Barry Weisblat/Alfredo Costa Monteiro/Ernesto Rodrigues - Diafon (Creatives Sources, 2005)
C'était il y a sept ans quand même. Depuis, on n'a pas trop entendu parler de Weisblat (ici à l'électronique), mais Alfredo (platines) et Ernesto (violon alto, micro-contacts et objets) ne se sont pas arrêtés. Au contraire. Sur Diafon, ils nous emmenaient tous les trois le long d'une courte piste de 35 minutes. Une piste aride, abrasive, et onirique. Monteiro et Rodrigues jouent beaucoup avec les micro-contacts, le son est avant tout d'origine physique, ça gratte, ça frotte, ça crépite, le son est matière. L'alto est traité de la même manière, ses brèves incursions ne sont jamais des notes, mais la sonorisation et l'amplification de sa matière, la percussion du bois ou le frottement dur et sec des cordes. Une musique rendue encore plus abstraite et aride par l'accompagnement de Barry Weisblat, lequel surenchère avec des bruits blancs légers, harsh subtil qui se fond dans la matière sonore. L'utilisation systématique et abondante de platines sans disque relève également de cette volonté de créer du son avec la matière seule. De confondre le son et la matière. Que le bruit devienne véritablement physique, et qu'il le devienne avec sa source. Le trio sculpte le son et l'espace sonore avant tout. Les notions de rythme, de pulsation, d'harmonie, de dynamique, etc. n'ont pas cours ici. Il ne s'agit que de son, de timbre et de texture. Des textures agencées avec sensibilité et délicatesse, avec virtuosité et créativité. Un exercice de réduction de la musique à sa plus pure dimension sonore? Pas tout à fait, car le temps, et son étirement en une longue nappe sans fin ni début, est toujours là. Dimension incontournable de l'art sonore, la temporalité est ici lisse et sous-jacente, subtile et discrète, un long fil ténu qui s'étire durant 35 minutes avant de craquer imperceptiblement et brutalement. Fin? Pas tout à fait non plus, car Diafon demande à être réécouté, à être rejoué pour en saisir à chaque de nouvelles subtilités, et surtout, pour maintenir le plaisir de s'immerger dans cet univers sonore. Recommandé.
Harold Rubin/Alexander Frangenheim - Suite (Creative Sources, 2012)
Duo contrebasse/clarinette avec la participation du bassiste électrique Mark Smulian sur trois pistes, Suite est une collection de douze improvisations énergiques et instrumentales. Une suite de pièces libres aux accents lyriques par moments, centrées sur le rythme à d'autres moments, et souvent axées sur l'interaction, la réactivité et la dynamique. Les aigus se répondent de la clarinette criarde de Rubin aux harmoniques de Frangenheim, l'énergie omniprésente se transmet de l'un à l'autre musicien, les phrases aux dynamiques similaires s'entremêlent tout en conservant leurs caractéristiques sonores. Un dialogue énergique, nerveux et réactif. Un dialogue merveilleusement enrichi par la basse électrique de Smulian qui nous apporte une fraîcheur instrumentale inédite (je ne crois pas avoir déjà entendu un trio clarinette/contrebasse/basse électrique...). Des idées de dynamique, d'intensité et de pulsation voient le jour, sans jamais être étouffées par des lois et des consignes trop pesantes. Rubin et Frangenheim mises l'improvisation l'interaction et la spontanéité, sans pour autant refuser les idiomes. Une suite plutôt plaisante en somme, qui n'a pas grand chose de neuf à apporter, mais qui se laisse facilement entendre pour le talent et la virtuosité de ces musiciens méconnus.
Roberto Fega - Daily Visions (Creative Sources, 2012)
Si une chose est sûre, c'est l'engagement politique de Fega, qui dédicace ces daily visions à "tous les antagonismes politiques, culturels et artistiques de ce monde", les ornent de photographies d'émeutes et de manifestations, et entrecoupent ses compositions d'enregistrements sonores d'émeutes et de revendications sociales diverses. Ce qui est moins sûr, c'est ce que fait cet album sur le catalogue d'Ernesto Rodrigues... Car c'est bien la première fois que j'entends de la musique électronique composée, aux tonalités souvent dub et trip-hop, sur Creative Sources. Mais passons, je ferais mieux de me réjouir de la sortie d'un aussi bon disque plutôt que d'interroger sa place dans tel ou tel catalogue. Car Daily Visions est vraiment bon. Une musique facile d'écoute, intelligente et originale, composée avec précision et beaucoup de personnalité. Sur des boucles, des samples et des compositions électroniques pour ordinateur, Roberto Fega invite de nombreux musiciens à contribuer ici et là à un mélange détonant de musique électronique et acoustique, entre composition et improvisation idiomatique: Jennifer Scappettone, Marcello Sambati et Cecilia Panichelli à la voix, Francesco Lo Cascio au vibraphone, l'excellente trompettiste Ersilia Prosperi, Mario Camporeale à la guitare acoustique, Matteo Bennici à la contrebasse et enfin, Ludovica Valori à l'accordéon. L'instrumentation est riche mais parfaite pour une petite heure d'electro-jazz aux teintes expérimentales faites de textures osées, où se croisent diverses influences et méthodes de compositions, qui vont du spoken word au sampling, en passant par les soli modaux. Un album vraiment singulier et original, riche, dense, propre absorbant. Recommandé!
Roberto Fega "Daily Visions ReMix" bonus video track from roberto fega on Vimeo.
bruno duplant solo & trio
Bruno Duplant - Quelques usines fantômes (Unfathomless, 2012)
Où est-on? que fait-on? dehors? à l'intérieur d'une usine? dans un studio? entend-on des sons préenregistrés? Bruno joue-t-il avec des objets glanés dans une usine désaffectée? Toutes sortes de questions affluent en écoutant ce très étrange disque. Des questions sur les sources (difficilement identifiables pour la plupart), sur le but, et la forme. Heureusement, le titre peut donner quelques éléments. A partir de lieux réels (usines), mais désaffectés, Bruno donne son interprétation d'un certain espace sonore. Car les fantômes ne sont rien d'autres que des projections humaines, des interprétations de la vie d'un lieu. Sauf qu'ici, les fantômes deviennent du son, deviennent de l'art sonore. Formellement, les trois pièces ressemblent à un mélange de drone, de field-recordings et d'ambient. Une musique sombre et minimaliste, où un long flux ressemblant à du vent qui s'engouffre dans un immense hall accompagne des interventions étranges composées d'objets métalliques frappés, ou laissés tomber au sol. Parfois des nappes synthétiques surgissent, tandis que d'autres objets sont frottés. On ne sait jamais trop où l'enregistrement et la composition se situent. Il y a un entremêlement constant entre les spécificités des lieux et les projections du compositeur. L'âme du musicien est intimement liée à celle des lieux fréquentés. Les longs souffles et drones qui parcours ces usines fantômes, souvent lourds, graves et pesants, ainsi que l'aspect aléatoire et irrationnel des objets entendus, tous ces éléments contribuent au sentiment d'être réellement au sein d'un univers spectral et fantomatique. Seulement, on ne sait jamais si ce sont les fantômes des usines ou ceux de Duplant qui pénètrent nos oreilles et notre esprit.
Quelques usines fantômes, trois pièces qui laissent place au doute, à l'incertitude, au hasard, à la chance, au silence - mais aussi à un étirement du temps irréel. Trois pièces où se mélangent les projections d'un compositeur, et l'aspect sombre et industriel de la fin d'une ère manufacturière. Un des films qui m'a le plus marqué ces dix dernières années, A l'ouest des rails (de Wang Bing), a été tourné il y a une dizaine d'année dans une gigantesque usine-cité. Il s'agissait déjà presque d'une usine fantôme, une usine métallurgique qui n'avait plus lieu d'être et qui était encore habité par des ouvriers-oisifs désincarnés et cassés. Quelques usines fantômes donnent un aperçu de ce à quoi cette usine doit ressembler aujourd'hui, dix ans après, avec tous ses morts et ses chômeurs, tous ses hommes et femmes rompus par un travail voué à la déliquescence.
informations & extraits: http://unfathomless.wordpress.com/releases/u13-bruno-duplant/
Delphine Dora/Bruno Duplant/Paulo Chagas - Onion Petals As Candle Light (Wild Silence, 2012)
Une enveloppe marron, ornée d'une belle photo abstraite et aérée - c'est dans ce paquet aussi élégant qu'artisanal qu'est sorti le trio Dora/Duplant/Chagas, première référence du label Wild Silence. Un trio piano/contrebasse/clarinette qui se situe entre la chanson, la musique de chambre, le jazz et l'improvisation libre. Libre et libérée, notamment des contraintes de la musique non-idiomatique - et cette libération révèle alors des influences aussi nombreuses que variées: les mélodies précieuses, poétiques et atonales de Webern, les préparations et le silence de John Cage, l'improvisation moderne et aérée de Giuffre, les ritournelles populaires, l'improvisation free et organique, etc. Autant d'éléments qui parcourent cette suite de dix pièces courtes et variées. On y trouve en effet de nombreuses couleurs, vives, éclatantes ou sombres, des accents légers ou pesants. Chaque pièce renferme un univers singulier, intime, précieux et poétique. Un univers parfois naïf et doucereux, mais toujours très aéré et atemporel. Comme une suite de rêves sonores, de rêveries rétro-futuristes. Un bon début pour ce trio, qui nous révèle au passage une pianiste prometteuse.
informations: http://www.outsiderland.com/wildsilence/
écoute: http://wildsilencelabel.bandcamp.com/album/onion-petals-as-candle-lights
Où est-on? que fait-on? dehors? à l'intérieur d'une usine? dans un studio? entend-on des sons préenregistrés? Bruno joue-t-il avec des objets glanés dans une usine désaffectée? Toutes sortes de questions affluent en écoutant ce très étrange disque. Des questions sur les sources (difficilement identifiables pour la plupart), sur le but, et la forme. Heureusement, le titre peut donner quelques éléments. A partir de lieux réels (usines), mais désaffectés, Bruno donne son interprétation d'un certain espace sonore. Car les fantômes ne sont rien d'autres que des projections humaines, des interprétations de la vie d'un lieu. Sauf qu'ici, les fantômes deviennent du son, deviennent de l'art sonore. Formellement, les trois pièces ressemblent à un mélange de drone, de field-recordings et d'ambient. Une musique sombre et minimaliste, où un long flux ressemblant à du vent qui s'engouffre dans un immense hall accompagne des interventions étranges composées d'objets métalliques frappés, ou laissés tomber au sol. Parfois des nappes synthétiques surgissent, tandis que d'autres objets sont frottés. On ne sait jamais trop où l'enregistrement et la composition se situent. Il y a un entremêlement constant entre les spécificités des lieux et les projections du compositeur. L'âme du musicien est intimement liée à celle des lieux fréquentés. Les longs souffles et drones qui parcours ces usines fantômes, souvent lourds, graves et pesants, ainsi que l'aspect aléatoire et irrationnel des objets entendus, tous ces éléments contribuent au sentiment d'être réellement au sein d'un univers spectral et fantomatique. Seulement, on ne sait jamais si ce sont les fantômes des usines ou ceux de Duplant qui pénètrent nos oreilles et notre esprit.
Quelques usines fantômes, trois pièces qui laissent place au doute, à l'incertitude, au hasard, à la chance, au silence - mais aussi à un étirement du temps irréel. Trois pièces où se mélangent les projections d'un compositeur, et l'aspect sombre et industriel de la fin d'une ère manufacturière. Un des films qui m'a le plus marqué ces dix dernières années, A l'ouest des rails (de Wang Bing), a été tourné il y a une dizaine d'année dans une gigantesque usine-cité. Il s'agissait déjà presque d'une usine fantôme, une usine métallurgique qui n'avait plus lieu d'être et qui était encore habité par des ouvriers-oisifs désincarnés et cassés. Quelques usines fantômes donnent un aperçu de ce à quoi cette usine doit ressembler aujourd'hui, dix ans après, avec tous ses morts et ses chômeurs, tous ses hommes et femmes rompus par un travail voué à la déliquescence.
informations & extraits: http://unfathomless.wordpress.com/releases/u13-bruno-duplant/
Delphine Dora/Bruno Duplant/Paulo Chagas - Onion Petals As Candle Light (Wild Silence, 2012)
Une enveloppe marron, ornée d'une belle photo abstraite et aérée - c'est dans ce paquet aussi élégant qu'artisanal qu'est sorti le trio Dora/Duplant/Chagas, première référence du label Wild Silence. Un trio piano/contrebasse/clarinette qui se situe entre la chanson, la musique de chambre, le jazz et l'improvisation libre. Libre et libérée, notamment des contraintes de la musique non-idiomatique - et cette libération révèle alors des influences aussi nombreuses que variées: les mélodies précieuses, poétiques et atonales de Webern, les préparations et le silence de John Cage, l'improvisation moderne et aérée de Giuffre, les ritournelles populaires, l'improvisation free et organique, etc. Autant d'éléments qui parcourent cette suite de dix pièces courtes et variées. On y trouve en effet de nombreuses couleurs, vives, éclatantes ou sombres, des accents légers ou pesants. Chaque pièce renferme un univers singulier, intime, précieux et poétique. Un univers parfois naïf et doucereux, mais toujours très aéré et atemporel. Comme une suite de rêves sonores, de rêveries rétro-futuristes. Un bon début pour ce trio, qui nous révèle au passage une pianiste prometteuse.
informations: http://www.outsiderland.com/wildsilence/
écoute: http://wildsilencelabel.bandcamp.com/album/onion-petals-as-candle-lights
Je suis! - Mistluren (Umlaut, 2011)
Depuis plusieurs années, j'écoute de plus en plus rarement de free jazz à proprement parler, hormis les enregistrements américains des années 60 et 70 peut-être (je crois que je ne me lasserai jamais du grand the panther and the lash par C. Thornton par exemple). Mais ces derniers temps, tout de même, il faut avouer qu'autour des scènes franco-suédoises, notamment autour des labels Umlaut, Ayler (et Dark Tree maintenant), le free semble prendre de la fraîcheur et de la vigueur. Que l'on pense à Pierre-Antoine Badaroux, à Joel Grip, Benjamin Duboc, Niklas Bärno, et ainsi de suite (la liste peut être longue...). Autant de musiciens plutôt jeunes qui parviennent avec talent et inventivité à faire vivre le free. Sur Mistluren, six d'entre eux se sont réunis pour former le groupe "Je suis!" - Niklas Bärno (composition et trompette), Marcelo Gabard Pazos (saxophones alto et baryton), Mats Äleklint (trombone), Alexander Zethson (piano), Joel Grip (contrebasse) et Magnus Vikberg (piano).
Au total, neuf pièces (dont deux enregistrées en live) sont présentées sur cet album d'une durée de 70 minutes. Neuf pièces structurées en séquences d'improvisations collectives, de compositions modales ou tonales, et de soli virtuoses. Concernant l'écriture, elle n'est pas sans rappeler certaines compositions du contrebassiste Claude Tchamitchian pour l'ensemble Lousadzak ou encore du pianiste Andy Emler pour le MegaOctet. Alternances de phrases mélodiques aux accents mélancoliques et solennels et d'unissons extrêmement énergiques. Si de nombreux éléments sont empruntés au jazz (du phrasé ternaire omniprésent aux grilles harmoniques), la structure est plutôt éclatée et inventive, elle est du moins plus bigarrée que le classique thème-improvisations-thème. L'improvisation peut parfois être un développement de l'écriture, ou complètement à côté, elle peut être jouée seule ou accompagnée, à deux ou à six, tonale, modale ou timbrale, lisse ou rythmique. Si un seul élément est (presque) toujours présent, c'est le swing. Ce phrasé ternaire si célèbre, un phrasé chaleureux et dansant que possèdent à merveille Barnö et Gabard Pazos. Et je ne parle même pas de la solidité, de la précision et de la créativité de Grip...
De manière générale, les neuf pièces qui composent Mistluren sont vraiment variées, seul le swing ou un aspect très entrainant est présent de bout en bout (accompagné par la chaleur du blues, et la virtuosité du bop). Mais sinon, les compositions semblent influencées par l'écriture orchestrale à certains moments, par les thèmes de jazz à d'autres, le boogie woogie, le bop et même parfois à certaines musiques de l'Afrique de l'ouest. Idem pour les improvisations qui peuvent être axées sur le phrasé, le timbre ou les dynamiques. Mais tout au long de Mistluren, une envie de danser et de chanter, de hurler et de rire, de boire et de manger, peuvent facilement saisir l'auditeur. Une musique puissante, intense, viscérale et émotive, qui varie les processus d'improvisations et de compositions. J'ai facilement tendance à me dire que le free jazz est mort, qu'il stagne dans un état de survivance larvaire. Mais avec ce genre de disques, le sourire et le plaisir de mes premières découvertes reviennent (surtout lors du premier solo d'alto sur "Geniet": où se retrouvent l'intensité et la simplicité de Miles, ainsi que la chaleur et le lyrisme d'Art Pepper). Non le free jazz n'est pas mort, certains le maintiennent en vie et le renouvellent, enrichissent ses formes et possibilités. Et Je suis! fait partie de ces musiciens, merci à eux.
informations & extraits: http://www.umlautrecords.com/album/mistluren
Libellés :
-Umlaut,
Alexander Zethson,
Je suis,
Joel Grip,
Magnus Vikberg,
Marcelo Gabard Pazos,
Mats Äleklint,
Niklas Barnö
Eventless Plot - Recon (Aural Terrains, 2012)
Après deux splits et un album paru en 2009, le trio Eventless Plot revient avec un disque publié par le label Aural Terrains. A part les deux invités présents sur ce disque (Stefanos Lazaristos au saxophone basse et Angelica Vasquez à la harpe et harpe préparée), aucun nom n'est indiqué. Le trio vient de Thessaloniki (Grèce) et seule une longue liste d'instruments est notée sur le disque (synthétiseur, piano, électronique, field-recordings, clarinette, percussions, objets, ainsi que le rare et médiéval psaltérion).
Avant de m'apercevoir que c'était une tentative vaine, j'ai essayé de retrouver quels musiciens pouvaient bien se cacher derrière ce trio lors des premières écoutes. Et une formation me revenait constamment à l'esprit et aux oreilles, à laquelle je ne pouvais m'empêcher de penser: Hammeriver. Si je pensais à ce groupe, c'était en partie à cause de l'instrumentation et des méthodes de compositions: un mélange de musiques improvisées, de musiques contemporaines, de musiques électroacoustiques, comme si le trio tentait de faire une sorte d'eai noise/ambient mélodique, avec des sources et des instruments musicaux et extra-musicaux placés sur un même pied d'égalité. Car sur Recon, il n'est pas question de mettre en avant quoi que ce soit ou qui que ce soit, tous les musiciens, tous les objets et les instruments se valent. Une harpe ne vaut pas plus qu'un ordinateur, un son déterminé vaut autant qu'un son indéterminé. Il s'agit avant tout de créer une masse sonore, le plus souvent une masse qui a quelque chose d'harmonieux ou d'agréable, qui parvient à merveille à réunir l'inventivité (car les textures sont plutôt originales) et l'agréable, le beau au sens classique ou populaire.
La musique présentée sur Recon, en trio ou en quartet, est une musique qui use de mélodies accompagnées de textures électroniques et granuleuses, qui use de mélodies étirées mais rythmées sur des accompagnements lisses sans métriques. Ce n'est pas un entredeux ni un compromis, mais une fusion étonnante de sources et de processus divers et variés. Une surprenante alchimie où machines, préparations, mélodies, atonalités, bruits, rythmes, temps lisse, musique savante et populaire, électronique et acoustique, instrumentale ou non, s'entremêlent en un subtil et sensible aménagement.
Recon est disque court (36 minutes), souvent calme et lent, mais aussi et surtout, un disque exceptionnellement dense et riche (aux niveaux de la matière sonore en elle-même - une matière souvent merveilleuse et singulière - et des méthodes/processus de compositions). Des méthodes et des résultats qui l'apparentent à la musique expérimentale certes, mais qui n'en font pas moins un disque d'une certaine légèreté et d'une certaine facilité d'écoute, un disque agréable et plaisant à écouter (pour de l'eai en tout cas) dans beaucoup de circonstances. Conseillé!
Avant de m'apercevoir que c'était une tentative vaine, j'ai essayé de retrouver quels musiciens pouvaient bien se cacher derrière ce trio lors des premières écoutes. Et une formation me revenait constamment à l'esprit et aux oreilles, à laquelle je ne pouvais m'empêcher de penser: Hammeriver. Si je pensais à ce groupe, c'était en partie à cause de l'instrumentation et des méthodes de compositions: un mélange de musiques improvisées, de musiques contemporaines, de musiques électroacoustiques, comme si le trio tentait de faire une sorte d'eai noise/ambient mélodique, avec des sources et des instruments musicaux et extra-musicaux placés sur un même pied d'égalité. Car sur Recon, il n'est pas question de mettre en avant quoi que ce soit ou qui que ce soit, tous les musiciens, tous les objets et les instruments se valent. Une harpe ne vaut pas plus qu'un ordinateur, un son déterminé vaut autant qu'un son indéterminé. Il s'agit avant tout de créer une masse sonore, le plus souvent une masse qui a quelque chose d'harmonieux ou d'agréable, qui parvient à merveille à réunir l'inventivité (car les textures sont plutôt originales) et l'agréable, le beau au sens classique ou populaire.
La musique présentée sur Recon, en trio ou en quartet, est une musique qui use de mélodies accompagnées de textures électroniques et granuleuses, qui use de mélodies étirées mais rythmées sur des accompagnements lisses sans métriques. Ce n'est pas un entredeux ni un compromis, mais une fusion étonnante de sources et de processus divers et variés. Une surprenante alchimie où machines, préparations, mélodies, atonalités, bruits, rythmes, temps lisse, musique savante et populaire, électronique et acoustique, instrumentale ou non, s'entremêlent en un subtil et sensible aménagement.
Recon est disque court (36 minutes), souvent calme et lent, mais aussi et surtout, un disque exceptionnellement dense et riche (aux niveaux de la matière sonore en elle-même - une matière souvent merveilleuse et singulière - et des méthodes/processus de compositions). Des méthodes et des résultats qui l'apparentent à la musique expérimentale certes, mais qui n'en font pas moins un disque d'une certaine légèreté et d'une certaine facilité d'écoute, un disque agréable et plaisant à écouter (pour de l'eai en tout cas) dans beaucoup de circonstances. Conseillé!
constellation tatsu
Sur ces chroniques, je ne m'intéresserai qu'au label californien Constellation Tatsu, un label qui ne produit que des cassettes, plutôt orientées vers les musiques expérimentales et électroniques, genre ambient et drone. Il est temps de ressortir les ghetto blasters! Sinon, rendez-vous sur bandcamp où toutes ces cassettes sont en écoute.
Alexandre Navarro - Sketches (Constellation Tatsu, 2012)
Autant le dire tout de suite, je ne suis pas vraiment fan de ce genre de musique électronique. Une suite de samples et de boucles plutôt ambient et minimales, des nappes douces (et parfois mielleuses) qu'on qualifierait certainement de post-rock si c'était instrumental, mais qu'on préfère classer dans l'ambient expérimental puisque ce sont des manipulations de samples... Je ne veux pas non plus cracher sur ces 13 Sketches, entendons-nous bien, la musique de Navarro est singulière, sensible et précise, on pourrait même dire inventive tant les univers sonores et les collages sonores de ce guitariste parisien sont intimes et particuliers. Seulement, je ne suis pas vraiment sensible à ce genre d'univers lisse, uni, parfois mielleux, malgré l'aspect aventurier de Navarro qui n'hésite pas à utiliser des field-recordings et des boucles parfois sombres et mélancoliques. Vous êtes tristes, d'humeur mélancolique, vous avez envie d'écouter un truc pas trop prise de tête, créatif et doux, c'est peut-être pour vous.
gimu - a silent stroll on sombre st. (constellation tatsu, 2012)
Avec l'artiste sonore brésilien gimu, nous sommes là encore dans de l'ambient minimale, mais cette fois beaucoup plus sombre et crade. Car gimu use à profusion de disques usés, des disques et des samples qui craquent et qui crachotent. L'ambiance est lourde, sombre, et c'est sans compter sur les samples qui sont souvent manipulés à la manière de Lescalleet, des musiques populaires ralenties jusqu'à en devenir glauques et spectrales. Vous vous rappelez les ambiances particulières de Godspeed You! Black Emperor, et bien gimu les reprend à son compte pour les transformer en longues nappes sombres et malsaines qui semblent enregistrées dans une cave crasseuse et puante. Car ces longues nappes mélodiques et mélancoliques ne cessent de craquer, d'être voilées par un filtre opaque et tacheté de sueur et de crasse. gimu ne rigole pas, mais pleure. Pleure sur un passé révolu qui ne laisse présagé qu'un futur insensé. Résultat: une musique magnifique et sensible, une atmosphère unique et inventive, mais qui nous plonge dans un sentiment de mélancolie lourde et de déréliction. Je ne peux que recommander cette sombre suite d’œuvres noires et volontairement vieillies comme une pellicule de film trop usagée.
Billy Gomberg - Into The Fade (Constellation Tatsu, 2012)
Cette dernière cassette est une suite d'oeuvres récentes du musicien américain Billy Gomberg (qu'on a déjà pu entendre entre autres aux côtés d'Anne Guthrie et Richard Kamerman). La première face est constituée d'une unique pièce vraiment absorbante. Un long drone pour synthétiseur analogique. Une superposition de nappes analogiques qui apparaissent très, très progressivement, très lentement. Le temps est dilaté, comme les intervalles entre les notes, qui semblent provenir d'un vieil orgue électrique déglingué et désaccordé. Les couches se superposent donc, et entrent en résonance les unes avec les autres. En résonance disais-je? non en vibration, car la tension entre chaque nappe entraîne la plupart du temps une sorte de ressac sonore, une dissonance subtile et légère, envoutante et hypnotique. "Loom" est une pièce qui joue sur l'étirement et la dilatation du temps, ainsi que sur les interactions dissonantes entre les couches sonores: une pièce magnifique qui se conclut sur une touche trip-hop déstructuré inattendue! La seconde face travaille sur les mêmes sonorités, vieillies, saturées et dissonantes, mais avec un aspect plus mélodique et plus doom, post-rock, dark-ambient et stone que drone. Cinq pièces assez courtes, toutes sombres et lentes, atmosphériques et froides sans être trop abstraites (grâce aux éléments harmoniques qui surgissent). Plus on avance dans cette suite, plus le son devient saturé et l'univers oppressant, Billy Gomberg parvient ainsi à créer un univers psychoacoustique calme et obscur, intense, envoutant et nerveux malgré la lenteur des progressions. Très belles pièces.
Voici les liens pour l'écoute gratuite de ces trois albums:
Alexandre Navarro - Sketches -
http://ctatsu.bandcamp.com/album/sketches
gimu - a silent stroll on sombre st. -
http://ctatsu.bandcamp.com/album/gimu-a-silent-stroll-on-sombre-st
Billy Gomberg - Into The Fade (Constellation Tatsu, 2012)
http://ctatsu.bandcamp.com/album/into-the-fade
Martin Küchen - Hellstorm (Mathka, 2012)
Hellstorm est le titre d'un ouvrage sur la mort du nazisme en Allemagne, écrit par Thomas Goodrich. Un titre repris par le saxophoniste Martin Küchen car l'histoire de son père a rencontré cette partie de l'histoire européenne et internationale. Une histoire qui se répercute encore aujoud'hui sur des milliers de destins familiaux et individuels. Un titre provenant d'un ouvrage historique américain sur la seconde guerre mondiale, une photo anonyme datant de 1945 ornant la pochette du vinyle, des titres de morceaux qui font références à des oeuvres relatives à la seconde guerre mondiale - comme Allemagne, année zéro, un des films phares du néo-réalisme italien -, vous l'aurez compris, Martin Küchen s'inscrit explicitement dans l'histoire. Explicitement, de par les titres et les références, mais non concrètement, ni musicalement.
Car avant tout, il s'agit d'un solo de saxophone, un saxophone parfois discrètement et légèrement accompagné par une radio, une tampura, ou de l'électronique. En tout cas, il n'y a pas de référence concrète et vulgaire à la seconde guerre mondiale (mélodies klezmer, extraits de discours nazis, enregistrements de tirs). Martin Küchen choisit une méthode beaucoup plus personnelle que John Zorn par exemple avec Kristallnacht. Avant tout, MK fait de la musique improvisée, fait sa musique à lui en tout cas. Car elle ne ressemble certainement à aucune autre. Une musique brute, primitive, organique, personnelle, sensible, lyrique, sombre, et mélancolique. La plupart du temps, c'est le saxophone baryton qui est à l'honneur, le saxophone où l'on entend le plus le bois, le moins métallique et cuivré des saxophones. Et cet aspect boisé, ce roseau qui tremble entre des lèvres, n'est certainement pas choisi au hasard. Car entre le bois et les alliages de métaux, entre le végétal et le minéral, c'est certainement le premier qui est le plus organique. Et la musique de Küchen est organique! Une musique de longs souffles, où l'air expulsé se transforme en mélodie sans même passer par l'anche parfois. Une musique où l'on trouve quelques techniques étendues, mais des techniques qui personnalisent l'univers sonore de MK avant tout. Il s'agit de créer un univers singulier comme chez beaucoup d'explorateurs sonores, mais pas un univers abstrait. La musique de MK est à chaque fois hautement lyrique. Le saxophone chante des complaintes primitives, le saxophone matérialise des émotions précises et inavouées en même temps. Les émotions et l'histoire de MK en un souffle "mélodifié" par le saxophone.
Martin Küchen fait partie de ces rares innovateurs, notamment dans la musique improvisée, qui parviennent un créer un langage nouveau, clairement expérimental, sans tomber dans l'abstraction froide. Car MK n'hésite pas, par-dessus des drones discrets de parasites et d'harmoniques, à poser de longues phrases mélodiques, des mélodies qui transmettent de nombreuses émotions et sensations, qui vous prend aux tripes et pourrait vous faire pleurer. Mais des mélodies qui ne ressemblent pas à grand chose, qui ne reprennent pas les codes d'autres esthétiques. Comme une mélodie inconsciente et organique, le même genre de mélodie que l'on trouvait déjà sur son premier solo, des mélodies qui auraient pu être jouées lors d'enterrements néolithiques... MK propose encore une des musiques les plus humaines que j'ai entendu, une musique qui provient du corps avant toute codification et détermination sociale. Une musique abstraite du déterminisme. L'individu surplombe l'histoire, et la contemple de son regard sombre et blasé, triste et solitaire. Une contemplation qui donne naissance au chant de Küchen, un chant corporel mélodieux et très singulier, un chant primitif et expérimental. Un disque fantastique, lyrique, unique, et émotionnellement très puissant: hautement, très hautement conseillé!
Informations, écoute et extraits: http://www.mathka.pl/martin-kuchen-hellstorm/
Car avant tout, il s'agit d'un solo de saxophone, un saxophone parfois discrètement et légèrement accompagné par une radio, une tampura, ou de l'électronique. En tout cas, il n'y a pas de référence concrète et vulgaire à la seconde guerre mondiale (mélodies klezmer, extraits de discours nazis, enregistrements de tirs). Martin Küchen choisit une méthode beaucoup plus personnelle que John Zorn par exemple avec Kristallnacht. Avant tout, MK fait de la musique improvisée, fait sa musique à lui en tout cas. Car elle ne ressemble certainement à aucune autre. Une musique brute, primitive, organique, personnelle, sensible, lyrique, sombre, et mélancolique. La plupart du temps, c'est le saxophone baryton qui est à l'honneur, le saxophone où l'on entend le plus le bois, le moins métallique et cuivré des saxophones. Et cet aspect boisé, ce roseau qui tremble entre des lèvres, n'est certainement pas choisi au hasard. Car entre le bois et les alliages de métaux, entre le végétal et le minéral, c'est certainement le premier qui est le plus organique. Et la musique de Küchen est organique! Une musique de longs souffles, où l'air expulsé se transforme en mélodie sans même passer par l'anche parfois. Une musique où l'on trouve quelques techniques étendues, mais des techniques qui personnalisent l'univers sonore de MK avant tout. Il s'agit de créer un univers singulier comme chez beaucoup d'explorateurs sonores, mais pas un univers abstrait. La musique de MK est à chaque fois hautement lyrique. Le saxophone chante des complaintes primitives, le saxophone matérialise des émotions précises et inavouées en même temps. Les émotions et l'histoire de MK en un souffle "mélodifié" par le saxophone.
Martin Küchen fait partie de ces rares innovateurs, notamment dans la musique improvisée, qui parviennent un créer un langage nouveau, clairement expérimental, sans tomber dans l'abstraction froide. Car MK n'hésite pas, par-dessus des drones discrets de parasites et d'harmoniques, à poser de longues phrases mélodiques, des mélodies qui transmettent de nombreuses émotions et sensations, qui vous prend aux tripes et pourrait vous faire pleurer. Mais des mélodies qui ne ressemblent pas à grand chose, qui ne reprennent pas les codes d'autres esthétiques. Comme une mélodie inconsciente et organique, le même genre de mélodie que l'on trouvait déjà sur son premier solo, des mélodies qui auraient pu être jouées lors d'enterrements néolithiques... MK propose encore une des musiques les plus humaines que j'ai entendu, une musique qui provient du corps avant toute codification et détermination sociale. Une musique abstraite du déterminisme. L'individu surplombe l'histoire, et la contemple de son regard sombre et blasé, triste et solitaire. Une contemplation qui donne naissance au chant de Küchen, un chant corporel mélodieux et très singulier, un chant primitif et expérimental. Un disque fantastique, lyrique, unique, et émotionnellement très puissant: hautement, très hautement conseillé!
Informations, écoute et extraits: http://www.mathka.pl/martin-kuchen-hellstorm/
pierre-antoine badaroux
pierre-antoine badaroux - composition no.6 (umlaut, 2012)
Cet ensemble de neuf compositions ouvertes écrites par le saxophoniste alto Pierre-Antoine Badaroux regroupe des pièces marquées par une esthétique entre le free-jazz, les récentes compositions de Braxton et les compositions de Cage ou Cardew. Je suppose que le système de notation mis en place par Badaroux n'a rien de tradtionnel et repose principalement sur des signes et des graphiques aux interprétations multiples. Car seules quelques idées directrices sur les notions d'espace, de stylistiques, de rythmiques ou de modes de jeux semblent être suivies par le sextet. Un sextet composé d'ailleurs d'admirables et talentueux jeunes musiciens: Pierre Borel (clarinette), Eve Risser (piano), Joel Grip et Sébastien Beliah (contrebasse), Antonin Gerbal (batterie).
Parfois, il semblerait que l'on se trouve devant un ensemble de sound-painting, seules des idées rythmiques collectives sont suivies par les interprètes, un solo émerge et disparaît dans une masse sonore, un groupe de musiciens dialogue entre eux tandis qu'un autre improvise librement. En fait, on ne sait jamais trop ce qui relève de l'écriture, de l'improvisation ou de l'interprétation. Le sextet embrasse indifféremment les trois notions, et perd l'auditeur dans un subtil mélange de ces méthodes musicales. Neuf pièces assez courtes, pour un total de 45 minutes, où s'entremêlent des improvisations collectives puissantes, des séquences écrites et interprétées avec précision, tout en laissant une marge d'interprétation, mais aussi des solos et des dialogues à plusieurs qui rivalisent de virtuosité. Une multitude de modes de jeux et de techniques étendues connues mais appronfondies, jamais gratuites mais toujours mises au service d'une dynamique particulière - car ces compositions jouent beaucoup sur les dynamiques: dynamique du dialogue, des questions-réponses, dynamique des rythmiques jazz et/ou asymétriques, de l'improvisation collective, de la masse sonore et du solo/accompagnement. Une multitude de dynamiques donc pour une intensité et une tension toujours présentes, même aux moments les plus calmes et détendus, en apparence. Une oscillation permanente entre l'ordre, le chaos, la détermination et l'indétermination, la liberté et la contrainte. Et le plus impresionnant dans ces neuf pièces, c'est que peu importe le pôle où l'on se situe, la musique reste unique et cohérente, unifiée et précise, jusque dans ses séquences les plus hasardeuses et spontanées.
Des pièces plutôt nerveuses, variées, virtuoses, intenses, et puissantes. A mon avis, c'est beaucoup plus réussi que les pièces de Braxton qui se noient maintenant trop souvent dans une métaphysique pompeuse. Je dis ça car on peut facilement penser au saxophoniste américain en écoutant ces compositions, alors qu'elles sont pour moi beaucoup plus fraiches et puissantes, plus nerveuses et organiques. Un ensemble de réalisations viscérales, entraînantes, et inventives.
Informations et extraits: http://www.umlautrecords.com/album/compositionn
r.mutt - #03 (umlaut, 2010)
Comme son nom l'indique, #03 est le troisième album publié par le trio r.mutt. Un trio de jeunes musiciens (parisiens me semble-t-il, en tout cas français), qui se retrouveront tous deux ans plus tard dans la suite de composition chroniquée ci-dessus: Pierre-Antoine Badaroux au saxophone alto, Sébastien Beliah à la basse, et Antonin Gerbal à la batterie.
Sur ces trois improvisations - car là il s'agit clairement d'improvisation libre, dans la plus pure tradition européenne - le trio explore une musique nerveuse, hautement réactive, et pointilliste. On pourrait parfois penser aux Klangfarbenmelodie de Webern et de ses acolytes de l'école de Vienne: car des séquences miniatures, d'une note pointée, d'une frappe de caisse claire sèche, d'un pincement claqué de cordes, se répondent à un rythme constamment très soutenu. On ne repère ni métrique ni structure rythmique, tout semble spontané et libre, et la même énergie et la même intensité sont présentes dans ce dialogue d'une heure. Un dialogue énergique de timbre et de dynamique, un dialogue où la moindre intervention et les moindres réponses sont guettées avec une attention sensible. Pour ce trio à l'instrumentation classique (sax/basse/batterie) qui semble se réclamer de l'efi, il faut avouer qu'il y a une certaine originalité dans le son et les couleurs de cette formation. Suite de pointillés et de points vifs, éclatants, qui se serrent et s'entrechoquent les uns contre les autres, dans une énergie constamment brute et nerveuse. Un disque intense et puissant sans être criard, qui ne verse pas non plus dans l'abstraction, et parvient ainsi à faire preuve d'originalité au sein de l'improvisation libre - seulement, il peut tout de même lasser par certains aspects monotones, notamment au niveau du manque de relief. Mais c'est tout de même l'occasion de découvrir ou redécouvrir trois musiciens talentueux, sensibles, attentifs, créatifs, et surtout: énergiques!
Pour vous faire une idée de ce trio, les deux premiers disques sont en téléchargement gratuit à cette adresse: https://sites.google.com/site/badarouxpierreantoine/projects-2/r-mutt
Sinon, les informations et un extrait sont aussi disponibles sur le site d'umlaut à cette adresse: http://www.umlautrecords.com/album/rmutt03
Libellés :
-Umlaut,
Antonin Gerbal,
Eve Risser,
Joel Grip,
Pierre Borel,
Pierre-Antoine Badaroux,
r.mutt,
Sébastien Beliah
Aaron Dilloway & Jason Lescalleet - Grapes and Snakes (PAN, 2012)
Difficile de présenter les deux bonhommes. Jason Lescalleet est un musicien hors-norme qui navigue sur différents territoires sonores, principalement à partir de manipulations de cassettes et d'enregistreurs cassettes ainsi que diverses préparations d'objets quelque peu archaïques. Quant à Aaron Dilloway, il joue un rôle central sur la scène noise/indus, notamment en tant que membre du duo Wolf Eyes. Leur collaboration, éditée en vinyle par le label allemand PAN, est une descente aux enfers cauchemardesque à base de synthétiseurs analogiques et de bandes magnétiques.
Deux faces, deux pièces, deux angoisses. Ce n'est pas forcément une musique massive, forte et agressive. Les nappes du duo peuvent être calmes et douces. Mais toujours, il y a cet aspect dérangeant, cauchemardesque. Dilloway et Lescalleet créent un monde sonore sombre et terrifiant, où une nymphomane psychopathe semble pouvoir surgir à tout instant pour vous éventrer. Un monde où des nains héroïnomanes surveillent vos faiblesses. Comme un cauchemar récurrent où se mêlent toutes vos phobies et vos angoisses. Un cauchemar qui ne s'arrête pas au réveil, qui pénètre la réalité. Un cauchemar qui transforme la réalité en un phénomène flasque et flou, un phénomène qui ne semble pas plus vrai que vos peurs.
Bien sûr, Dilloway et Lescalleet s'amusent des propriétés psychoacoustiques du son, jouent sur les dissonances ultra-aiguës et les masses de sons graves et lentes. Des drones qui évoluent par variations microscopiques, des rythmes industriels lents, mécaniques et hostiles. Les paysages évoluent peu, lentement. Mais la progression en est d'autant plus flippante, car on connaît le but. Ou on croit le connaître. Un but malsain, qui nous ramène à nos peurs. Une progression vers un fonds cauchemardesque interminable.
Grapes and Snakes est une plongée terrifiante dans un cauchemar psychotique et angoissé. Une plongée qui n'en finit pas de descendre. Une plongée qui ne cesse d'exacerber l'angoisse. Grapes and Snakes fait partie de ces rares disques qui parviennent à déranger même les plus habitués de la noise psychoacoustique, du drone malsain ou de l'indus décalé. Ces deux pièces forment deux descentes dans les tréfonds de l'angoisse, de la psychose halluciné, et du cauchemar névropathe. Un disque sombre, dérangeant, extrêmement puissant et intense de par sa force émotionnelle. Merveilleux? non: cauchemardesque! et c'est pour ça que je le recommande vivement.
Informations et extraits: http://www.pan-act.com/pages/releases/pan30.html
Antoine Beuger - s'approcher s'éloigner s'absenter (Erstwhile, 2012)
En 1992 (il y a déjà 20 ans), le flûtiste allemand d'origine hollandaise Antoine Beuger fondait le collectif Wandelweiser. Un collectif de compositeurs qui se dédient à une écriture minimaliste souvent fondée sur des signes et des textes plus que sur un système de notation traditionnel, tout en faisant un usage prépondérant du silence. s'approcher s'éloigner s'absenter est une composition de ce musicien, pour trois instrumentistes et interprètes fidèles du collectif: Barry Chabala à la guitare, Dominique Lash à la contrebasse et Ben Owen à l'électronique. Une performance enregistrée lors du même festival que le duo Christian Wolff/Keith Rowe en 2011 à New York.
Je n'ai pas vu la partition, mais la méthode d'écriture semble assez proche de certaines grilles de Michael Pisaro. Il s'agit apparemment d'une grille composée remplie de blancs ou de lettres, l'une indiquant qu'il faut jouer un son proche d'un son déjà entendu, l'autre qu'il faut jouer un son encore jamais entendu (une description plus précise est disponible dans la chronique de Brian Olewnick disponible ici). Durant cinquante minutes, il s'agit de notes ni longues ni courtes, calmes et paisibles, sans attaques particulières, et neutres. Des sons que l'on retrouve par moments, d'autres qui n'apparaissent pour ne jamais ressurgir et s'évanouir dans le silence, et bien sûr, un silence toujours omniprésent. Mais un silence "impur" en quelque sorte, rempli de bruits de voitures, de pages tournées, de frottements de vêtements. "Impur" pour un enregistrement classique, mais plutôt vivant dans le cadre d'une performance live en fait.
Le silence de cette pièce n'est qu'une absence d'intervention musicale, mais les sons sont omniprésents et ne sont en rien négligés par l'enregistrement de Richard Kamerman. Si la musique de ce trio semble épurée au maximum et d'un minimalisme radical, il y a tout de même un dialogue très riche qui se trame entre le compositeur, le musicien, et l'espace de représentation. Un dialogue médiatisé par l'esprit (choix des notes, des grilles, du respect de la partition), la mémoire (se rappeler les sons précédents) et par l'écoute (attention à l'environnement). Peut-être est-ce en partie le sens du titre de cette œuvre: s'approcher par la similarité des sons, s'éloigner par leurs dissimilitudes, et s'absenter dans le silence? En tout cas, cet exercice d'écoute, de mémoire, d'attention et de sensibilité, met en marche de nombreuses ressources humaines (physiques et psychologiques) qui font de cette interprétation un disque riche et intense malgré le minimalisme des matériaux musicaux.
Comme dans beaucoup de pièces composées par les membres de Wandelweiser, s'approcher s'éloigner s'absenter est une pièce dont la richesse demeure en grande partie issue de son ouverture. Une ouverture au monde par le biais du silence et du calme, qui laissent chacun place à l'environnement extérieur. Mais une énorme ouverture aussi aux musiciens qu'on n'ose à peine qualifier d'interprètes tant leur marche de manœuvre est immense. Mais c'est aussi une pièce qui tend à annihiler de nombreuses oppositions musicales (notamment entre l'improvisation et la composition, mais aussi entre le son et la musique, le silence et le bruit) et à conférer un nouveau statut aux "interprètes".
Je n'ai pas encore trop parler de la musique en elle-même, du matériau sonore mis en œuvre par le trio. Par rapport à de nombreuses interprétations de ce genre de pièces, la matière musicale utilisée ici est assez riche. Il s'agit principalement de notes longues et calmes, sans modulations ni accentuations, comme des sinusoïdes, des petits larsens, une corde médium frottée avec précision. Mais tout de même, l'attaque est parfois beaucoup plus forte, la note plus intense, Barry Chabala percute ses micro-contacts assez violemment, la contrebasse se permet même d'utiliser des double-cordes à un moment, et Ben Owen utilise un enregistrement vocal que je n'ai pas réussi à identifier à un autre moment (exceptionnellement beau et intense). Une richesse et une variété qui sont inhérentes au système de composition, ce qui rend cette œuvre encore plus ouverte que je ne le disais déjà, une ouverture qui change du systématisme avec lequel est parfois utilisé la répétition neutre et monotone d'une même note.
A mon avis, s'approcher s'éloigner s'absenter peut constituer une bonne introduction au collectif Wandelweiser, notamment à sa facette la plus radicale bercée dans le minimalisme et la quiétude extrêmes. Une interprétation sensible, riche à sa manière, ouverte, et intense.
Christian Wolff/Keith Rowe (Erstwhile, 2012)
C'est encore l'été. Les fenêtres restent ouvertes, et les bruits urbains sont omniprésents. Tramways, bus, voitures, avions, passants, pleurs, rires, bribes de discussions, musiques, vents, etc. Présents sur ce disque d'une part, mais chez moi aussi. A chaque écoute, c'est un nouveau disque qui surgit. Car la musique de Christian Wolff et Keith Rowe est très ouverte. Minimale et aride certes, mais aussi chaleureuse grâce à son ouverture et à sa délicatesse. Le dialogue entamé par les deux musiciens est très aéré, les sons sont faibles, discrets, et laissent par conséquent une grande place aux sonorités externes. Une musique ouverte sur le monde et l'environnement en somme. On reconnaît là l'influence de Cage, fidèle ami de CW, qui sait ménager l'espace sonore, qu'il soit musical ou extra-musical. Car durant 47 minutes, il y a toujours une place pour une possibilité sonore externe au dialogue entre ces deux géants.
Je ne suis pas très familier de Wolff, mais il a apparemment toujours été une grande influence pour KR. Et à entendre la joie qui semble surgir de cette collaboration, il semblerait que l'admiration soit réciproque. Ce n'est pas qu'on entende des mélodies joyeuses ou des rythmes dansants, il s'agit d'une joie abstraite, d'une joie qui se manifeste par des soubresauts inattendus, par des hausses de volumes surprenantes au vue du calme attentif et concentré qui règne la plupart du temps, qui se manifeste aussi par des sons surprenants, enfantins et crédules (comme une note de piano seule au milieu de crépitements abrasifs, un tremolo de guitare, etc.).
Le duo ne joue pas vraiment sur la cohésion, chacun semble jouer sur la création d'évènements. Des évènements qui n'attendent pas nécessairement de réponses, ou qui attendent une réponse extérieure. Si les jeux de KR et CW ne se ressemblent pas, la démarche semble être la même. Une démarche provocante. Je ne pense pas à une provocation subversive, mais KR et CW semblent constamment vouloir provoquer une situation sonore, un évènement musical sous forme de question sans réponse. Cette longue pièce est comme une suite de points d'interrogation qui restent sans retours. Mais elle avance avec assurance. La concentration et la sensibilité sont toujours omniprésentes. Ce n'est pas forcément une attention à l'autre comme dans beaucoup de duo, c'est peut-être plus une attente qu'une attention d'ailleurs: CW et KR attendent et espèrent l'évènement, interne ou externe, l'évènement musical. La magie d'un évènement, qui répond à l'environnement, ou auquel l'environnement répond. Musique du possible. L'ouverture au monde toujours.
Enregistrée en live durant le festival Amplify en 2011, cette longue et incroyable improvisation nous parvient maintenant sur disque. Remerciements à Jon Abbey pour avoir organisé cette rencontre d'une part, mais également pour l'avoir publiée. Car aujourd'hui, c'est à nous de réinventer cette performance, de l'intégrer à un autre environnement, dans un autre cadre réceptif. Un cadre ouvert mais une base solide. La musique produite lors de cette performance reste encore créative. Une musique simple et plutôt minimale d'un côté - toujours les incontournables radios, les souffles d'amplis et de jacks, les manipulations de micro-contacts, quelques notes de piano, des trilles, des bruits divers aux aspects rugueux et arides. Mais la magie de ce duo, c'est de créer une musique dont la forme semble couler de source, on glisse lentement et avec plaisir le long de ces 47 minutes, j'ai presque envie de dire que c'est soyeux. Paradoxal? et bien c'est justement ce qui m'impressionne le plus: obtenir une forme soyeuse avec des éléments rugueux, produire une musique chaleureuse et envoutante à partir d'un contenu aride et austère, souvent abstrait et abrasif.
Une collaboration inespérée et merveilleuse qui sait accueillir l'auditeur avec douceur et chaleur - malgré un contenu aux aspects parfois austères. Cette improvisation parvient à absorber l'auditeur dans la musique elle-même, mais également dans les évènements externes qui peuvent ou non lui répondre parfois avec magie. La magie d'une rencontre souhaitée, d'une improvisation ouverte et talentueuse, mais aussi sensible et délicate. Je crois que c'est un des meilleurs KR que j'ai entendu depuis longtemps.
copy for your records
Mites - Passing Resemblance (Copy for you records, 2012)
Ceci est ma première rencontre avec Grisha Shakhnes, alias Mites, un artiste sonore israélien. J'ai mis quelques temps à passer outre sa nationalité, mais une fois qu'on se laisse absorber par son œuvre, il n'y a plus rien qui compte. Une œuvre monumentale, remarquable, sombre et dérangeante. Passing Resemblance est une suite de trois pièces aux structures déséquilibrés et aux titres étranges ("you can come and shake my hand"/"comfort"/"why elephants are not allowed to cross a bridge") - qui n'expliquent surtout pas la démarche de Mites. A l'intérieur de ce disque, beaucoup de field-recordings, manipulés et étouffés, distordus et ralentis, qui semblent provenir de cassettes. Hélicoptères, sirènes, coups de feux, tirs de mortiers, radios, prières, paroles, le quotidien d'un pays vindicatif. Mais tout du long, un son lourd, sombre, comme un enregistrement hydrophonique à la Thomas Tilly ou un souffle analogique, field-recordings ou synthèses granulaires? Peu importe, cette ligne apporte une cohésion à des structures pas toujours évidentes (rien que la durée des pièces interroge: 15 minutes, puis 4, et 35 minutes pour finir...). Ceci-dit, la musique est toujours claire, Mites utilise peu d'éléments, il superpose avec une grande sensibilité au son et à son architecture deux ou trois éléments au maximum. Dans un pays dont la réalité est devenue insupportable pour beaucoup, il vaut mieux transformer cette réalité en abstraction. Et Mites produit ici une sorte de musique concrète filtrée et manipulée jusqu'à l'abstraction, dérangeante, qui laisse place à une imagination sombre. On croirait par moments entendre des coups de feux étouffés comme s'ils étaient enregistrés dans une toile de jute au fond d'une cave dissimulée ou d'un bunker. L'ambiance est pesante, obscure, lourde de sens. Mais pas seulement. Car les constructions sonores de Mites sont remarquablement absorbantes, ce sont des plongées immersives à l'intérieur du son et de quelques unes de ses propriétés abstraites. Une suite puissante d'immersions sonores et de constructions abstraites, où Mites sait jouer avec facilité et douceur des différentes dynamiques du son. Recommandé.
Informations et extraits: http://cfyre.co/rds/pgs/cfyr010.html
David Kirby - Cittakarnera (Copy for your records, 2012)
David Kirby est un artiste sonore originaire d'Atlanta, créateur du superbe netlabel homophoni, et dont la musique se situe plutôt dans une veine eai. Son travail est aujourd'hui principalement axé sur les cassettes audios (en partie parce qu'il en avait apparemment marre de passer autant de temps sur un ordinateur...). Pour cette longue pièce de 70 minutes, Kirby utilise donc comme principale source quatre enregistreurs cassettes. On y trouve des chants d'oiseaux, des bruits méconnaissables, des chansons de pop, de rap, de musique électronique, de classique, des musiques de films, du métal, etc. La liste est longue, très longue, autant que le disque j'ai envie de dire. Car c'est assez difficile de digérer ce collage et ces manipulations (ralentissement de la bande, accélération, lecture à l'envers, distorsion, amplification du souffle, "scratch") pendant aussi longtemps. Kirby a produit pour ce disque un gigantesque collage magnétique, assez linéaire et monotone, qui a parfois du mal à retenir l'attention... Après, il y a des passages vraiment jouissifs, intenses ou puissants, forts et osés, mais c'est tout de même inégal dans l'ensemble, et la démarche, le collage systématique de sources parfois incongrues et inattendues, lasse au bout d'un moment. Un disque talentueux mais peut-être un peu trop ambitieux.
Informations et extraits: http://cfyre.co/rds/pgs/cfyr007.html
Ceci est ma première rencontre avec Grisha Shakhnes, alias Mites, un artiste sonore israélien. J'ai mis quelques temps à passer outre sa nationalité, mais une fois qu'on se laisse absorber par son œuvre, il n'y a plus rien qui compte. Une œuvre monumentale, remarquable, sombre et dérangeante. Passing Resemblance est une suite de trois pièces aux structures déséquilibrés et aux titres étranges ("you can come and shake my hand"/"comfort"/"why elephants are not allowed to cross a bridge") - qui n'expliquent surtout pas la démarche de Mites. A l'intérieur de ce disque, beaucoup de field-recordings, manipulés et étouffés, distordus et ralentis, qui semblent provenir de cassettes. Hélicoptères, sirènes, coups de feux, tirs de mortiers, radios, prières, paroles, le quotidien d'un pays vindicatif. Mais tout du long, un son lourd, sombre, comme un enregistrement hydrophonique à la Thomas Tilly ou un souffle analogique, field-recordings ou synthèses granulaires? Peu importe, cette ligne apporte une cohésion à des structures pas toujours évidentes (rien que la durée des pièces interroge: 15 minutes, puis 4, et 35 minutes pour finir...). Ceci-dit, la musique est toujours claire, Mites utilise peu d'éléments, il superpose avec une grande sensibilité au son et à son architecture deux ou trois éléments au maximum. Dans un pays dont la réalité est devenue insupportable pour beaucoup, il vaut mieux transformer cette réalité en abstraction. Et Mites produit ici une sorte de musique concrète filtrée et manipulée jusqu'à l'abstraction, dérangeante, qui laisse place à une imagination sombre. On croirait par moments entendre des coups de feux étouffés comme s'ils étaient enregistrés dans une toile de jute au fond d'une cave dissimulée ou d'un bunker. L'ambiance est pesante, obscure, lourde de sens. Mais pas seulement. Car les constructions sonores de Mites sont remarquablement absorbantes, ce sont des plongées immersives à l'intérieur du son et de quelques unes de ses propriétés abstraites. Une suite puissante d'immersions sonores et de constructions abstraites, où Mites sait jouer avec facilité et douceur des différentes dynamiques du son. Recommandé.
Informations et extraits: http://cfyre.co/rds/pgs/cfyr010.html
David Kirby - Cittakarnera (Copy for your records, 2012)David Kirby est un artiste sonore originaire d'Atlanta, créateur du superbe netlabel homophoni, et dont la musique se situe plutôt dans une veine eai. Son travail est aujourd'hui principalement axé sur les cassettes audios (en partie parce qu'il en avait apparemment marre de passer autant de temps sur un ordinateur...). Pour cette longue pièce de 70 minutes, Kirby utilise donc comme principale source quatre enregistreurs cassettes. On y trouve des chants d'oiseaux, des bruits méconnaissables, des chansons de pop, de rap, de musique électronique, de classique, des musiques de films, du métal, etc. La liste est longue, très longue, autant que le disque j'ai envie de dire. Car c'est assez difficile de digérer ce collage et ces manipulations (ralentissement de la bande, accélération, lecture à l'envers, distorsion, amplification du souffle, "scratch") pendant aussi longtemps. Kirby a produit pour ce disque un gigantesque collage magnétique, assez linéaire et monotone, qui a parfois du mal à retenir l'attention... Après, il y a des passages vraiment jouissifs, intenses ou puissants, forts et osés, mais c'est tout de même inégal dans l'ensemble, et la démarche, le collage systématique de sources parfois incongrues et inattendues, lasse au bout d'un moment. Un disque talentueux mais peut-être un peu trop ambitieux.
Informations et extraits: http://cfyre.co/rds/pgs/cfyr007.html
Bryan Eubanks/Jason Kahn - Energy (Of) (Copy for your records, 2012)
Enregistré en live, Energy (Of) est une pièce d'une quarantaine de minutes présentées par deux grands compositeurs électroniques: Bryan Eubanks et Jason Kahn. Le premier utilise un système électronique fait maison, tandis que le second use de larsens, de table bouclée sur elle-même, d'un synthétiseur analogique, de micro-contacts, etc. Autant le dire tout de suite, ça ne rigole pas!
La performance tend vers la musique aux effets psychoacoustiques avec murs de bruit blanc, larsens vigoureux, crépitements abrasifs, tension violente, puissance maximum. Ceci-dit, il ne s'agit pas de harsh noise comme on pourrait le croire. Pas tout le temps du moins. Car le duo Eubanks/Kahn sait jouer sur les reliefs et les différentes dynamiques. Une improvisation savamment construite avec ses silences, ses espaces aérés, puis saturés, ses murs de son, et ses instants éthérés et minimalistes de souffles légers. Une musique en dent de scie qui rend chaque instant violent d'autant plus intense. Car chaque passage calme n'est pas gratuit, la tension est toujours, ce n'est qu'un calme avant la tempête. Les deux sculpteurs sonores paraissent aussi à l'aise et précis lors des passages minimalistes que lors des assauts sonores. Et quels assauts! La violence de Kahn et Eubanks peut être franchement renversante. Les murs de son prennent aux tripes, tendent chaque muscle du corps de l'auditeur. Des oreilles à l'intégralité du corps en passant par le cerveau bien sûr, la tension et l'intensité d'Energy (Of) soufflent l'auditeur dans son intégrité, traversent tout le corps et le transforment en une boule de nerfs ambulante.
Une traversée organique et dangereuse à travers des résidus sonores aux allures industrielles et apocalyptiques. Une épopée tendue, non plus vers son origine, mais vers un futur sombre, incertain, et dévasté. Les oreilles prennent chers, l'esprit aussi. Amateurs de noise et de construction sonore savante et précise, vous y trouverez votre compte. Recommandé!
Informations et extraits: http://cfyre.co/rds/pgs/cfyr011.html
rodolphe loubatière & cie.
olivier dumont & rodolphe loubatière - nervure (creative sources, 2012)
louis laurain/rodolphe loubatière/yoann durant - au dehors (creative sources, 2012)
Deux disque parus chez Creative Sources que je viens de recevoir de la part de Rodolphe Loubatière. Autant de musiciens français que je n'avais encore jamais entendu. Le premier, nervure, est une collaboration entre Loubatière (batterie) et Olivier Dumont (guitare). Il s'agit de trois improvisations chacune assez longues. De l'improvisation libre instrumentale qui se rapproche du minimalisme tout en s'inspirant de l'improvisation libre non-idiomatique. Dumont et Loubatière génère des textures souvent abrasives et tendues, tout en étant énergiques et nerveux par moments, et contemplatifs à d'autres instants. Le duo joue sur les tensions, les reliefs d'un côté, mais également beaucoup sur l'écoute et l'interaction. Le frottement des peaux et des cymbales se fond dans un larsen, l'agitation des micro-contacts se mêle aux percussions nerveuses et arythmiques de Loubatière. Les timbres sont assez recherchés, les couleurs sont plutôt neuves, et l'écoute est d'une attention constante. C'est varié, pour sûr, mais cet aspect hétéroclite paraît parfois un peu brouillon. On voudrait une position plus claire, moins de compromis et d'entre-deux. Mais on ne peut pas tout avoir... Et ce qu'on a ici, ce sont quand même trois pièces riches, denses, très attentives aux textures et à l'interaction, réactives et collectives. Trois pièces qui s'aventurent quand même avec facilité sur différents terrains, malgré un manque d'affirmation je trouve. Ce n'est pas mémorable, même si les deux musiciens sont talentueux et inventifs. Un disque que j'écoute sans grand plaisir et que j'oublierai donc certainement rapidement, tout en me demandant ce que sera la suite de ces musiciens. Affaire à suivre.
L'autre disque est au dehors, paru sur le même label. Cette fois, Rodolphe Loubatière (batterie) est accompagné de Louis Laurain (saxophone) et Yoann Durant (trompette). Un trio beaucoup plus réactif, où de nombreuses relations voient le jour. Beaucoup de techniques étendues et de recherches sur les textures aussi, mais l'interaction est ici plus claire, chaque musicien a une place précise et contribue à augmenter l'intensité et la puissance des territoires sonores produits. Une musique urgente, spontanée, nerveuse et quelque fois agressive. En six pièces et une petite trentaine de minutes, le trio Laurain/Loubatière/Durant exploite de nombreux univers sonores et musicaux avec virtuosité et réactivité. Improvisations débridées, intenses et puissantes, parfois explosives; six pièces denses et riches. Les réactions entre chacun des musiciens sont précises, pointues, affirmées et claires, la direction est unique même si elle peut prendre des virages à tout moment. Un très bon moment d'improvisation libre, qui peut être rythmé, interactif et textural, contemplatif, tendu, ou d'une intensité éprouvante. Le tout avec des sonorités très travaillées et surprenantes. Conseillé.
dumont & loubatière:
laurain/loubatière/durant:
Eve Risser/Benjamin Duboc/Edward Perraud - En Corps (Dark Tree, 2012)
Le récent label français Dark Tree continue l'aventure avec un autre trio français de qualité. Il n'y a pas une grande prise de risque, les trois musiciens sont plutôt célèbres (du moins en France) et déjà bien documentés, mais il s'agit tout de même d'une formation de grande qualité, et d'une démarche assez fraîche. Ces trois musiciens sont Eve Risser (piano), Benjamin Duboc (contrebasse) et Edward Perraud (batterie).
Ces trois dernières années, un trio a déjà beaucoup marqué la scène free jazz française et internationale, je pense à The Ames Room, qu'on retrouve à chaque festival, et dans pas mal de salles... Et il semble que le trio Risser/Duboc/Perraud s'en inspire par certains aspects (on a déjà pu entendre Perraud et Duboc en trio avec Guionnet d'ailleurs, dans l'excellente formation The Fish). Car En corps se compose de deux improvisations - dont une très longue (35 minutes) plus une autre de 15 minutes -, deux improvisations assez linéaires et répétitives. S'agit-il encore vraiment de free jazz? Je ne sais pas, il n'y a plus vraiment de crescendos, il n'y a plus d'influence jazz, on retrouve beaucoup plus d'ostinatos, de rythmiques binaires, c'est également plus linéaire. A moins que le free ne prenne aujourd'hui un nouveau tournant? Un virage tribal et envoutant, fait de ritournelles, d'improvisations collectives rectilignes et brutales, extrêmement tendues et déterminées. Peu importe la définition peut-être. Avant tout il s'agit de musique. D'une musique corporelle et organique, d'une aventure sonore dirigée par un esprit de groupe et une concentration intense. Les deux pièces d'En corps sont comme une invitation à la danse, à la transe, à la communion. Communion des corps, communion de l'esprit et du corps, du son et de l'esprit, de la musique et du corps, une musique qui communie avec l'homme et le cosmos.
Ne cherchez pas des timbres nouveaux ici, il ne s'agit plus vraiment d'expérimentation sonore. Mais d'une expérimentation avant tout humaine et musicale. Risser/Duboc/Perraud abordent la musique avec une grande sensibilité, non à l'interaction, mais à la communion entre chacun. Il ne s'agit pas d'écouter et de répondre à chacun, mais d'avancer ensemble, ensemble et rapidement, de manière déterminée. Et c'est l'auditeur qui se prend cette (petite) meute de musiciens acharnés en pleines tripes!
Deux pièces monotones aux premiers abords, car linéaires, mais qui se révèlent au fil des écoutes d'une cohésion et d'une sensibilité puissantes. Deux pièces primitives, tendues, organiques et puissantes. Mais surtout obsédantes et émotionnellement chargées. Je me surprends à augmenter le son à chaque écoute, à ne vouloir faire qu'un avec cette musique, à ne plus rien entendre d'autre surtout, pour pouvoir m'immerger intégralement dans ce flux musical exceptionnellement intense et humain. Cohésion, détermination, tension: autant d'éléments qui envoutent l'auditeur et peuvent le mettre par terre! Recommandé.
Informations et extraits: http://www.darktree-records.com/
Christine Abdelnour
Christine Abdelnour Sehnaoui/Magda Mayas - Teeming (Olof Bright, 2010)
Magda Mayas + Christine Abdelnour - Myriad (Unsounds, 2012)
A l'occasion de la sortie du nouvel opus du duo Abdelnour/Mayas - Myriad -, je reviens sur leur première collaboration publiée en 2010 sur le label suédois Olof Bright.
J'ai découvert ce disque (Teeming) à peu près quand je découvrais les deux musiciennes: Magda Mayas (piano) et Christine Abdelnour (saxophone alto). Sur le coup, autant dire que j'ai été sidéré par le foisonnement de couleurs, la richesse des timbres et l'inventivité de chacune au niveau des techniques étendues et des préparations. A l'heure qu'il est, je commence tout de même à m'habituer à ces jeux si singuliers, à cette exploration systématique d'une façon autre de jouer son instrument. Mais tout de même, j'ai beau m'habituer, je reste encore plutôt ahuri devant les tableaux que peignent Mayas et Abdelnour. Ici, il s'agissait déjà de tableaux énergiques, d'interactions violentes et créatives. Piano et sax alto produisent une succession de peintures kaléidoscopiques d'une richesse éblouissante. Virtuosité et inventivité sont au rendez-vous à chaque secondes durant ces trois improvisations tendues, agressives, mais surtout autres. Car il s'agit de tableaux bel et bien hors du commun, d'univers inouïs et improbables, qu'on ne pouvait imaginer avant l'arrivée sur scène de ces deux artistes majeures qui ont su chacune à leur manière agrandir l'histoire de leur instrument. Une exploration profonde, intense, systématique, et interactive, du piano et du saxophone alto hors de toute référence traditionnelle. Superbe!
Et deux ans après, qu'est-ce que donne cette collaboration? Une autre perle! Encore meilleure peut-être... Car oui, le langage des deux instrumentiste semble plus assuré, mature et travaillé, il y a moins d'urgence et plus de place pour la construction. Du coup, les univers sonores sont plus longs, plus développés. Une fois le langage instrumental bien établi et complètement ancré dans les corps de Mayas et Abdelnour, l'improvisation peut alors devenir plus posée, plus mure, plus "réfléchie" même si elle semble toujours assez spontanée. Sur Myriad, on peut toujours entendre les interventions espacées et discrètes de Magda Mayas, mais pas moins éblouissantes de créativité. Un jeu de couleurs fait de cordes préparées et frottées, percutées, caressées, raclées. Idem pour Christine Abdelnour, son jeu ne lésine pas sur les multiphoniques, les harmoniques sur des hauteurs vertigineuses (qui peuvent rappeler Doneda à certains moments), les slaps et flatterzunge, les longs jeux avec les souffles, les tampons, et le plateau. Mais toutes ces techniques instrumentales sont maintenant utilisées avec plus de parcimonie, il ne s'agit pas de constamment se répondre l'une à l'autre, mais également de construire un univers stable avec les éléments instrumentaux. Les deux improvisations présentes une cohésion plus apparente, une maîtrise de l'instrument qui va au-delà de l'exploration pour découvrir un terrain plus constructif. Une musique peut-être moins dense, mais plus envoutante et toujours aussi riche en couleurs, car les textures foisonnent et surprennent toujours autant. Le petit plus, c'est que maintenant, Mayas et Abdelnour prennent le temps de se plonger dans chaque atmosphère créée, elles prennent le temps d'évoluer par micro-évènements au sein de chaque paysage sonore - ce qui ne rend Myriad que plus intense et profond. Si vous avez aimé le premier opus, sans aucun doute, vous adorerez cette deuxième collaboration exceptionnellement fertile (qualitativement).
Ernesto Rodrigues/Guilherme Rodrigues/Christine Sehnaoui/Sharif Sehnaoui - Undecided (Creative Sources, 2006)
Je retourne encore plus en arrière dans la discographie de Christine Abdelnour avec ce disque enregistré il y a maintenant huit ans. On peut déjà trouver l'altiste Ernesto Rodrigues, ainsi que Guilherme Rodrigues (violoncelle et trompette de poche) et le guitariste libanais Sharif Sehnaoui. Je me rends tout juste compte que c'est la première fois que ce dernier apparaît dans sur ce blog, certainement en grande partie parce qu'il ne publie pas beaucoup de disques. Je tiens tout de même à dire qu'il est selon moi un des musiciens les plus intéressants au Liban, avec Mazen Kerbaj, deux grands aventuriers qui contribuent énormément au développement de la scène musicale expérimentale au Liban (en lien, une vidéo de leur collaboration extrêmement fertile: http://vimeo.com/21337255).
J'en reviens à Undecided. Trois improvisations radicales qui s'étalent sur presque une heure. Toujours dans une veine expérimentale et réductionniste, sans être trop minimales non plus, ces trois pièces s'articulent principalement autour de l'agencement de textures. Ni rythmes, ni mélodies, ni même de notes la plupart du temps, le quartet axe plutôt sa musique sur les timbres et les techniques étendues. La musique est quelque peu bruitiste, la plupart du temps assez forte et agressive, tendue et intense. On a du mal à distinguer les instruments, car cette suite d'improvisations collectives se place dans une démarche où seule l'individualité du groupe transparaît. On peut bien sûr admirer la virtuosité et l'inventivité de chacun, toutes les couleurs déployées, inventées et travaillées par l'expérimentation des instruments; mais il semblerait qu'il s'agisse avant tout de créer des textures unifiées et collectives. On entend donc des nappes abstraites, des matières sonores qui s'étendent tout en bougeant constamment, mais de manière horizontale, sans qu'une voix n'émerge plus qu'une autre. De manière horizontale mais non linéaire, le quartet oscille entre un minimalisme hésitant et une improvisation libre réactive et collective, pleine de micro-évènements qui interagissent entre eux. Mais cet entre-deux mérite le coup d'oreille, pour ses masses sonores bien trouvées, ses matières inventives, une tension et une intensité toujours présentes.
(Au même moment, Ernesto, Sharif et Christine ont enregistré une pièce publiée par le netlabel con-v, disponible en téléchargement libre ici: http://www.con-v.org/cnv28r.html, c'est très bon aussi!)
Christine Abdelnour/Bonnie Jones/Andrea Neumann - AS:IS (Olof Bright, 2012)
Dès les premiers sons, une chose paraît claire pour le trio Abdelnour/Jones/Neumann, il faut créer un son collectif unique, composé des voies et des singularités de chacune. Superposer deux explorations acoustiques profondes (le saxophone alto de Christine Abdelnour, l'intérieur du piano pour Andrea Neumann) et une utilisation minutieuse et espacée de l'électronique (Bonnie Jones). Et c'est une réussite. Si toutes trois, individuellement, ont su marqué le paysage sonore des pays qu'elles ont habité (France pour Christine Abdelnour, États-Unis et Corée du Sud pour Bonnie Jones, Allemagne pour Andrea Neumann), ensemble, leur collaboration explose les frontières et les particularités géographiques aussi bien qu'esthétiques. D'un autre côté, je m'enthousiasme peut-être un peu trop, car oui: il s'agit tout de même clairement d'eai, d'improvisation libre et électroacoustique bercée par des influences minimalistes et réductionnistes. Mais tout de même...
Les territoires peints par ces trois musiciennes sont des paysages sonores abstraits, aux longues étendues sans être linéaires. Des paysages calmes et simples, mais d'une richesse parfois insoupçonnée. Les détails fourmillent, des détails électroniques et acoustiques qui révèlent la personnalité de chacune. Le souffle (organique) de Christine Abdelnour filtré par l'alto et son plateau, les longs crépitements et le souffle (électrique) de la table de mixage ou le frottement abstrait des cordes (préparées) du piano d'Andrea Neumann, le tout soutenu par des radios et des parasites électroniques rudimentaires mais soigneusement choisis par Bonnie Jones. Ce ne sont que quelques exemples parmi tant d'autres, car l'exploration de chaque outil/instrument est d'une profondeur et d'une richesse inouïes. Pour ceux qui connaissent l'une ou l'autre de ces musiciennes (ou toutes), vous soupçonnez certainement leur tendance à rivaliser d'inventivité, de virtuosité et d'ingéniosité, et vous savez jusqu'où elles peuvent surprendre.
Ceci-dit, ce n'est pas non plus une démonstration gratuite de force et de virtuosité. Les singularités et la voie de chacune sont une part fondamentale des improvisations, ce sont même les fondements, mais la finalité première reste de construire un son collectif (composé de trois strates qui ne se différencient pas toujours et surtout pas aisément). L'interaction semble reposer sur un principe de respect permanent et d'équilibre entre chaque musicienne, mais aussi entre le son et le silence (j'y reviendrai). Même si on ne sait pas toujours qui est en train de jouer: si quelqu'un intervient, on l'entend, et chaque intervention entre en compte dans la direction que la musique prendra. L'espace est calme, aéré, intime et à ouvert à toutes propositions (ainsi qu'à toute absence de propositions): une ouverture sur l'infini des possibles. Et à l'intérieur de cet espace sonore très riche, qui se distord lentement par de micro-évolutions engendrés par des micro-évènements, on peut ressentir une grande attention et une grande sensibilité à chaque évènement, mais également au déroulement et à la construction des évènements. Il ne s'agit pas seulement de réagir, mais également de construire ensemble et d'assumer les réactions de chacune, aussi inattendues soient-elles.
Quant à l'équilibre entre le son et le silence, je ne pensais pas une omniprésence formelle du silence considéré comme matériau sonore. Il s'agit plutôt d'un silence constamment sous-jacent, d'un silence ressenti par la délicatesse avec laquelle chacune des musiciennes en extrait la matière sonore - car chaque son est extrait du silence avec une espèce de difficulté respectueuse, comme pour ne pas le brusquer. Silence que l'on peut aussi ressentir dans l'instabilité du son par moments. Un silence qui aide à construire la musique sans être nécessairement utilisé comme matériau musical. Un silence qui participe et construit ce caractère si délicat, sensible, fin et inventif que l'on perçoit tout au long de AS:IS.
Sept improvisations calmes et intimes, très créatives et exceptionnellement riches. Un très bon exemple de musique improvisée après la gloire de l'eai et du réductionnisme. Hautement recommandé!
Axel Dörner & cie.
Cool Quartet with Lina Nyberg featuring Éric La Casa - Dancing in Tomelilla (Hibari, 2012)
Le Cool Quartet est un projet jazz de reprises de standards plutôt old-school. Genre jazz vocal de la première moitié du vingtième et années 50. On y retrouve Axel Dörner (trompette), Zoran Terzic (piano), Jan Roder (contrebasse) et Sven-Åke Johansson (batterie). Deux invités pour ce live enregistré dans le hall d'un hotel suédois, Lina Nyberg (chant) et Éric La Casa (prise de son, mixage). On pourrait s'attendre - étant donné les musiciens présents - à des reprises très libres, façon Peeping Tom. Mais il n'en est rien. Ou presque... Les interprétations sont propres, faites dans les règles du jazz, avec beaucoup de joie et d'énergie. Le quartet augmenté est ici pour rendre hommages à ses premières inspirations. Au jazz de la première moitié du vingtième siècle et des années 50, qu'il interprète très bien. Ce qu'on entend notamment à partir de la quatrième piste. Et j'en viens donc au plus marquant dans ce disque: les trois premières pistes, qui sont une composition d'Éric La Casa intitulée "September in Tomelilla". Une composition qui mérite de s'y arrêter, une pièce qu'on ne peut que respecter ou déclamer, tant le parti pris est radical.
Une composition où le preneur de son Éric La Casa assume un parti pris extrême, une position radicale qui en détruirait presque le concert capté, mais qui en même temps participe à la création d'une musique autre, à côté, étrangère. Alors oui, les fans de Dörner ou de SAJ pourront être déçus en entendant la manière dont Éric La Casa traite leur musique! Car durant ces trois pistes, on n'entend non plus le concert, mais la prise de son. Éric La Casa prend le son dans une chambre au-dessus de la salle de concert, il se place sur le trottoir, dans un ascenseur, ou dans la cuisine. Même dans la salle de concert, il peut tout aussi bien se coller à la batterie, ou ne laissait transparaître plus qu'un ou deux musiciens lors du mixage. Parfois on dirait une ode au technicien, un éloge à la prise de son, un hymne à la gloire des techniciens souvent cachés sous une illusoire neutralité (qui cache elle aussi un parti pris stylistique). Mais en même temps, il s'agit aussi de rendre compte du lieu de captation, d'en mesurer l'étendue, l'ambiance, l'extérieur, l'environnement sonore et humain, les contours et l'espace. Après, il est fortement possible, d'après les derniers textes d'Éric La Casa que j'ai pu lire (même si ce n'était pas à propos de ce disque), qu'il ne s'agisse pour lui que d'improviser avec les musiciens, de créer un espace sonore à partir de pièces musicales. Car Éric La Casa traite le concert capté ici comme une matière sonore récoltée lors de sessions de field-recordings. Ni plus ni moins. Il s'agit seulement de construire une pièce musicale avec un matériau autre et particulier: un concert de jazz - qui devient ici une pièce d'art sonore. Et il y arrive. Ces trois pièces - qui occupent plus de la moitié du disque - sont vraiment prenantes, captivantes et même parfois amusantes. On se plaît à chercher où est placé le micro et où il va se retrouver. On s'imagine à écouter un concert, tordu, à l'intérieur de la grosse caisse. Trois pièces très bien construites, où s'enchainent des morceaux d'enregistrements, des monceaux d'un concert en lambeau. Recommandé - y compris pour les cinq dernières pièces, standards dansants qui peuvent s'avérer soulageant après ce voyage au pays du microphone, enregistrées plus "normalement", même si on entend quelques interludes qui ne "devraient" pas être là, ainsi que des conversations et autres bruits "parasites"!
Axel Dörner/Ernesto Rodrigues/Abdul Moimême/Ricardo Guerreiro - Fabula (Creatives Sources, 2012)
fabula est un enregistrement live certainement un peu plus représentatif de Dörner que le Cool Quartet, notamment de sa facette "réductionniste". Aux côtés du célèbre trompettiste, trois fidèles du label CS: Ernesto Rodrigues (violon alto), Abdul Moimême (guitare électrique préparée) et Ricardo Guerreiro (ordinateur).
Il s'agit ici d'une longue improvisation électroacoustique. Une pièce minimale où toutes les textures se mélangent et se confondent. En 45 minutes, le quartet propose une succession de nappes sonores qui évoluent par micro-modulations. C'est intrigant et envoûtant, on est plongé dans une masse sonore calme et contemplative. Les évolutions sont lentes et linéaires, microscopiques la plupart du temps. De nombreuses techniques étendues sont utilisées pour créer ces agencements de textures souvent incroyables, mais surtout pour confondre les sources. Car il s'agit ici d'une musique collective, "holiste" pourrait-on dire tant les individualités disparaissent au profit d'un son global et collectif. Une exploration profonde de masses sonores variées et virtuoses, un très bon exemple de l'état actuel de la musique improvisée dans sa tendance minimale et réductionniste. Des dynamiques variées, des textures recherchées, un cohésion de groupe surprenante et absorbante pour une improvisation libre minimale et contemplative certes, mais intense et envoûtante! Une réussite.
Ernesto Rodrigues/Christine Abdelnour/Axel Dörner - nie (Creative Sources, 2012)
Je ne suis pas un inconditionnel d'AD, mais placé entre de bonnes mains, sa musique peut vraiment se révéler ahurissante et digne de l'engouement qu'il suscite. Le placer par exemple entre les altistes Ernesto Rodrigues (violon) et Christine Abdelnour (saxophone) lui permet de produire une musique extrêmement puissante et créative.
Un trio exceptionnellement virtuose et un des meilleurs disques du label CS depuis longtemps. La rencontre est rêvée entre une exploratrice sonore intransigeante et deux musiciens très à l'aise dans le minimalisme et la recherche de textures. La surprise de nie, c'est que contrairement à ce qu'on pourrait attendre, ces trois improvisations sont très vivantes et réactives, parfois même violentes, fortes et agressives. Il s'agit de mettre en place différentes strates, d'assembler différentes couleurs et plusieurs timbres, mais de manière plutôt rapide et énergique. Les aplats sont en constant mouvement, l'intensité bouge sans cesse et les reliefs sont surprenants, autant que l'étendue des couleurs présentées. Trois musiciens qui semblent s'amuser tout en étant à l'aise sur de multiples terrains, des terrains souvent escarpés, fracturés, mais qui peuvent aussi durer et se plonger dans une calme contemplation du son. Chacun fait preuve d'une virtuosité monstrueuse, d'une recherche sonore aboutie sur un seul et même instrument. Et chacun sait écouter l'autre et réagir de la manière qui semble la plus naturelle et adéquate possible. Un grand moment d'improvisation libre, vivant, puissant, tendu et organique! Recommandé.
Le Cool Quartet est un projet jazz de reprises de standards plutôt old-school. Genre jazz vocal de la première moitié du vingtième et années 50. On y retrouve Axel Dörner (trompette), Zoran Terzic (piano), Jan Roder (contrebasse) et Sven-Åke Johansson (batterie). Deux invités pour ce live enregistré dans le hall d'un hotel suédois, Lina Nyberg (chant) et Éric La Casa (prise de son, mixage). On pourrait s'attendre - étant donné les musiciens présents - à des reprises très libres, façon Peeping Tom. Mais il n'en est rien. Ou presque... Les interprétations sont propres, faites dans les règles du jazz, avec beaucoup de joie et d'énergie. Le quartet augmenté est ici pour rendre hommages à ses premières inspirations. Au jazz de la première moitié du vingtième siècle et des années 50, qu'il interprète très bien. Ce qu'on entend notamment à partir de la quatrième piste. Et j'en viens donc au plus marquant dans ce disque: les trois premières pistes, qui sont une composition d'Éric La Casa intitulée "September in Tomelilla". Une composition qui mérite de s'y arrêter, une pièce qu'on ne peut que respecter ou déclamer, tant le parti pris est radical.
Une composition où le preneur de son Éric La Casa assume un parti pris extrême, une position radicale qui en détruirait presque le concert capté, mais qui en même temps participe à la création d'une musique autre, à côté, étrangère. Alors oui, les fans de Dörner ou de SAJ pourront être déçus en entendant la manière dont Éric La Casa traite leur musique! Car durant ces trois pistes, on n'entend non plus le concert, mais la prise de son. Éric La Casa prend le son dans une chambre au-dessus de la salle de concert, il se place sur le trottoir, dans un ascenseur, ou dans la cuisine. Même dans la salle de concert, il peut tout aussi bien se coller à la batterie, ou ne laissait transparaître plus qu'un ou deux musiciens lors du mixage. Parfois on dirait une ode au technicien, un éloge à la prise de son, un hymne à la gloire des techniciens souvent cachés sous une illusoire neutralité (qui cache elle aussi un parti pris stylistique). Mais en même temps, il s'agit aussi de rendre compte du lieu de captation, d'en mesurer l'étendue, l'ambiance, l'extérieur, l'environnement sonore et humain, les contours et l'espace. Après, il est fortement possible, d'après les derniers textes d'Éric La Casa que j'ai pu lire (même si ce n'était pas à propos de ce disque), qu'il ne s'agisse pour lui que d'improviser avec les musiciens, de créer un espace sonore à partir de pièces musicales. Car Éric La Casa traite le concert capté ici comme une matière sonore récoltée lors de sessions de field-recordings. Ni plus ni moins. Il s'agit seulement de construire une pièce musicale avec un matériau autre et particulier: un concert de jazz - qui devient ici une pièce d'art sonore. Et il y arrive. Ces trois pièces - qui occupent plus de la moitié du disque - sont vraiment prenantes, captivantes et même parfois amusantes. On se plaît à chercher où est placé le micro et où il va se retrouver. On s'imagine à écouter un concert, tordu, à l'intérieur de la grosse caisse. Trois pièces très bien construites, où s'enchainent des morceaux d'enregistrements, des monceaux d'un concert en lambeau. Recommandé - y compris pour les cinq dernières pièces, standards dansants qui peuvent s'avérer soulageant après ce voyage au pays du microphone, enregistrées plus "normalement", même si on entend quelques interludes qui ne "devraient" pas être là, ainsi que des conversations et autres bruits "parasites"!
Axel Dörner/Ernesto Rodrigues/Abdul Moimême/Ricardo Guerreiro - Fabula (Creatives Sources, 2012)
fabula est un enregistrement live certainement un peu plus représentatif de Dörner que le Cool Quartet, notamment de sa facette "réductionniste". Aux côtés du célèbre trompettiste, trois fidèles du label CS: Ernesto Rodrigues (violon alto), Abdul Moimême (guitare électrique préparée) et Ricardo Guerreiro (ordinateur).
Il s'agit ici d'une longue improvisation électroacoustique. Une pièce minimale où toutes les textures se mélangent et se confondent. En 45 minutes, le quartet propose une succession de nappes sonores qui évoluent par micro-modulations. C'est intrigant et envoûtant, on est plongé dans une masse sonore calme et contemplative. Les évolutions sont lentes et linéaires, microscopiques la plupart du temps. De nombreuses techniques étendues sont utilisées pour créer ces agencements de textures souvent incroyables, mais surtout pour confondre les sources. Car il s'agit ici d'une musique collective, "holiste" pourrait-on dire tant les individualités disparaissent au profit d'un son global et collectif. Une exploration profonde de masses sonores variées et virtuoses, un très bon exemple de l'état actuel de la musique improvisée dans sa tendance minimale et réductionniste. Des dynamiques variées, des textures recherchées, un cohésion de groupe surprenante et absorbante pour une improvisation libre minimale et contemplative certes, mais intense et envoûtante! Une réussite.
Ernesto Rodrigues/Christine Abdelnour/Axel Dörner - nie (Creative Sources, 2012)
Je ne suis pas un inconditionnel d'AD, mais placé entre de bonnes mains, sa musique peut vraiment se révéler ahurissante et digne de l'engouement qu'il suscite. Le placer par exemple entre les altistes Ernesto Rodrigues (violon) et Christine Abdelnour (saxophone) lui permet de produire une musique extrêmement puissante et créative.
Un trio exceptionnellement virtuose et un des meilleurs disques du label CS depuis longtemps. La rencontre est rêvée entre une exploratrice sonore intransigeante et deux musiciens très à l'aise dans le minimalisme et la recherche de textures. La surprise de nie, c'est que contrairement à ce qu'on pourrait attendre, ces trois improvisations sont très vivantes et réactives, parfois même violentes, fortes et agressives. Il s'agit de mettre en place différentes strates, d'assembler différentes couleurs et plusieurs timbres, mais de manière plutôt rapide et énergique. Les aplats sont en constant mouvement, l'intensité bouge sans cesse et les reliefs sont surprenants, autant que l'étendue des couleurs présentées. Trois musiciens qui semblent s'amuser tout en étant à l'aise sur de multiples terrains, des terrains souvent escarpés, fracturés, mais qui peuvent aussi durer et se plonger dans une calme contemplation du son. Chacun fait preuve d'une virtuosité monstrueuse, d'une recherche sonore aboutie sur un seul et même instrument. Et chacun sait écouter l'autre et réagir de la manière qui semble la plus naturelle et adéquate possible. Un grand moment d'improvisation libre, vivant, puissant, tendu et organique! Recommandé.
Jason Lescalleet - Songs About Nothing (Erstwhile, 2012)
Jason Lescalleet est le troisième artiste publié dans la série ErstSolo, après Keith Rowe et Toshimaru Nakamura. Et c'est peut-être la meilleure publication pour le moment. En tout cas la pus étonnante! Car la musique de JL est plus que surprenante, une musique informelle, singulière au-delà de ce qu'on peut imaginer, une musique qui ne cesse de surprendre et d'interroger.
Songs About Nothing est un album divisé en deux CD intitulés "Trophy Tape" et "Road Test". Le premier des deux proposent quatorze pièces assez courtes, quatorze miniatures basées principalement sur des samples. Modifications et distorsions de musiques populaires, préparations électroacoustiques et magnétiques. On ne sait jamais trop ce qui se passe, les sources se révèlent parfois, sous forme de samples, ou restent éternellement cachées. Qu'est-ce que peut bien bidouiller ce mec avec ses machines se demande-t-on souvent. Est-ce son ordinateur qui est la source sonore principale? son lecteur MD? son Revox? ses installations rudimentaires? On passe du larsen à des field-recordings, de la modification de prières, de morceaux de dub ou de pop à des drones, de l'ambient ou du harsh noise. Les miniatures s'enchaînent sans rien laisser prévoir, on peut s'attendre à tout. JL ne semble avoir qu'un seul principe de composition ici: aller là où on ne l'attendra pas, explorer des univers qui sauront surprendre dans tous les cas, qu'on l'écoute maintenant ou dans dix ans.
Quant à "Road Test", c'est différent sans vraiment l'être. D'une part, très formellement, il ne s'agit que d'une piste ici - une piste plus longue que la totalité des quatorze qui l'a précède... Une piste qui prend son sens je trouve par rapport à la première partie de SAN. Une pièce aussi surprenante dans la mesure où on ne pouvait s'attendre à un disque plutôt ambient, assez continu et linéaire, après la succession étonnante des 14 vignettes de "Trophy Tape". Ici en tout cas, l'ambiance est plus à l'heure de l'immersion sonore. JL s'engouffre dans le son et nous plonge dans un univers de micro-modulations, de sampling très minutieux et subtil, à partir de...je ne sais toujours pas s'il s'agit des captations de manif qu'on entend au début, des quelques field-recordings présents ou du morceau de pop qui émerge à la fin du disque après une longue nappe purement sonore et abstraite. On ne sait pas de quoi il s'agit mais on est en plein dedans tout du long en tout cas. Une longue immersion sonore dans l'inconnu.
Le point commun entre ces deux disques? la volonté de toujours surprendre certainement. On ne sait pas ce qu'il se passe, on se demande ce qui va suivre, dans combien de temps, et pour combien de temps. Difficile même de savoir si c'est sérieux, si JL rend hommages aux musiques qu'il sample pour construire la sienne, ou s'il souhaite les détourner, ou bien les détruire pour les détruire - de manière sarcastique et cynique, façon "vous voyez bien qu'avec la plus grosse merde musicale la plus formatée possible on peut faire de l'avant-garde aussi radicale qu'en utilisant des field-recordings ou des installations électroacoustiques ultramodernes et ingénieuses; pourquoi vous vous emmerdez avec tout ces problèmes de source sonore?". Si vous pensez que les musiques expérimentales tournent en rond, écoutez JL, l'empêcheur de tourner en rond justement. Impossible de rester indifférent, JL interpelle, questionne, mais surtout, il parvient à complètement hypnotiser l'auditeur, et à nous maintenir dans un état constant et perpétuel d'éveil, d'attente, de surprise et de questionnement. Une expérience incroyable.
Assez difficile de parler de cette musique, car elle est beaucoup trop singulière, complètement freak, et peut-être au-delà du langage. Je ne suis pas sûr de l'avoir très bien chroniqué, le plus simple étant de l'entendre à mon avis. Du coup, je vous mets la captation d'un concert (assez représentatif) aux Instants Chavirés (en 2011), pour mieux vous faire une idée ;)
Sinon, vous pouvez toujours trouver des extraits sur le site d'Erstwhile: http://www.erstwhilerecords.com/catalog/ES003.html
Songs About Nothing est un album divisé en deux CD intitulés "Trophy Tape" et "Road Test". Le premier des deux proposent quatorze pièces assez courtes, quatorze miniatures basées principalement sur des samples. Modifications et distorsions de musiques populaires, préparations électroacoustiques et magnétiques. On ne sait jamais trop ce qui se passe, les sources se révèlent parfois, sous forme de samples, ou restent éternellement cachées. Qu'est-ce que peut bien bidouiller ce mec avec ses machines se demande-t-on souvent. Est-ce son ordinateur qui est la source sonore principale? son lecteur MD? son Revox? ses installations rudimentaires? On passe du larsen à des field-recordings, de la modification de prières, de morceaux de dub ou de pop à des drones, de l'ambient ou du harsh noise. Les miniatures s'enchaînent sans rien laisser prévoir, on peut s'attendre à tout. JL ne semble avoir qu'un seul principe de composition ici: aller là où on ne l'attendra pas, explorer des univers qui sauront surprendre dans tous les cas, qu'on l'écoute maintenant ou dans dix ans.
Quant à "Road Test", c'est différent sans vraiment l'être. D'une part, très formellement, il ne s'agit que d'une piste ici - une piste plus longue que la totalité des quatorze qui l'a précède... Une piste qui prend son sens je trouve par rapport à la première partie de SAN. Une pièce aussi surprenante dans la mesure où on ne pouvait s'attendre à un disque plutôt ambient, assez continu et linéaire, après la succession étonnante des 14 vignettes de "Trophy Tape". Ici en tout cas, l'ambiance est plus à l'heure de l'immersion sonore. JL s'engouffre dans le son et nous plonge dans un univers de micro-modulations, de sampling très minutieux et subtil, à partir de...je ne sais toujours pas s'il s'agit des captations de manif qu'on entend au début, des quelques field-recordings présents ou du morceau de pop qui émerge à la fin du disque après une longue nappe purement sonore et abstraite. On ne sait pas de quoi il s'agit mais on est en plein dedans tout du long en tout cas. Une longue immersion sonore dans l'inconnu.
Le point commun entre ces deux disques? la volonté de toujours surprendre certainement. On ne sait pas ce qu'il se passe, on se demande ce qui va suivre, dans combien de temps, et pour combien de temps. Difficile même de savoir si c'est sérieux, si JL rend hommages aux musiques qu'il sample pour construire la sienne, ou s'il souhaite les détourner, ou bien les détruire pour les détruire - de manière sarcastique et cynique, façon "vous voyez bien qu'avec la plus grosse merde musicale la plus formatée possible on peut faire de l'avant-garde aussi radicale qu'en utilisant des field-recordings ou des installations électroacoustiques ultramodernes et ingénieuses; pourquoi vous vous emmerdez avec tout ces problèmes de source sonore?". Si vous pensez que les musiques expérimentales tournent en rond, écoutez JL, l'empêcheur de tourner en rond justement. Impossible de rester indifférent, JL interpelle, questionne, mais surtout, il parvient à complètement hypnotiser l'auditeur, et à nous maintenir dans un état constant et perpétuel d'éveil, d'attente, de surprise et de questionnement. Une expérience incroyable.
Assez difficile de parler de cette musique, car elle est beaucoup trop singulière, complètement freak, et peut-être au-delà du langage. Je ne suis pas sûr de l'avoir très bien chroniqué, le plus simple étant de l'entendre à mon avis. Du coup, je vous mets la captation d'un concert (assez représentatif) aux Instants Chavirés (en 2011), pour mieux vous faire une idée ;)
Sinon, vous pouvez toujours trouver des extraits sur le site d'Erstwhile: http://www.erstwhilerecords.com/catalog/ES003.html
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