Zavod Sploh/l'innomable coproductions

DRASLER/KARLOVCEC/DRASLER - Stir (Zavod Sploh/L'innomable, 2013)
Jošt Drašler à la contrebasse, Marko Karlovčec au saxophone et Vid Drašler à la batterie pour une suite de cinq improvisations free jazz incandescentes. A la section rythmique, on a une basse plutôt discrète, assez lyrique, qui nous offre souvent de belles nappes mélodiques de fonds, une mélodie un peu indépendante et en retrait. C'est au-dessus que tout semble se passer la plupart du temps : avec le jeu très sec et nerveux de Vid Drašler, et surtout avec le saxophone aux accents d'Albert Ayler de Marko Karlovčec. Un saxophone puissant, guttural, profond, lourd, agressif, et lyrique en même temps. Un saxophone omniprésent qui donne également le ton de ces cinq longues improvisations : du free jazz influencé par la scène américaine de la fin des années 60 et du début des années 70, du free jazz marqué par la passion mise en jeu par des figures telles que Ayler ou Franck Wright.

Une musique nerveuse, agressive, et lyrique, aux accents nostalgiques (pour l'espèce d'hommage rendu au free jazz américain). Le trio déroule sa musique de manière implacable, elle ne s'arrête pas, elle est jouée avec les tripes et avec passion surtout, sans autre considération, et c'est comme ça que ça marche le mieux souvent, étant donné que chaque musicien est talentueux, précis, sait ce qu'il fait à quel moment, et écoute toujours le son d'ensemble. Du bon free jazz en somme.

TOMAZ GROM - Sam, za... (Zavod Sploh/L'innomable, 2013)
Tomaž Grom est un assez jeune contrebassiste slovène qu'on a déjà pu entendre - entre autres - aux côtés de Jonas Kocher, Seijiro Murayama ou Michel Doneda. Un musicien assez proche donc de l'improvisation libre comme on peut s'en douter, mais qui a su développer un langage plutôt personnel, abordant le son en utilisant le silence et la continuité. Car tout au long de ces neuf improvisations pour contrebasse seule, Tomaž Grom utilise souvent ces deux éléments pour structurer ses morceaux. Des sons longs, continus, qui se fondent avec le silence, mais également des sons très bas, tout proche du silence, avec des cordes à peine effleurées par l'archet. Et même quand Grom joue plus fort, il joue souvent sur la répétition du son, d'une idée, sur sa constance et sa continuité.

Ce qui nous amène à autre chose. Tomaž Grom est proche de l'improvisation libre, oui, mais de la même façon que Murayama je pense. Même s'il y a une part d'improvisation, Tomaž Grom structure tout de même ses pièces de manière très claire. Ce qui semble l'intéresser, ce n'est pas le son de la contrebasse elle-même, mais plutôt comment les sons se structurent au sein d'une improvisation, comment ils se déroulent dans le temps, et comment ils sonnent en fonction des réitérations, des étirements, et de la proximité avec le silence. Du coup, Tomaž Grom propose sur ces neuf pièces des formes très claires, des idées très fortes et des structures personnelles très éloignées d'un langage "spontané". Le contrebassiste joue sur les formes plus que sur les recherches purement sonores (même si elles sont également présentes) ou sur la pseudo liberté de l'improvisation. Beau travail. 

Francisco Meirino - An extended meaning for something meaningless

FRANCISCO MEIRINO - An extended meaning for something meaningless (Audio Field Theory, 2013)
Nouveau solo de Francisco Meirino, publié en CD sur le label Audio Field Theory, avec une belle pochette imprimée par Ben Owen, An extended meaning for something meaningless regroupe trois pièces électroacoustiques. Le compositeur suisse utilise ici un gros set composé d'un ordinateur, de piezzos, d'enregistreurs à bande magnétique, de synthé modulaire, de field-recordings, d'électronique fait maison et d'ustensiles électromagnétiques.

Trois pièces qui ne se basent pas sur grand chose : un léger larsen, des field-recordings basiques, des microcontacts, etc. Et pourtant, à partir de ces bases qui peuvent paraître pauvres, Meirino parvient à construire une musique riche, profonde, et dramatique. Le compositeur joue sur la tenue de sons qui acquièrent une profondeur émotionnelle au fil de leur déroulement, le son n'est pas forcément très riche, mais sa durée le rend petit à petit de plus en plus présent, de plus en plus intéressant et profond. Bien sûr, la modification de chaque source est belle, précise, technique - mais ce n'est pas forcément le plus intéressant, même si le son de Meirino est assez personnel.

Ce que je trouve vraiment bon sur ces trois pièces, c'est comment Meirino parvient à immerger l'auditeur (de force presque) dans des sons qui ne paraissent pas exceptionnels au premier abord. Meirino utilise des sons assez simples, épurés, des fréquences granuleuses, quelques vagues modulations, des field- recordings rustres, et c'est tout. Mais dans la durée, on finit par s'habituer à ces sons, à les prendre en sympathie, à tenter de les comprendre et à ressentir de plus en plus ce qu'ils peuvent exprimer. La musique de Meirino a quelque chose d'une sorte de musique électroacoustique minimaliste et romantique : c'est simple, précis, mais plein d'émotions et de force dramatique dès que l'on rentre un peu dedans et que l'on accepte de s'immerger dans son univers. Bon travail.

Anne Guthrie - Codiaeum Variegatum [LP]

ANNE GUTHRIE - Codiaeum Variegatum (Students of Decay, 2014)
J'ai déjà chroniqué la plupart des disques d'Anne Guthrie sur ce blog, ainsi que ceux auxquels elle a participé, et le moins qu'on puisse dire, c'est que je n'ai jamais caché mon admiration pour cette jeune musicienne et artiste sonore américaine. En ce début d'année, quelques mois après son excellente collaboration avec Richard Kamerman, Anne Guthrie revient avec un nouveau solo (tous les précédents sont épuisés semble-t-il), publié cette fois en vinyle par le label américain Students of Decay.

Pour ceux qui la connaissent déjà, vous savez certainement que Guthrie pratique le cor d'harmonie d'un côté, et mène en parallèle de nombreuses recherches sur les phénomènes acoustiques, la réverbération naturelle d'espaces spécifiques, l'atmopshère des lieux, ses donnés acoustiques, et bien sûr la prise de son de tout ça. Pour ce nouveau disque, Anne Guthrie quitte les territoires urbains et humains pour n'utiliser que des prises de son provenant de lieux naturels, prises de son auxquelles s'ajoutent des interventions instrumentales (au cor par Anne Guthrie, avec la collaboration de deux autres musiciens à la contrebasse et au violoncelle).

Le plus remarquable dans le travail de cette artiste, c'est qu'elle n'utilise quasiment que des éléments très concrets, mais filtrés de manière si particulière et unique qu'ils paraissent complètement autre et abstrait. Ainsi sur Codiaeum variegatum, on reconnaît de nombreux éléments : des corneilles, des insectes, des sortes de réverbérations comme dans une grotte ; mais aussi les instruments, joués de manière traditionelle, pour leur timbre, ne jouant que des lignes mélodiques, des ostinato, le tout de manière tonale souvent en mode mineur, mais non pulsé, ou de manière très lente et lancinante, douce et suave, triste et sombre.

Au fur et à mesure des pièces, ces éléments tendent à se noyer sous les filtres. De plus en plus modifiés, ils deviennent au fil du disque du pur son, une matière sonore de plus en plus unique, atmosphérique et abstraite. Le son comme Guthrie l'envisage est d'une richesse unique, un son plein de réverbération, plein d'harmoniques, plein d'échos fantomatiques, que ce soit les instruments ou les prises de son qui semblent traités de la même manière.

Avec Codiaeum variegatum, Anne Guthrie propose une plongée dans les phénomènes acoustiques très douce, poétique, profonde, riche et mélodique : un équilibre très juste et fin entre les phénomènes naturels accidentels, la composition, le traitement sonore et les processus naturels, l'abstraction et la mélodie. Magnifique, et forcément hautement recommandé !

Adam Asnan - Veil After Veil [cassette]

ADAM ASNAN - Veil After Veil (Wasted Capital, 2013)
Adam Asnan est un des membres de l'excellent trio VA AA LR (initiales de Vasco Alves, Adam Asnan et Louie Rice) que j'ai déjà chroniqué plusieurs fois sur ce blog. Plusieurs travaux des autres membres de cette formation ont déjà été publié sur le label wasted capital - en cassettes également - mais c'est la première fois que l'on peut retrouver celui d'Adam Asnan ici, après un très bon opus sur 1000füssler.

Le musicien électroacoustique anglais continue son exploration des supports de diffusions à travers l'exploration d'enregistrements ici. Principalement des field-recordings, manipulés à travers un set d'électronique. Adam Asnan s'intéresse également à l'usure naturelle, à la dégradation des supports, et ce sont des supports qui ont passé mille fois l'épreuve de l'enregistrement qui semblent utilisés ici. Même s'ils sont passés à travers des filtres électroniques, à travers des feedbacks et autres processus artificiels, les enregistrements semblent déjà fortement dégradés et usés à l'origine. Et en plusieurs courtes pièces, Adam Asnan explore les défaillances et les parasites des supports, le timbre spécifique d'une bande utilisées pendant plusieurs décennies.

C'est du moins l'impression que cette cassette donne : explorer des supports dégradés. Mais en même temps, c'est toujours très abstraits, c'est encore mélangé avec de l'électronique, et on ne sait jamais trop si ce ne sont pas simplement des actions "musicales" enregistrées au micro-contact et fortement filtrées à travers peut-être une installation de haut-parleurs. Mais que les sons soient live ou préenregistrés, peu importe, car Adam Asnan explore principalement les qualités spécifiques du support (et qu'il soit de diffusion ou d'enregistrement, ça ne change pas vraiment la nature de sa musique), son timbre, sa texture, et sa vie en quelque sorte (à travers ses défauts et son usure). Bon travail élecoacoustique sur les supports de diffusion et d'enregistrement, sur la dégradation et la vie des matériaux techniques.

Matthew Earle, Will Guthrie, Adam Sussmann - Bridges

EARLE/GUTHRIE/SUSSMANN - Bridges (Antboy, 2003)
Je sais que j'arrive avec plus de dix ans de retard puisque ce disque a été publié en 2003 (en cd-r sur le label de Will), mais ça me paraît tout de même intéressant d'écrire dessus avec du recul. Bridges est une suite de trois improvisations par le trio australien composé de Matt Earle (électronique), Will Guthrie (percussions) et Adam Sussmann (guitare acoustique préparée et guitare électrique). Trois australiens qui faisaient une musique radicale pour l'époque, une musique pas vraiment improvisée, pas vraiment drone, pas vraiment noise, mais tout ça aussi à la fois.

Avec Bridges, ce trio proposait trois pièces très linéaires et monolithiques proches de Sunn O))) par certains aspects je trouve. En effet, le trio n'est pas très loin de l'ambiance de groupes de sludge et drone, de l'ambiance qu'on trouve à la fin des résonances, 30 secondes après l'attaque de la basse.... Sauf qu'avec Bridges, il n'y a jamais d'attaque, ni de pulsation. Le trio évolue sur un terrain sombre et linéaire composé de trois couches distinctes (basse, médium et aigue) sans que l'on sache toujours qui fait quoi. La plupart du temps, Guthrie frotte des cymbales et des peaux de manière continue, tandis que Matt Earle joue sur des sinusoïdes aigues et que Sussmann évolue sur des nappes de son également continues.

Autant influencées par le drone pour l'aspect continu, sombre et dur, que par l'improvisation libre pour les techniques étendues et la noise pour l'utilisation de l'électronique, ces trois pièces évoluent sur un territoire radical, abstrait, et nerveux. Trois belles pièces électroacoustiques - avec une touche de sludge et de musique improvisée ! Conseillé (s'il reste encore des exemplaires).

Sister Overdrive - The Shape of Failures Past

SISTER OVERDRIVE - The Shape of Failures Past (Granny, 2013)
Publié sur CD en 100 exemplaires sur le label grec Granny, The Shape of Failures Past est la dernière production de Sister Overdrive, nom du projet solo de Yannis Kotsonis. C'est le troisième ou quatrième disque de cet artiste mais c'est la première fois que je l'entends ici. Sister Overdrive propose une sorte de musique concrète et électroacoustique composée principalement à partir de microsillons rayés, de vieilles cassettes, de vinyles passés au delay, etc. La matière principale de Sister Overdrive est donc la musique populaire, omniprésente dans sa musique : on reconnaît par-ci par-là des bribes de mélodies, des fragments de rythmes, et certains idiomes qui ressemblent plus à des débris ici. Car l'artiste grec semble considérer sa collection comme une sorte de poubelle pleine de déchets captivants. Il use principalement des parasites techniques, des défaillances technologiques, des détournements et des filtres.

Il s'agit bel et bien de véritable musique concrète, mais faite à partir de pop : de la pop détournée et retournée, des supports usés et volontairement endommagés, comme une sorte de détournement lettriste ou situationniste de quelques déchets du spectacle. Et si l'on doit chercher du côté des mouvements artistiques pour parler de la musique de Sister Overdrive, il faut sans aucun doute penser à dada, et à tous les artistes qui usent du collage. Car la forme adoptée par Kotsonis pour traiter ses disques, c'est avant tout celle du collage. Avec treize pièces assez courtes, Kotsonis semnble coller comme des espèces d'esquisses, des fragments musicaux ou des sketchs électroacoustiques. Un véritable art de la manipulation, mais aussi de la narration, car même si les fragments sonores n'ont pas nécessairement de lien les uns avec les autres, il n'empêche que leur collage et leur déroulement semblent tout naturel et logique. Une construction fine, précise et juste en somme, de matériaux sonores un peu groovy de par leur origine, mais très abstraits au final. Très bon travail de ce que l'on pourrait appeler de la pop concrète et glitch peut-être.

Anne Choquet - Foehn

ANNE CHOQUET - Foehn (Petit Label, 2013)
Voilà un disque qui ne m'a pas vraiment convaincu, mais qui vaut certainement le coup d'être diffusé. D'une part parce que c'est le premier disque d'Anne Choquet, et d'autre part parce qu'elle pratique l'improvisation libre uniquement à la flûte à bec, instrument peu commun dans cette pratique.

Ca ne m'a pas convaincu car je ne trouve pas les textures exploitées vraiment intéressantes, à moins qu'elles ne soient juste pas à mon goût. Peut-être trop mélodiques, trop douces... Mais en tout cas, il faut le dire, Anne Choquet a tout de même développé un langage qui lui est propre, un langage unique fait de souffles glaciaux, de becs doublés et de quelques techniques étendues. C'est étonnant d'entendre de la flûte à bec dans ce registre, d'entendre de l'improvisation libre axée principalement sur le son avec un instrument qui n'est pas vraiment réputé pour sa richesse sonore.

Avec Foehn, la flûtiste toujousaine propose douze petites pièces qui retranscrivent avant tout des atmosphères, des éléments et des paysages naturels ("Profondeurs sous-marines", "Echos du bois...", "Blizzard", etc.). Comme autant d'haïkus sonores et abstraits : c'est personnel, assez facile à écouter, et plutôt recherché. Je l'ai déjà dit, je n'aime pas trop ces ambiances qui me semblent trop "faciles", mais je pense que ça peut plaire à pas mal d'amateurs d'improvisation libre et de soli instrumentaux axés sur les recherches techniques et sonores.

zoor - volumes a + b

ZOOR - volumes a + b (Umlaut, 2014)
Zoor est un trio français composé de trois membres issus des musiques improvisées : Bertrand Denzler au saxophone ténor, Jean-Sébastien Mariage à la guitare électrique, et Antonin Gerbal à la batterie. A ma connaissance, ces deux enregistrements live forment la première publication de cette jeune formation.

Comment décrire cette musique ? Ce n'est pas si facile. Aux premiers abords, ça ressemble à une sorte de post-rock, du post-rock comme aurait pu en faire les tenants du jazz modal... On peut penser à Bohren und der Club of Gore, sauf que c'est quand même mois "pop" et moins sombre. La forme est très linéaire, le jeu des trois musiciens est calme, l'intensité est constante. Il n'y a pas vraiment d'évolution, il s'agit de longues nappes qui ne varient pas dans la forme, mais seulement dans le contenu. Il y a également une forme de lyrisme présent dans le phrasé de chacun (mais surtout de Denzler, saxophone oblige). Et puis d'un autre côté, je pense aux projets parallèles de chacun des trois musiciens : des projets axés sur l'improvisation libre et le réductionnisme. Et alors, je me dis que Zoor est peut-être bien une tentative de faire du post-rock improvisé, des longues nappes hypnotiques un peu jazzy, mais aussi et surtout une tentative de faire du réductionnisme ou même de l'improvisation libre qui ne sonne pas spontané, et surtout - le plus marquant dans ce trio - qui n'utilise aucune technique étendue. Le saxophone est joué avec des techniques traditionnelles, la guitare électrique aussi (il n'y a même pas d'effets), ainsi que la batterie. Et pourtant le trio semble s'aventurer sur des terrains proches de la musique électronique, il semble s'intéresser surtout à l'atmosphère et à l'ambiance en tout cas. Et c'est réussi.

Zoor propose ici deux longues improvisations de quarante et trente minutes : deux morceaux d'une sorte de post-musique improvisée, de post-réductionnisme qui revient aux sources d'une certaine manière (ce n'est pas si éloigné de Sugimoto par exemple). C'est solennel d'un côté, puissant et lyrique aussi, propre et réfléchi, mais surtout très original, car le trio développe un langage comme je n'en avais jamais entendu, et tout ça sans utiliser de techniques étendues ni de formes innovantes. Une musique émouvante, innovante et personnelle, qui vaut le détour.

Cyril Bondi, d'incise, Jacques Demierre, Jonas Kocher - Öcca [LP]

BONDI / D'INCISE / DEMIERRE / KOCHER - Öcca (Bocian, 2013) 
On connait le label bocian principalement pour ses productions noise et free jazz, souvent très puissantes et énergiques (Robert Piotrowicz, Mats Gustafsson, SEC_, Kevin Drumm, Paal Nilssen-Love, etc.), et c'est donc une surprise de trouver ce vinyle au milieu de tout ça. Car presque sans aucun doute, Öcca est le plus calme et le plus épuré des disques que j'ai eu l'occasion d'entendre sur ce label. Cyril Bondi à la grosse caisse, d'incise à l'ordinateur, Jacques Demierre au piano et Jonas Kocher à l'accordéon : un quartet qui réunit les trois principaux acteurs de la jeune avant-garde suisse et un ancien (Demierre) de l'improvisation libre, Suisse également.

Bondi, d'incise et Kocher travaillent régulièrement ensemble depuis plusieurs années, tandis que Demierre participe à l'IMO (insub meta orchestra), dirigé par Bondi et d'incise. Ce n'est donc pas leur première rencontre, et on peut facilement le ressentir. Il s'agit d'improvisation libre toujours, mais clairement dirigée dans une direction. Le quartet n'évolue que sur des terrains très calmes, très neutres, des terrains sonores où aucune source instrumentale ne se distingue la plupart du temps, une au grand maximum (surtout le piano et l'accordéon qui ont des timbres si caractéristiques). Mais en règle générale, le quartet explore des terrains bruitistes très calmes et linéaires, il explore des zones pas vraiment musicales et très fines, des zones faites de bruits, de silences, de calmes anormaux, d'une quiétude très tendue. Car si ces improvisations ne sont jamais fortes en volume, si elles sont espacées et calmes, et si en plus elles paraissent très linéaires et informelles, il n'en règne pas moins une grande tension et les terrains sont tout de même en constante évolution. Le quartet explore une multitude de textures : des textures très fines, subtiles, précises, calmes, belles, et originales.

Öcca est un très bel exemple d'improvisation libre non-idiomatique ou de réductionnisme si l'on veut, mais c'est surtout une nouvelle preuve de la finesse de cette jeune scène suisse hyperactive, de leur originalité, de leur talent, de leur passion, et de la finesse dont ils sont capables. De plus, la présence de Demierre rend cette session encore plus charmante, un Demierre qui joue pleinement le jeu des trois jeunes improvisateurs, qui se fond dans la masse avec une finesse impressionnante, d'une manière parfois proche de Tilbury. Très beau travail.

mike majkowski

BLIP - Dead Space (Bocian, 2012)
Dead Space est le second album du duo australien Blip (Jim Denley aux saxophone alto, flûte et ballon, et Mike Majkowski à la contrebasse, pitch pipe et objets), et le titre n'a pas été choisi au hasard puisque cet album a d'une part été enregistré dans une chambre anéchoïque (sans aucun écho), et qu'en plus il est dédié à la mémoire des pères des deux musiciens.

Le duo tente, semble-t-il, de faire revivre cet espace vide d'écho, mort de résonance. Si les phénomènes acoustiques sont faibles dans cet espace, il n'y a qu'à propager toute la richesse sonore possible semblent vouloir dire les deux musiciens. Et c'est ce qu'ils font : Jim Denley accumule techniques étendues sur techniques étendues, avec une large préférence accordée aux souffles et aux harmoniques métalliques, tandis que Majkowski n'est jamais très loin au niveau sonore, et s'emploie à copier le son du souffle et des harmoniques avec un frottement léger des cordes, ainsi qu'avec l'insertion d'objets métalliques. Le duo propose ainsi sept improvisations libres concentrées sur les textures et les timbres, mais également sur l'interaction entre les instruments et leurs possibles entremêlements. Des improvisations plutôt calmes et linéaires, avec une narration sans rupture, un volume et une intensité constants : l'intérêt n'étant pas dans les formes et les structures, mais dans le son lui-même. Le duo se plonge littéralement dans ses instruments (flûte, saxophone et contrebasse avant tout) et offre une approche assez unique du jeu instrumental. Oui, d'un côté, Majkowski n'est pas sans rappeler Clayton Thomas et ses plaques d'immatriculation, tandis que les harmoniques avec souffles et salive de Denley font aussi penser à Martin Küchen, mais il y a tout de même une touche vraiment personnelle dans l'approche des instruments : Majkowski et Denley ont eux aussi développé un langage instrumental nouveau et frais, fait de techniques, de timbres, et d'atmosphères personnelles. Ces atmosphères sont sombres souvent, et mélancoliques, mais surtout riches et innovantes. 

Un très bel exemple d'improvisation libre non-idiomatique, avec toute la recherche instrumentale et sonore, ainsi que les développements techniques que cette pratique requiert. Conseillé.

MIKE MAJKOWSKI - Why is there something instead of nothing ? (Bocian, 2013)
Nouveau solo de contrebasse de Mike Majkowski publié cette fois en LP par Bocian, Why is there something instead of nothing renvoie aux questionnements métaphysiques de Leibniz et autres penseurs de l'ontologie. Musicalement pourtant, je ne vois aucune relation à faire entre l'ontologie et ce solo, hormis le titre de ce vinyle.

Majkowski propose une improvisation par face - enfin je parle d'improvisation mais c'est très clairement structuré et ça n'a rien de spontané. La première face est une longue pièce de quinze minutes où le contrebassiste australien d'origine polonaise ne cesse de faire aller et venir l'archet sur ses cordes à une rapidité surprenante. C'est très énergique, et posé en même temps, car Majkowski répète inlassablement le même geste, à la même vitesse, avec une pression plutôt constante, et laisse ainsi place aux multiples accidents de parcours et incidents sonores qui peuvent avoir lieu. En plus, je me demande tout de même si un objet métallique n'est pas placé dans les cordes, mais c'est possible que non, auquel cas le son de Majkowski est vraiment riche et surprenant. Une pièce intense et répétitive réussie. Puis sur la deuxième face, Majkowski propose une autre forme d'exploration sonore obsessionnelle en ne jouant que deux notes à l'archet, puis une pizzicato, à un rythme beaucoup plus calme et lent, et surtout en laissant place cette fois à la résonance des cordes et aux harmoniques fantômes qui surgissent quand les notes s'évanouissent.

C'est simple, précis, beau, subtil, et très bien structuré. Bon travail, très original pour un solo de basse.  

Stefan Thut - drei, 1-21

STEFAN THUT - drei, 1-21 (Wandelweiser, 2013)
A partir du début des années 2000, Stefan Thut a entamé une série de partitions nommées en fonction du nombre d'interprètes, un peu à la manière des dernières oeuvres de Cage. De un performer à sept, en passant par les plus indéterminées : some et many... Il s'agit à chaque fois de partitions très ouvertes, complètement indéterminées, avec quelques indications écrites (limitées en gros à la restriction du volume sonore), plus une sorte de fil conducteur à suivre (composé de lettres, de traits, etc.) lors du déroulement de la performance, sans indication de durée, de forme, etc. Pourquoi pas, donc, réaliser cette partition à distance, j'imagine sans que les performers aient connaissances de ce que les autres peuvent jouer ? C'est le parti pris de Johnny Chang (violon), Jürg Frey (clarinette) et Sam Sfirri (mélodica) qui ont enregistré cette réalisation entre la Suisse et les Etats-Unis, sur un intervalle d'une année, et ont également choisi de réaliser chaque partie sur une durée de 3 minutes (parti pris certainement liée à la "structure" des pièces autant qu'à la contrainte de pouvoir insérer chaque partie dans un disque).

Les 21 parties de drei sont composées de la même manière : chaque membre du trio se voit attribuer deux blocs de traits à jouer (entre un et trois). C'est la reproduction que l'on peut trouver à l'intérieur de la pochette en tout cas, et je ne sais pas si la pièce originale comporte des indications écrites supplémentaires. En tout cas, le trio joue cette partition uniquement avec des notes, simples, sensibles et régulières. Des notes plus ou moins longues, qui durent entre trois et vingt secondes peut-être, séparées par de longs silences. L'espace sonore est délicatement sculpté par les notes, le silence semble comme creusé par les interventions, à moins que ce ne soit les interventions qui ne soient sculptées par le silence. Il est difficile de séparer les deux, car dans ces partitions, c'est certainement la durée qui sépare chaque son qui importe le plus.

Et le trio fait justement attention à ceci : les interventions sonores sont monotones, discrètes et délicates, pour justement ne pas trop se mettre en avant, pour que ce soit au contraire la durée entre chacune des interventions sonores qui soit au premier plan. Une réalisation très précise dans la mesure où chaque son est toujours égal aux autres en volume et en intensité, et que l'interaction entre les sons est oubliée et niée au profit de l'interaction entre les sons et le silence. C'est beau, fin, précis, et exigeant.

Beat Keller & Reza Khota play 11 Microexercises by Christian Wolff

BEAT KELLER & REZA KHOTA - 11 Microexercises by Christian Wolff (Wandelweiser, 2013)
En 2006, Christian Wolff écrivait la série des Microexercises avec pour contrainte de ne pas utiliser plus de cent notes par exercices. Je crois qu'une vingtaine de pièces ont ainsi été écrites, la plupart du temps sans indication d'instruments. Pour changer, il s'agit uniquement de pièces courtes, des durées de moins de dix minutes semblent en effet induites par la contrainte du nombre de notes. En 2013, les deux guitaristes Beat Keller et Reza Khota ont décidé de réaliser onze de ces Microexercises pour les éditions Wandelweiser.

Je ne connais pas du tout ces musiciens, mais apparemment, ils viennent plutôt des milieux jazz, rock et conservatoire. On peut le lire sur leurs sites, mais surtout, ils le laissent clairement entendre. Beat Keller & Reza Khota jouent en effet ces Microexercises en introduisant de nombreux idiomes (phrasés et accentuations plutôt jazz, fuzz et vibrato aux intonations rock et psyché). C'est étrange de se dire qu'on est en train d'écouter des pièces de Wolff à vrai dire : on dirait plutôt une suite de courts morceaux de jazz/rock vaguement expérimental, avec quelques drones par-ci par-là, et quelques arpèges atonaux. Mais voilà, quand on écrit des partitions ouvertes ou indéterminés, c'est une des possibilités qui est laissée aux musiciens, c'est le "risque" comme certains pourraient le penser.

Khota & Keller prennent ici le parti de réaliser ces pièces en intégrant leur expérience musicale, aussi idiomatique soit elle. Et c'est certainement pas un mauvais parti pris je pense : plutôt que de jouer ces partitions comme des exutoires puisque tout est permis, Khota & Keller les jouent avec sérieux, avec leurs bagages, leurs histoires, leurs goûts pour certaines formes musicales et certaines sonorités. Ca ne ressemble pas du tout à ce qu'on a l'habitude d'entendre de la part de Wolff, et tant mieux j'ai envie de dire, car Keller & Khota réalisent ces exercices en étant fidèles à la partition d'une certaine manière (puisqu'ils ne s'occupent pas de comment "Wolff  doit sonner"), et fidèles à eux-mêmes, ce qui est une certane manière de respecter ce genre de composition aussi.

Antoine Beuger - 24 petits préludes pour la guitare

ANTOINE BEUGER - 24 petits préludes pour la guitare (Wandelweiser, 2013)
Il n'y a pas très longtemps, j'écoutais un solo de guitare acoustique par Kim Myhr, mais de manière générale, ce n'est tout de même pas courant de trouver des disques de musique expérimentale avec seulement de la guitare sèche. Et quand on en trouve, c'est souvent de la guitare préparée ou jouée avec des techniques étendues. C'est une des rares fois donc que j'écoute un solo de guitare sans effets ni amplification ni techniques étendues avec cette suite de courtes pièces composées par Antoine Beuger et réalisées par Cristian Alvear Montecino.

Il s'agit de 24 pièces de moins de quatre minutes, composées à chaque fois d'une poignée de notes arpégées, genre entre trois et six peut-être. A l'intérieur, beaucoup de silence, et une absence de narration, d'où l'impression très forte d'être en face d'une oeuvre linéaire et unique, et l'impossibilité de distinguer le début et la fin de chaque prélude. Tout est joué dans le registre médium, à un volume constant, et à un tempo très lent. La réalisation de Montecino est vraiment bien je trouve car il met en avant une des propriétés sonores fondamentales de la guitare (et c'est peut-être celle qui a intéressé Beuger pour écrire ces préludes) : l'attaque assez forte des cordes et un enrichissement harmonique aussi rapide que la disparition de la note. Avec cette réalisation, on a l'impression d'être dans une sorte de rêve où tout paraît vaporeux et fantomatique : les notes surgissent d'un coup, s'enrichissent en son, et disparaissent subitement. Rien n'est constant, rien n'est fixe, tout paraît évanescent et fuyant, et c'est ce qui fait le charme de ces préludes je trouve.

Ceci dit, il faut encore trouver et prendre le temps d'écouter ces préludes. Car il s'agit tout de même d'une suite très monotone de plus d'une heure de guitare acoustique. C'est donc assez exigeant d'une certaine manière. Mais bon, il s'agit d'une suite tout de même très poétique, belle et subtile, qui ressemble en certains points (silence, registre minimaliste, etc.) à de nombreuses publications Wandelweiser, mais qui possède néanmoins cette touche propre à Beuger et qui fait son originalité : une recherche constante de la beauté dans des phrases minimalistes, d'une beauté extérieure aux notes et aux timbres. Beau travail.

Craig Shepard - On Foot

CRAIG SHEPARD - On Foot (Wandelweiser, 2011)
En 2005, le jeune compositeur Craig Shepard faisait une radonnée d'un mois et de 400 kilomètres à travers la Suisse. Chaque jour, il s'arrêtait à un endroit précis pour écrire une courte pièce liée à l'environnement où il se trouvait, et la jouait en public et en extérieur dans l'environnement (square, pont, etc.). Un projet que Shepard a intitulé On Foot, composé de 31 pièces, dont six ont été réalisées pour cette publication de 2011 aux éditions Wandelweiser.

Les cinq premièrs extraits de ce projet sont de courtes pièces de moins de dix minutes. La première est un solo de mélodica réalisé par Christian Wolff, la deuxième un solo de clarinette par Katie Porter, la troisième un quartet avec Antoine Beuger (flûte), Jürg Frey (clarinette), Marcus Kaiser (violoncelle) et Tobias Liebezeit (percussion), la quatrième un solo de Frey, suivi d'un solo de Beuger. Contrairement à de nombreuses compositions issues de wandelweiser, les sons utilisés pour On Foot sont clairement mélodiques sur ces cinq pièces. Il y a toujours du silence, un silence qui révèle plus l'environnement de l'auditeur que celui des musiciens (pour remarquer celui-ci, il faut jouer le disque vraiment fort), mais entre ces silences, ce n'est pas juste du son, ce ne sont pas de longues notes tenues ni des bruits, ce sont bien de courtes phrases mélodiques, écrites la plupart en mode majeur, avec des rythmiques sautillantes. Shepard a bien écrit ses pièces en retranscrivant l'atmopshère que lui évoquaient les environnements dans lesquels il se trouvait, ainsi que son état d'esprit à ce moment j'imagine. Du coup, la plupart sont plutôt joyeuses et légères, et paraissent moins sérieuses que ce qu'on peut avoir l'habitude d'entendre sur wandelweiser.

Pourtant, la dernière pièce - la plus longue avec ses trente minutes, interprétée par Liebezeit aux percussions et Kaiser au violoncelle, montre très bien avec quelle science et quel sérieux ces pièces ont pu être écrites. L'équilibre entre le son et le silence est ici ultra précis, chaque son paraît arriver au moment idéal. Il ne s'agit plus vraiment de mélodie, à moins que ce ne soit une sorte de mélodie très étirée et plutôt solennelle (effets des cloches obligent), car chaque silence - qui dure presque une minute - est suivi d'un son de cloche accompagné du violoncelle qui joue les harmoniques de la cloche. C'est extrêmement précis, savant (et superbement réalisé : on distingue à peine le violoncelle tellement il se fond dans les résonances des percussions) ; Shepard sait vraiment comment écrire de la musique, qu'elle soit plutôt mélodique, plutôt  abstraite, plutôt sonore ou silencieuse.

Quand j'écoute ce disque, qui se démarque pour son côté plus musical et mélodique, j'ai vraiment hâte d'écouter les nouvelles versions disponibles sur On Foot : Brooklyn. Shepard propose des pièces qui semblent vraiment bien interagir avec l'environnement dans lequel elles ont été composées, elles semblent en retranscrire un grand nombre d'émotions et d'atmosphères relatives. C'est beau, poétique, sensible, profond, et précis. Conseillé.

Predicate - Nails

PREDICATE - Nails (Gaffer, 2013)
Nails est le deuxième album du quartet anglais Predicate, une formation free jazz/rock qui réunit Tim Hill aux saxophones alto, baryton et sopranino, Alex Ward à la guitare électrique, Dominic Lash à la contrebasse et Mark Sanders à la batterie. Ce qui est intriguant avec ce disque, c'est que la plupart des musiciens viennent de l'improvisation libre non-idiomatique, (notamment Sanders et Ward), quand ce ne sont pas des proches de Wandelweiser (pour Lash Surtout). On a donc un quartet qui joue une musique pas forcément usuelle à leurs yeux, ce qui rend ce disque un peu curieurx je trouve.

Les six morceaux de ce disque sont écrits par Ward seul, ou de manière collective. Il y a dans chaque pièce une part de compoition, avec bien sûr de nombreuses improvisations, mais tout de même assez idiomatiques pour la plupart (jazz, fusion, free, rock). La guitare avec sa distorsion est très rock, le saxophone, très lyrique, et la section rythmique est par contre un peu plus libre et ouverte. Mais de manière générale, ce quartet propose une sorte de jazz avant-gardiste, teinté de rock et de free improvisation. Je ne trouve pas ça extraordinaire, les formes sont plutôt attendues, mais c'est quand même bien réalisé, et ça s'écoute facilement, comme quelque chose d'asez frais. Predicate parvient à maintenir la tension et l'intensité des compositions comme des improvisations, il n'y a pas trop de flottements, et c'est joué avec sincérité, honnêteté, et non comme une forme d'exutoire musical.

Et puis il faut le dire, c'est intéressant de voir que ces musiciens peuvent aussi jouer autre chose que ce que l'on attend d'eux, une musique peut-être plus personnelle, plus accessible, plus "musicale" et "populaire" mais tout de même jouée avec sérieux, attention et soin. Après, pour quelqu'un qui aime le jazz, le rock et l'improvisation libre, je pense que ça peut beaucoup plaire, car on y trouve tout de même le swing du premier, la force du second, et la liberté de la dernière.

Costis Drygianakis - Blown Into Breeze [LP]

COSTIS DRYGIANAKIS - Blown Into Breeze (autoproduction, 2013)
Costis Drygianakis est certainement l'un des acteurs grecs les plus intéressants de la musique concrète d'après le peu que j'ai déjà entendu. Il compose une musique électroacoustique très personnelle, notamment sur le dernier LP qu'il vient de publier, Blown Into Breeze, basée non pas sur des enregistrements "concrets", mais principalement sur des enregistrements instrumentaux d'amis, ainsi que des interviews. Outre les pré-enregistrements instrumentaux, plusieurs musiciens ont également participé à la réalisation de cette pièce en quatre parties, parmi lesquels on peut trouver Nikos Veliotis (violoncelle), Stylianos Tziritas (clarinette), Manos "Ego Death" Michaelides (électronique), Dimitris Aitopoulos (guitare), Stathis Theocharakis (piano, clavier), Lilly Variaklioti (voix), et Tasos Stamou (cithare). Et dans les enregistrements assemblés et manipulés, on retrouve également des musiciens et des artistes tels que Marcel Duchamp, Angharad Davies, Coti K., Rodhri Davies, et de nombreux instrumentistes grecs.

Les sources sonores sont très variées, et sont la plupart du temps sur support analogique je pense (cassette et bande magnétique). Avec tout ce matériel sonore, Costis Drygianakis assemble, colle, édite et compose au final une grande symphonie sonore très abstraite composée néanmoins de sons instrumentaux principalement. Avec Blown Into Breeze, le compositeur grec propose aux auditeurs une plongée vraiment immersive dans le son, dans le son des instruments et dans des atmosphères intimes et personnelles. Toutes les sources, même et surtout si elles sont idiomatiques, sont éditées et assemblées de manière à se déparer de leur signifiance pour n'être plus que du son pur, au même titre qu'une composition abstraite réalisée par ordinateur.

Drygianakis a composé ici une symphonie grandiose et monumentale, une symphonie purement sonore, avec des textures très riches et variées, des écarts de dynamiques et d'intensité très forts. La structure des pièce est basée sur des évolutions narratives qui progressent selon des critères d'abstraction et d'immersion, ou d'intensité et de volume. On va du calme épuré avec une seule voix au gros collage monumental avec une dizaine de sources assemblées pour former un cluster et une masse sonore nuageuse et énergique. Les sources sont reconnues par moments avant d'être noyées dans un nuage acoustique.

Une composition vraiment belle, riche, fraiche, et étonnante. Drygianakis a élaboré son propre langage (qui m'a un peu fait penser à Karren d'Olivia Block pour le peu que je l'ai écouté), une sorte de musique concrète acoustique, une nouvelle musique concrète où les instruments sont au premier plan, mais pour des qualités purement sonores et atmosphériques. Puissant, détonant, intelligent, et frais surtout. Conseillé.

Knyst!

KNYST! - sans titre (Gaffer, 2013)
Premier album du trio Knyst!, publié dans la série free jazz du label lyonnais gaffer. Un album sans titre, pour une musique pleinement free jazz, influencée par Braxton et le bop en premier lieu. Knyst! est un trio danois formé par Kasper Skullerud Vaernes au saxophone alto, Christian Meaas Svendsen à la contrebasse et Andreas Wildhagen à la batterie.

Knyst! n'est pas dans l'improvisation libre, ni dans la surenchère de la spontanéité. Il y a des compositions, et des idiomes, et c'est ce qui fait leur charme. Des compositions héritées de Braxton (à la première écoute je croyais que c'était des reprises tellement elles sont similaires), atonales, très rythmiques, avec les rythmiques binaires à l'unisson caractéristiques des compos des années 70. Et lors des improvisations, les idiomes propres au bop comme les cris propres au free jazz sont là, ainsi que les lignes de basse harmoniques et les rythmiques ternaires et swing à la batterie. Je ne peux pas m'empêcher de penser aussi aux musiciens d'Umlaut qui évoluent sur un terrain similaire, un terrain très influencé par la composition, le bop et le free jazz dans la tradition américaine des années 60 et 70.

Knyst! équilibre très bien l'écriture stricte et très précise, l'improvisation collective, la liberté, les accentuations bop et les cris free, la mise en hiérarchie ou non des instruments, les moments de calme, de rapidité, de fureur et de mélodie. En gros, du bon free à moitié bop, joué avec précision, passion, de manière énergique tout en sachant s'écouter. Conseillé à tous ceux qui suivent le label Umlaut et les disciples de Braxton.

colin webster

COLIN WEBSTER - Antennae (Gaffer, 2013)
Le label français gaffer, plutôt spécialisé dans le free jazz et le power free/free noise, propose ici en format cassette le premier solo d'un jeune saxophoniste basé à Londres : Colin Webster. 18 improvisations plus deux remixes, pour une durée totale d'une trentaine de minutes à peine. CCes quelques vingt improvisations sont donc très courtes, mais elles s'enchaînent et sont continues, et on ne distingue pas les changements de morceaux. Colin Webster, aux saxophones alto, ténor et baryton, évolue sur des terrains assez similaires, qui s'enchaînent très bien les uns aux autres. Pour donner un ordre d'idée, je dirais que son jeu se situe entre celui de Mats Gustafsson et celui de John Butcher. D'un côté le baryton est prépondérant, Webster l'utilise avec énergie, intensité et profondeur, et d'un autre côté il utilise beaucoup de techniques étendues abstraites et purement sonores. Avec ce premier solo Colin Webster mélange le cri du saxophone avec l'abstraction des slaps et du bruit des clefs. On n'est jamais dans le free pur et une musique maximale, énergique et intense, mais on n'est jamais non plus dans l'abstraction pure et la recherche totalement sonore.

Colin Webster propose quelque chose d'assez consensuel je trouve en fait, du free un peu abstrait mais pas trop, une sorte de musique réductionniste un peu énergique mais pas trop. Résultat ? ce n'est ni vraiment puissant, ni vraiment profond - au niveau de l'intensité de jeu et du développement d'un langage sonore propre.

DEAD NEANDERTHALS - ... And it ended badly (Gaffer/Raw Tonk, 2013)
Initialement, Dead Neanderthals est un duo composé de René Aquarius à la batterie et d'Otto Kokke au saxophone baryton. Pour ce CD publié par gaffer et raw tonk, le label de Colin Webster, ce dernier (toujours aux saxophones) s'invite dans cette joyeuse partie intitulée ...And it ended badly.

Ce projet est purement free, enfin free comme on l'entend aujourd'hui, le free tel quel Gustafsson et d'autres ont pu le propager. C'est à dire que c'est puissant, violent et intense, que c'est rock aussi et jamais très éloigné de la noise. Il n'y a d'ailleurs qu'à écouter la batterie qui n'hésite pas à donner dans les patterns hardcore, ou les saxophones qui sont le plus souvent en train de hurler comme des guitares saturées et distordues. Et même s'il y a bien sûr des phases plutôt calmes, même un peu mélodiques, elles ne sont là que pour amorcer un crescendo, pour annoncer un climax toujours au centre de l'improvisation. Car oui, avec Dead Neanderthals, l'important est de jouer viscéralement, avec ses tripes, de taper, de souffler, vite, toujours plus vite, fort, toujours plus fort, et de se concentrer avant tout sur l'énergie du trio.

Et avec ces six improvisations, l'énergie, elle y est, la violence aussi - une violence non-agressive, sûre d'elle et sereine en quelque sorte. Les Dead Neanderthals proposent avec ce disque six morceaux vraiment puissants, énergiques et intenses, qui tiennent la route je trouve. On pense facilement à Zu, à The Thing, et à d'autres trio de power free et de free noise, ce n'est pas forcément original, mais c'est très bien fait, avec conviction, avec de la personnalité et du caractère, et avec les tripes. Bon travail.

Evol - Sense Títol [cassette]

EVOL - Sense Títol (Munt, 2013)
Pour cette première publication cassette, Munt propose l'enregistrement live d'une composition pour ordinateur et synthétiseur numérique écrite par Evol (Roc Jiménez de Cisneros & Stephen Sharp), déjà publiée sur le vinyl Right Nightmare. La performance avec lumière stroboscopique qui éclairait des chiffres peints à l'acrylique phosphorescente sur les murs et diffusion quadriphonique réunissait ici Roc Jiménez de Cisneros et Jordi Salvado.

La musique d'Evol est là encore très brute, radicale, extrême, et épurée. Un ordinateur, un klaxon à air comprimé (celui des supporters), passé au crible d'effets simples (arpégiateur surtout). Une seule et même fréquence, avec une enveloppe à peine présente, est triturée et manipulée de manière interminable. Elle est diffusée en boucle de manière courte, rapide, avec attaque, sans attaque, grave, aigue. Elle ressemble parfois à un drone, puis à une instru, puis à un beat. Mais c'est toujours la même, avec la même forme d'onde, où seule la vitesse de la fréquence semble légèrement osciller. Evol parvient encore une fois à produire une musique simultanément homomorphique et en constante variation. Ca bouge sans cesse, oui, mais c'est toujours la même chose qui bouge. Jusqu'à ce qu'arrive clairement le klaxon, trituré de la même manière que la fréquence précédente, avec son timbre encore plus dur, plus nasillard, plus insupportable.

Un enregistrement d'une demi-heure sur une seule face de la cassette : toujours aussi exigeant et extrême. Encore une composition pour ordinateur proche de la musique rave pour l'aspect répétitif et aliénant, pour le timbre brut et dur, mais qui ressemble aussi et surtout à une géométrie non-euclidienne et distordue faite de lignes constamment rompues et infinies, de distorsion de l'espace et du temps, de sons irréels, toujours similaires et toujours surprenants. Excellent.

Evol - Something Inflatable [LP]

EVOL - Something Inflatable (Alku, 2013)
Ceux qui ont connu les heures de gloire du hardcore et du gabber au début des années 90 se rappellent peut-être de "poing", une sorte de tube gabber qui date de 1992 et que l'on doit à Rotterdam Termination Source : un beat lourd et gras, puissant et rapide, et un sample unique tout ce qu'il y a de plus simple - qui a donné son nom au morceau - un 'poing' constant et aliénant (voir clip ici). Vingt ans plus tard, c'est à Evol de rendre hommage à ce morceau, à sa manière, c'est à dire décalée, déconstruite et encore plus aliénante.

Le duo espagnol aujourd'hui composé de Roc Jiménez de Cisneros et de Stephen Sharp propose une pièce de techno complètement barrée de 30 minutes composée sur ordinateur. Une pièce faite uniquement de beats, des beats gabber complètement déconstruits, sans pulsation, en constant mouvement, auxquels répondent les fameux poing en hommage à RTS. La pulsation est vraiment insaisissable, elle varie constamment, se ralentit, s'accélère brusquement, s'interrompt, au même titre que l'enveloppe et que la vitesse des fréquences en route. Un son très élastique qui ressemble beaucoup à de l'analogique, mais qui semble programmé à partir de programmes de composition aléatoire, avec des variations insensées et épuisantes de vitesse qui équilibrent la constance des sons. Car l'instru comme le beat, un poing et un kick, ne varient quant à eux quasiment pas, au niveau du timbre et de la dynamique en tout cas. Something inflatable est une pièce imperturbable d'un côté, sans début ni fin, mais qui n'arrête pas non plus de changer, de se modifier, et dont l'évolution pourrait aussi être perpétuelle.

De la techno gabber très brute, bizarre, aliénante et sauvage. C'est épuré jusqu'à l'abstraction, répétitif et mouvementé jusqu'à l'épuisement. Une pièce dure, exigeante, radicale, unique, de déconstruction de la techno et du gabber : vivement conseillé.

CM von Hausswolff / Jason Lescalleet / Joachim Nordwall - Enough!!!

CM VON HAUSSWOLFF/JASON LESCALLEET/JOACHIM NORDWALL - Enough!!! (Monotype, 2013)
Enregistré à l'issue project room (à Brooklyn), Enough!!! regroupe trois personnalités bien distinctes que je n'aurais jamais vraiment cru voir rassemblées un jour : les Suédois Carl Michael von Hausswolff et Joachim Nordwall, accompagnés de Jason Lescalleet. Une seule piste de près de cinquante minutes, composée de trois couches sonores. Enough!!! flirte avec le drone et l'ambient, mais une sorte de drone avec une personnalité très forte et un caractère très profond. La pièce proposée par le duo est calme et linéaire certes, il y a toujours une basse ou une nappe statique et immuable en arrière-plan. Mais le plus intéressant est sans aucun doute la relation que tisse les deux autres plans avec le drone.

Devant les nappes et les drones analogiques, toute une vie parasitaire forme l'évolution de cette pièce. Des larsens avec de la réverbération, des tables de mixage qui craquent en boucle, des manipulations de cassettes et de magnétos. Ca avance lentement, les développements sont progressifs, mais la marche en avant est constante et régulière. Le drone est parcouru "d'accidents", des évènements qui font toute sa beauté et sa richesse. Hausswolff, Nordwall et Lescalleet construisent une musique très simple, avec peu d'éléments à la fois, ils la construisent toujours en trois couches épurées et distinctes, mais assemblées de manière très juste. Le son semble principalement basé sur des phénomènes électriques et analogiques, il est un peu cheap par moments mais toujours recherché, juste et précis.

Mais plus que le son, c'est l'équilibre dans la construction et la narration qui me semble le plus juste ici. La pièce évolue par étapes longues, simples, mais vraiment sûres d'elles, précises et justes. Il ne se passe pas grand chose, mais les directions choisies aboutissent toujours à une richesse sonore surprenante pour le peu d'éléments présents. Il y a quelque chose de chirurgical dans cette approche : les trois musiciens modèlent le son de manière fine, précise et sure. Tout semble savamment agancé, calculé et maîtrisé, il n'y a pas de place pour l'improvisation, c'est construit de manière irrémédiable et monolithique. Une direction est adoptée, il faut la suivre, et ce jusqu'au bout.

Une longue pièce très linéaire, qui avance sans à-coups, sans ruptures, de manière progressive et souvent crescendo, en utilisant des éléments sonores simples mais qui ont chacun leur caractère propre, leur profondeur caractéristique et une présence très forte. Peu d'éléments, mais des éléments sonores très bien choisis, et surtout très bien agencés. Intervention chirurgicale en milieu électronique et analogique, c'est froid, précis, linéaire, mais extrêmement vivant, profond, et intense. Très bon travail.

La Morte Young [LP]

LA MORTE YOUNG - sans titre (Dysmusie/Up against the wall/Motherfuckers!, 2013)
Réunion de trois projets français, La Morte Young regroupe les membres de Nappe, Talweg et Sun Stabbed. Donc oui, c'est rock, et c'est noise encore. Minimaliste aussi comme le laisse entendre le jeu de mot avec La Monte Young. Mais surtout, pour du rock noise, français qui plus est, c'est vraiment pas mal.

La première face pose l'ambiance. Une guitare grasse et lourde, saturéee et lente, une batterie puissante et posée, des cris lointains, profonds et mélancoliques, beaucoup de larsens (de la guitare, à l'électronique) dans le fond ou devant selon les moments. On retrouve l'ambiance crade des Dead C, un son saturé, dur et obsessionnel, mais c'est surement moins sale et plus profond que le son des Néozélandais ; on peut aussi y entendre l'humour de Pere Ubu avec la partie électronique. Cette première face navigue sur des terrains qui flirtent avec le drone et l'ambient : c'est posé, linéaire, sombre et déchiré, on avance lentement et surement vers des territoires toujours plus bruitistes.

C'est sur la seconde face que les références rock et minimalistes s'effacent de plus en plus. La Morte Young explore le son, l'énergie, avec un son rock toujours, mais plus proche de l'énergie harsh noise que de ce qu'on appelle habituellement le noise rock. Avec cette deuxième face, on pense plus aux rencontres entre Keiji Haino et Merzbow, à tous les groupes de free rock, aux rencontres entre Paal Nilssen-Love et Lasse Marhaug. La batterie est beaucoup plus nerveuse et présente, la guitare est plus chaotique, énergique et bruitiste, la voix n'est plus lointaine mais noyée sous les flots harsh de larsens et de distorsions, alors même qu'elle est toujours plus véloce et puissante. Reste que les instrumentistes sont en plein assaut sonore, un assaut qui semble difficile à maîtriser, mais qui est lumineux.

Car oui, la recherche sonore de La Morte Young est vraiment poussée, ils possèdent un son comme on en entend rarement, et ils semblent avant tout passionné par cette recherche sonore. Ce groupe est bien sûr rock, avec des influences évidentes et omniprésentes du noise et du free jazz, mais il n'empêche qu'il ne lésine pas sur la volonté d'explorer des territoires sonores neufs tout en faisant du rock. Du coup, le résultat est un rock sauvage et brutal, ok, mais surtout rafraîchissant et recherché, qui vaut largement le coup d'oreille.

Tout Croche - Super Silent [LP]

TOUT CROCHE - Super Silent (The Silent Howl, 2013)
Super Silent est le premier album du duo Tout Croche, un duo basé en Angleterre et composé de Stephen Harvey et Dominic Thibault. Attention, ne pas s'y méprendre, si la musique de Tout Croche est assez calme et lente, il n'y a pas de silence, rien à voir avec wandelweiser ou Cage ici. D'ailleurs le vinyle s'ouvre même avec une chanson punk assez traditionnelle - hormis une petite touche de synthé et un refrain trop enjoué, deux éléments qui rapprochent cette ouverture de la pop.

Tout Croche n'adopte pas un genre, mais tous les genres. Du punk, de la musique indienne, du néométal, du psyché, une reprise de Neil Young, de la chanson française, tout y passe. Le duo propose une sorte de musique expérimentale pop en fait. Ca pourrait ressember à Mr. Bungle du coup, mais c'est quand même moins hystérique. Ici, si on a bien des excursions dans la noise à la fin ou au centre des pistes, mais c'est de la noise souvent proche de l'ambient, quand ce ne sont pas des recherches sonores purement atmosphériques avec quelques bribes rythmiques ou mélodiques en accompagnement.

Tout Croche investit chaque genre et semble vouloir en développer le potentiel noise ou atmosphérique qui lui est propre. Il y a un côté investigateur, un côté rock et musique pop, et aussi un aspect collage brut. C'est marrant pour le collage de différents genres, moins pour les explorations sonores, mais l'énergie y est, et la musique de Tout Croche a le mérite d'être singulière.

VA AA LR - Crackle Party

VA AA LR - Crackle Party (Porta, 2013)
Voici le deuxième disque que j'écoute de cet excellent trio anglais de nouvelle musique concrète et électroacoustique, composé de Vasco Alves, Adam Asnan et Louie Rice. Trois pièces, plus ou moins improvisées, une demi-heure de musique. C'est court, mais efficace. Le trio continue de jouer sur la matérialité du son, sur la physique acoustique, à travers l'amplification d'objets, les manipulations électromagnétiques et l'utilisation de micro-contacts. Le volume est généralement assez faible, on entend quelques craquements ici et là, quelques buzzs et parasites, des variations électrostatiques et du silence. Un volume assez faible pour mieux accentuer les effets de rupture provoqués par diverses manipulations électroniques mais également par des objets très forts, notamment sur la deuxième pièce, à savoir des fusées de détresse surtout, et quelques extincteurs sur la dernière pièce. La musique de VA AA LR est vraiment surprenante, c'est très concret : l'amplification des objets métalliques, des frottements de papier alu, ou des fusées, n'est pas passée au crible d'effets ou d'un équaliseur trop présent. Le rendu est plutôt brut, on distingue assez bien ce qui peut être utilisé, et pourtant, leur musique ressemble vraiment à une plongée abstraite dans le son. Peut-être est-ce du aux structures informes et aux ruptures très franches et brutales, mais même sans cela, on ne sait jamais trop ce qui se passe, pourquoi, comment. On distingue des choses, mais on se demande comment elles ont pu donner ceci, elles ne sont pas perçues comme elles le seraient habituellement. VA AA LR travaille le son de manière brute et subtile, c'est évocateur et légèrement, subtilement décalé, d'où cette impression d'entendre tout ceci pour la première fois, ou de manière vraiment nouvelle.

Bref, une superbe musique concrète et électroacoustique très originale, contemplative et très active, faite de silences et de ruptures fracassantes. Une plongée profonde dans un univers sonore neuf et créatif : conseillé.

Hans Essel - Saitensack [LP]

HANS ESSEL - Saitensack (Telemark, 2013)
Hans Essel est un violoniste, compositeur et improvisateur allemand qui joue depuis plusieurs décennies. Je n'avais encore jamais entendu parler de lui, mais il a fondé plusieurs groupes d'improvisation et de musique expérimentale à Darmstadt. Aucun disque hormis celui-ci n'est référencé sur discogs, j'ai pas vraiment compris le référencement sur son site, et du coup je ne sais pas trop non plus ce qu'il a publié. 

Mais bref, passons à Saitensack. Le titre de ce vinyl provient d'une technique de jeu pour violon et violon alto que Hans Essel a mis au point. Une technique qu'il a utilisé sur les deux performances (datant de 1994 et 1999) présentées sur ce disque (excepté sur deux courtes pistes). Deux choses semblent importantes pour Essel : faire chanter le violon, le faire jouer de manière autonome, et le rapprochement entre les résultats de sa technique et la cornemuse. Cette technique saitensack correspond à une pression très forte de l'archet, ainsi qu'à des mouvements rapides, et à l'utilisation de parties réduites de l'archet (le haut, le bas, etc.). Le résultat, des improvisations très tendues où des mélodies étranges et fantomatiques surgissent du bruit du frottement. C'est ça laisser jouer le violon. Hans Essel écorche les cordes du violon et de l'alto en exerçant une pression très forte, et de cette pression ainsi que de l'énergie mise dans le mouvement surgissent des mélodies et des notes incontrolables. Mais toujours, Hans Essel se situe dans un territoire étrange fait de notes et de bruit, où les notes proviennent du bruit, où les deux sont intimement entremêlées. On peut penser à une sorte de version très énergique d'Angharad Davies, ou à du Leroy Jenkins en plus extrême, mais ce subtil mélange de notes et de bruit est tout de même unique et très personnel.

Hans Essel a su développer un langage unique ici, un langage très exigeant à cause d'une tension et d'une énergie constante, d'un son très brut et très dur. Mais ça a le mérite d'être unique, d'être puissant et innovant ; et pour ça, ça vaut le coup d'oreille je pense. 

Kim Myhr - all your limbs singing

KIM MYHR - all your limbs singing (Sofa, 2014)
Sur six pièces pas très longues, Kim Myhr propose avec all your limbs singing une approche singulière de la guitare, une guitare acoustique à 12 cordes, sans préparations ni effets cette fois. Je n'ai jamais vraiment suivi le travail de ce guitariste avec assiduité, pour moi, c'était surtout quelqu'un qui faisait de l'improvisation libre, basée sur le timbre et les techniques étendues. Ce premier solo est donc une vrai surprise. Car Kim Myhr n'utilise ici aucune préparation, il joue de manière traditionnelle, tonale même, et rythmique, et ça ne paraît pas vraiment improvisé non plus : un solo à l'inverse de ce que j'attendais, et tant mieux à vrai dire.

Kim Myhr propose ici six pièces qui sont  autant d'univers propres. Chaque pièce, selon sa tonalité, sa base rythmique, son rapport au silence, et selon encore d'autres paramètres, chaque pièce donc possède son caractère propre, son atmosphère, son ambiance particulière. De manière générale, l'univers de Kim Myhr est assez linéaire, sans rupture ni accroc, avec de temps à autres quelques excursions dans des territoires improvisés atonaux, mais un univers calme, posé, sûr de soi, romantique et simple. Le guitariste explore son instrument à travers la composition, il développe les possibilités atmosphériques et sonores de l'instrument à travers tel ou tel mode harmonique, à travers tel ou tel pattern rythmique, tel ou tel accord, etc. Car la guitare à 12 cordes est en soi déjà très dense, il n'y a pas besoin d'en faire des caisses pour produire et explorer un univers sonore riche. Du coup, à partir de bases simples, Kim Myhr explore son instrument avec une précision et une rigueur nécessaires à l'épanouissement sonore de l'instrument. Une guitare acoustique, qui, au contraire de ce à quoi l'on peut s'attendre, se révèle ici très riche au niveau sonore : il y a d'un côté de nombreuses résonances par sympathie comme sur un piano, et l'ambitus augmenté permet de développer des textures sonores variés.

Bref, Kim Myhr développe sur ce solo un langage très personnel, comme j'en avais jamais entendu. D'accord l'instrument est déjà singulier, mais l'approche (qui peut faire penser à une sorte de Sugimoto en plus dense et moins éthéré) de la composition et de l'instrument est vraiment originale. Une belle surprise.

Michel Doneda & Jonas Kocher - Le belvédère du rayon vert

DONEDA/KOCHER - le belvédère du rayon vert (Flexion, 2013)
Il y a deux ans et demi, le label de Köcher, flexion, s'ouvrait avec la publication du duo Jonas Kocher/Michel Doneda, que j'avais déjà trouvé très bon. Le duo a fait son chemin depuis et nous propose une autre publication avec Kocher à l'accordéon toujours, et Doneda au saxophone soprano & radio. Il a fait son chemin et s'est assagi dirait-on. Moins de techniques étendues, plus de calme, moins de forme, et ça paraît pourtant plus abouti, plus recherché.

Car le duo s'efface de plus en plus, et avec le belvédère du rayon vert, c'est maintenant au lieu d'enregistrement d'avoir la première place : un hôtel quasiment abandonné dans le sud de la France (qui a donné son nom au disque), à la frontière espagnole et sur les bords de la Méditerranée, proche d'une ligne de chemin de fer dans une petite commune nommée Cerbère (Pyrénées Orientales). Les interventions de Doneda & Kocher sont donc plutôt discrètes et calmes durant cette petite heure divisée en cinq pièces. Des souffles légers et proches d'un bruit blanc au soprano, des notes traditionnelles dans des registres extrêmes à l'accordéon, et beaucoup de silence. La simplicité des interventions instrumentales ainsi que les silences permettent au lieu de s'exprimer de plusieurs manières. Les résonances instrumentales permettent d'un côté de matérialiser l'aspect architectural et acoustique de ce lieu aux multiples facettes. D'un autre côté, ce sont les silences qui permettent à l'atmosphère de l'hôtel et de son environnement proche de s'exprimer.

Les modes de jeu de Doneda et Kocher varient peu selon les pièces, et pourtant, ce qui étonne le plus, c'est la diversité des ambiances propres à chaque pièce. J'imagine que les musiciens changent d'emplacement, qu'ils ont enregistré dans le hall, puis dans une chambre, et dans divers espaces de l'hôtel, et quand on écoute ces enregistrements, le caractère propre à chaque espace, et aux différents moments de la journée, ressort en premier lieu, avant même l'aspect instrumental.

Deux grands musiciens qui s'effacent derrière un lieu à moitié désaffecté. Je trouve ça très beau. Le lieu acquiert une nouvelle vie, très riche en propriétés acoustiques, en atmosphères, en ambiances. Doneda & Kocher ont su trouver une sorte d'équilibre maximal, fait d'un recul et d'un effacement instrumental, afin de laisser les atmosphères et les caractères de ce belvédère se développer avec une présence étonnante. Très bon travail.