, a dédié une bonne partie du mois de novembre 2012 au saxophoniste londonien John Butcher. A cette occasion, de nombreuses chroniques sur leur site, ainsi que la parution d'un hors-série sur John Butcher en version papier. Deux livrets de 40 pages agrémentés de nombreuses photos et où l'on peut trouver deux textes.
Le premier est un texte de John Butcher lui-même qui s'explique sur sa pratique. Notamment, sur la part de liberté et de spontanéité à laquelle le musicien peut faire appel lors d'une improvisation. Sur ses contraintes et ses choix imposés par l'environnement sonore et les musiciens qui l'entourent. Mais aussi sur le "son" en tant que constituant fondamental de la personnalité, de la "voix". JB s'explique également sur les "techniques étendues", expression et concept qu'il désapprouve, sur les limites et les vertus des collaborations et du travail en solo au sein de la musique improvisée. Plus de nombreux commentaires parfois analytiques sur quelques musiciens comme Derek Bailey, The Sealed Knot, Sachiko M, le Schlippenbach/Parker/Lovens trio, et différents projets auxquels il a pu participer tout au long de sa carrière. Un texte édifiant sur sa pratique instrumentale, musicale, et sur son rapport théorique à l'improvisation et aux composantes sonores des musiques nouvelles.
La suite est un abécédaire proposé par deux écrivains du son du grisli. Un abécédaire libre et hétéroclite à l'image du musicien auquel il est consacré. Un abécédaire où certains concepts ("Apophonics", "Spectral", "Oubli", Quarks") voisinnent avec des chroniques musicales ou présentations de projets ("Resonant Spaces", "The Contest of More Pleasures", "News From the Shed"). Y sont présents aussi de courts articles sur des sujets plus généraux comme le "Feed-back", le "Ténor" ou encore la "Harpe" ainsi que la présentation de musiciens importants dans l'histoire de JB (comme "Prévost" et John "Stevens").
Petit livre original qui permet d'aborder avec facilité et de manière assez complète les multiples facettes d'un des plus grands improvisateurs londoniens et d'un des plus talentueux saxophonistes qu'on ait connu.
http://grisli.canalblog.com/tag/John%20Butcher
Autant que ceux d'Evan Parker, les soli de John Butcher font partis depuis longtemps de mes expériences musicales les plus intenses. La virtuosité, la profondeur et la musicalité de ces performances ont toujours été une nourriture musicale essentielle pour moi. C'est donc avec plaisir que j'ai redécouvert une nouvelle expérience solo de JB, que je n'avais pas entendu seul depuis les Resonant Spaces publiés en 2008.
L'avantage du solo réside certainement en grande partie dans l'intimité et la proximité auxquelles on est confronté. Le musicien peut déployer tout son talent et sa créativité sans être déterminé ou contraint par d'autres musiciens. C'est particulièrement enthousiasmant dans le cas de JB qui se plaît à se confronter à de nombreuses situations. Après, ce n'est pas parce qu'il s'agit d'un solo que ces deux performances sont pleinement spontanées, car l'espace d'enregistrement et de représentation, ainsi que le choix des instruments, inspirent et déterminent tout autant l'improvisation qu'un groupe de musicien. Ce que nous démontre aussi JB sur Bell Trove Spools...
Sur les dix pièces qui composent BTS en effet, cinq ont éré enregistré à Houston, avec pour instrument le saxophone ténor uniquement, puis cinq autres un an plus tard à Brooklyn pour saxophone soprano cette fois. Dans les deux cas, JB se plaît à utiliser les paramètres acoustiques du lieu de performance, il laisse souvent de courtes notes incisives se réverbérer dans toute la profondeur de la salle. Il explore le lieu et l'espace comme son instrument. Une exploration en profondeur, qui veut saisir toutes les potentialités et les possibilités: résonances des murs, du tube du saxophone ou de ses clefs, de son propre corps aussi, vibration des anches, de la colonne d'air mais aussi du corps du performer. Le tout à l'aide toujours de nombreuses techniques étendues et de multiples modes de jeux, comme on s'en doute: souffle continu, harmonique, multiphonique, flatterzunge, slaps, attaques incisives, variatons extrêmes d'intensité, mise en résonance de la salive, jeu sur l'embouchure, etc...
Ceci-dit, on connaît à peu près tous le talent et la virtuosité de JB. On sait jusqu'où son exploration des saxophones ténor et soprano peut aller. Mais là, un autre paramètre semble se rajouter à ses enregistrements précédents en solo. Ces deux soli, en effet, paraissent basés sur des structures et des formes plus solides, plus claires. Même si elle est tout aussi extrême dans l'exploration des timbres, la musique de JB semble cependant moins abstraite et clinique aujourd'hui. Une forme se dégage, forme qui le rapproche de la musique pour l'écarter d'une approche à tendance bruitiste-réductionniste. Des strcutures qui laissent apparaître un talent pour la composition (spontanée, non-écrite). Lors de ses improvisations, JB ne se laisse pas submerger par le présent et se confronte à une vision globale de chaque pièce, une forme dessine chaque improvisation, forme qui nous submerge et nous envoute d'autant plus. Une attention aussi sensible au local qu'au global, ausSi sensible au présent qu'au déroulement général du temps. Une approche savante et ingénieuse où le détail est considéré avec autant d'importance que la forme dans laquelle il s'insère, sans que l'un ne prime jamais sur l'autre.
En bref: j'adore et je conseille vivement.
(informations & extraits: http://northern-spy.com/products-page/john-butcher-bell-trove-spools/)
john butcher - liberté et son : à nous trois, maintenant
guillaume belhomme & guillaume tarche - abécédaire john butcher
(le son du grisli, 2012)
Le site web le son du grisli, consacré aux musiques improvisées, expérimentales et au free jazz, a dédié une bonne partie du mois de novembre 2012 au saxophoniste londonien John Butcher. A cette occasion, de nombreuses chroniques sur leur site, ainsi que la parution d'un hors-série sur John Butcher en version papier. Deux livrets de 40 pages agrémentés de nombreuses photos et où l'on peut trouver deux textes.
Le premier est un texte de John Butcher lui-même qui s'explique sur sa pratique. Notamment, sur la part de liberté et de spontanéité à laquelle le musicien peut faire appel lors d'une improvisation. Sur ses contraintes et ses choix imposés par l'environnement sonore et les musiciens qui l'entourent. Mais aussi sur le "son" en tant que constituant fondamental de la personnalité, de la "voix". JB s'explique également sur les "techniques étendues", expression et concept qu'il désapprouve, sur les limites et les vertus des collaborations et du travail en solo au sein de la musique improvisée. Plus de nombreux commentaires parfois analytiques sur quelques musiciens comme Derek Bailey, The Sealed Knot, Sachiko M, le Schlippenbach/Parker/Lovens trio, et différents projets auxquels il a pu participer tout au long de sa carrière. Un texte édifiant sur sa pratique instrumentale, musicale, et sur son rapport théorique à l'improvisation et aux composantes sonores des musiques nouvelles.
La suite est un abécédaire proposé par deux écrivains du son du grisli. Un abécédaire libre et hétéroclite à l'image du musicien auquel il est consacré. Un abécédaire où certains concepts ("Apophonics", "Spectral", "Oubli", Quarks") voisinnent avec des chroniques musicales ou présentations de projets ("Resonant Spaces", "The Contest of More Pleasures", "News From the Shed"). Y sont présents aussi de courts articles sur des sujets plus généraux comme le "Feed-back", le "Ténor" ou encore la "Harpe" ainsi que la présentation de musiciens importants dans l'histoire de JB (comme "Prévost" et John "Stevens").
Petit livre original qui permet d'aborder avec facilité et de manière assez complète les multiples facettes d'un des plus grands improvisateurs londoniens et d'un des plus talentueux saxophonistes qu'on ait connu.
http://grisli.canalblog.com/tag/John%20Butcher
John Butcher / Matthew Shipp - At Oto (Fataka, 2012)
Ce duo John Butcher/Matthew Shipp est une reprise d'un enregistrement live au café londonien Oto pour la radio BBC. Il se divise clairement en quatre parties: deux soli de Butcher pour saxophone ténor puis soprano, un solo de piano de Matthew Shipp et un duo final. Le tout superbement enregistré par Sebastien Lexer!
La rencontre n'est pas évidente entre ces deux musiciens, d'où peut-être la nécessité de prendre ses marques avec un exercice solo juste avant d'entamer véritablement un duo. Car si tous les deux appartiennent au champ du jazz d'avant-garde ou de la musique improvisée, leurs parcours ne proposent pas vraiment de point de jonction. John Butcher a en effet toujours été plus proche de ce qu'on appelle l'improvisation libre européenne ou efi tandis que Matthew Shipp est plus proche du free jazz à proprement parler, quand il ne s'écrate pas dans les domaines de l'électronique ou du hip-hop aux côtés d'Antipop Consortium. Mais après tout, peut-être que ce qui rapproche ces musiciens est justement cette tentative constante de déborder les cadres et d'explorer de nouveaux horizons musicaux.
Tout commence donc avec deux improvisations de Butcher pour ténor et soprano. JB propose deux pièces donc où un vocabulaire connu se déploie, un vocabulaire de multiphoniques, de souffles et de salives qui résonnent dans la chambre du saxophone, de nombreuses techniques étendues en bref... Mais pas seulement en fait, car JB, connaissant aussi le jeu de Matthew Shipp, l'anticipe avec des aspects mélodiques et/ou rythmiques ou à travers un jeu sur les trilles. De son côté, MS ne quitte donc pas ses aspects mélodiques, même si son jeu est souvent atonal, et/ou rythmique. Mais une grande attention est aussi portée au son, aux dynamiques propres à chaque mode de jeu du piano. Un mélange d'influences jazz et avant-garde, d'une attention au rythme et aux propriétés du piano qui n'est pas sans rappeler Cecil Taylor à certains moments. Sauf qu'il s'agit encore d'une autre époque, d'une autre génération et d'une autre histoire: une histoire plus riche où les vocabulaires ont en plus assimilé les techniques de jeux et d'écritures d'autres musiques (qu'elles soient savantes ou populaires, comme l'electronica et le hip-hop d'un côté, mais aussi la longue tradition de l'efi, le free jazz dynamique de David S. Ware, Joe Morris ou de William Parker, le jazz moderne, etc.).
Place ensuite donc au duo! Et là ça devient magique. La rencontre de deux continents, de deux histoires, de deux univers. Une rencontre qui se fait, magiquement, comme si elle durait depuis des années, des décennies. Pour ne pas surcharger le discours, JB calme le souffle continu, au profit de phrases plus courtes, plus espacées, des phrases énergiques qui jouent sur l'intensité et les ruptures et laissent de la place au discours plus mélodique de MS. Un MS qui joue aussi sur les fractures et les sauts. Chacun y va de son énergie, et lorsqu'elles se rencontrent toutes, on se retrouve face à un assaut d'énergie d'une puissance saisissante. Les rencontres sont saisissantes d'une part, mais que se passe-t-il sinon? Il se passe que les deux musiciens conservent leur vocabulaire et leur individualité, et qu'une tension se forme qui naît de l'opposition entre les deux personnalités, entre les deux discours. Une tension qui devient narrative et tout aussi absorbante que les points de rencontre. Et de cette rencontre naît une nouvelle forme, basée sur la liberté et la spontanéité, tout en prenant en compte le déterminisme qu'engendre l'interaction, une forme d'osmose où deux personnalités contribuent à l'invention d'un discours musical.
(informations & extraits: http://fataka.net/recordings/2.html)
La rencontre n'est pas évidente entre ces deux musiciens, d'où peut-être la nécessité de prendre ses marques avec un exercice solo juste avant d'entamer véritablement un duo. Car si tous les deux appartiennent au champ du jazz d'avant-garde ou de la musique improvisée, leurs parcours ne proposent pas vraiment de point de jonction. John Butcher a en effet toujours été plus proche de ce qu'on appelle l'improvisation libre européenne ou efi tandis que Matthew Shipp est plus proche du free jazz à proprement parler, quand il ne s'écrate pas dans les domaines de l'électronique ou du hip-hop aux côtés d'Antipop Consortium. Mais après tout, peut-être que ce qui rapproche ces musiciens est justement cette tentative constante de déborder les cadres et d'explorer de nouveaux horizons musicaux.
Tout commence donc avec deux improvisations de Butcher pour ténor et soprano. JB propose deux pièces donc où un vocabulaire connu se déploie, un vocabulaire de multiphoniques, de souffles et de salives qui résonnent dans la chambre du saxophone, de nombreuses techniques étendues en bref... Mais pas seulement en fait, car JB, connaissant aussi le jeu de Matthew Shipp, l'anticipe avec des aspects mélodiques et/ou rythmiques ou à travers un jeu sur les trilles. De son côté, MS ne quitte donc pas ses aspects mélodiques, même si son jeu est souvent atonal, et/ou rythmique. Mais une grande attention est aussi portée au son, aux dynamiques propres à chaque mode de jeu du piano. Un mélange d'influences jazz et avant-garde, d'une attention au rythme et aux propriétés du piano qui n'est pas sans rappeler Cecil Taylor à certains moments. Sauf qu'il s'agit encore d'une autre époque, d'une autre génération et d'une autre histoire: une histoire plus riche où les vocabulaires ont en plus assimilé les techniques de jeux et d'écritures d'autres musiques (qu'elles soient savantes ou populaires, comme l'electronica et le hip-hop d'un côté, mais aussi la longue tradition de l'efi, le free jazz dynamique de David S. Ware, Joe Morris ou de William Parker, le jazz moderne, etc.).
Place ensuite donc au duo! Et là ça devient magique. La rencontre de deux continents, de deux histoires, de deux univers. Une rencontre qui se fait, magiquement, comme si elle durait depuis des années, des décennies. Pour ne pas surcharger le discours, JB calme le souffle continu, au profit de phrases plus courtes, plus espacées, des phrases énergiques qui jouent sur l'intensité et les ruptures et laissent de la place au discours plus mélodique de MS. Un MS qui joue aussi sur les fractures et les sauts. Chacun y va de son énergie, et lorsqu'elles se rencontrent toutes, on se retrouve face à un assaut d'énergie d'une puissance saisissante. Les rencontres sont saisissantes d'une part, mais que se passe-t-il sinon? Il se passe que les deux musiciens conservent leur vocabulaire et leur individualité, et qu'une tension se forme qui naît de l'opposition entre les deux personnalités, entre les deux discours. Une tension qui devient narrative et tout aussi absorbante que les points de rencontre. Et de cette rencontre naît une nouvelle forme, basée sur la liberté et la spontanéité, tout en prenant en compte le déterminisme qu'engendre l'interaction, une forme d'osmose où deux personnalités contribuent à l'invention d'un discours musical.
(informations & extraits: http://fataka.net/recordings/2.html)
nouvelles du front nantais
Voici un petit message concernant deux labels nantais: Drone Sweet Drone qui, en à peine un an d'existence seulement, a déjà produit sept références, autour de musiciens nantais ou d'ailleurs. Sept références sur les musiques expérimentales, savantes et électroacoustiques. L'autre label Fibrrr, est en lien étroit avec l'association apo33 et se concentre sur les musiques électroniques, noise, expérimentales; la dernière référence est justement une compilation qui propose un tour d'horizon des musiciens nantais (ou résidant à Nantes).
d'incise - Akènes (Drone Sweet Drone/Bruit Clair, 2012)
Deux labels nantais se sont associés pour produire ce nouveau disque de d'incise, le musicien électroacoustique suisse: Drone Sweet Drone et Bruit Clair (qui a déjà sorti de nombreux disques de Delplanque, ce qui laisse soupçonner qu'il gère lui-même ce label...).
Bref, sur Akènes, d'incise propose une musique qui tend beaucoup moins vers l'abstraction que d'habitude. Une suite de dix pièces electronica/ambient originales et personnelles. d'incise oriente ici sa musique sur l'atmosphère et l'ambiance à partir de quelques field-recordings, de processus analogiques, d'objets, mais surtout d'instruments. On retrouve de nombreuses cordes et percussions qui ne sont pas filtrés par des techniques étendues, d'incise semble retourner ici à une musique plus accessible orientée vers l'acoustique et les instruments, sans pour autant abandonner l'électronique non plus. Car les nappes synthétiques et analogiques sont nombreuses tout au long de ces 10 pièces, et leur importance n'est franchement pas négligeable par rapport à la création d'atmosphère et d'ambiance. On croirait parfois entendre les interludes ambient du monumental Drukqs d'Aphex Twin, mais il s'agit d'une ambiance plus posée, peut-être moins sombre, mais surtout plus influencée par de nombreuses expérimentations antérieures. Car même si d'incise offre ici une musique moins axée sur l'abstraction, il pousse l'expérimentation assez loin en explorant divers matériaux sonores de manière assez profonde et claire pour un album très proche de l'electronica. Minimaliste, ambient, singulier et sombre, Akènes peut constituer une très bonne œuvre pour découvrir d'incise. Non pas qu'elle soit représentative, mais plutôt parce qu'elle est plus accessible et facile à écouter, tout en restant de qualité et aussi singulière que n'importe laquelle de ses autres projets.
(écoute: http://dronesweetdrone.bandcamp.com/album/ak-nes)
Catherine Brisset-Cristal Baschet et ensemble - Skylamp (Drone Sweet Drone, 2012)
Dans un tout autre domaine, voici un recueil de huit pièces ayant pour point commun l'utilisation du Cristal Baschet. C'est donc la musicienne Catherine Brisset qui interprète ici les pièces pour cet instrument de nouvelle lutherie créé au début du 20e siècle, aux côtés d'une formation variable, comprenant flûte, clarinette, violon, violoncelle, clavecin, bande et électronique. Chaque pièce est écrite par un compositeur différent, parmi lesquels on peut trouver Sébastien Béranger, Florence Baschet, I-Chun Lee, Thierry Alla, Claudio Jara, Jean-Christophe Adam-Walrand, Jean-Yves Bosseur et Eryck Abecassis. Tous ces compositeurs sont, me semble-t-il, français, et ont étudié la musique dans les milieux institutionnels de la musique contemporaine (aux côtés, pour certains, de Michaël Levinas, Karlheinz Stockhausen ou Luigi Nono). L'intérêt de touutes ces pièces est principalement concentré sur le timbre du Cristal Baschet d'un côté, mais on retrouve également des intérêts différents selon les pièces, pour la musique concrète et électroacoustique, sur les mélanges de bandes ou d'instruments électroniques avec des instruments traditionnels, ainsi qu'un intérêt ou des influences provenant des musiques du début et du milieu du vingtième siècle - de Webern à Grisey. On retrouve des couleurs parfois étonnantes tout en étant un peu trop ancré dans une musique contemporaine institutionnelle. Le poids d'un Varèse, des formes libres atonales, de l'école spectrale ou de Stockhausen se fait souvent trop ressentir, malgré une volonté certaine de créer de nouvelles formes et d'explorer de nouveaux timbres, notamment celui du Cristal Baschet, accompagné d'instruments anciens ou nouveaux allant du clavecin aux bandes... Une compilation assez inégale en somme, mais plutôt originale et intéressante pour l'utilisation de cet instrument peu commun.
(écoute: http://dronesweetdrone.bandcamp.com/album/skylamp-2)
v/a - Nantes is Noise (Fibrr, 2012)
Le label nantais Fibrr (dirigé par Julien Ottavi) n'avait pas sorti de disque depuis de nombreuses années et il revient en cette fin 2012 avec une compilation d'artistes ligériens pour la plupart assez proches de l'association Apo33. J'en fais ici la liste: Keith Rowe, Formanex, Wehwalt, Jérôme Joy, Anthony Taillard, Jenny Pickett, Clinch, Luc Kerléo, Semantik, Mathias Delplanque, Julien Ottavi, Thomas Tilly, Morosphynx, Dominique Leroy.
Ce n'est pas évident d'écrire à propos d'une compilation, car les approches, les matériaux et les esthétiques sont très variables. Quelques points communs tout de même réunissent ces artistes: une approche plutôt bruitiste de la musique, où le son comme phénomène physique est considéré comme une matière musicale, voire comme la forme même de la musique; une utilisation massive de l'électronique et des ordinateurs, avec quelques instruments traités également comme de la matière sonore plus que comme un instrument; et l'origine géographique bien sûr: le but de cette compilation étant de promouvoir la scène musicale et expérimentale nantaise. Ceci-dit, les pièces présentées ici sont plutôt éclectiques: des instruments préparés et/ou motorisés de Keith Rowe (avec une pièce étonnamment calme, aérée et abrasive) et Anthony Taillard (avec son drone pour orgue), à un extrait de Treatise par Formanex (Anthony Taillard encore, Julien Ottavi et Emmanuel Leduc), en passant par les expérimentations sur la voix de Luc Kerléo ou encore le synthétiseur halluciné de Clinch, des œuvres électroacoustiques, de la musique concrète pour bande, du harsh noise, des field-recordings, etc. Des esthétiques et des pratiques diverses et dans l'ensemble plutôt réussies. La longueur des pièces (4-5 minutes chacune) permet à chaque musicien de développer son discours en un temps raisonnable tout en laissant pas mal de place à de nombreuses démarches (il y a tout de même 14 pistes au total), juste le temps qu'il faut à l'auditeur pour pénétrer chaque univers sonore et esthétique.
d'incise - Akènes (Drone Sweet Drone/Bruit Clair, 2012)
Deux labels nantais se sont associés pour produire ce nouveau disque de d'incise, le musicien électroacoustique suisse: Drone Sweet Drone et Bruit Clair (qui a déjà sorti de nombreux disques de Delplanque, ce qui laisse soupçonner qu'il gère lui-même ce label...).
Bref, sur Akènes, d'incise propose une musique qui tend beaucoup moins vers l'abstraction que d'habitude. Une suite de dix pièces electronica/ambient originales et personnelles. d'incise oriente ici sa musique sur l'atmosphère et l'ambiance à partir de quelques field-recordings, de processus analogiques, d'objets, mais surtout d'instruments. On retrouve de nombreuses cordes et percussions qui ne sont pas filtrés par des techniques étendues, d'incise semble retourner ici à une musique plus accessible orientée vers l'acoustique et les instruments, sans pour autant abandonner l'électronique non plus. Car les nappes synthétiques et analogiques sont nombreuses tout au long de ces 10 pièces, et leur importance n'est franchement pas négligeable par rapport à la création d'atmosphère et d'ambiance. On croirait parfois entendre les interludes ambient du monumental Drukqs d'Aphex Twin, mais il s'agit d'une ambiance plus posée, peut-être moins sombre, mais surtout plus influencée par de nombreuses expérimentations antérieures. Car même si d'incise offre ici une musique moins axée sur l'abstraction, il pousse l'expérimentation assez loin en explorant divers matériaux sonores de manière assez profonde et claire pour un album très proche de l'electronica. Minimaliste, ambient, singulier et sombre, Akènes peut constituer une très bonne œuvre pour découvrir d'incise. Non pas qu'elle soit représentative, mais plutôt parce qu'elle est plus accessible et facile à écouter, tout en restant de qualité et aussi singulière que n'importe laquelle de ses autres projets.
(écoute: http://dronesweetdrone.bandcamp.com/album/ak-nes)
Catherine Brisset-Cristal Baschet et ensemble - Skylamp (Drone Sweet Drone, 2012)
Dans un tout autre domaine, voici un recueil de huit pièces ayant pour point commun l'utilisation du Cristal Baschet. C'est donc la musicienne Catherine Brisset qui interprète ici les pièces pour cet instrument de nouvelle lutherie créé au début du 20e siècle, aux côtés d'une formation variable, comprenant flûte, clarinette, violon, violoncelle, clavecin, bande et électronique. Chaque pièce est écrite par un compositeur différent, parmi lesquels on peut trouver Sébastien Béranger, Florence Baschet, I-Chun Lee, Thierry Alla, Claudio Jara, Jean-Christophe Adam-Walrand, Jean-Yves Bosseur et Eryck Abecassis. Tous ces compositeurs sont, me semble-t-il, français, et ont étudié la musique dans les milieux institutionnels de la musique contemporaine (aux côtés, pour certains, de Michaël Levinas, Karlheinz Stockhausen ou Luigi Nono). L'intérêt de touutes ces pièces est principalement concentré sur le timbre du Cristal Baschet d'un côté, mais on retrouve également des intérêts différents selon les pièces, pour la musique concrète et électroacoustique, sur les mélanges de bandes ou d'instruments électroniques avec des instruments traditionnels, ainsi qu'un intérêt ou des influences provenant des musiques du début et du milieu du vingtième siècle - de Webern à Grisey. On retrouve des couleurs parfois étonnantes tout en étant un peu trop ancré dans une musique contemporaine institutionnelle. Le poids d'un Varèse, des formes libres atonales, de l'école spectrale ou de Stockhausen se fait souvent trop ressentir, malgré une volonté certaine de créer de nouvelles formes et d'explorer de nouveaux timbres, notamment celui du Cristal Baschet, accompagné d'instruments anciens ou nouveaux allant du clavecin aux bandes... Une compilation assez inégale en somme, mais plutôt originale et intéressante pour l'utilisation de cet instrument peu commun.
(écoute: http://dronesweetdrone.bandcamp.com/album/skylamp-2)
v/a - Nantes is Noise (Fibrr, 2012)
Le label nantais Fibrr (dirigé par Julien Ottavi) n'avait pas sorti de disque depuis de nombreuses années et il revient en cette fin 2012 avec une compilation d'artistes ligériens pour la plupart assez proches de l'association Apo33. J'en fais ici la liste: Keith Rowe, Formanex, Wehwalt, Jérôme Joy, Anthony Taillard, Jenny Pickett, Clinch, Luc Kerléo, Semantik, Mathias Delplanque, Julien Ottavi, Thomas Tilly, Morosphynx, Dominique Leroy.
Ce n'est pas évident d'écrire à propos d'une compilation, car les approches, les matériaux et les esthétiques sont très variables. Quelques points communs tout de même réunissent ces artistes: une approche plutôt bruitiste de la musique, où le son comme phénomène physique est considéré comme une matière musicale, voire comme la forme même de la musique; une utilisation massive de l'électronique et des ordinateurs, avec quelques instruments traités également comme de la matière sonore plus que comme un instrument; et l'origine géographique bien sûr: le but de cette compilation étant de promouvoir la scène musicale et expérimentale nantaise. Ceci-dit, les pièces présentées ici sont plutôt éclectiques: des instruments préparés et/ou motorisés de Keith Rowe (avec une pièce étonnamment calme, aérée et abrasive) et Anthony Taillard (avec son drone pour orgue), à un extrait de Treatise par Formanex (Anthony Taillard encore, Julien Ottavi et Emmanuel Leduc), en passant par les expérimentations sur la voix de Luc Kerléo ou encore le synthétiseur halluciné de Clinch, des œuvres électroacoustiques, de la musique concrète pour bande, du harsh noise, des field-recordings, etc. Des esthétiques et des pratiques diverses et dans l'ensemble plutôt réussies. La longueur des pièces (4-5 minutes chacune) permet à chaque musicien de développer son discours en un temps raisonnable tout en laissant pas mal de place à de nombreuses démarches (il y a tout de même 14 pistes au total), juste le temps qu'il faut à l'auditeur pour pénétrer chaque univers sonore et esthétique.
EFG Trio - Kopros Lithos (Multikulti, 2011)
Vous en avez peut-être marre des fois des expérimentations et des abstractions électroacoustiques, de l'art sonore, des musiques minimalistes et réductionnistes. Alors il est temps de se divertir avec l'EFG trio: un trio de choc avec rien de moins que Peter Evans à la trompette, Agusti Fernandez au piano, et Mats Gustafsson au saxophone!
Comme je m'y attendais, il s'agit d'un trio énergique, couillu, agressif et puissant. Le caractère noise-punk des agressions sonores de Gustafsson (avec ses slaps caverneux et ses cris organiques) s'associe à merveille avec le phrasé et les techniques étendues exceptionnellement intenses de Peter Evans, ainsi qu'avec le jeu très dense, souvent proche du cluster, de Fernandez. Ce dernier assure les questions rythmiques quand il en est question, mais il s'agit tout de même d'une musique qui est pour la plupart du temps horizontale - ce pour quoi il utilise également de nombreuses préparations. Il s'agit avant tout de faire converger et interagir des phrasés et des personnalités sonores divergentes pour créer une boule d'énergie la plus intense possible, dans une ambiance teintée de free jazz, d'improvisation libre, de punk rock et de noise. Quelques passages calmes et aérés bien sûr, qui ne sont pas forcément les plus réussis soit dit en passant, mais tout est fait pour faire constamment monter la sauce. Et c'est bien ce que réussit le mieux l'EFG. Faire monter, toujours plus, toujours plus fort, toujours plus intense, toujours plus agressif. Jusqu'à l'explosion, jusqu’à l'insurmontable, jusqu'aux limites humaines et instrumentales.
Tout est tension, énergie, puissance. Comme un hymne à la violence et à l’insurrection. Une musique parfaite en fond d'émeute - pour une émeute dansante aussi. Car EFG crispe les nerfs, sature la tension, déploie l'énergie - et donne envie de danser, crier, hurler, frapper, rire, sourire, boire, baiser, manger. Un cocktail explosif de musiciens libres et sauvages, énergiques et créatifs, agressifs et joyeux. Recommandé!
http://www.multikulti.com/en/efg-trio-peter-evans-agusti-fernandez-mats-gustafsson.html
Comme je m'y attendais, il s'agit d'un trio énergique, couillu, agressif et puissant. Le caractère noise-punk des agressions sonores de Gustafsson (avec ses slaps caverneux et ses cris organiques) s'associe à merveille avec le phrasé et les techniques étendues exceptionnellement intenses de Peter Evans, ainsi qu'avec le jeu très dense, souvent proche du cluster, de Fernandez. Ce dernier assure les questions rythmiques quand il en est question, mais il s'agit tout de même d'une musique qui est pour la plupart du temps horizontale - ce pour quoi il utilise également de nombreuses préparations. Il s'agit avant tout de faire converger et interagir des phrasés et des personnalités sonores divergentes pour créer une boule d'énergie la plus intense possible, dans une ambiance teintée de free jazz, d'improvisation libre, de punk rock et de noise. Quelques passages calmes et aérés bien sûr, qui ne sont pas forcément les plus réussis soit dit en passant, mais tout est fait pour faire constamment monter la sauce. Et c'est bien ce que réussit le mieux l'EFG. Faire monter, toujours plus, toujours plus fort, toujours plus intense, toujours plus agressif. Jusqu'à l'explosion, jusqu’à l'insurmontable, jusqu'aux limites humaines et instrumentales.
Tout est tension, énergie, puissance. Comme un hymne à la violence et à l’insurrection. Une musique parfaite en fond d'émeute - pour une émeute dansante aussi. Car EFG crispe les nerfs, sature la tension, déploie l'énergie - et donne envie de danser, crier, hurler, frapper, rire, sourire, boire, baiser, manger. Un cocktail explosif de musiciens libres et sauvages, énergiques et créatifs, agressifs et joyeux. Recommandé!
http://www.multikulti.com/en/efg-trio-peter-evans-agusti-fernandez-mats-gustafsson.html
Sacred Realism
Bryan Eubanks & Catherine Lamb - untitled 12 (after agnes) (Sacred Realism, 2012)
Première publication de ce nouveau label américain: untitled 12 (after agnes) est une "composition" de Bryan Eubanks et Catherine Lamb d'après une peinture d’Agnès Martin. Cette dernière, souvent qualifiée de minimaliste, préfère se ranger dans la longue tradition américaine de l'expressionnisme abstrait avec ses grandes toiles simples, ses énormes monochromes quadrillés qui fourmillent de micro-variations.
Une peinture en particulier a retenu l'attention des deux compositeurs et a servi de point de départ à leur collaboration: untitled #12 (1984), reproduite à l'intérieur de la pochette (je n'ai pas trouvé de reproduction sur internet malheureusement, mais si vous ne connaissez pas, vous pouvez facilement vous faire une idée de cette œuvre en regardant les autres reproductions). La pièce écrite par Eubanks & Lamb est une longue, longue pièce statique d'une heure, générée par un logiciel autonome (un peu de la même manière que la pièce materiality de Bryan Eubanks). Une plage de bruit blanc, un bruit blanc immuable, faible, imperturbable, qui ne se modifie que toutes les quinze précisément. Une couche se rajoute tous les quarts d'heure, mais entre-temps, rien. Rien et tout à la fois. Au début, on s'interroge, puis on s'ennuie, puis étrangement, on croit percevoir du mouvement, alors qu'il n'en est rien. Ce que l'on perçoit? la richesse de la texture proposée, le bruit blanc semblant se décomposer, toutes les couches de fréquences et de sinusoïdes se détachant pour laisser apparaître la structure du bruit. Une pièce en quatre partie qui invitent à la méditation mais aussi et surtout à une écoute participative, à une perception active de l’œuvre pour en saisir la richesse. C'est difficile d'accès, parfois fatigant, mais la démarche et l'expérience sont singulières. Et pas aussi pauvres qu'elles ne le paraissent.
(informations & extrait: http://www.sacredrealism.org/label/sr001.html)
Andrew Lafkas - Making Words (Sacred Realism, 2012)
La deuxième publication de ce label très prometteur est une magnifique composition d'Andrew Lafkas pour instruments et électroniques. Les interprètes de cette réalisation sont le compositeur lui-même à la basse, Ann Adachi (flûte), Adam Diller (saxophone ténor), Tucker Dulin (trombone), Kenny Wang (alto), Margarida Garcia (guitare électrique), Sean Meehan (caisse claire et cymbales), Gill Arno, Keiko Uenishi, Barry Weisblat et Bryan Eubanks à l'électronique.
Là aussi, la forme et l'esthétique sont assez minimalistes, mais certainement beaucoup plus riches en apparence. Durant 70 minutes, il est rare d'entendre l'ensemble des interprètes. Il s'agit avant tout d'un jeu sur les timbres et les densités à partir de longues notes superposées. Jeu sur les timbres, oui, mais sans techniques étendues, les interprètes superposent leurs instruments tels qu'ils sont traditionnellement, ils superposent les caractéristiques "normales" de leurs instruments. Et les mêlent en une nappe linéaire qui progresse par micro-évolutions. Andrew Lafkas explore avant tout les possibilités sonores de l'ensemble instrumental plus que des instruments en eux-mêmes: chaque musicien joue la plupart du temps quelque chose de très simple, de reconnaissable, et de court. Les interventions sont courtes et régulières comme une respiration, ce qui donne un aspect très organique à cette musique. Des notes graves, aiguës, faibles, fortes, dans les extrêmes, dans les médiums, en petite formation, ou en très grosse formation. La musique va crescendo, decrescendo, s'affaiblit, se renforce, s'amplifie, s'intensifie, puis redescend. De nombreuses densités sont explorées, à travers l'instrumentarium utilisé. Mais également de nombreuses couleurs à chaque fois. Ce qui fait de ce continuum linéaire une pièce très riche qu'on peut redécouvrir à chaque écoute, qui parvient à explorer de multiples dimensions tout en restant claire.
Très belle composition, et une réalisation sensible, précise, intense et dense.
(informations & extrait: http://www.sacredrealism.org/label/sr002.html)
Première publication de ce nouveau label américain: untitled 12 (after agnes) est une "composition" de Bryan Eubanks et Catherine Lamb d'après une peinture d’Agnès Martin. Cette dernière, souvent qualifiée de minimaliste, préfère se ranger dans la longue tradition américaine de l'expressionnisme abstrait avec ses grandes toiles simples, ses énormes monochromes quadrillés qui fourmillent de micro-variations.
Une peinture en particulier a retenu l'attention des deux compositeurs et a servi de point de départ à leur collaboration: untitled #12 (1984), reproduite à l'intérieur de la pochette (je n'ai pas trouvé de reproduction sur internet malheureusement, mais si vous ne connaissez pas, vous pouvez facilement vous faire une idée de cette œuvre en regardant les autres reproductions). La pièce écrite par Eubanks & Lamb est une longue, longue pièce statique d'une heure, générée par un logiciel autonome (un peu de la même manière que la pièce materiality de Bryan Eubanks). Une plage de bruit blanc, un bruit blanc immuable, faible, imperturbable, qui ne se modifie que toutes les quinze précisément. Une couche se rajoute tous les quarts d'heure, mais entre-temps, rien. Rien et tout à la fois. Au début, on s'interroge, puis on s'ennuie, puis étrangement, on croit percevoir du mouvement, alors qu'il n'en est rien. Ce que l'on perçoit? la richesse de la texture proposée, le bruit blanc semblant se décomposer, toutes les couches de fréquences et de sinusoïdes se détachant pour laisser apparaître la structure du bruit. Une pièce en quatre partie qui invitent à la méditation mais aussi et surtout à une écoute participative, à une perception active de l’œuvre pour en saisir la richesse. C'est difficile d'accès, parfois fatigant, mais la démarche et l'expérience sont singulières. Et pas aussi pauvres qu'elles ne le paraissent.
(informations & extrait: http://www.sacredrealism.org/label/sr001.html)
Andrew Lafkas - Making Words (Sacred Realism, 2012)
La deuxième publication de ce label très prometteur est une magnifique composition d'Andrew Lafkas pour instruments et électroniques. Les interprètes de cette réalisation sont le compositeur lui-même à la basse, Ann Adachi (flûte), Adam Diller (saxophone ténor), Tucker Dulin (trombone), Kenny Wang (alto), Margarida Garcia (guitare électrique), Sean Meehan (caisse claire et cymbales), Gill Arno, Keiko Uenishi, Barry Weisblat et Bryan Eubanks à l'électronique.
Là aussi, la forme et l'esthétique sont assez minimalistes, mais certainement beaucoup plus riches en apparence. Durant 70 minutes, il est rare d'entendre l'ensemble des interprètes. Il s'agit avant tout d'un jeu sur les timbres et les densités à partir de longues notes superposées. Jeu sur les timbres, oui, mais sans techniques étendues, les interprètes superposent leurs instruments tels qu'ils sont traditionnellement, ils superposent les caractéristiques "normales" de leurs instruments. Et les mêlent en une nappe linéaire qui progresse par micro-évolutions. Andrew Lafkas explore avant tout les possibilités sonores de l'ensemble instrumental plus que des instruments en eux-mêmes: chaque musicien joue la plupart du temps quelque chose de très simple, de reconnaissable, et de court. Les interventions sont courtes et régulières comme une respiration, ce qui donne un aspect très organique à cette musique. Des notes graves, aiguës, faibles, fortes, dans les extrêmes, dans les médiums, en petite formation, ou en très grosse formation. La musique va crescendo, decrescendo, s'affaiblit, se renforce, s'amplifie, s'intensifie, puis redescend. De nombreuses densités sont explorées, à travers l'instrumentarium utilisé. Mais également de nombreuses couleurs à chaque fois. Ce qui fait de ce continuum linéaire une pièce très riche qu'on peut redécouvrir à chaque écoute, qui parvient à explorer de multiples dimensions tout en restant claire.
Très belle composition, et une réalisation sensible, précise, intense et dense.
(informations & extrait: http://www.sacredrealism.org/label/sr002.html)
Keith Rowe - September (Erstwhile, 2012)
Il est parfois difficile d'écrire sur un disque - notamment quand il nous touche au-delà du raisonnable, et surtout lorsqu'il est abstrait et obscur. Et tel est bien le cas pour September je crois. Voilà pour les informations psychologiques, pour les informations sur la situation de l'enregistrement: il s'agit d'un concert enregistré le 11 septembre 2011 à NY, au festival Amplify, juste avant la performance chroniquée hier de Radu Malfatti et Taku Unami. Keith Rowe y avait apporté son éternelle guitare préparée sur table, des radios, et l'enregistrement d'un quintette pour piano de Dvorák.
L'utilisation de cet enregistrement contribue d'ailleurs en grande partie à la puissance de cette performance. En ouverture, en conclusion, et disséminée tout au long de ces 34 minutes, l’œuvre de Dvorák, une musique de chambre romantique aux allures nostalgiques et solennelles, s'oppose clairement à l'esthétique de plus en plus rugueuse et informelle de KR. Une opposition entre l'ancien et le moderne, entre l'écriture et l'improvisation, entre le beau et le laid, entre l'acoustique et l'électronique, entre l'unicité de la performance et la reproductibilité des enregistrements, mais aussi (grâce aux radios cette fois) entre musiques expérimentales (ou d'avant-gardes, et j'aurais presque envie de dire élitistes - tout comme l'était Dvorák à son époque) et populaires. Autant d'éléments, de questions et d'oppositions qui ont amenés KR à cette pratique unique de l'improvisation libre.
Après de multiples écoutes répétées inlassablement, aucune forme ne paraît surgir. Des interférences radios sont suivies d'un silence, un micro-contact est alors brusqué avec violence, le leitmotiv que constitue le quintette pour piano peut surgir à n'importe quel moment, des morceaux de pop et de rock provenant des ondes radios se mélangent aux grésillements et aux interférences d'une corde agitée par un ventilateur de poche. Mais tout ceci n'est pas linéaire, les changements de dynamique et d'intensité sont brusques et imprévisibles. Même le son de KR se fait de plus en plus radical, un son plus granuleux que jamais, plus rêche et abstrait. Un son qui démange, qui gêne, qui fait mal, et qui s'oppose d'autant plus aux musiques populaires et classiques intégrées à cette performance.
Mais après tout, ce doit être cet aspect imprévisible, spontané et urgent qui font de cet enregistrement un disque qui me remue autant à chaque écoute. Cette forme informelle plus que ce son unique et abstrait. KR joue sur les accidents, mais ne se laisse pas jouer par les accidents, il les connaît de plus en plus intimement et les maitrise aujourd'hui avec une virtuosité et une précision incomparables, hors du commun, surnaturelles. Car l'utilisation de l'électricité et des interférences ne guide plus la performance, la performance n'est guidée que par la volonté et la détermination de KR qui joue ensuite avec les accidents et les imperfections de la modernité. Mais aussi, comme je le disais, avec les oppositions entre l'improvisation , l'écriture, la musique populaire et la musique savante (l'improvisation libre - notamment telle que la pratique KR - se situant dans une zone intermédiaire très floue). KR sculpte une structure informelle qui se joue des oppositions institutionnelles en utilisant des matériaux issus des imperfections et des défauts techniques.
A chaque fois que je découvre un KR j'ai envie de le dire, mais je crois être sûr de moi aujourd'hui: je pense qu'il s'agit du meilleur solo de KR, le plus abouti et le plus savant, le plus précis et le plus puissant en tout cas. Un solo d'une richesse sonore incroyable, sur une structure informelle et obscure et d'autant plus surprenante et envoutante. A écouter impérativement!
L'utilisation de cet enregistrement contribue d'ailleurs en grande partie à la puissance de cette performance. En ouverture, en conclusion, et disséminée tout au long de ces 34 minutes, l’œuvre de Dvorák, une musique de chambre romantique aux allures nostalgiques et solennelles, s'oppose clairement à l'esthétique de plus en plus rugueuse et informelle de KR. Une opposition entre l'ancien et le moderne, entre l'écriture et l'improvisation, entre le beau et le laid, entre l'acoustique et l'électronique, entre l'unicité de la performance et la reproductibilité des enregistrements, mais aussi (grâce aux radios cette fois) entre musiques expérimentales (ou d'avant-gardes, et j'aurais presque envie de dire élitistes - tout comme l'était Dvorák à son époque) et populaires. Autant d'éléments, de questions et d'oppositions qui ont amenés KR à cette pratique unique de l'improvisation libre.
Après de multiples écoutes répétées inlassablement, aucune forme ne paraît surgir. Des interférences radios sont suivies d'un silence, un micro-contact est alors brusqué avec violence, le leitmotiv que constitue le quintette pour piano peut surgir à n'importe quel moment, des morceaux de pop et de rock provenant des ondes radios se mélangent aux grésillements et aux interférences d'une corde agitée par un ventilateur de poche. Mais tout ceci n'est pas linéaire, les changements de dynamique et d'intensité sont brusques et imprévisibles. Même le son de KR se fait de plus en plus radical, un son plus granuleux que jamais, plus rêche et abstrait. Un son qui démange, qui gêne, qui fait mal, et qui s'oppose d'autant plus aux musiques populaires et classiques intégrées à cette performance.
Mais après tout, ce doit être cet aspect imprévisible, spontané et urgent qui font de cet enregistrement un disque qui me remue autant à chaque écoute. Cette forme informelle plus que ce son unique et abstrait. KR joue sur les accidents, mais ne se laisse pas jouer par les accidents, il les connaît de plus en plus intimement et les maitrise aujourd'hui avec une virtuosité et une précision incomparables, hors du commun, surnaturelles. Car l'utilisation de l'électricité et des interférences ne guide plus la performance, la performance n'est guidée que par la volonté et la détermination de KR qui joue ensuite avec les accidents et les imperfections de la modernité. Mais aussi, comme je le disais, avec les oppositions entre l'improvisation , l'écriture, la musique populaire et la musique savante (l'improvisation libre - notamment telle que la pratique KR - se situant dans une zone intermédiaire très floue). KR sculpte une structure informelle qui se joue des oppositions institutionnelles en utilisant des matériaux issus des imperfections et des défauts techniques.
A chaque fois que je découvre un KR j'ai envie de le dire, mais je crois être sûr de moi aujourd'hui: je pense qu'il s'agit du meilleur solo de KR, le plus abouti et le plus savant, le plus précis et le plus puissant en tout cas. Un solo d'une richesse sonore incroyable, sur une structure informelle et obscure et d'autant plus surprenante et envoutante. A écouter impérativement!
Radu Malfatti / Taku Unami - s/t (Erstwhile, 2012)
D'après certaines photos, Taku Unami utilise une installation aussi sonore que visuelle: la pièce est plongée dans le noir, Radu invisible, un pan de mur éclairé par l'installation où des ombres s'installent. Les sons de cette installation ne sont rien que des cordes pincées très légèrement, des objets déplacés, toutes sortes de sons qui se mélangent avec le milieu sonore environnant. Même le trombone de Malfatti est joué si bas et de manière si lointaine qu'il n'émerge qu'avec peine des bruits de chaises, de passants extérieurs, de voitures, de toux du public. Le dialogue entre la scène, le public, et l'extérieur de la salle est minimaliste, très fin, subtil et organique. Hormis le timbre tout de même reconnaissable des cordes et du trombone, on peine constamment à distinguer ce qui provient du duo de ce qui provient du public. Froissement de tissus, chaises déplacées, ou interventions sonores de Taku Unami? Impossible à déterminer.
Un dialogue bien trop intimiste et fusionnel. Mais c'est cette intimité et cette fusion qui font peut-être aussi de ce live un objet aussi intrigant et envoûtant. C'est ce côté aléatoire et indéterminé des sons environnants opposé à la détermination et à la précision des deux musiciens qui font de cette performance radicale une pièce aussi déroutante qui sait maintenir l'auditeur en haleine. Une heure à se demander tout d'abord s'il va se passer quelque chose, puis quoi. Pour enfin se demander qu'est-ce qui s'est passé, et comment? Les questions assaillent: est-ce réellement un concert? une performance? du field-recording? de l'art sonore? autant de questions dont les réponses semblent étrangères au discours de Malfatti et Unami. Car toutes les solutions sont intégrées à leur discours et à leur pratique sonore.
Minimaliste? oui. Formel? oui. Extrême? sans aucun doute. Radical? plus que tout. Exactement ce que l'on peut attendre de ces deux musiciens uniques, toujours aussi déroutants. Le duo Malfatti/Unami répond de manière radicale aux questions musicales de tension/résolution par des interventions sonores rassurantes par rapport à la tension générée par l'attention portée à l'environnement imprévisible. Une performance aléatoire évidemment très, très calme, mais tout de même pleine de tension. La tension propre à la sensation de chaos que l'on peut avoir lorsqu'on prête attention à notre environnement sonore, notamment en plein cœur d'une métropole (la performance a été enregistrée à NY). On peut dès lors être reconnaissant à Malfatti et Unami d'apporter un réconfort musical à notre perception chaotique du monde extérieur.
Chipshop Music with Toshimaru Nakamura - Protocol (Mathka, 2012)
En cette fin d'année, le label polonais Mathka revient en force avec d'une part, l'extraordinaire solo de Martin Küchen, puis aujourd'hui, ce troisième CD du quartet CSM, accompagné de Toshimaru Nakamura (toujours - bien évidemment - à la table de mixage bouclée sur elle-même). Pour ceux qui ne connaissent pas cette formation, elle est composée de Martin Küchen (saxophones alto et baryton, radio), Erik Carlsson (percussion), David Lacey (percussion, électronique) et Paul Vogel (ordinateur, clarinette).
On le voit tout de suite, il s'agit bel et bien d'eai, de l'improvisation électroacoustique abstraite et minimaliste. Deux pièces réussies et profondes, mais difficiles à décrire. Il s'agit de longues nappes lisses et très horizontales, sur une intensité presque toujours égale à elle-même, deux pièces qui progressent par micro-évolutions, où le son du groupe prime avant tout, où les individus, les sources, les instruments et l'électricité s'entremêlent en un maillage très serré, en un magma sonore (souvent très aéré quand même) d'où peine à émerger une voix. Du coup, disons le tout de suite, ceux qui voudraient écouter cet album pour la collaboration de Toshimaru Nakamura risquent d'être déçus. Ou pas. Malgré son statut d'invité exceptionnel, aucune place prépondérante ne lui ait accordé, les larsens de Nakamura se fondent dans la masse de souffles, de peaux frottés et de grésillements. Mais c'est aussi ceci le génie de Nakamura: conserver sa singularité discrète tout en parvenant à se fondre dans de multiples identités collectives. Comme les quatre membres de CSM, Nakamura est subtil, discret, mais c'est cette discrétion et cette sensibilité collectives qui font de Protocol un album profond, un album qui accède à des sonorités uniques et à une intimité merveilleuse.
Non la présence de Toshimaru Nakamura n'apporte pas une grande évolution à l'esthétique ou à la forme adoptée par le CSM, mais oui, leur musique reste toujours aussi profonde et singulière. Une musique contemplative, abrasive, lente et onirique. Une musique qui propose un son collectif unique, sensible et aéré, où chaque instrument est traité comme une source sonore abstraite et froide, mais où l'interaction est tout ce qu'il y a de plus humaine et chaleureuse. Excellent!
(informations, écoute et extraits: http://mathka.bandcamp.com/album/protocol)
Libellés :
-Mathka,
Chip Shop Music,
David Lacey,
Erik Carlsson,
Martin Küchen,
Paul Vogel,
Toshimaru Nakamura
Under The Carpet - s/t (Ruptured, 2012)
Ruptured est un label libanais qui produit certains des musiciens expérimentaux les plus actifs résidant à Beyrouth. Une scène large habitée par le rock, le rap, les musiques électroniques, la pop, les expérimentations sonores, etc. La dernière production de ce label est un trio qui navigue sur des flots electronica aux ambiances post-rock. Under The Carpet réunit trois musiciens de trois pays: le suisse Paed Conca (basse électrique et clarinette), le français Stéphane Rives (ordinateur) et le libanais Fadi Tabbal (guitare électrique & ipad). Des trois, je ne connaissais que Stéphane Rives, saxophoniste très important dans les musiques improvisées libanaises (et au-delà...). Quant à Paed Conca, il semble provenir plutôt des musiques expérimentales tandis que Fadi Tabbal est musicien dans plusieurs groupes de pop-rock alternatifs.
Un mélange étonnant d'origines géographiques et musicales diverses pour un résultat tout aussi singulier. Under The Carpet dessine une vingtaine de paysages sombres mais accueillant, des univers teintés de rêveries urbaines lentes, froides, industrielles, mais rarement agressives. Tout se fait dans un subtil équilibre entre des inquiétants "bruits" acoustiques ou électroniques et des éléments musicaux rassurants (tonalité, modes, rythmes). On est toujours dans un éléments stylistique connu, que ce soit du hip-hop ("get me a pack"), de l'ambient ("a new hope for medical treatment"), du dubstep, ou je ne sais quoi, mais on est également toujours quelque peu à côté. Parfois c'est drôle (comme cette conclusion on ne peut plus brusque), d'autres fois c'est osé, mais le plus souvent, c'est surtout teinté d'une mélancolie qui semble provenir d'une grande influence des ambiances post-rock (comme sur "late night tales" par exemple, ou encore sur la piste suivante "rock bottom" - intitulée ainsi j'imagine en hommage au chef d’œuvre de Robert Wyatt). Des riffs simples et graves de basse et de guitare sont accompagnés de field-recordings sombres et inquiétants, ou de nappes synthétiques de bruits divers, de microcontacts frottés, etc. Une musique expérimentale tout en utilisant abondamment des idiomes connus et divers.
Un album chaleureux et risqué, aventureux tout en restant accessible à beaucoup, plein d'émotions et réussi.
(informations, biographies & extraits: http://rupturedonline.com/2012/08/30/under-the-carpet-cd-launch-live-performance-in-beirut/)
Un mélange étonnant d'origines géographiques et musicales diverses pour un résultat tout aussi singulier. Under The Carpet dessine une vingtaine de paysages sombres mais accueillant, des univers teintés de rêveries urbaines lentes, froides, industrielles, mais rarement agressives. Tout se fait dans un subtil équilibre entre des inquiétants "bruits" acoustiques ou électroniques et des éléments musicaux rassurants (tonalité, modes, rythmes). On est toujours dans un éléments stylistique connu, que ce soit du hip-hop ("get me a pack"), de l'ambient ("a new hope for medical treatment"), du dubstep, ou je ne sais quoi, mais on est également toujours quelque peu à côté. Parfois c'est drôle (comme cette conclusion on ne peut plus brusque), d'autres fois c'est osé, mais le plus souvent, c'est surtout teinté d'une mélancolie qui semble provenir d'une grande influence des ambiances post-rock (comme sur "late night tales" par exemple, ou encore sur la piste suivante "rock bottom" - intitulée ainsi j'imagine en hommage au chef d’œuvre de Robert Wyatt). Des riffs simples et graves de basse et de guitare sont accompagnés de field-recordings sombres et inquiétants, ou de nappes synthétiques de bruits divers, de microcontacts frottés, etc. Une musique expérimentale tout en utilisant abondamment des idiomes connus et divers.
Un album chaleureux et risqué, aventureux tout en restant accessible à beaucoup, plein d'émotions et réussi.
(informations, biographies & extraits: http://rupturedonline.com/2012/08/30/under-the-carpet-cd-launch-live-performance-in-beirut/)
autour de jonas kocher et gaudenz badrutt
Jonas Kocher - duos 2011 (Flexion, 2012)
Pour ce troisième album proposé sur son propre label, l'accordéoniste suisse Jonas Kocher nous présente ici une suite de six pièces avec différents collaborateurs. Il s'agit pour Jonas de mettre à jour l'essence de sa musique à travers les différentes mises en situation qu'offrent les multiples interactions possibles. Car si le changement de musicien génère des réactions différentes, il y a aussi un style, ou une méthode, ou une forme, qui restent présents quoiqu'il arrive, la marque de l'individualité.
Pour ouvrir ce disque, "l'exception qui confirme la règle" comme on dit, Jonas Kocher forme un trio avec le clarinettiste basse Hans Koch et la violoniste Patricia Bosshard. (Le reste ne sera qu'une suite de duos.) Une pièce très aérée et espacée où les interventions sont rares, subtiles et sporadiques. Comme sur une large partie du disque, une place prépondérante est accordée au silence et aux dynamiques des modes de jeux. Vient ensuite une pièce plus lente et moins réactive, une sorte de drone ou les extrêmes de l'accordéon se mélangent aux cymbales frottées de Christian Wolfarth. La pièce suivante est peut-être la plus radicale et la plus extrême: un duo accordéon/électronique en compagnie de Gaudenz Badrutt, où les interventions deviennent de plus en plus minimalistes et faibles, où le silence devient noble et génère une tension surprenante (peut-être la meilleure pièce de cette "compilation"). Les trois dernières pièces en compagnie d'Urs Leimgruber (saxophone soprano qu'on a déjà pu entendre dans la formation OM), Christoph Schiller (espinette) et Christian Müller (clarinette contrebasse) sont peut-être les plus claires quant à ce qu'il ressort de Jonas Kocher: un intérêt pour les extrémités de l'ambitus, pour explorer les zones les plus reculées de l'instrument, mais aussi un intérêt pour la dynamique que génère tel ou tel type de jeu. Si l'on ajoute la place accordée au silence et l'intérêt porté à l'espace acoustique, on a là la plupart des éléments qui caractériseront l'individualité musicale de l'accordéoniste Jonas Kocher. En tout cas, les six pièces présentées ici révèlent chacune une personnalité sensible et une recherche constante d'un son précis et neuf. Beau travail.
(informations & extrait: http://www.flexionrecords.net/?page_id=608)
Jonas Kocher / Gaudenz Badrutt - Strategy of behaviour in unexpected situations (Insubordinations, 2012)
Le duo Kocher/Badrutt présenté sur la compilation de duos avec Jonas Kocher m'avait déjà interpelé et c'est donc plutôt avec joie que j'ai reçu cette autre pièce d'une trentaine de minutes, improvisée par ce même duo accordéon/électronique.
Le même registre est exploité, dans un contexte aussi minimaliste et très interactif. Kocher continue d'explorer les registres extrêmes de l'accordéon, des registres qui s'entremêlent facilement avec l'électronique (notamment les aigus proches du larsen, mais aussi les bourdons très graves, constants et légers). De son côté, Badrutt tisse des fils très ténus, sensibles et délicats, des drones aigus ou très graves irrégulièrement rompus par des brusques interventions sonores qui peuvent paraître acoustiques: sortes d'interventions bruitistes qui pourraient faire penser à des objets lourds entrechoqués après un calme de plusieurs minutes. On retrouve énormément de bourdons légers, à peine perceptibles, des bourdons qui laissent parfois "entrevoir" des sons extérieurs et étrangers. Mais aussi le même intérêt pour les dynamiques propres aux timbres et aux modes de jeux, ainsi qu'un intérêt pour la tension et l'intensité propres au silence et au calme. Car ce sont bien ces deux termes qui peuvent qualifier la majeure partie de cette improvisation: un calme constant malgré des irruptions violentes sporadiques, ainsi qu'un silence toujours sous-jacent et tendu. Encore une fois: du beau travail - recommandé.
(informations, écoute & téléchargement gratuit: http://www.insubordinations.net/releasescd07.html)
Hans Koch / Gaudenz Badrutt - social insects (Flexion, 2012)
Premier enregistrement du duo Hans Koch (clarinette basse)/Gaudenz Badrutt (électronique, ordinateur, live-sampling), social insects est un disque prometteur qui m'a révélé un duo admirable. Même si c'est leur première publication, il faut quand même savoir que ce duo est formé et actif depuis maintenant plusieurs années - ce qui s'entend et se ressent assez facilement tout au long de ces douze pièces.
Concrètement, Hans Koch et Gaudenz Badrutt développent chacun des nappes linéaires et arythmiques, principalement basées sur la texture: des drones discrets et légers, de longues harmoniques, un chalumeau interminable,. Pour varier, les deux musiciens utilisent également sur quelques pièces des dynamiques plus tendues, rythmiques et donc moins linéaires, faites de slaps, de bruits de clés, de techniques étendues diverses, de larsens, et d'interventions analogiques noise - pièces qui correspondent assez bien à l'évocation des insectes. Mais le plus important à mes yeux reste l'interaction entre chacun, plutôt que les inventions sonores individuelles.
Un duo qui tient avant tout et parvient très bien à explorer l'interaction entre les instruments et la confusion des sources sonores. Les sons s'échangent grâce aux techniques de live-sampling, les timbres s'entremêlent et les registres se télescopent. Durant une heure, Koch et Badrutt nous proposent un jeu musical où les rôles s'échangent, s'inversent, se mélangent, s'identifient, se recoupent et se copient. D'où l'interrogation constante sur la source sonore: combien de fois me suis-je demander si j'entendais bien une clarinette, son imitation électronique ou son détournement par le biais de sample et de live-recordings? L'interaction est si profonde et réussie qu'elle ne peut générer que la confusion. Mais une confusion agréable puisqu'elle est toujours équilibrée par un fil conducteur, une idée musicale qui dirige chaque pièce (que ce soit un mode de jeu, une dynamique, une ambiance, etc.).
Et pour la dernière fois: conseillé.
(informations & extraits: http://www.flexionrecords.net/?page_id=662)
Pour ce troisième album proposé sur son propre label, l'accordéoniste suisse Jonas Kocher nous présente ici une suite de six pièces avec différents collaborateurs. Il s'agit pour Jonas de mettre à jour l'essence de sa musique à travers les différentes mises en situation qu'offrent les multiples interactions possibles. Car si le changement de musicien génère des réactions différentes, il y a aussi un style, ou une méthode, ou une forme, qui restent présents quoiqu'il arrive, la marque de l'individualité.
Pour ouvrir ce disque, "l'exception qui confirme la règle" comme on dit, Jonas Kocher forme un trio avec le clarinettiste basse Hans Koch et la violoniste Patricia Bosshard. (Le reste ne sera qu'une suite de duos.) Une pièce très aérée et espacée où les interventions sont rares, subtiles et sporadiques. Comme sur une large partie du disque, une place prépondérante est accordée au silence et aux dynamiques des modes de jeux. Vient ensuite une pièce plus lente et moins réactive, une sorte de drone ou les extrêmes de l'accordéon se mélangent aux cymbales frottées de Christian Wolfarth. La pièce suivante est peut-être la plus radicale et la plus extrême: un duo accordéon/électronique en compagnie de Gaudenz Badrutt, où les interventions deviennent de plus en plus minimalistes et faibles, où le silence devient noble et génère une tension surprenante (peut-être la meilleure pièce de cette "compilation"). Les trois dernières pièces en compagnie d'Urs Leimgruber (saxophone soprano qu'on a déjà pu entendre dans la formation OM), Christoph Schiller (espinette) et Christian Müller (clarinette contrebasse) sont peut-être les plus claires quant à ce qu'il ressort de Jonas Kocher: un intérêt pour les extrémités de l'ambitus, pour explorer les zones les plus reculées de l'instrument, mais aussi un intérêt pour la dynamique que génère tel ou tel type de jeu. Si l'on ajoute la place accordée au silence et l'intérêt porté à l'espace acoustique, on a là la plupart des éléments qui caractériseront l'individualité musicale de l'accordéoniste Jonas Kocher. En tout cas, les six pièces présentées ici révèlent chacune une personnalité sensible et une recherche constante d'un son précis et neuf. Beau travail.
(informations & extrait: http://www.flexionrecords.net/?page_id=608)
Jonas Kocher / Gaudenz Badrutt - Strategy of behaviour in unexpected situations (Insubordinations, 2012)
Le duo Kocher/Badrutt présenté sur la compilation de duos avec Jonas Kocher m'avait déjà interpelé et c'est donc plutôt avec joie que j'ai reçu cette autre pièce d'une trentaine de minutes, improvisée par ce même duo accordéon/électronique.
Le même registre est exploité, dans un contexte aussi minimaliste et très interactif. Kocher continue d'explorer les registres extrêmes de l'accordéon, des registres qui s'entremêlent facilement avec l'électronique (notamment les aigus proches du larsen, mais aussi les bourdons très graves, constants et légers). De son côté, Badrutt tisse des fils très ténus, sensibles et délicats, des drones aigus ou très graves irrégulièrement rompus par des brusques interventions sonores qui peuvent paraître acoustiques: sortes d'interventions bruitistes qui pourraient faire penser à des objets lourds entrechoqués après un calme de plusieurs minutes. On retrouve énormément de bourdons légers, à peine perceptibles, des bourdons qui laissent parfois "entrevoir" des sons extérieurs et étrangers. Mais aussi le même intérêt pour les dynamiques propres aux timbres et aux modes de jeux, ainsi qu'un intérêt pour la tension et l'intensité propres au silence et au calme. Car ce sont bien ces deux termes qui peuvent qualifier la majeure partie de cette improvisation: un calme constant malgré des irruptions violentes sporadiques, ainsi qu'un silence toujours sous-jacent et tendu. Encore une fois: du beau travail - recommandé.
(informations, écoute & téléchargement gratuit: http://www.insubordinations.net/releasescd07.html)
Hans Koch / Gaudenz Badrutt - social insects (Flexion, 2012)
Premier enregistrement du duo Hans Koch (clarinette basse)/Gaudenz Badrutt (électronique, ordinateur, live-sampling), social insects est un disque prometteur qui m'a révélé un duo admirable. Même si c'est leur première publication, il faut quand même savoir que ce duo est formé et actif depuis maintenant plusieurs années - ce qui s'entend et se ressent assez facilement tout au long de ces douze pièces.
Concrètement, Hans Koch et Gaudenz Badrutt développent chacun des nappes linéaires et arythmiques, principalement basées sur la texture: des drones discrets et légers, de longues harmoniques, un chalumeau interminable,. Pour varier, les deux musiciens utilisent également sur quelques pièces des dynamiques plus tendues, rythmiques et donc moins linéaires, faites de slaps, de bruits de clés, de techniques étendues diverses, de larsens, et d'interventions analogiques noise - pièces qui correspondent assez bien à l'évocation des insectes. Mais le plus important à mes yeux reste l'interaction entre chacun, plutôt que les inventions sonores individuelles.
Un duo qui tient avant tout et parvient très bien à explorer l'interaction entre les instruments et la confusion des sources sonores. Les sons s'échangent grâce aux techniques de live-sampling, les timbres s'entremêlent et les registres se télescopent. Durant une heure, Koch et Badrutt nous proposent un jeu musical où les rôles s'échangent, s'inversent, se mélangent, s'identifient, se recoupent et se copient. D'où l'interrogation constante sur la source sonore: combien de fois me suis-je demander si j'entendais bien une clarinette, son imitation électronique ou son détournement par le biais de sample et de live-recordings? L'interaction est si profonde et réussie qu'elle ne peut générer que la confusion. Mais une confusion agréable puisqu'elle est toujours équilibrée par un fil conducteur, une idée musicale qui dirige chaque pièce (que ce soit un mode de jeu, une dynamique, une ambiance, etc.).
Et pour la dernière fois: conseillé.
(informations & extraits: http://www.flexionrecords.net/?page_id=662)
Kui Dong / Larry Polansky / Christian Wolff - Trio (Henceforth, 2012)
Même si Christian Wolff est plus célèbre en tant que compositeur, voici le deuxième disque de musique improvisée qu'il publie cette année - après un mémorable duo avec Keith Rowe. Toujours au piano, Christian Wolff est accompagné dans ce nouveau trio (qui existe tout de même depuis plusieurs années) par deux musiciens également compositeurs: Kui Dong au piano et Larry Polansky aux guitares et à la mandoline.
Une formation instrumentale plutôt originale de deux pianos et de guitares, une formation de cordes pincées et frappées. Mais également une esthétique originale qui ne provient pas que de l'instrumentation. Car durant ces cinq improvisations, on peut constamment ressentir l'influence des musiques écrites et savantes. Les trois musiciens ne se concentrent pas tellement sur les timbres ou l'interaction, il ne s'agit pas à proprement parler d'improvisation interactive. L'intérêt de ces improvisations réside plutôt dans la gestion et l'équilibre entre des tensions (atonales et arythmiques) et des détentes (harmoniques ou modales et rythmiques). Une gestion savante de cette opposition alliée à une sensibilité permanente aux différentes dynamiques. Il faudrait noter aussi la sensibilité et la virtuosité de chaque musicien qui joue de son instrument avec précision, finesse et subtilité. Une précision et une finesse autant envers l'instrument qu'envers le trio lui-même et l'espace sonore abordé durant ces improvisations.
Ceci-dit, il s'agit tout de même de cinq improvisations qui ne parviennent pas nécessairement à constamment retenir mon attention ou mon intérêt, mais qui ont le mérite d'être originales et d'adopter une démarche esthétique et instrumentale singulière. A écouter par curiosité.
(informations, notes et biographies: http://www.henceforthrecords.com/catalog/trio/)
Masayoshi Urabe - Kampanerura (Utech, 2012)
Nouveau solo du célèbre saxophoniste alto habitué à pleurer et crier dans de vastes espaces désertés: Masayoshi Urabe. Dans cette suite de six pièces dédicacées à un personnage de littérature enfantine (Kampanerura), Masayoshi Urabe adopte une démarche plus narrative justement. Une suite de pièces aux ambiances et aux univers assez variés, et non pas seulement une exploration sonore d'un espace singulier.
Pour commencer, en guise d'introduction, un surprenant riff de guitare, plutôt rock, se répète inlassablement accompagné d'un larsen constant et d'un effet de saturation omniprésent. C'est crade, triste, sombre, noisy, mais l'ambiance est posée, il s'agit d'une musique radicale mais qui se veut plus accessible. Puis la deuxième pièce, plus représentative de la musique d'Urabe, revient au puissant alto. Je ne sais pas où ces pièces ont été enregistrées (les notes indiquent Tokyo sans plus de précision), mais il semblerait qu'Urabe ait encore choisi un vaste lieu, à la réverbération très prononcée. Un hurlement plaintif surgit, résonne, occupe l'espace et se libère du corps d'Urabe, un son qui paraît encore être le corps même de Masayoshi. Sur cette pièce comme sur la cinquième partie, le batteur Teruhisa Nanbu accompagne le saxophoniste d'un jeu percussif et aéré, frappes sèches contre silences, silences remplies par des résonances, des peaux frappées (les cymbales sont presque inexistantes) et des cris, mais aussi par des bribes de paroles et des sons provenant du lieu d'enregistrement.
Mais Kampanerura, c'est aussi et surtout Masayoshi Urabe seul, accompagné d'une multitude d'instruments en plus de son alto monumental. Soit la guitare électrique comme je le disais plus haut, mais aussi des chaînes en métal, des boulons, des appeaux, une flûte, un harmonica. De nombreux silences, auxquels répondent tous ces objets et ces instruments. Des silences qui n'en seront jamais, des silences où résonant les cris plaintifs et lyriques du saxophoniste japonais, ces plaintes tremblantes qui l'ont rendu célèbre et admirable. Masayoshi Urabe est une des rares personnes à combler l'espace avec autant d'émotions, et ce notamment grâce à une utilisation récurrente de tremolos criards et hurlés, de plaintes pleurées et fragiles, sombres et puissantes.
Si Kampanerura commençait de manière plutôt tendue et saturée, l'album se termine sur une touche plutôt calme, aérée et détendue. La dernière partie commence avec un magnifique solo de flûte réverbérée à laquelle se mélange la voix endormie et plaintive de Masayoshi Urabe. Nous pouvons retourner à nos occupations, le saxophoniste japonais à terminer son voyage, il faut retourner au monde réel et quitter l'univers torturé et fortement chargé en émotions de Masayoshi Urabe. Conclusion: outre l'aspect plus narratif qu'auparavant, Kampanerura n'apporte pas grand chose de plus que d'habitude, mais toute la force, le lyrisme, l'intensité et la puissance de Masayoshi sont toujours conservés pour notre plus grand bonheur. Recommandé!
(informations & extraits: http://www.utechrecords.com/)
Pour commencer, en guise d'introduction, un surprenant riff de guitare, plutôt rock, se répète inlassablement accompagné d'un larsen constant et d'un effet de saturation omniprésent. C'est crade, triste, sombre, noisy, mais l'ambiance est posée, il s'agit d'une musique radicale mais qui se veut plus accessible. Puis la deuxième pièce, plus représentative de la musique d'Urabe, revient au puissant alto. Je ne sais pas où ces pièces ont été enregistrées (les notes indiquent Tokyo sans plus de précision), mais il semblerait qu'Urabe ait encore choisi un vaste lieu, à la réverbération très prononcée. Un hurlement plaintif surgit, résonne, occupe l'espace et se libère du corps d'Urabe, un son qui paraît encore être le corps même de Masayoshi. Sur cette pièce comme sur la cinquième partie, le batteur Teruhisa Nanbu accompagne le saxophoniste d'un jeu percussif et aéré, frappes sèches contre silences, silences remplies par des résonances, des peaux frappées (les cymbales sont presque inexistantes) et des cris, mais aussi par des bribes de paroles et des sons provenant du lieu d'enregistrement.
Mais Kampanerura, c'est aussi et surtout Masayoshi Urabe seul, accompagné d'une multitude d'instruments en plus de son alto monumental. Soit la guitare électrique comme je le disais plus haut, mais aussi des chaînes en métal, des boulons, des appeaux, une flûte, un harmonica. De nombreux silences, auxquels répondent tous ces objets et ces instruments. Des silences qui n'en seront jamais, des silences où résonant les cris plaintifs et lyriques du saxophoniste japonais, ces plaintes tremblantes qui l'ont rendu célèbre et admirable. Masayoshi Urabe est une des rares personnes à combler l'espace avec autant d'émotions, et ce notamment grâce à une utilisation récurrente de tremolos criards et hurlés, de plaintes pleurées et fragiles, sombres et puissantes.
Si Kampanerura commençait de manière plutôt tendue et saturée, l'album se termine sur une touche plutôt calme, aérée et détendue. La dernière partie commence avec un magnifique solo de flûte réverbérée à laquelle se mélange la voix endormie et plaintive de Masayoshi Urabe. Nous pouvons retourner à nos occupations, le saxophoniste japonais à terminer son voyage, il faut retourner au monde réel et quitter l'univers torturé et fortement chargé en émotions de Masayoshi Urabe. Conclusion: outre l'aspect plus narratif qu'auparavant, Kampanerura n'apporte pas grand chose de plus que d'habitude, mais toute la force, le lyrisme, l'intensité et la puissance de Masayoshi sont toujours conservés pour notre plus grand bonheur. Recommandé!
(informations & extraits: http://www.utechrecords.com/)
Kevin Drumm - Relief (MEGO, 2012)
Il y a maintenant dix ans, les éditions Mego publiaient déjà Sheer Hellish Miasma, qui reste à ce jour mon disque préféré de Kevin Drumm. Ce dernier revient aujourd'hui à la charge sur le même label avec Relief, une pièce de 36 minutes éditée en vinyle et en version digitale.
Certains se rappelleront certainement de Consume Red par Ground Zero, un disque de noise furieuse, hypnotique, fondée sur un crescendo terrifiant et interminable ainsi que sur une ritournelle obsédante tirée d'un enregistrement du shamane coréen Kim Suk Chul. Sur Relief, Kevin Drumm ne prend pas la peine de faire monter la pression, l'assaut commence dès les premières minutes et l'intensité restera la même tout au long de la pièce. Mais comme sur l'album de Ground Zero, une mélodie obsédante et fantomatique sera constamment présente. Une mélodie immuable, interminable, hypnotique. Sur laquelle Kevin Drumm balance un feu d'artifice de fréquences en tout genre. Bruits blancs, roses, sinusoïdes, ondes triangulaires, un mur terrifiant et immense se dresse sur cette mélodie. Un mur incassable, une forteresse bruitiste, à laquelle seule notre mélodie semble résister. Une mélodie qui ne bougera pas et ne sera pas intimidée. Contrairement à l'auditeur qui peut facilement succomber à ce mur d'une densité et d'une puissance infernales. Vous imaginez une explosion de plus de trente minutes, comme un tonnerre qui ne cesserait pas. Tout est fait pour repousser l'auditeur, pour le décourager, sauf ces trois courtes notes littéralement envoutantes. Trois notes qui obsèdent, qui envoutent, qui nous maintiennent magiquement en place malgré la torture infligée par un mur de bruit d'une intensité certainement trop éprouvante pour beaucoup. Car le mur est construit sur de courtes fréquences en tout genre qui se superposent, qui éclatent, disparaissent, reviennent, s'emmêlent, s'agitent, des fréquences qui font augmenter une pression qui en est déjà au maximum de sa puissance. Un fracas sonore constant et éprouvant, mais aussi créatif et virtuose.
Relief est certes violent et éprouvant. Mais il y a comme un aspect dramatique qui nous retient, toujours grâce au côté hypnotique du sample mélodique. Qui nous force à admirer cet assaut sonore comme une musique à part entière, qui nous pousse à ressentir le bruit blanc avec nos émotions et non avec notre corps. Je ne sais pas, peut-être le relief en question est-il celui donné par l'opposition entre le bruit et les notes, entre la noise et la mélodie, une opposition qui donne une profondeur dialectique et musicale à cette pièce unique et obsédante, dense et extrêmement forte. Recommandé.
Certains se rappelleront certainement de Consume Red par Ground Zero, un disque de noise furieuse, hypnotique, fondée sur un crescendo terrifiant et interminable ainsi que sur une ritournelle obsédante tirée d'un enregistrement du shamane coréen Kim Suk Chul. Sur Relief, Kevin Drumm ne prend pas la peine de faire monter la pression, l'assaut commence dès les premières minutes et l'intensité restera la même tout au long de la pièce. Mais comme sur l'album de Ground Zero, une mélodie obsédante et fantomatique sera constamment présente. Une mélodie immuable, interminable, hypnotique. Sur laquelle Kevin Drumm balance un feu d'artifice de fréquences en tout genre. Bruits blancs, roses, sinusoïdes, ondes triangulaires, un mur terrifiant et immense se dresse sur cette mélodie. Un mur incassable, une forteresse bruitiste, à laquelle seule notre mélodie semble résister. Une mélodie qui ne bougera pas et ne sera pas intimidée. Contrairement à l'auditeur qui peut facilement succomber à ce mur d'une densité et d'une puissance infernales. Vous imaginez une explosion de plus de trente minutes, comme un tonnerre qui ne cesserait pas. Tout est fait pour repousser l'auditeur, pour le décourager, sauf ces trois courtes notes littéralement envoutantes. Trois notes qui obsèdent, qui envoutent, qui nous maintiennent magiquement en place malgré la torture infligée par un mur de bruit d'une intensité certainement trop éprouvante pour beaucoup. Car le mur est construit sur de courtes fréquences en tout genre qui se superposent, qui éclatent, disparaissent, reviennent, s'emmêlent, s'agitent, des fréquences qui font augmenter une pression qui en est déjà au maximum de sa puissance. Un fracas sonore constant et éprouvant, mais aussi créatif et virtuose.
Relief est certes violent et éprouvant. Mais il y a comme un aspect dramatique qui nous retient, toujours grâce au côté hypnotique du sample mélodique. Qui nous force à admirer cet assaut sonore comme une musique à part entière, qui nous pousse à ressentir le bruit blanc avec nos émotions et non avec notre corps. Je ne sais pas, peut-être le relief en question est-il celui donné par l'opposition entre le bruit et les notes, entre la noise et la mélodie, une opposition qui donne une profondeur dialectique et musicale à cette pièce unique et obsédante, dense et extrêmement forte. Recommandé.
AMM - Two London Concerts (Matchless, 2012)
AMM, réduit aujourd'hui au duo John Tilbury (piano) et Eddie Prévost (percussions): groupe phare de l'improvisation anglaise, et plus largement de l'improvisation libre européenne. Bien sûr, il y a eu du changement depuis le départ de Keith Rowe, mais à chaque sortie, on en attend encore beaucoup de ce groupe - qu'il soit réduit à ce duo ou accompagné de grands musiciens comme John Butcher.
Et une fois de plus, AMM ne déçoit pas. En deux improvisations enregistrées en live, le duo Tilbury/Prévost propose deux pièces uniques et singulières. Tout commence avec un gros cluster répété après de longues résonances telles que Tilbury sait les affectionner. Très vite, Prévost sort l'archet, et le glisse sur ses cymbales et ses gongs - un archet qu'il ne quittera presque jamais durant ces 70 minutes de musique. Tout du long, on entendra souvent des phrases répétées aux allures feldmaniennes, phrases sans début ni fin qui ne seront jamais résolues, ainsi que de longues harmoniques éthérées et lisses provenant aussi bien de cordes, de peaux, que de cymbales et de gongs.
De son côté, Tilbury peut jouer sur des clusters qui mettent principalement en avant les timbres du piano, mais il peut tout aussi bien répéter à l'envie des accords harmonieux ou légèrement dissonants et se soucier des couleurs tonales de son instrument, tout en accordant toujours une place primordiale au silence d'une part, mais surtout aux harmoniques qui émergent des résonances. Car avec Tilbury, quand le marteau frappe la corde, il n'est là que pour la percuter, il lui laisse ensuite le temps de se développer d'elle-même dans la caisse de résonance puis dans la salle.
Il n'y a pas réellement de relation de réactivité entre les interventions de chaque musicien, même s'il y a bien une phénomène d'écoute et d'interaction omniprésent, ce n'est pas dans le sens d'une réactivité par analogie ou par empathie. Chacun des musiciens avance sur sa propre voie qu'il ne détourne jamais au profit d'imiter ou de se confondre avec celle de l'autre. Il y a bien deux couleurs différentes, deux individualités, et un espace de représentation surtout. Chacun interagit plus avec l'espace qu'avec son partenaire, et il s'ensuit une osmose quand même, malgré les différences de couleurs entre chacun. D'où certainement l'importance accordée au silence et aux résonances de chacun, car c'est dans l'habitation sonore de cet espace que les musiciens se rejoignent le plus et parviennent à produire une musique intimiste et sensible, fusionnelle - tout en se démarquant constamment l'un de l'autre.
Une musique calme et lisse, minimaliste et riche en couleurs. AMM investit un espace sonore pour le transformer via une méthode d'improvisation singulière en un espace intime et poétique, d'une précision et d'une sensibilité exceptionnelles. Recommandé.
Et une fois de plus, AMM ne déçoit pas. En deux improvisations enregistrées en live, le duo Tilbury/Prévost propose deux pièces uniques et singulières. Tout commence avec un gros cluster répété après de longues résonances telles que Tilbury sait les affectionner. Très vite, Prévost sort l'archet, et le glisse sur ses cymbales et ses gongs - un archet qu'il ne quittera presque jamais durant ces 70 minutes de musique. Tout du long, on entendra souvent des phrases répétées aux allures feldmaniennes, phrases sans début ni fin qui ne seront jamais résolues, ainsi que de longues harmoniques éthérées et lisses provenant aussi bien de cordes, de peaux, que de cymbales et de gongs.
De son côté, Tilbury peut jouer sur des clusters qui mettent principalement en avant les timbres du piano, mais il peut tout aussi bien répéter à l'envie des accords harmonieux ou légèrement dissonants et se soucier des couleurs tonales de son instrument, tout en accordant toujours une place primordiale au silence d'une part, mais surtout aux harmoniques qui émergent des résonances. Car avec Tilbury, quand le marteau frappe la corde, il n'est là que pour la percuter, il lui laisse ensuite le temps de se développer d'elle-même dans la caisse de résonance puis dans la salle.
Il n'y a pas réellement de relation de réactivité entre les interventions de chaque musicien, même s'il y a bien une phénomène d'écoute et d'interaction omniprésent, ce n'est pas dans le sens d'une réactivité par analogie ou par empathie. Chacun des musiciens avance sur sa propre voie qu'il ne détourne jamais au profit d'imiter ou de se confondre avec celle de l'autre. Il y a bien deux couleurs différentes, deux individualités, et un espace de représentation surtout. Chacun interagit plus avec l'espace qu'avec son partenaire, et il s'ensuit une osmose quand même, malgré les différences de couleurs entre chacun. D'où certainement l'importance accordée au silence et aux résonances de chacun, car c'est dans l'habitation sonore de cet espace que les musiciens se rejoignent le plus et parviennent à produire une musique intimiste et sensible, fusionnelle - tout en se démarquant constamment l'un de l'autre.
Une musique calme et lisse, minimaliste et riche en couleurs. AMM investit un espace sonore pour le transformer via une méthode d'improvisation singulière en un espace intime et poétique, d'une précision et d'une sensibilité exceptionnelles. Recommandé.
Sebastien Lexer & Christoph Schiller - Luftwurzeln (Matchless, 2012)
Luftwurzeln est une pièce de musique improvisée pour un duo de cordes: cordes frappées, frottées, pincées, préparées, caressées, triturées, saccagées, manipulées, écrasées. Un duo qui regroupe Sebastien Lexer au piano+ et Christoph Schiller à l'épinette. Au total, 137 touches. Soit un nombre incalculable de cordes (tout dépend si l'épinette de Schiller comporte une, deux ou trois cordes par note, le piano en comportant généralement environ 3 par touche) - et donc autant de possibilités sonores offertes aux deux explorateurs de cordes.
Et le duo Lexer/Schiller s'en donne à cœur joie. Chacun utilise tout au long de ces quarante minutes les possibilités offertes traditionnellement par son instrument, explore les différents modes de jeux, les différentes résonances, les pédales, et l'interaction entre les deux instruments qui ont souvent tendance à devenir indissociables l'un de l'autre. Mais chacun va encore plus loin en utilisant de nombreuses préparations: cordes frottées par des fils, moteurs actionnés dans la caisse de résonance à même les cordes, bois tapé et percuté, etc, cordes étouffées ou modifiées par différents matériaux. Et les timbres produits ici ont quelque chose d'onirique, d'inédit souvent même, chacun fait vraiment preuve de créativité et l'interaction est très intime.
Pour décrire plus formellement cette musique, et c'est là où je suis le moins convaincu, disons qu'il s'agit d'une longue pièce plutôt linéaire qui progresse par micro-évènements et micro-évolutions. Une musique plutôt lente et calme, très lisse, qui laisse une grande place aux silences et à des résonances spectrales. Je n'ai rien contre cette forme, mais je trouve seulement qu'ici, Luftwurzeln manque de relief, ou de profondeur. Même si la connexion entre les deux musiciens est sensible et intime, seuls quelques moments paraissent vraiment intenses et puissants (mais quelle puissance quand ils atteignent ces séquences!).
Une improvisation certes très aventureuse et créative, mais qui parvient difficilement à m'accrocher dans son intégralité. Une pièce trop lisse et stagnante par moments malgré ses trouvailles sonores pourtant saisissantes la plupart du temps. Je reste mitigé...
Et le duo Lexer/Schiller s'en donne à cœur joie. Chacun utilise tout au long de ces quarante minutes les possibilités offertes traditionnellement par son instrument, explore les différents modes de jeux, les différentes résonances, les pédales, et l'interaction entre les deux instruments qui ont souvent tendance à devenir indissociables l'un de l'autre. Mais chacun va encore plus loin en utilisant de nombreuses préparations: cordes frottées par des fils, moteurs actionnés dans la caisse de résonance à même les cordes, bois tapé et percuté, etc, cordes étouffées ou modifiées par différents matériaux. Et les timbres produits ici ont quelque chose d'onirique, d'inédit souvent même, chacun fait vraiment preuve de créativité et l'interaction est très intime.
Pour décrire plus formellement cette musique, et c'est là où je suis le moins convaincu, disons qu'il s'agit d'une longue pièce plutôt linéaire qui progresse par micro-évènements et micro-évolutions. Une musique plutôt lente et calme, très lisse, qui laisse une grande place aux silences et à des résonances spectrales. Je n'ai rien contre cette forme, mais je trouve seulement qu'ici, Luftwurzeln manque de relief, ou de profondeur. Même si la connexion entre les deux musiciens est sensible et intime, seuls quelques moments paraissent vraiment intenses et puissants (mais quelle puissance quand ils atteignent ces séquences!).
Une improvisation certes très aventureuse et créative, mais qui parvient difficilement à m'accrocher dans son intégralité. Une pièce trop lisse et stagnante par moments malgré ses trouvailles sonores pourtant saisissantes la plupart du temps. Je reste mitigé...
John Butcher / Guillaume Viltard / Eddie Prévost - All But (Matchless, 2012)
Deuxième volume de la série de concerts intitulée "Meetings with remarkable saxophonists" qui fait suite au trio Evan Parker/John Edwards/Eddie Prévost, All But réunit cette fois John Butcher (saxophones ténor et soprano), Guillaume Viltard (contrebasse) et Eddie Prévost toujours (batterie).
Si c'est la première fois que Guillaume Viltard (contrebassiste français qui réside dorénavant en Angleterre) est présent aux côtés de Prévost sur un disque, John Butcher en est déjà à sa quatrième collaboration enregistrée avec le batteur londonien (après un duo et deux invitations aux côtés d'AMM). Je ne sais pas ce que donne ce duo Butcher/Prévost, mais le trio Butcher/Viltard/Prévost ne ressemble pas aux interventions du saxophoniste au sein d'AMM. Ici, maintenant, il s'agit de fêter les retrouvailles dans une atmosphère rythmée, énergique et forte, dans une ambiance free jazz et musique improvisée en somme. Pas de cymbales et de peaux frottées à l'archet, pas de longues harmoniques et de notes étendues à l'infini, mais des phrases courtes, rythmées, virulentes, où les techniques étendues desservent avant tout l'énergie - aussi bien aux saxophones qu'à la contrebasse. Quant à la batterie, Prévost utilise un kit traditionnel pour un jeu rythmé et dynamique en interaction étroite avec Butcher et Viltard.
Une démarche somme toute assez classique. Mais pour un résultat puissant. Le dialogue établi entre les trois musiciens est hautement réactif et interactif; ils savent chacun jouer sur de multiples dynamiques, tout en faisant preuve d'une intensité constante - que la dynamique soit faible ou forte. C'est avant tout énergique, très énergique et puissant. Les trois musiciens ne se fatiguent jamais et redoublent constamment de créativité, tout en s'intégrant aux codes esthétiques du free jazz: pizzicato surmené, rythmiques tourmentées et énergiques, infatigables, phrasés ternaires mélangés à des techniques étendues pour un cri constant au saxophone - tout est là pour une excellente session de musique improvisée! Quel bonheur de se voir transmettre une telle énergie, sans compter sur le bonheur de ces retrouvailles. Car Prévost semble vraiment heureux de retrouver son collaborateur saxophoniste, au moins tout autant que Viltard qui s'intègre à merveille à ce duo de virtuoses monstrueux d'inventivité et de réactivité.
Une démarche peut-être banale pour des oreilles averties, mais l'énergie présente est plutôt exceptionnelle. Une énergie qui ne nous quitte pas une seconde sans jamais lasser. Un trio extrêmement puissant et passionnant qui nous dessert une musique organique et intense. Recommandé!
(informations: http://www.matchlessrecordings.com/node/408)
Si c'est la première fois que Guillaume Viltard (contrebassiste français qui réside dorénavant en Angleterre) est présent aux côtés de Prévost sur un disque, John Butcher en est déjà à sa quatrième collaboration enregistrée avec le batteur londonien (après un duo et deux invitations aux côtés d'AMM). Je ne sais pas ce que donne ce duo Butcher/Prévost, mais le trio Butcher/Viltard/Prévost ne ressemble pas aux interventions du saxophoniste au sein d'AMM. Ici, maintenant, il s'agit de fêter les retrouvailles dans une atmosphère rythmée, énergique et forte, dans une ambiance free jazz et musique improvisée en somme. Pas de cymbales et de peaux frottées à l'archet, pas de longues harmoniques et de notes étendues à l'infini, mais des phrases courtes, rythmées, virulentes, où les techniques étendues desservent avant tout l'énergie - aussi bien aux saxophones qu'à la contrebasse. Quant à la batterie, Prévost utilise un kit traditionnel pour un jeu rythmé et dynamique en interaction étroite avec Butcher et Viltard.
Une démarche somme toute assez classique. Mais pour un résultat puissant. Le dialogue établi entre les trois musiciens est hautement réactif et interactif; ils savent chacun jouer sur de multiples dynamiques, tout en faisant preuve d'une intensité constante - que la dynamique soit faible ou forte. C'est avant tout énergique, très énergique et puissant. Les trois musiciens ne se fatiguent jamais et redoublent constamment de créativité, tout en s'intégrant aux codes esthétiques du free jazz: pizzicato surmené, rythmiques tourmentées et énergiques, infatigables, phrasés ternaires mélangés à des techniques étendues pour un cri constant au saxophone - tout est là pour une excellente session de musique improvisée! Quel bonheur de se voir transmettre une telle énergie, sans compter sur le bonheur de ces retrouvailles. Car Prévost semble vraiment heureux de retrouver son collaborateur saxophoniste, au moins tout autant que Viltard qui s'intègre à merveille à ce duo de virtuoses monstrueux d'inventivité et de réactivité.
Une démarche peut-être banale pour des oreilles averties, mais l'énergie présente est plutôt exceptionnelle. Une énergie qui ne nous quitte pas une seconde sans jamais lasser. Un trio extrêmement puissant et passionnant qui nous dessert une musique organique et intense. Recommandé!
(informations: http://www.matchlessrecordings.com/node/408)
Peter Blamey - Forage (Avant Whatever, 2012)
Forage est par excellence une œuvre de reconstruction, une œuvre post-industrielle, ou post-numérique devrait-on peut-être dire maintenant, basée sur un réseau de câbles et d'ordinateurs défaillants. Avec un ingénieux système de feedbacks, Peter Blamey construit sa musique et organise les bruits à partir de parasites digitaux et électriques. Un deleuzien dirait certainement qu'il fonde ainsi un espace interstitiel, ou encore une transversalité dans l'espace schizophrénique du capital. Car Blamey réinvestit les fantômes de la technologie fondée par le capital pour en faire un musique hors du capital. Une musique libre qui ne répond à aucune norme esthétique et commerciale. Une musique faite de crépitements abrasifs incessants, de ruptures fracassantes, du bruitisme énergique et puissant, intense et fort en somme. Un fourmillement de crépitements en tout genre, de larsens, de parasites et de boucles défaillantes. Peter Blamey construit à partir des matériaux exclus, cachés ou supprimés. Une musique basée sur un matériau fantôme et ignoré: toutes les imperfections et les spectres des nouvelles technologies. Et la construction sonore présentée ici est dure, violente, agressive. Peter Blamey ne rigole pas mais rage. Et c'est cette rage qu'on souhaite entendre plus souvent, cette rage inventive, et cette énergie qui manque souvent dans la noise, et dont on se délecte quand on les trouve.
(informations & extraits: http://www.avantwhatever.com/?p=941)
d'incise - are fishes nihilists? (kaon, 2012)
are fishes nihilists? (sous-titré: all this is not realistic) appartient à une série de disques conceptuelle publiés par le label kaon. Tous les deux mois, un artiste est invité à interpréter une série de phonographies de la rivière Taurion enregistrées par Cédric Peyronnet. Se sont déjà illustrés dans cette série Frans de Waard, Francisco Lopez, Dale Lloyd, Simon Whetham et beaucoup d'autres. Dès le titre du disque, puis dans le texte qui l'accompagne, la démarche de d'incise est claire: il ne s'agit pas d'une interprétation réaliste de cette rivière, ni d'une musique évocatrice ou figurative. d'incise s'intéresse avant tout au son lui-même ici, et la construction sonore qu'il fait de ces enregistrements est axée sur des paramètres sonores abstraits. d'incise s'occupent des fréquences extrêmes, les étire, les amplifie, et les modifie pour créer des sonorités aux couleurs électroacoustiques. Une exploration des propriétés purement sonores du matériau récolté par Peyronnet pour une interprétation personnelle et sensible de cette rivière désormais abstraite (au sens premier) de la réalité. En 23 minutes, d'incise construit une pièce plutôt linéaire, utilisant peu de couches sonores pour une clarté maximale. Un voyage au pays de la figuration abstraite ou une immersion sonore totale, le résultat est entre les deux, car quelques insectes et bruits naturels survivent à la tentative d'abstraction sonore pour un résultat intime, singulier, et créatif.
(informations: http://www.kaon.org/records/riviere-d-incise.html)
Forage est par excellence une œuvre de reconstruction, une œuvre post-industrielle, ou post-numérique devrait-on peut-être dire maintenant, basée sur un réseau de câbles et d'ordinateurs défaillants. Avec un ingénieux système de feedbacks, Peter Blamey construit sa musique et organise les bruits à partir de parasites digitaux et électriques. Un deleuzien dirait certainement qu'il fonde ainsi un espace interstitiel, ou encore une transversalité dans l'espace schizophrénique du capital. Car Blamey réinvestit les fantômes de la technologie fondée par le capital pour en faire un musique hors du capital. Une musique libre qui ne répond à aucune norme esthétique et commerciale. Une musique faite de crépitements abrasifs incessants, de ruptures fracassantes, du bruitisme énergique et puissant, intense et fort en somme. Un fourmillement de crépitements en tout genre, de larsens, de parasites et de boucles défaillantes. Peter Blamey construit à partir des matériaux exclus, cachés ou supprimés. Une musique basée sur un matériau fantôme et ignoré: toutes les imperfections et les spectres des nouvelles technologies. Et la construction sonore présentée ici est dure, violente, agressive. Peter Blamey ne rigole pas mais rage. Et c'est cette rage qu'on souhaite entendre plus souvent, cette rage inventive, et cette énergie qui manque souvent dans la noise, et dont on se délecte quand on les trouve.
(informations & extraits: http://www.avantwhatever.com/?p=941)
d'incise - are fishes nihilists? (kaon, 2012)
are fishes nihilists? (sous-titré: all this is not realistic) appartient à une série de disques conceptuelle publiés par le label kaon. Tous les deux mois, un artiste est invité à interpréter une série de phonographies de la rivière Taurion enregistrées par Cédric Peyronnet. Se sont déjà illustrés dans cette série Frans de Waard, Francisco Lopez, Dale Lloyd, Simon Whetham et beaucoup d'autres. Dès le titre du disque, puis dans le texte qui l'accompagne, la démarche de d'incise est claire: il ne s'agit pas d'une interprétation réaliste de cette rivière, ni d'une musique évocatrice ou figurative. d'incise s'intéresse avant tout au son lui-même ici, et la construction sonore qu'il fait de ces enregistrements est axée sur des paramètres sonores abstraits. d'incise s'occupent des fréquences extrêmes, les étire, les amplifie, et les modifie pour créer des sonorités aux couleurs électroacoustiques. Une exploration des propriétés purement sonores du matériau récolté par Peyronnet pour une interprétation personnelle et sensible de cette rivière désormais abstraite (au sens premier) de la réalité. En 23 minutes, d'incise construit une pièce plutôt linéaire, utilisant peu de couches sonores pour une clarté maximale. Un voyage au pays de la figuration abstraite ou une immersion sonore totale, le résultat est entre les deux, car quelques insectes et bruits naturels survivent à la tentative d'abstraction sonore pour un résultat intime, singulier, et créatif.
(informations: http://www.kaon.org/records/riviere-d-incise.html)
KASPER T. TOEPLITZ - Perdu (Radical Matters, 2012)
Perdu - sous-titré aussi "mystery bass - solo electric bass" - est un solo de basse à l'origine étrange. Car il s'agit en effet d'un enregistrement retrouvé par Kasper T. Toeplitz dans ses archives, un enregistrement dont l'auteur lui-même ne se souvient plus de l'origine et de la conception, de la date de l'enregistrement, ni de quoique ce soit. Un solo de basse "mystérieux" publié sans retouches ni ajouts, à l'état pur. Cette volonté de publier un album dont on ne saura jamais rien de l'intention qui a primé lors de la composition souligne un point intéressant et polémique: qui doit primer de la forme et du contenu? les émotions ressenties sont-elles subordonnées à la musique elle-même ou au concept à l'origine de la composition? peut-on réellement transmettre musicalement et émotionnellement une intention sans l'aide du discours ou de codes musicaux implicites?
Autant de questions soulevées et simultanément bafouées. Car avec Perdu, on se retrouve avec de la musique à l'état brut. Une musique primitive construite sur une structure aux effets psychoacoustiques violents. Il s'agit tout d'abord d'un long crescendo de 20 minutes environ, un crescendo qui part d'un souffle imperceptible de plusieurs minutes, d'un souffle qui s'amplifie, qui s'électrifie, qui se réverbère jusqu’au bruit blanc quasiment. Le mur se construit petit à petit jusqu'aux limites du supportable, jusqu'aux limites de la basse électrique et de l'ampli, il prend une densité et une richesse surprenantes, puis se décompose et offre un répits d'une vingtaine de minutes encore, où le son s'affaiblit progressivement et lentement, où des nappes presque statiques se séparent petit à petit les unes des autres, avant de repartir de plus belle. Et c'est lors du second climax que nous atteindront les plus hauts sommets du supportable, ou de l'insupportable, peut-être certains n'atteindront d'ailleurs pas ces limites, mais plongeront dans l'insupportable et couperont direct la lecture de ce disque - probable. Pour ceux qui continueront le voyage, c'est une descente aux enfers qui vous attend. Une descente violente, profonde, qui laisse des traces, séquelles, cicatrices. Une descente dans les méandres de la basse électrique, dans les recoins les plus chaotiques de l'électricité, dans un mur de son d'une hauteur et d'une épaisseur saisissantes. Un mur sombre, imposant, organique, qui ne cesse de croître. On croit toujours arriver au bout, mais le mur s'épaissit constamment, le crescendo ne s'arrête pas, cherche les limites de la saturation et du supportable. Une quête du point culminant, du point de non-retour où la musique ne peut plus qu'imploser d'elle-même après son explosion permanente.
Puis STOP. Perdu s'interrompt brusquement, quand la limite a été franchie. Seul un léger larsen, subtil et délicat, subsiste. Une sorte de souffle, la dernière forme de vie qui a survécu à cette attaque sonore massive et puissante. Après la tension insurmontable, la résolution apaisante, le long souffle reposant, "le calme après la tempête". Exactement ce qu'il fallait pour finir cette pièce massive de 70 minutes et panser les blessures auditives et mentales.
Hautement recommandé!
(informations & extraits: http://www.radicalmatters.com/radical.matters.cd.cdr.catalogue.asp?tp=1&c=453)
Autant de questions soulevées et simultanément bafouées. Car avec Perdu, on se retrouve avec de la musique à l'état brut. Une musique primitive construite sur une structure aux effets psychoacoustiques violents. Il s'agit tout d'abord d'un long crescendo de 20 minutes environ, un crescendo qui part d'un souffle imperceptible de plusieurs minutes, d'un souffle qui s'amplifie, qui s'électrifie, qui se réverbère jusqu’au bruit blanc quasiment. Le mur se construit petit à petit jusqu'aux limites du supportable, jusqu'aux limites de la basse électrique et de l'ampli, il prend une densité et une richesse surprenantes, puis se décompose et offre un répits d'une vingtaine de minutes encore, où le son s'affaiblit progressivement et lentement, où des nappes presque statiques se séparent petit à petit les unes des autres, avant de repartir de plus belle. Et c'est lors du second climax que nous atteindront les plus hauts sommets du supportable, ou de l'insupportable, peut-être certains n'atteindront d'ailleurs pas ces limites, mais plongeront dans l'insupportable et couperont direct la lecture de ce disque - probable. Pour ceux qui continueront le voyage, c'est une descente aux enfers qui vous attend. Une descente violente, profonde, qui laisse des traces, séquelles, cicatrices. Une descente dans les méandres de la basse électrique, dans les recoins les plus chaotiques de l'électricité, dans un mur de son d'une hauteur et d'une épaisseur saisissantes. Un mur sombre, imposant, organique, qui ne cesse de croître. On croit toujours arriver au bout, mais le mur s'épaissit constamment, le crescendo ne s'arrête pas, cherche les limites de la saturation et du supportable. Une quête du point culminant, du point de non-retour où la musique ne peut plus qu'imploser d'elle-même après son explosion permanente.
Puis STOP. Perdu s'interrompt brusquement, quand la limite a été franchie. Seul un léger larsen, subtil et délicat, subsiste. Une sorte de souffle, la dernière forme de vie qui a survécu à cette attaque sonore massive et puissante. Après la tension insurmontable, la résolution apaisante, le long souffle reposant, "le calme après la tempête". Exactement ce qu'il fallait pour finir cette pièce massive de 70 minutes et panser les blessures auditives et mentales.
Hautement recommandé!
(informations & extraits: http://www.radicalmatters.com/radical.matters.cd.cdr.catalogue.asp?tp=1&c=453)
The Luzern-Chicago Connection - Live at Jazzfestival Willisau (Veto, 2012)
Six musiciens: trois états-uniens et trois suisses. A l'occasion du Jazzfestival Williasau et dans le cadre d'un jumelage entre les villes de Lucerne et de Chicago, Isa Wiss (voix), Jeb Bishop (trombone), Hans-Peter Pfammater (piano), Marc Unternährer (tuba), Jason Roebke (contrebasse) et Frank Rosaly (batterie) ont pu se rencontrer pour un enregistrement live de près d'une heure.
Il s'agit de sept pièces écrites à chaque fois par un musicien différent. Sept pièces où se succèdent avec équilibre compositions et improvisations, où une écriture bop fait suite à une écriture jazz moderne, où les soli de swing font place à des improvisations libres collectives, entre une musique inspirée des fanfares, un swing nostalgique et une composition polyphonique ou polyrythmique complexe. Mais ne vous y trompez pas, il ne s'agit nullement d'un collage surréaliste ou d'une superposition improbable de genres et d'esthétiques, la même énergie traverse ces sept pièces, ainsi que la même joie de se réunir et de collaborer. Il y a une unité et une cohérence qui traversent ce concert: l'unité d'une interaction et d'une intimité sensibles, mais aussi l'unité d'une volonté commune de création et de renouvellement.
Dans l'ensemble c'est très jazz, le swing et les phrasés ternaires sont omniprésents, mais les structures sont modifiées au profit de breaks d'improvisation libre où techniques étendues, phrases atonales et arythmiques arrivent en profusion, ou encore au profit de ponts écrits d'une manière originale, entre la fanfare, le sound-painting, le minimalisme, et la musique populaire. Oui, c'est un album éclectique, l'ambiance joyeuse et énergique est toujours là, mais les procédés d'écriture comme l'opposition entre composition et improvisation sont constamment renouvelés. Un sextet à la recherche permanente de la forme adéquate et parfaite. Mais cette forme n'existe pas, la perfection semblant être un renouvellement permanent des formes nouvelles et anciennes.
Certes, ce n'est pas la première fois qu'on tente de mélanger des formes anciennes à des formes avant-gardistes et/ou expérimentales, mais la virtuosité et l'énergie de chacun des musiciens font tout de même de cet album un disque vraiment plaisant et agréable, un disque plein de joie et d'humanité, qui ravira certainement les amateurs de free jazz plus classique et les fans de jazz moderne.
Il s'agit de sept pièces écrites à chaque fois par un musicien différent. Sept pièces où se succèdent avec équilibre compositions et improvisations, où une écriture bop fait suite à une écriture jazz moderne, où les soli de swing font place à des improvisations libres collectives, entre une musique inspirée des fanfares, un swing nostalgique et une composition polyphonique ou polyrythmique complexe. Mais ne vous y trompez pas, il ne s'agit nullement d'un collage surréaliste ou d'une superposition improbable de genres et d'esthétiques, la même énergie traverse ces sept pièces, ainsi que la même joie de se réunir et de collaborer. Il y a une unité et une cohérence qui traversent ce concert: l'unité d'une interaction et d'une intimité sensibles, mais aussi l'unité d'une volonté commune de création et de renouvellement.
Dans l'ensemble c'est très jazz, le swing et les phrasés ternaires sont omniprésents, mais les structures sont modifiées au profit de breaks d'improvisation libre où techniques étendues, phrases atonales et arythmiques arrivent en profusion, ou encore au profit de ponts écrits d'une manière originale, entre la fanfare, le sound-painting, le minimalisme, et la musique populaire. Oui, c'est un album éclectique, l'ambiance joyeuse et énergique est toujours là, mais les procédés d'écriture comme l'opposition entre composition et improvisation sont constamment renouvelés. Un sextet à la recherche permanente de la forme adéquate et parfaite. Mais cette forme n'existe pas, la perfection semblant être un renouvellement permanent des formes nouvelles et anciennes.
Certes, ce n'est pas la première fois qu'on tente de mélanger des formes anciennes à des formes avant-gardistes et/ou expérimentales, mais la virtuosité et l'énergie de chacun des musiciens font tout de même de cet album un disque vraiment plaisant et agréable, un disque plein de joie et d'humanité, qui ravira certainement les amateurs de free jazz plus classique et les fans de jazz moderne.
Libellés :
-Veto,
Frank Rosaly,
Hans-Peter Pfammater,
Isa Wiss,
Jason Roebke,
Jeb Bishop,
Marc Unternährer
tim olive duos
Tim Olive/Alfredo Costa Monteiro – 33 bays (845 Audio, 2012)
Premier enregistrement du label
japonais 845 Audio, 33 bays réunit
deux pièces enregistrées en studio à l’occasion d’une tournée japonaise de Tim
Olive (où il réside désormais) et d’Alfredo Costa Monteiro. Le premier utilise
une guitare électrique à une corde, et le second un dispositif d’objets
électro-acoustiques. Le même dispositif peut-être que celui utilisé sur le
dernier enregistrement du duo Cremaster (en compagnie de Ferran Fages), car les
textures explorées tout au long de ces deux pièces y ressemblent étrangement.
Tim Olive et ACM sculptent la matière sonore dans son vif, le métal transformé
en électricité résonne dans l’espace neutre du studio, les cordes deviennent
percussions industrielles, les imperfections électriques et électroniques se
métamorphosent en matière sonore à composer et à structurer, en matière de
sculpture. Des textures variées, qui peuvent être très fortes, calmes, contemplatives,
granuleuses, lisses, planes, profondes, en dents de scie. Graduellement et
progressivement, on passe d’une matière sonore à une autre sans rupture, on
passe d’une intensité et d’une densité à une autre de manière linéaire. Il ne
faut rien brusquer, mais le son est en mouvement constant selon une structure
narrative qui lui est propre. Comme si le son racontait son histoire de manière
autonome.
33
bays est un album aux textures abrasives souvent, un album sombre qui ne
rigole pas et raconte une histoire crue. Mais c’est surtout la facilité avec
laquelle on passe d’une texture à une autre, la manière lisse et respectueuse
de passer d’une couleur à une autre, qui m’ont le plus émerveillé. Deux pièces
hautes en reliefs, qui tiennent l’auditeur en haleine grâce à son aspect
narratif tout en utilisant des sonorités extrêmement abstraites. Deux pièces où
chaque idée est explorée le temps qu’il faut, où on prend le temps de
s’immerger dans le son, de l’explorer en profondeur dans toute son intimité. A
nouveau, ACM révèle son génie et sa sensibilité à sculpter la matière sonore,
et cette collaboration avec Tim Olive ne fait qu’enrichir les possibilités
sonores à explorer et la matière sonore à construire. On ne peut que souhaiter
une suite à cette collaboration.
(je n'ai pas encore pris le temps de l'écouter, mais un premier enregistrement de ce duo avait déjà été publié en version digitale gratuite à cette adresse: http://zeromoon.com/releases/alfredo-costa-monteiro-tim-olive-a-theory-of-possible-utterance-zero125/ )
Kikuchi Yukinori + Tim Olive – base material (TestToneMusic, 2012)
Deuxième enregistrement du duo
Kikuchi Yukinori/Tim Olive, base material
regroupe huit pièces assez courtes pour un total d’environ trente minutes de
musique. La musique de ce duo semble s’intéresser principalement aux ambiances,
et chacune des pièces forme huit univers électroacoustiques divers. A l’aide de
micro-contacts de guitare électrique, d’électronique analogique et
d’ordinateurs, le duo produit des univers sonores sombres et ambient, souvent
linéaires et proches de certaines formes de drone. Il y a quelque trouvailles
ou ambiances réussies ou intéressantes, mais dans l’ensemble, les pièces sont
trop courtes et pas assez explorées pour se faire une idée précise de la
musique proposée. Ce n’est pas mauvais, mais les idées ne sont malheureusement
pas assez développées pour laisser le temps aux auditeurs de s’immerger dans les
univers sonores produits tout au long de ces huit morceaux. Même si j’ai pas
mal apprécié les couleurs et les univers proposés – assez originaux et
singuliers pour la plupart -, le manque de développement enlève tout de même
toute l’intensité de ces univers qui paraissent alors manquer de profondeur.
(quelques pistes sont en écoute ici: http://testtonemusic.bandcamp.com/album/base-material-digest)
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